HOME > RSS > BLOGS France > Carnets de JLK

R S S : Carnets de JLK


PageRank : 3 %

VoteRank :
(0 - 0 vote)





tagsTags: , , , , ,


Français - French

RSS FEED READER



Les Omcikous

21 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]
sp_50961.jpeg
 
Je ne sais pas pourquoi
je te vois à côté d’un poêle.
Tu as d’énorme mains.
Ta femme aussi est un colosse.
Au milieu de Paris
vous avez l’air d’enfants perdus.
Deux charbonniers sculpteurs,
deux forgerons aux yeux de braise,
deux ouvriers subtils
à marteler le temps des heures.
 
À l’atelier sacré,
les roses au creuset du volcan,
lave et neige mêlées,
jailliront de vos mains noircies -
vos ailes encore ardentes.
 
Deux Anges en tabliers de cuir
aux sourires muets.

Lueurs audibles

20 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]
ob_83d428_lucioles-pasqua-sansonetti.jpg 
 
 
La porte est grand ouverte:
on voit le gisement de lucioles de loin.
Le cœur de la ville engloutie
bat calmement dans l’onde,
et le silence se souvient.
Je navigue à l’étoile
sur le clavier muet
où dès enfant je m’exerçais
à l’écart de l’écart,
au milieu juste du milieu.
Tenir alors la note
dans la clairière du sommeil
m’aidait à voir de loin
ce qui là-bas semble en éveil.

Une tragédie sublimée par la poésie

18 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]
fortuna_6.jpg
Départ en beauté pour le nouveau film de Germinal Roaux, «Fortuna» présenté ce dimanche à la Berlinale 2018, dans la section Génération, avant de faire l’ouverture du festival des Droits Humains à Genève, à la mi-mars, en présence du Président de la Confédération Alain Berset. Avec un Bruno Ganz très impliqué et rayonnant de force intérieure, et la (magnifique) jeune comédienne, éthiopienne Kidist Siyum Beza, notamment, ce très beau film à double valeur de poème cinématographique épuré, et de tranche de vie bouleversante sur fond de tragédie humanitaire, confirme le très grand talent du réalisateur romand dont c’est le deuxième long métrage, après «Left Foot, Right Foot».

media.jpg

Germinal Roaux, poète de cinéma, a imposé, avec ses trois premiers films, un nouveau regard sur la réalité contemporaine et une écriture immédiatement personnelle, fixée dans le noir et blanc. Dès son premier court métrage, Des tas de choses (2003), évoquant la situation d’un handicapé mental dans notre société, l’émotion était au rendez-vous: «28 minutes de grâce absolue; un supplément d’âme», écrivait alors Pierre Assouline dans Le Monde. En 2007, Icebergs, abordant le mal-vivre des ados en banlieue, décrochait le prix du Meilleur Espoir à Locarno, avant d’être primé à Soleure. Quant à son premier long métrage, Left Foot Right Foot, nouvelle tranche de vie juvénile intense oscillant entre amour lancinant et dérive autiste, il cumula les récompenses suisses et internationales. 

L'année 2018 marque une nouvelle avancée pour le réalisateur vaudois, avec Fortuna. En cours de montage, sur la base d’un «rough cut», Germinal Roaux a déjà été récompensé, en septembre 2016, par le Filmmaker Award 2016. C’est l’actrice américaine Uma Thurman alors présidente du jury qui lui a remis ce prix doté, par la firme IWC et en marge du festival du film de Zurich, d’une somme de 75'000 francs pour la finalisation de son film. 

A noter aussi que celui-ci marque une nouvelle avancée du travail de Germinal Roaux, à la fois par le geste artistique qu’il manifeste (toujours dans le noir et blanc) et par la dimension à la fois humaine et spirituelle qui oriente son aperçu d’une situation dramatique hautement significative... 

Fortuna ou le choix de vivre 

L’histoire de Fortuna, adolescente éthiopienne de 14 ans qui se retrouve seule, loin de ses parents, dans le monastère du Simplon dont les chanoines accueillent des réfugiés avant leur répartition en divers centres de requérants, illustre un drame personnel poignant sur fond de catastrophe humanitaire. Alors que les images d’une dramatique traversée de la mer la hantent encore, Fortuna n’a d’abord partagé son secret, dont on devine bientôt la nature, qu’avec la vierge Marie; puis c’est à Kabir, devenu son amant lors de leurs tribulations communes, qu’elle se confie, provoquant d’abord la fureur de l’homme, au déni de toute responsabilité, qui exige d’elle qu’elle élimine leur enfant à venir, avant de se radoucir et, à la suite d’une descente de police, de disparaître… 

Sur cette trame à la fois simple et pleine de non-dits, alternant douceur christique – le quatrième évangile de Jean est clairement cité – et violence, et qui oppose les raisons du cœur, incarnées par une communauté religieuse fraternelle, et les règles de la politique d’accueil, avec ses applications strictes ou plus nuancées, Fortuna propose, à l’écart de tout discours politique ou religieux convenu, une réflexion en situation sur une des tragédies majeures de ce début de 21e siècle, dont les résonances spirituelles conjuguent le chant du monde, par l’épure des images, et le poids du monde lié aux seuls faits. 

A travers la destinée emblématique de la jeune protagoniste, c’est aussi la question du choix personnel qui est posée par ce film, engageant la responsabilité de chacun par delà les simplifications administratives et les décisions imposées d’en haut, dans le ressenti profond de la vie. 

 

Entretien avec Germinal Roaux 

 

- Quelle a été la genèse de Fortuna? 

Tous mes projets de cinéma démarrent avec une rencontre dans la vraie vie. Pour Left Foot Right Foot, c’était la découverte de ces jeunes filles qui se prostituent occasionnellement pour s’acheter des fringues de luxe. Cela m’a questionné sur notre société et le monde du paraître. Pour Fortuna, ça a commencé avec ma compagne comédienne, Claudia Gallo, qui a été engagée à Lausanne par le CREAL (Centre de ressources pour élèves allophones) afin de s’occuper des enfants roms qui traînent dans la rue et participer à leur encadrement. De fil en aiguille, on lui a demandé de s’occuper de mineurs non accompagnés, que j’ai rencontrés à mon tour et dont les histoires m’ont bouleversé, notamment le récit d’une jeune adolescente tombée enceinte pendant son exil, qui préfigure celui de Fortuna. La situation de ces jeunes exilés était si déchirante, leurs récits si forts et courageux qu’il me fallait parler d’eux, faire quelque chose. Nous sommes tous désarmés devant ce qui se passe en Europe, en Méditerranée avec les traversées cauchemardesques auxquelles on assiste sur nos écrans, dans nos radios sans pouvoir aider. C’est terrible de se sentir impuissant devant tant de souffrance. Toutes ces réflexions nées de mes rencontres avec ces jeunes m’ont appelé à écrire l’histoire de Fortuna. Durant les premiers mois d’écriture, j’ai fait des recherches sur l’accueil des réfugiés en Suisse et c’est là que j’ai découvert que pour pallier le manque de place dans les centres de requérants, des frères du monastère d’Einsiedeln en avaient accueilli chez eux. Du coup, cela a résonné en moi et m’a donné envie de situer le film à l’hospice du Simplon, dont j’aimais le lieu et que je connaissais pour y avoir fait des photos. Ma rencontre avec les chanoines du Simplon a été déterminante dans l’écriture du projet Fortuna. Mois après mois mes carnets de notes se sont remplis comme un herbier, une collection d’idées et de mise en relation qui ont fini par aboutir à un projet de long métrage. 

- Comment avez-vous passé de celui-ci à la réalisation? 

J’avais commencé à écrire un traitement d’une trentaine de pages, après quoi je suis allé voir la productrice Ruth Waldburger à Zürich. Elle a tout de suite été intéressée et m’a dit: on y va. Et quand Ruth dit qu’on y va, on y va vite. J’avais un délai de trois mois pour déposer un dossier à Berne, afin d’obtenir les fonds d’aide à l’écriture. Ainsi me suis-je attelé au scénario, que j’ai élaboré avec la collaboration de ma compagne dont la connaissance du sujet sur le terrain m’a beaucoup aidé et le soutien précieux de mon ami Claude Muret. Ensuite tout est allé très vite… 

- Comment s’est passé le casting? 

Le casting a été un long travail, d’abord en Suisse. J’avais au départ assez envie d’impliquer des mineurs non accompagnés dans ce projet, avant de rapidement me rendre compte que ce serait impossible pour des raisons émotionnelles évidentes. Le premier casting helvétique ne m’a pas révélé LA perle. Je voulais en effet une jeune fille qui venait juste d’arriver en Europe, encore marqué dans sa voix et dans son corps par ses origines africaines. Les jeunes filles que l’on rencontrait ici s’étaient rapidement adapter à notre mode de vie occidental et avaient souvent activement perdu tout de leurs racines. Par la suite, avec l’aide d’une directrice de casting nous avons fait des recherches à Paris, puis en Afrique de l’Ouest, également restée vaine. Sur les recommandations de Ama Ampadu, une amie productrice, j’ai proposé à Ruth Waldburger d’aller faire le casting à Addis-Abeba où, durant une dizaine de jours, nous avons testé une centaine de garçons et de filles devant la caméra, et c’est là que je suis tombé sur Kidist, LA Fortuna que je cherchais, une orpheline qui parlait un peu d’anglais et avait tenu un petit rôle dans le film éthiopien Lamb de Yared Zeleke, primé à Cannes en 2015. Kidist Siyum Beza m’a tout de suite impressionné par sa présence, et la force qui émanait de sa fragilité tenant notamment à sa foi profonde. Elle rayonne: on la sent du côté de la vie malgré sa tristesse. Quant au garçon, Assefa Zerihun Gudeta, qui n’était pas prévu au casting, je l’ai rencontré parmi les nombreux curieux qui nous tournaient autour. Il avait fait un peu de théâtre, et sa présence incroyable m’a tout de suite saisi. Ensuite il s’est donné une peine énorme pour entrer dans le jeu. 

image_manager__gallery-large_fortuna_8.jpg

- Et comment Bruno Ganz est-il entré dans le projet? 

J’ai pensé à lui déjà en cours d’écriture, car il me fallait un acteur de sa stature pour porter le rôle du chanoine «supérieur». Or, depuis Les ailes du désir de Wim Wenders, qui m’a donné envie de faire du cinéma, j’admirais Bruno Ganz pour son mélange de solidité et de douceur.

J’en ai donc parlé à Ruth Waldburger, nous lui avons envoyé le scénario, qui l’a beaucoup intéressé, et notre première rencontre a été marquée par une belle discussion. Il posait beaucoup de questions, sensibilisé aussi par le fait qu’Angela Merkel venait d’accueillir un million de réfugiés. Or, travailler avec lui m’impressionnait beaucoup, et je ne savais pas trop comment allait se faire la greffe entre cet immense comédien et une débutante.

fortuna_3.jpg

Avec la jeune Kidist, je ne voulais surtout pas risquer d’abîmer ce qu’elle pouvait amener d’elle-même à son personnage de Fortuna et pour cette raison j’ai décidé de ne jamais lui donner le scénario. Nous avons travaillé en partie sur l’improvisation – ou plus exactement sur l’adaptation du dialogue au langage propre des deux acteurs éthiopiens, avec l’aide précieuse d’une interprète amharique. A contrario Bruno Ganz exigeait la stricte interprétation d’un texte dont il garantissait ne pas toucher une virgule. Deux façons bien différentes d’appréhender le travail et de construire les personnages du film. 

- Comment le tournage s’est-il passé avec les requérants figurants? 

Le tournage, qui a duré sept semaines, entre avril et mai 2016, a été une expérience unique, qui a culminé au cours d’un souper commun, le soir du tournage de la descente de police à l’hospice du Simplon, réunissant les acteurs et les figurants amateurs d’origine variée – requérants venus de divers centres d’accueils ou familles de roms –, l’équipe technique et les chanoines, plus tous ceux qui nous ont aidés d’une façon ou de l’autre, soit une huitantaine de personnes qui ont beaucoup parlé entre eux, ce soir-là, de religion ou de questions liés à l’asile. Dans l’ensemble, le tournage du film, qui aurait pu tourner à la catastrophe du fait de la rigueur des conditions, coincés que nous étions à plus de 2000 mètres d’altitude et par un froid glacial, a vraiment été une réussite et une aventure collective marquante pour tous.

- Le tournage de Fortuna aurait pu tourner à la catastrophe du fait de la rigueur des conditions, à plus de 2000 mètres d’altitude et par un froid glacial.

Comment cela s’est il passé avec les «vrais» chanoines? 

Tout au début, je les ai sentis un peu réticents à accueillir une équipe de tournage, en tout cas pour certains d’entre eux, puis ils ont lu le scénario, en ont beaucoup parlé entre eux et ensuite nous ont hébergé et aidés avec beaucoup de bonne volonté et de chaleur. 

- Qu’en est-il pour vous de la question spirituelle, très importante dans le film? 

J’ai voulu rendre, surtout, un climat. Le contexte y portait évidemment. Pour la scène centrale, que j’ai beaucoup ré-écrite, s’agissant d’un débat contradictoire entre cinq chanoines parlant de l’accueil en invoquant à la fois leur vocation et leurs réserves par rapport à la société et ses lois, j’ai eu plusieurs entretiens avec des religieux pour essayer de mieux les comprendre et de m’identifier à eux. A cet égard, alors même qu’il montrait une certaine crainte à endosser ce rôle, Bruno Ganz, extraordinaire de vérité dans le film, a véritablement porté le personnage du moine convaincu du rôle évangélique fondamental de l’accueil, en contraste avec ses frères plus empêtrés dans leurs histoires d’église. Il est d’ailleurs plus question d’une quête d’humanité que de religion. 

- Tout ça en noir et blanc. C’était obligé? Ruth Waldburger n’a pas froncé les sourcils? 

Du point de vue artistique, Ruth Waldburger m’a laissé une très grande liberté. Quant au noir et blanc, c’est ma langue, et ça l’est de plus en plus. Cela me semble le médium idéal pour raconter les histoires telles que je les conçois. On pourrait en parler longuement, même du point de vue philosophique, avec le jeu de l’ombre et de la lumière, et je crois que le spectateur est engagé de façon très différente devant un film en noir et blanc. Le cinéma peut nous ramener à une expérience du temps présent et c’est cela que je recherche. Mon souci est de rendre le spectateur actif, de lui donner un rôle, de l’inviter à réfléchir sur des questions essentielles de notre condition humaine. La vraie difficulté de l’écriture cinématographique c’est de réussir à écrire l’histoire non pas de l’extérieur comme si on l’observait mais de l’intérieur comme si on la vivait et permettre à chaque spectateur de voir son propre film en lien avec son propre vécu. Un film devrait pouvoir s’écrire dans le regard de celui qui le voit. 

- Enfin, la conclusion de Fortuna reste ouverte… 

La fin n’est pas une fin, mais le début de la nouvelle vie de Fortuna, devenue femme. C’est une conclusion ouverte qui offre différente interprétation et qui permet surtout de faire résonner le dernier long discours de Bruno Ganz sur la question du choix. J’ai d’ailleurs remarqué que la compréhension de la fin différait aux yeux d’un homme et d’une femme, l’un et l’autre interprétant des signes différents en fonction d’une différence d’approche, mais je ne vous en dis pas plus... 

Propos recueillis par JLK 

 rechte_spalte_gross.jpg

Germinal Roaux, à propos de «Fortuna»

Chère Mer Méditerranée, 

toi qui t’étires du détroit de Gibraltar à l’Ouest, jusqu’aux entrées des Dardanelles et du canal de Suez à l’Est, 

toi qui as connu Socrate et Platon, 

toi la généreuse, qui depuis toujours as nourri les hommes, toi qu’on appelle littéralement «mer au milieu des terres», — en latin mare medi terra —, 

toi qui nous enveloppais des tes eaux tièdes et turquoises lorsque nous étions enfants, 

toi la bienveillante qui pris part à nos premières amours adolescentes, 

toi qui nous berçais de tes clapotis enchanteurs une nuit d’été quand nous découvrions la Grande Ourse et la Voie lactée, 

toi qui toujours as été lien entre l’Afrique et l’Europe, toi «Notre Mer», — Mare Nostrum —, comme te nommaient les Anciens, tu es devenue depuis quelque temps, depuis trop longtemps déjà, l’endroit où tes enfants meurent d’avoir rêvé d’une vie meilleure. 

Aujourd’hui, tes eaux limpides sont tachées de sang, la peur a contaminé tes côtes, des corps lourds, sans nom ni visage, reposent en toi, leurs âmes désorientées errent sous l’écume de tes houles assassines. 

Comment est-possible? Que s’est-il passé? Comment supporter d’assister impuissant aux dizaines de milliers de morts disparus dans tes bras? Comment supporter cela? Je devine pourtant que tu n’y es pour rien, et que c’est nous, les hommes, qui avons fait cela. Qu’avons-nous fait? Quel est ce monde? Y a-t-il quelque chose que je puisse faire? C’est sans doute par ces premières questions qu’a débuté l’écriture de Fortuna. Il était nécessaire de faire quelque chose, d’essayer tout du moins. J’ai cherché sans hystérie ni démagogie la façon dont nous pourrions nous élever. Humblement, avec les outils de l’artiste et ceux du cinéma, j’ai tenté de créer l’espace d’une réflexion. J’ai rassemblé patiemment les témoignages de jeunes mineurs non accompagnés, de réfugiés, de religieux, d’éducateurs. J’ai essayé de comprendre qu’elles étaient les souffrances et les enjeux de notre société actuelle face aux questions de la migration. Je ne pense pas avoir trouvé de réponses. Mais j’ai souhaité que ce film puisse nous rassembler autour d’idées qui cherchent à unir plutôt qu’à diviser. Avec la poésie, d’essayer d’inspirer plutôt que d’affirmer. «Poésie» dans sa racine grecque veut dire «faire». Un jour, quelqu’un demanda à Paul Valéry «Ça veut dire quoi votre poème?», et Paul Valéry répondit: «Ça ne veut pas dire, ça veut faire!» Modestement, c’est cela aussi que j’essaie de faire. Un cinéma qui aurait l’ambition de «faire» plus que de dire. 

Germinal Roaux


La saga des Grands Oncles


15 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]

4ed2c0d13ccbd3b045180cf368a6ad74.jpg 

En regardant une photo de famille

L’obscure poussée de vigueur m'a repris à dévisager ces figures de Grands Oncles rêvés, et tout aussitôt leurs prénoms me sont revenus.  Tout en haut à droite l’oncle Bertie colosse romantique chercheur d’or. En bas à gauche l’oncle Robert arrachant sa camisole de force à la Waldau. Derrière lui l’oncle Ferdi bâtisseur de viaducs aux vannes parisiennes. Deux tantes plus loin à droite l’oncle Sepp fou de foot. Absent pour cause de voyage l’oncle Fabelhaft négociant en Orient un nouveau lot de tapis. Absent pour cause de rogne l’oncle Vitus du chalet de Berg am See au bord du ciel. Et des phrases de rhapsode me sont revenues aussitôt. Du coup j'ai rêvé de repartir à mon tour de par le monde. Je me suis vu  arrachant mes camisoles. Je suis vu tracer des plans de ponts. Je me suis vu dans l’équipe nationale pleine de nègres. Je me suis vu négocier des tapis au Rajahstan. Je me suis vu retailler des solives à la hache pour ajouter sept bibliothèques à La Désirade. Soudain ma prose d’hier m'a paru fade et j'ai tout repris à zéro…

 


L'Ange de la nuit

13 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]


Notre secret

13 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]

LUCIA4.JPG

 

Pour L.

 

T’as quelque chose à me dire,

je t'entends bien.

J'veux dire: je m’entends bien avec toi,

et je m’entends mieux avec moi quand t’es là.

Partout où je te retrouve sur mon chemin

je m'retrouve en même temps.

J’sais pas pourquoi mais c’est comme ça :

même quand y a pas de lumière y en a quand t’es là.

D’ailleurs c’est normal vu que ton prénom veut dire ça,

et que c’est pour ça que tes yeux m’éclairent,

et que ce que je regarde avec tes yeux,

me paraît plus lumineux.

 

Mais là j’sens que t’as quelque chose à me dire,

ici et maintenant,

et ça aussi c’est normal,

vu que moi aussi j'te le dis

 

Papier découpé: Lucia K

 


Le chaman au dépotoir


12 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]

 

medium_Ceronetti30001.JPG 

En (re)lisant Guido Ceronetti, prélude à une rencontre. 


C’est à une sorte d’ardent travail alchimique que nous convie Guido Ceronetti dans La patience du brûlé, dont les 453 pages tassées m’évoquent ces fichiers « compactés » de l’informatique dont le déploiement peut nous ouvrir magiquement 4530 voire 45300 feuillets en bruissant éventail.
Une bévue éditoriale fait paraître cette première version française sous l’absurde appellation de Roman. Gisement précieux conviendrait mieux. Ou: Réserve d’explosifs Ou bien: huche à pain, ruche à miel, que sais-je encore : strates, palimpseste, graffiti par chemins et bouquins ?

En tout cas Notes de voyage, même si c’est de ça qu’il s’agit, ne rend pas du tout le son et le ton de cette formidable concrétion de minéralogie sensible et spirituelle dans le mille-feuilles de laquelle on surajoute à son tour ses propres annotations.
Pour ma part, ainsi, dès que je m’y suis plongé, j’en ai fait mon livre-mulet du moment. S’y sont accumulés notes et croquis, recettes, régimes, billets doux et tutti quanti. Une aquarelle d’un ami représentant l’herbe du diable, et le détail des propriétés de celle-ci, en orientent la vocation magique, confirmée sur un fax à l’enseigne de la firme Operator par la papatte du compère apprenti sorcier qui me rappelle que «le premier artiste est le chaman qui voit sur la paroi de la grotte l’animal dessiné par la nature et ne fait qu’en marquer le contour de son bout de bois calciné ». Patience du brûlé…
medium_Ceronetti.jpgDe son bâton de pèlerin, Guido Ceronetti fait tour à tour une baguette de sourcier et un aiguillon ou une trique. Ses coups de sonde dans l’épaisseur du Grand Livre universel ne discontinuent de faire jaillir de fins geysers. A tout instant on est partout dans le temps et les lieux, au fil de fulgurantes mises en rapport. Qu’un quidam le prenne pour un «prêtre», genre dandy défroqué, ou peut-être pour un « frère », teigneux et courtois à la fois, lui fait remarquer qu’en effet il «sacrifie à l’aide du mot».

littérature

Et de chamaniser en relevant les vocables ou les formules aux murailles de la Cité dévastée (sa passion pour toute inscription pariétale du genre CATHOLIQUES ET MUSULMANS UNIS DANS LA NUIT ou, de main masculine, ATTENTION ! ILS VEULENT A NOUVEAU NOUS IMPOSER LA CEINTURE DE CHASTETE !, ou encore l’eschatologique LES CLOUS NOIRS REGNERONT) en boutant à l’onomastique le feu du (non)sens ou en soufflant sur les braises de mille foyers épars dans le dépotoir. Bribes alternées des noms de rues et des lieux-dits, des visages et des paysages sans couleurs de l’infinie plaine urbaine, langage grappillés dans les livres de jadis ou de tout à l’heure, des tableaux, des journaux, des gens (le « geste antique » d’un marchand de beignets) ou du bâtiment qui va (« ce petit couvent aussi délicat qu’une main du Greco ») quand tout ne va pas…
Parce que rien ne va plus dans la « mosaïque latrinaire » de ce monde uniformisé dont l’hymne est le Helter Skelter de John Lennon. Venise et Florence ont succombé à la CIVILISATION DES TRIPES et donc à «l’infecte canaille des touristes indigènes transocéaniques».

littérature

Place de La Seigneurie, voici les «tambours africains amplifiés par le Japon, hurlement américanoïde de fille guillotinée». Voici ces « jeunes auxquels on a raclé tout germe de vie mentale », autant de « tas d’impureté visible et invisible » qui implorent un coup de « Balai Messianique »…
Il y a du Cingria catastrophiste et non moins puissamment ingénu, non moins follement attentif à la grâce infime de la beauté des premiers plans chez Ceronetti. Le même imprécateur criant raca sur l’arrogance humaine fauteuse de génocides animaux et sur le règne des pollueurs de toute nature, industriels ou chefs de bandes nationalistes devenues « essentiellement d’assassins », ainsi que l’illustrent les derniers feuilletons de la Chaîne Multimondiale (toutes guerres sans chevaux), le même contempteur des aquarelles d’Hitler « irrespirables d’opacité » et qui s’exclame dans la foulée que désormais « presque tout est aquarelle d’Hitler dans le monde nivelé et unifié », le même vidangeur de l’égout humain (« c’est encore homme, ce truc-là ?) est un poète infiniment regardant et délicat qui note par exemple ceci en voyant simplement cela : « Un moineau grand comme un petit escargot près du mur. Vol d’un pigeon. Une cloche »…

littérature
Car il aime follement la beauté, notre guide Guido (qui lit Virgile qui guidait Dante que nous lisons), et d’abord ce « geste extrême anti-mort de la Beauté italienne, sourire infini que nous avons oublié et tué », et c’est Giorgione et à saute-frontière c’est Goya, ou dans un autre livre (Le lorgnon mélancolique) c’étaient Grünewald ou la cathédrale de Strasbourg, et les oiseaux mystiques ou quel « regard ami » qui nous purifiera.
Dans l’immédiat, pour se libérer des « infâmes menottes du fini », le voyageur lance à la nettoyeuse des Bureaux Mondiaux : « Au lieu d’épousseter, femme, couvre ces bureaux de merde ». Et déjà le furet du bois joli s’est carapaté en se rappelant le temps où nous étions « croyants du Bois Magique ». Et de noter encore ceci comme une épiphanie : « Petit vase de fleurs fraîches, violettes, resté bien droit, celui d’à côté renversé – des quilles, la vie… »

Guido Ceronetti. La Patience du brûlé. Traduit de l’italien par Diane Ménard. Albin Michel, 1995. A lire aussi : Le silence du corps, prix du Meilleur livre étranger 1984, repris en Poche Folio. Ou encore : Une poignée d’apparences, Le lorgnon mélancolique, Ce n’est pas l’homme qui boit le thé mais le thé qui boit l’homme. Etc.

 


En rangeant ma bibliothèque

10 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]

Ramallah84.JPG

Avec un clin d'oeil à Walter Benjamin feuilletant son e-book...

 – Ranger sa bibliothèque est une épreuve à la fois tuante et roborative, pour diverses raisons que je vais tenter de démêler après avoir reclassé les quelques 2000 volumes du seul domaine français (les auteurs romands ou francophones sont ailleurs) qui s’étage en trente rayons verticaux dans l’escalier très raide de la Désirade, dont les plus élevés ne s’atteignent que par le pont-levis que j’ai fait installer, sur lequel glisse un escabeau aux oscillations vertigineuses. Atteindre Marcel Aymé ou Louis Aragon relève donc de la prise de risque, selon le cliché langagierl au goût du jour...

Or, reclassant ces précieux volumes, rescapés de moult déménagements et autres allégements successifs, et représentant néanmoins quarante ans et des poussières d’uns passion continue, j’ai été ému une fois de plus d’y retrouver, le long de ce chemin de lecture, des espèces de stèles dont les noms sériés ici par ordre alphabétique me rappellent autant d’époques et donc d’âges personnels, du Rimbaud de mes seize ans suivi du René Char et du Jean Genet de mes dix-huit ans - premiers instituteurs de mon école poétique buissonnière amorcée à treize quatorze ans par une frénésie de mémorisation de Verlaine, Baudelaire et Torugo, entre tant d’autres…

Je revois donc défiler, debout sur mon pont-levis qu’une énorme pierre de rivière tient en place, la littérature française d’Aragon à Zola, tout en repérant les « massifs » singularisés des œuvres aimées au point d’être collectionnées, à commencer par Aymé précisément, dont Pierre Gripari m’a fait une première liste des titres à lire absolument (Uranus, Maison basse, Le confort intellectuel, etc) sur un banc du Jardin des Plantes, en mai 1974…

Primeur du style

Audiberti2.jpg Cependant, jouxtant les vingt volumes de Marcel Aymé, Jacques Audiberti n’occupe pas moins de place, que j’ai découvert grâce à un ami de notre vingtaine, qui me fit aussi découvrir Henri Calet en même temps que je découvrais Charles-Albert Cingria le magnifique, classé tout seul ailleurs, comme Marcel Proust (au salon spécial qui lui est réservé en nos cabinets) et Céline (dans un autre recoin encore). Dans la foulée, je me dis alors que ces auteurs, souvent méconnus aujourd’hui, ont en commun un grand style absolument original, qu’il se rattache à la ligne claire de la langue française pour Marcel Aymé ou Paul Morand, ou qu’il buissonne dans la profusion baroque avec Audiberti, Cingria ou Blaise Cendrars, autre passion de jeunesse.

Audiberti que je reprends ces jours, et notamment dans ses proses inouïes de La Nâ et de Talent, pas loin du fulgurant Traité du style d’Aragon, c’est à la fois le génie poétique et les abrupts d’une pensée charnelle, si j’ose dire. C’est le cœur et la tripe au soleil noir du Midi, avec Monorail aussi dans le registre plus émotionnel des personnages, en attendant le dernier journal si fraternel de Dimanche m’attend…

Mais qui lit encore Jacques Audiberti par les temps qui courent ? C’est la question que je me pose une fois de plus en passant de rayon en rayon dont les noms m’enchantent entre tous, de Paul Morand à Pierre Jean Jouve ou de l’affreux Léon Bloy (comme le jugeait Léautaud) à l’affreux Paul Léautaud (comme le jugeait Bloy), en passant par Henri Calet, Léon-Paul Fargue, Raymond Guérin, Marcel Jouhandeau ou enfin Alexandre Vialatte ? Qui lit encore ces merveilleux écrivains de la première moitié du XXe siècle dont je vérifie tous les trois jours qu’ils n’ont pas pris plus de rides que les touts grands, à savoir Proust et Céline ?

Genet6.jpgMa bibliothèque française, sauf en volumes de La Pléiade que je collectionne, est assez pauvre en classiques du XXe siècle, comme on dit, de Malraux à Claude Simon ou de Montherlant à Sartre. J’en excepte le sulfureux Jean Genet (comme on dit encore) dont la phrase sublime et l’érotisme transgressif ont réjoui mes dix-huit ans, Julien Green dont je n’ai lu que quelques-uns des nombreux titres que je possède (le fameux Adrienne Mesurat, notamment, François Mauriac, assez présent lui aussi et notamment aimé pour Génitrix et Le sagouin, l’étincelant duo de Colette et Cocteau, Albert Camus et naturellement Georges Bernanos.

Pour les contemporains, je crois avoir presque tout de Le Clézio, dont Le Procès verbal a aussi passionné mes vingt ans, ou de Patrick Modiano, que j’ai suivi fidèlement en tant que critique littéraire, mais les gens de ma génération ont sûrement gardé bien plus de titres du Nouveau Roman ou des Modernes que ce n’est mon cas, sauf pour forcément Duras et la Sarraute des Fruits d’or et d’Enfance, le Butor essayiste et Philippe Sollers redécouvert récemment. Par double affinité, littéraire et amicale, j’ai à peu près tout aussi de l’œuvre d’ Alain Gerber, et tout aussi de Michel del Castillo et de Louis Calaferte, mais tout ça se passe assez en marge du chic intellectuel et littéraire, donc je m'y retrouve…

 Disparitions et permanence

Sperling2.jpg Ce qui me frappe particulièrement, en rangeant aujourd’hui ces rayons français, que j’habite très différemment de toutes les autres «chambres» de ma Maison Littérature, c’est le nombre d’auteurs récents disparus en peu de temps, à commencer par la kyrielle des romanciers d’un premier livre révélant un nouveau talent puis disparaissant à jamais. On aurait souhaité un sort meilleur au tout jeune Sacha Sperling, découvert il y a deux ans de ça avec Mes illusions donnent sur la cour, mais son deuxième roman m'a déjà paru se défaufiler...

Sur une quarantaine d’années (mon premier papier de critique littéraire, sur Les Courtisanes de Michel Bernard, date de 1969), il doit bien y en avoir une centaine, joyeusement salués à leur apparition, et qui en sont restés là. Il serait triste, et d’ailleurs peu intéressant, de citer des noms. De la même façon, je ne me sens pas le cœur de citer nommément pas mal d’auteurs disparus de grand talent, noyés dans la masse des parutions, oubliés par les médias ou carrément retirés de toute activité visible. D’un autre point de vue, les éclipses suivant tel ou tel engouement passager, par exemple pour un Charles Juliet, un Christian Bobin ou un Philippe Delerm, propulsés au sommet de la notoriété alors qu’ils n’étaient en somme que d’excellents « petits maîtres », puis oubliés plus ou moins, ne laisse de relativiser ce qu’on appelle le succès ou la gloire. Sic transit… Mais dans les petits maîtres on sauvera quelqes grands stylistes, au premier rang desquels Pascal Quignard s'impose évidemment, et Pierre Michon dans l'étincelant cingriesque, Jean Echenoz aussi dans ses fictions jazzy ou Tanguy Viel et Jean-Philippe Toussaint, autres mâitres à danser du style fluide 

Or, quoi de neuf ce matin, tandis que j’ouvre au hasard ce volume des Maximes et pensées de Chamfort édité en 1922 chez Crès & Cie à l’enseigne des Maîtres du Livre : Rabelais. Ou plus exactement cette épatante maxime CCCXX : «Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les Commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l’Abbaye de Thélème : Fais ce que tu voudras… » Et me voici reparti dans l'édition bilingue de L'Intégrale, retrouvant avec jubilation le Prologue au Gargantua qui est comme un manifeste de la lecture attentive.

Ou voici, paru ces jours, Le Magasin de curiosités de Jean-Daniel Dupuy, paru chez AEncrages, mais ensomme hors d'âge, plus proche du Rastro de Ramon Gomez de La Serna ou des fantaisies de Raymond Roussel ou de Gorges Perec que des pseudo-nouveautés du dernier chic. 

Jouhandeau1.jpgMarcel Jouhandeau, dont j’ai gardé une trentaine de livres sur les plus de cent qu’il a publiés, se faisait une idée assez piètre de la littérature française après Racine, Pascal et Lafontaine, mais sa façon toute classique de voir les choses peut aider à reconsidérer celles-ci dans leurs justes proportions, contre l’espèce de provincialisme dans le temps qui nous fait voir aujourd’hui des génies partout à force de publicité et de piapia d’une saison.

La Pléiade est là, une fois encore, pour marquer l’accès à ce classicisme, mais c’est sur ces rayons plus démocratiques que je préfère retrouver Stendhal ou Montaigne, Flaubert ou Chateaubriand, Jules Renard ou ces Classiques français par alliance que sont devenus le Romand Ramuz ou le Liégeois Simenon…

Enfin voilà, ça y est, le jour tombe et le bataillon français de mon armée de livres s’aligne en bon ordre sur ses rayons, nullement exhaustif pourtant car des milliers de livres de poche le prolongent ailleurs, et les bouquins prêtés jamais rendus, et toute la collection blanche de Gallimard dans une chambre louée en veille ville de vevey aulieudit L'Atelier, sans compter quelques placards bourrés et autres piles récentes qui s’accroissent chaque jour en attendant la prochaine rentrée…

Devant le rayon romand

 Amiel.JPGMa collection de livres suisses français, autrement dit romands, occupe trente rayons d’un mètre de notre bibliothèque de La Désirade, sans compter beaucoup d’auteurs d’avant 1914, classés ailleurs, à l’exception du Journal intime d’Amiel dont l’édition complète de L’Age d’Homme représente un peu moins d’un mètre.

 Les Œuvres complètes de Ramuz, dans la magnifique collection bleu tendre de Mermod, et que j’ai échangées contre quelques dessins de Jacques Chessex, occupent plus d’un mètre, mais en un autre lieu que La Désirade – une chambre louée à Vevey rien que pour y abriter des livres,  un fauteuil de méditation grave et un chevalet de peinture, au numéro 8 de  la ruelle du Lac - merci aux incendiaires de s’abstenir.

Ramuz1 (kuffer v1).jpgComme j’abhorre la nouvelle édition critique des éditions Slatkine, encombrée par l’épouvantable glose des cuistres universitaires, je m’en tiens ici à l’édition de Rencontre en cinq volumes, d’une largeur modeste de 18 centimètres, à laquelle s’ajoute un mètre d’éditions séparées ou de textes sur Ramuz. Les deux volumes de La Pléiade ont rejoint les quatre mètres de la collection en question, à l’étage d’en dessous, entre Racine et Renard.

Pour les descendants de Ramuz, nos contemporains directs sont massivement présents sur ces rayons, parfois de manière trop envahissante.  Etienne Barilier s’étale sur près d’un mètre, Maurice Chappaz et Jacques Chessex sur plus d’un mètre, autant que Georges Haldas, mais bon : cela fait autant d’œuvres qui comptent et méritent en somme cette place. En revanche, j’ai parfois gardé tous les livres d’auteurs dont seuls deux ou trois volumes me semblent encore dignes d’intérêt, en conséquence de quoi je vais procéder à un aggiornamento qui se concrétisera par la mise en place d’un deuxième et d’un troisième rayons, dans un placard ou au fond de cartons que je disposerai dans la soupente aux loirs. Je ne vais pas citer de noms : mes chers amis du milieu littéraire romand  seraient trop contents d’aller cafter auprès des intéressés, mais la solidarité régionale a des limites et nos loirs apprécieront.

Cela étant,  je n’en garderai pas moins tous les titres de cette bibliothèque romande comptant environ 2500 ouvrages, dont nos héritiers légitimes feront ce qu’ils voudront : la benne ou les Archives Littéraires… 

 Abimi.jpg

  Je me réjouis de constater que ma bibliothèque romande s’ouvre sur ce voyou d’Abimi, Daniel Abimi en toutes lettres, mon compère ancien localier de 24Heures qui a commis l’an dernier un premier livre, du genre polar de mœurs, intitulé Le dernier échangeur et qui évoque avec verve et férocité tendre le monde médiatique et passablement aussi  monde interlope de la nouvelle classe moyenne, sur un ton rompant évidemment avec celui de notre littérature marquée par l’Âme romande et que cultive encore un peu le milieu littéraire romand, lequel tend pourtant à disparaître – ce qui ne me réjouit pas tant que ça au demeurant

Amiel.JPGMais Amiel demeure, ça c’est sûr, et qu’on ne saurait réduire, quoi qu’en disent ceux qui ne l’ont pas lu, à la noix creuse de l’introspection et à la hantise coupable de la masturbation – l’extraordinaire journal est ainsi à redécouvrir avec sa profusion de pensées et d’observations, de portraits et de paysage, d’analyses pénétrantes et de synthèses toujours éberluantes à côté desquelles les écrits de maints contemporains délurés ne sont que pisson de minet ;

Arditi.jpgEt voici, en contrepoint marqué, le nom d’  Arditi, prénom Metin, métèque milliardaire et non moins cultivé, subtil et malin, talentueux, mal vu du milieu littéraire romand parce que trop riche et trop brillant, auquel nous avons consacré une ouverture du Passe-Muraille par esprit malicieux de contradiction et pour rendre hommage, aussi, à un artisan méticuleux doublé d’un homme intelligent et plus ouvert que tant de nos pions et de nos éteignoirs. Je ne citerai de lui que son excellent Mon cher Jean, évoquant son amour de La Fontaine et bien plus, Nietzsche ou l'insaissable consolation qui marque bien son attachement à une pensée existentiellement ancrée, Loin des bras, vaste chronique de ses jeunes années lémaniques, d'une belle venue plus personnelle, aux personnages bien dessinés et aux dialogues finement allants , et plus abouti encore et passionnant par ses thpmes et sa mise en oeuvre: Il Turchetto, qui nous transporte dans les ateliers vénitiens de l'époque du Titien.

Ah mais j’allais oublier, dans la mince troupe des A, notre très excellent Georges Anex et son Lectreur complice recueil de cinquante chroniques de littérature français (1966-1991) parues dans le Journal de Genève et rassemblées par Zoé.

 Anex.JPGGeorges Anex ! Notre cher prof de français du Gymnase de la Cité, au mitan des années 60 ! Georges Anex qui nous lisait Anouilh et Beckett le samedi et, le reste du temps, nous initiait aux arcanes de Rousseau et de Baudelaire, en grand hidalgo aux airs de dilettante dégagé et si bienveillant avec les jeunes filles, si fraternel avec nous autres quoique non sans ironie distante, si sarcastique parfois dans ses verdicts : « Monsieur G. voudriez-vous aller fumer les idées de votre dissertation dans votre pipe, à la prochaine récréation… »

 Georges Anex que j’ai osé engueuler, devenu son confrère critique, au retour de je ne sais quelle soirée littéraire très arrosée, auquel je reprochais son peu d’engagement dans ses chroniques, sa façon de noyer le poisson dans sa belle prose - Georges Anex qui me souriait, l’air hagard, désolé, ravi de ma violence, tous deux assis, bourrés, au fond de la MiniCooper d’une amie… Georges Anex le grand critique littéraire donnant ses chroniques à la NRF et nous accompagnant, jeunes gens, sur la colline inspirée de Taizé, et nous regardant fleureter avec amusement - Georges Anex auquel j'ai soumis mes premiers poèmes, et qui me les rendit avec un sourire complice, les trouvant "très Char", puis Georges Anex chroniquant mon premier livre dans le Journal de Genève, avec la même bienveillance distinguée, cher Georges, cher séducteur, cher ami de Gilliard et de Cingria qui nous a fait partager son amour de la littérature sans jamais hausser le ton, aristo camusien plus que ramuzien, cher Georges Anex...

 (À suivre...)  

 


Une ronde initiatique

10 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]

Jaquette_Nauroy_Rondes de nuit_site.jpg

Sur les Rondes de nuit d'Amaury Nauroy.

 

L’amour de la littérature est un phénomène tout à fait particulier, qui ne se limite pas plus à un goût esthétique qu’à une passion intellectuelle, mais touche à tous les points de la sphère sensible et filtre les expériences les plus diverses.

Certains individus ont la foi, comme on dit, et d’autres pas ; certains entendent la musique ou voient la peinture mieux que d’autres; et puis il y a ceux qui aiment la littérature, s’en nourrissent et se plaisent à la partager. Amaury Nauroy est de ceux-ci, qui semble vivre pour et par la littérature, à la fois en lecteur, en passeur et en écrivain se révélant superbement dans ce premier livre intitulé Rondes de nuit.

624.jpeg

Ce titre découle de la «commotion» ressentie par le jeune homme, il y a une quinzaine d’années, devant le chef-d’œuvre de Rembrandt, au Rijksmuseum, et c’est à partir d’une reproduction de celui-là, sortie d’un de ses tiroirs, qu’il amorce une présentation des «petites proses» constituant son ouvrage, évaluant leur «bien fondé» à la lumière d’un des « détails mystérieux » de l’immense tableau.

Le détail révélateur, en l’occurrence, irradie de la poudroyante lumière émanant de la toute jeune fille (à vrai dire sans âge si l’on y regarde bien, enfant et future petite vieille), «comme une fée parmi ces soldats», l’air de se demander ce qu’elle fait là, son visage exprimant «la solitude immense d’une personne surprise dans son rêve, comme si elle avait été seule à voir la ronde des poètes en marche».

Dans sa vision poétique re-créatrice, Amaury Nauroy ajoute que « l’humble petiote ne sait pas encore comment transformer en mots le feu, ni l’étrange source claire qui scintille au milieu de certaines têtes», et d’ajouter que «la parole lui manque», comme on ne manque de conclure que c’est pour pallier le manque de sa propre parole que Nauroy s’est engagé dans ses «petites proses».

De fait, glissant ensuite d’une image à l’autre, sans se comparer vraiment à «la môme», c’est bel et bien à la propre «scène primitive» de ses Rondes de nuit qu’il s’attache en évoquant, au soir orageux du 26 janvier 2005, à Lausanne, une «soupe chic» donnée en l’honneur de Philippe Jaccottet, au Palais de Rumine, où le poète précise une fois de plus le sens de sa poétique, visant à écrire «tout ensemble contre les désordres du monde et plus modestement contre sa propre mélancolie, dans l’ordre de la lumière».

105233448.jpg

Or, la « sobre dignité » de Jaccottet saisit bonnement le jeune Nauroy et lui donne ensuite envie, en amoureux de la littérature, d’en savoir plus sur un certain Henry-Louis Mermod, premier éditeur de Jaccottet qualifié par d’aucuns de «Gallimard helvétique » et auquel le poète proposait, ce soir-là, que la Ville de Lausanne attribuât le nom d’une de ses rues…

 

Amaury Nauroy avait 23 ans en 2005, lors de son «espèce d’illumination première», et 35 ans à la parution de Rondes de nuit, dont l’enquête à multiple ramifications va bien au-delà d’un portrait du «Gallimard helvétique», même si plus de 100 pages sont consacrées à cette figure d’éditeur-industriel-mécène genre dandy «coiffé d’un chapeau de beau feutre assez mou (on songe à un beignet au sucre)» et au «visage poupon», selon le qualificatif piquant de Nauroy qui voit d’emblée en Mermod «un drôle de type».

topelement.jpg

La partie Fantaisie de l’investigation – du nom de la fameuse demeure lausannoise de Mermod - est très intéressante, au demeurant, autant par l’aperçu du personnage que par le récit de la solide et fidèle relation amicale et professionnelle nouée avec Ramuz, l’éclairage plus détaillé donné par la petite-fille de l’éditeur ou la digression romanesque voire un brin canaille consacrée au fils Jean-Blaise, dit Pipo, qui de la littérature se «tamponnait l’oreille avec une babouche»…

De Gustave Roud à Charles-Albert Cingria, du peintre Gérard de Palézieux au fondateur de la Guilde du livre Albert-Louis Mermoud, du journaliste Frank Jotterand à Philippe Jaccottet et Jacques Chessex, tout un univers littéraire et, plus précisément, une famille sensible revivent au fil de la plume du jeune Amaury débarquant d’abord à l’auberge de jeunesse d’Ouchy puis se faisant recevoir à Fantaisie par l’amicale héritière.

Lavaux1.JPG

csm_CRLR01297_5e74d7bdae.jpgSon projet déclaré était de «restituer l’existence, en vérité le pouls d’une tribu de poètes et d’artistes», mais Rondes de nuit nous mène bien au-delà d’un panorama littéraire local, tant le jeune auteur s’implique lui-même selon la chair et l’esprit, mais aussi par la lettre vivante et vibrante.

105233446.jpg

Photo_Jean_Mayerat_2003.jpgIl vit positivement sa quête et la ressaisit, merveilleusement, par l’écriture: il rencontre Maître Jacques à Ropraz, pontifiant un peu entre cimetière et lointains bleutés: on le retrouve dans la cuisine des Jaccottet ou dans le bureau de Ramuz à La Muette ; puis c’est à Grignan une fois de plus qu’il emboîte le pas du peintre Hesselbarth - et la figure aimée de son propre grand-père complétera ce «roman» à valeur initiatique dont l’écriture est déjà d’un styliste accompli – avec le sens du détail cocasse d’un Cingria et des bonheurs d’évocation d’une rare finesse, jusqu’à l’envoi final au vieux maître et frère d’écriture Pierre Oster qu’il retrouve à l’enseigne du même amour partagé de la littérature, et dont il dit simplement : «Le poème du monde entier vibre autour de lui».

Amaury Nauroy. Rondes de nuit. Le Bruit du Temps, 282p. 2017.

Ce texte a paru dans la deuxième livraison de La Cinquième saison, en janvier 2018.

©JLK 


Arbos

10 February, by noreply@hautetfort.com (JLK)[ —]
26024271_840724019441111_252664666579722447_o.jpg
Il y aura, et les médias des Tours d’illusion n’y pourront mais, de nouvelles fleurs à l’Arbre. Cependant l’Arbre refusera tout entretien avant l’éclosion devant notaire d’eau et de vent.
Il incombe en effet à la pluie et au vent de réitérer le constat sur pièces : à savoir qu’Arbos reste une musique et durable au développement en dépit des empêchements urbains.
L’Arbre n’est pas opposé par principe à la ville-monde, mais la trépidation déscelle ses racines et le smog englue ses hautes branches. N’empêche : il fait avec.
Au conditionnel juvénile on ajoute que ce serait bénéfice que revive la lumière matinale de la Grèce où la compréhension retrouverait son langage d’avant la confusion.
Toute langue réduite en morne utilitaire machinerie sonne le creux et déroge donc au naturel de l’Arbre en bonne et due forme.
À considérer l’Arbre sous l’aspect neuronal c’est du pareil au même : jamais on ne fera l’économie du musical pur sous peine d’atrophier les arborescences virtuelles: Arbos le prouve.
Autant dire que tout est à reprendre avant zéro dans l’obscur de l’ère engloutie dont on sondera la mélodie nouvelle, non plus au seul cœur de l’Arbre mais dessous où se tissent les palabres.
Diogène reste à l’écart des convictions conditionnées aux Tours d’illusion, et cette réserve cynique du populo, genre Eulenspiegel, se défend en période de carence de ressort débonnaire. De même remettra-t-on au concours le Meilleur Conte en ratissant les pourtours déclassés voire africains des Horizons Barbecue où pullule un bon vieux fonds de verve gouailleuse à vocation de revif. Si l’Arbre se sent à l’étroit dans son frac de ville, qu’à cela ne tienne en cette ère transitoire de tabagie sur les toits.
On n’en est qu’aux approches en sourdine mais tam-tams et violons tsiganes regagneront, dont se perçoit déjà la montante rumeur que se rappelle l'Arbre en toute régions des multiples continents.
L'Arbre n’est pas que bibliothèque mais aussi volière potentielle. Nulles retrouvailles aux clairières ne se feront demain sans pari sur cet après-demain aux jardins espérés.
L'Arbre fait pièce aux éteignoirs chafouins des sous-tailles de haies sécuritaires.
L'Arbre s’expose à tout vent. Un livre d’ailleurs est à écrire sur le vent quand il prend l'Arbre aux plus hauts tifs et le secoue en vieux compère intempestif. Un autre livre est à écrire sur les oiseaux entrés sus aux oreilles de l'Arbre et relancés au ciel par la gueule à cris de guerre.
Guerre au froid de cœur et à l’indigence d’esprit des éteignoirs formatés. Guerre au manque de foi ou de vertige. Guerre à tout ce qui fait obstacle à l’enfant et à la danseuse. Guerre au fiel des barbants. Guerre aux très moroses et très mesquins contempteurs des tornades toujours toniques aux plus hautes branches de l'Arbre.
L’Arbre est tantôt château féodal et tantôt Veilleuse au silence d’entre les bruits dans l’énorme agressivité des pesants – guerre aux pesants !
Avant l’aube, cuités et drogués, sept jeunes fous de vitesse surgis du bruit percutent en Suburban le socle de l'Arbre et s’éclatent en gerbes d’entrailles sanglantes, mais l'Arbre compatit sans consentir : guerre aux mécanisme précipités et violentes menées d’imbéciles.
Arbos le musicien nous enivre de parfums sans véhémence et nous suggère sept notes surgies de la nuit en mélodie réparatoire.
Enfin, plus tard, l'Arbre consentira peut-être aux plateaux et sunlights, mais d’abord : écouter l’Arbre. Ensuite seulement les Grands Titres : L’Arbre se confie, Révélations de l’Arbre, Un Arbre se souvient - fluide musique d’à venir…
 
Nota bene: ce texte est extrait des délires extralucides du recueil inédit intitulé Les Tours d’illusion. On peut le relire en écoutant la suite d’Arvo Pärt intitulée, précisément, Arbos.
 
Image: Philip Seelen.










mirPod.com is the best way to tune in to the Web.

Search, discover, enjoy, news, english podcast, radios, webtv, videos. You can find content from the World & USA & UK. Make your own content and share it with your friends.


HOME add podcastADD PODCAST FORUM By Jordi Mir & mirPod since April 2005....
ABOUT US SUPPORT MIRPOD TERMS OF USE BLOG OnlyFamousPeople MIRTWITTER