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ET JE SUIS RESTEE DEBOUT, VIVANTE

27 March, by Lo[ —]
d'Evelyne Abondio
Roman - 150 pages
Editions Zinedi - mars 2017

Dans un pays imaginaire d'Afrique de l'Ouest, le Diamonda, la guerre civile qui fait rage bouscule les vies, les familles, les villes. Trois femmes vont devoir s'y débattre plus que d'ordinaire. Emeraude, institutrice mariée sent gronder une révolte pour se libérer d'un mariage décevant. Flora, élève ingénieur, d'habitude craintive, doit fuir et restée courageuse lorsque retentissent les balles et que ses oncles et tantes avant elle sont partis. La voluptueuse Fatima, étudiante en droit se cherche un avenir, fonce, volontaire.

Un pays qui regorge de diamants, cacao et pétrole a malheureusement tout pour connaître un destin tragique et sanglant. C'est le cas en ce moment où les combats font rage. Et nos trois femmes, chacune séparément puis trouvant de l'aide, s'y débattent, se heurtant au machisme, à la corruption, à la violence. Les évènements ballotent leurs quotidiens, leurs rêves, leurs efforts. Mais ces femmes, tout comme d'autres personnages secondaires féminins, sont fortes, intelligentes, et admirables. Elles réagissent et manœuvrent en s'appuyant sur la solidarité, l'espoir en l'amour, la générosité et la patience.

Extrait :
"La guerre a donné un coup d'arrêt au progrès - au lieu d'avancer, nous reculons ! -, on nous dit que c'est temporaire. Des élections présidentielles sont même prévues prochainement ! En attendant, tout le monde est fébrile. Normalement, nous devrions être heureux de pouvoir prendre en charge notre destin pour une fois qu'on nous demande notre avis ! Mais il règne une drôle d'atmosphère ici. La confiance a définitivement foutu le camp de ce pays. Et ce qui nous lie à présent, c'est la peur.
Les gens ont beau vociférer leur désarroi dans les seules institutions qui leur consacrent du temps, les églises, temples et mosquées, on dirait que même le noble et le sacré restent sourds, aveugles et muets. Jour après jour, l'horizon s'étire, famélique, déprimé."

Ce court roman est d'abord agréable à lire grâce à la plume limpide, fluide, de l'auteure. Les récits alternés pour ces trois femmes donnent au lecteur différents angles de vue qui peuvent converger. Le livre est court, on aurait aimé plus longtemps suivre ces protagonistes, à peine les cerne-t-on qu'il faut les quitter, à l'aube d'un futur incertain.
Un joli récit d'une parenthèse de vie bousculée, parabole de l'énergie des femmes africaines dont le quotidien fait croître le courage et la nécessité des décisions d'ampleur.__________[merci à Evelyne Abondio !]

Présentation de l'éditeur - Editions Zinedi

INSIDE

18 March, by Lo[ —]
d'Alix Ohlin
Roman - 360 pages
Editions Gallimard - 29 août 2013

Grace vit à Montréal, divorcée de Mitch. Psychothérapeute, elle affronte des drames personnels dans son activité professionnelle, comme avec sa jeune patiente Anne qui va fuguer et devenir plus tard comédienne à New York. Elle affronte aussi par total hasard en pleine neige, des drames comme quand elle sauve Tug, un homme fragilisé par son passé rwandais, du suicide. Son ex, Mitch, est lui aussi affecté par le suicide d'un adolescent, ce qui hante sa vie, qu'il partage avec une femme et son fils autiste. La mort rôde autour d'eux, ils font ce qu'ils peuvent car la vie peut les retenir.

Ce n'est pas un roman choral, ni un polar comme le début aurait pu laisser croire, mais plutôt une fresque psychologique fine.
 
Extrait :
"Elle savait que c'était lâche de s'évanouir, mais elle sentit en elle le besoin de fuir cette situation aussi vite que possible. Elle ne pouvait pas se permettre d'être courageuse, d'être calme, d'être vivante. Pas pour le moment. Elle se laissa aller et tomba."

Les personnages, les situations, les émotions, tout est juste, fin, percutant. Les protagonistes sont comme ballotés dans une vie, secoués par des évènements à subir ou à surmonter, mais ils ont beaucoup de ressources, et le récit prend de l'ampleur, de l'envergure, de l'intérêt à mesure que progressent les relations entre les personnages et le dévoilement de leurs passés au travers de flash-backs.
En fin de roman, on est censé apprendre des liens qui existent entre les personnages, de manière suggérée, et je ne suis pas sûre de tous les avoir saisis.
Une histoire bien écrite, bien bâtie, qui nous donne un très bon moment de lecture.

L'avis de Laure - MaDanseDuMonde

AMAZIGH

18 March, by Lo[ —]
Itinéraire d'hommes libres
de Cédric Liano et Mohamed Aredjal
Bande dessinée - 160 pages
Editions Steinkis - avril 2014
Prix 1ère bulle Ouest France - Festival d'Angers 2014
Prix du Jury Œcuménique - Festival Angoulême 2015

Une rencontre. Un récit. Une émigration. Des péripéties de migrants. C'est Mohammed. Comme tant d'autres au Maroc, il est jeune, sans emploi, errant chaque jour dans un bain d'ennui. Mais il a un rêve, une passion : celle de s'accomplir artiste. De son quartier, d'autres connaissances partent, sont parties. Il veut alors que ce soit son tour pour rejoindre l'Europe.

Comme il y a des réfugiés politiques, des migrants économiques, Mohamed serait un migrant culturel....? Cette bande dessinée est un hommage. Un dessin au trait noir vif qui nous relate très précisément les déboires des migrants face aux passeurs, des coups qui pleuvent des populations hostiles ou de la Guardia Civile espagnole, de la quête de survie, des zones d'attente en Europe, des expulsions, de la prison...
 
Mais au bout du rêve, au bout de la douleur, des évasions, il y a des portes qui enfin d'entrouvrent, des bénévoles aidant, une sécurité. Et durant tout ce récit, le témoignage d'une personne vaillante.
 
Un ouvrage paru en 2014 qui évidemment résonne encore beaucoup à l'heure d'aujourd'hui, un documentaire touchant qui rend compte du trajet de ces héros contemporains libres.
 


CREPUSCULE DU TOURMENT

5 March, by Lo[ —]
de Léonora Miano
Roman - 280 pages
Editions Grasset - août 2016

Madame est déjà d'une époque qui s'en va. Cette mère, mère de Dio, nous parle de son couple, son foyer nourri de violences conjugales, ses secrets, et évoque ce qui l'insupporte : Ixora, cette jeune femme ramenée d'Europe, déjà mère, qui va se marier avec Dio. Amandla est la doyenne, ancienne maîtresse des héritages kémites, elle fût amante de Dio mais sa sauvagerie effraye encore, sa liberté, son affranchissement. Hors du continent africain, Tiki, la sœur de Dio, porte sur son frère un regard intransigeant.

Ce roman est un bijou, un diamant, dur, brillant et tranchant. Un roman choral avec ses récits successifs de quatre femmes qui évoquent une vie familiale commune, qui évoque un homme mais surtout qui parlent d'elles-mêmes, de leur chair, de leur condition, de leur difficile combat pour la liberté dans une Afrique gangrénée par le patriarcat. Des voix singulières qui cachent, derrière leur calme, des souffrances refoulées et des secrets impensables. Où la filiation porte une grande importance, en plein ou en creux.
 
Avec sa plume d'une grande rage, Léonora Miano sculpte toutes ses phrases, cisèle chaque mot, martèle certaines sentences. Et puis elle étonne, elle balaye les conventions, elle renverse le culturellement correct d'Afrique, et par ces femmes stupéfiantes, pleines de haine et d'amour, de solitude aussi, d'incompréhension. Et l'homosexualité féminine se révèle comme la subversion ultime et l'affranchissement de toutes les normes machistes et traditionnelles.

Extrait :
"Etre femme, en ces parages, c'est évaluer, sonder, calculer, anticiper, décider, agir et assumer. Ne s'appuyer que sur soi. La confiance est un risque à ne pas prendre."

Et l'émigration de Tiki comme une fuite vers la liberté, sociale et familiale, avec le choix possible d'une destinée hors de la colonisation et de l'étouffement. Alors que Dio a fait le choix du retour au pays, comme si sa mère, Madame allait apprécier, comme si retourner vers le passé ne soulèverait pas tant de douleurs.

Extrait :
"S'il n'y avait eu que la brutalité, la domination se serait exercée sans pour autant que la soumission fût obtenue. Soumettre son semblable, c'est lui faire reconnaître votre grandeur, ce qui impose de recourir à des méthodes plus fines que l'envoi de tartes dans la figure. Il faut séduire, éblouir si on a de quoi. Et il faut rassurer."

Le roman est plus que la série de quatre monologues. Bien plus que cela. C'est une imbrication fine de souvenirs et du déroulé d'un drame présent, un évènement qui devrait obliger Dio à sortir de sa réserve. A travers leurs sexualités d'aujourd'hui, transparaissent leurs traumatismes d'autrefois.
 
Cet ouvrage serait le premier tome Melancholia du Crépuscule du tourment, à moins que ça ne soit l'inverse. A suivre donc.

L'avis de Domi - Domi C Lire

CHANSON DOUCE

5 March, by Lo[ —]
de Leïla Slimani
Roman - 240 pages
Editions Gallimard - août 2016
Prix Goncourt - 2016

Myriam reprend sa carrière d'avocat. Avec son mari, ils engagent après une rude sélection, Louise, une femme efficace, la perle, celle qui effectue toutes les tâches ménagères avec facilité et anticipation, ne rechigne jamais devant les heures sup', est discrète et aimante. Bientôt elle est indispensable. Et le malaise ne fait qu'accroître quand Louise, d'un milieu social opposé, étriquée dans sa petite ville de banlieue, se détourne de sa fille qu'elle ne peut pas admirer. Elle aussi dépend de cette famille, de ce quotidien au sein de ce foyer qu'elle maîtrise, qu'elle façonne, qu'elle veut sans cesse pénétrer. Mais quelle pourra être l'issue, si les parents n'envisagent pas d'avoir recours à une nounou après la scolarisation des enfants ?


Chanson douce ne l'est pas. La douceur paraîtra fausse au lecteur dès lors que Leïla Slimani, dès les premiers mots, ne nous ménage pas. Une mère découvre ses deux enfants morts.
Et puis, il faudra suivre l'histoire passée de cette famille modèle, aisée, parisienne, instruite, active, ayant une fille et un garçon, en pleine santé. Il faudra suivre Louise au quotidien, dans la répétition des tâches qu'elle accomplit avec réel vocation et engagement. Il faudra lire cette cohabitation de deux milieux sociaux différents, celui de Louise, seule, complexée, mal à l'aise, s'enlisant dans l'endettement, vivant dans un appartement sordide, voyant, démunie, sa fille ado rebelle et décevante, tentant une amorce de relation amoureuse avec un homme pitoyable. Car dans ses rapports de subordination subsiste une inégalité sociale profonde.
 
Extrait :
"Les squares, les après-midi d'hiver. Le crachin balaie les feuilles mortes. Le gravier glacé colle aux genoux des petits. Sur les bancs, dans les allées discrètes, on croise ceux dont le monde ne veut plus. Ils fuient les appartements exigus, les salons tristes, les fauteuils creusés par l'inactivité et l'ennui. Ils préfèrent grelotter en plein air, le dos rond, les bras croisés. A 16 heures, les journées oisives paraissent interminables. C'est au milieu de l'après-midi que l'on perçoit le temps gâché, que l'on s'inquiète de la soirée à venir. A cette heure, on a honte de ne servir à rien."
 
Il faut lire aussi sur la condition familiale contemporaine, sur l'usage du temps. Le temps professionnel valorisé et valorisant. Le temps familial délégué partiellement à des nounous. La culpabilité des mères. L'ennui surveillé des employées. Il faut lire les rapports de force, toutes les occasions de communication non verbale, toutes les rancœurs et les frustrations. Les hésitations, les renoncement, et le dialogue qui se délite.
J'ai beaucoup aimé cette lecture, enveloppante, préoccupante, puisqu'on y progresse avec sans cesse à l'esprit le souci de lire les raisons, les prémices, les germes du drame des pages initiales.
Et à travers son récit qui pourrait être celui du fait divers romancé, il y a une grande lecture que l'on peut fait sur nos vies d'aujourd'hui, sur le présent de notre société.
 


FOUTEZ-NOUS LA PAIX !

5 March, by Lo[ —]
d'Isabelle Saporta
Essai - 300 pages
Editions Albin Michel - février 2016

Sur les routes de France, des histoires rapportées des difficultés procédurières. De l'angoisse de la pédichiffonnette pour les élevages avicoles, des absurdités des AOC, encadrées par l'INAO plus soucieux d'uniformisation que de préservation de singularités (convaincus que la hauteur d'herbe à respecter entre les rangs de vigne est éminemment plus importante qu'une éventuelle limitation d'usages de pesticides), des luttes qu'il faut poursuivre pour préserver le lait cru des accusations, de la logique productiviste acceptée par la FNSEA dont le représentant (feu) Xavier Beulin est à la tête d'Avril qui vend engrais, pesticides, nutrition animale....

A l'inverse de ce qu'on entend souvent, Isabelle Saporta ne fustige pas uniquement le carcan des décisions européennes. Au contraire, à travers plusieurs exemples, c'est l'ignorance de certains contrôleurs français zélés qu'elle pointe du doigt, lorsqu'ils ne se réfèrent pas aux dérogations européennes qui donnent un peu de lest aux agriculteurs.
Dans cette tyrannie des normes, il y a parfois des exploitations modestes étranglées. Des textes qui contraignent un éleveur de moutons de prés salés de la Baie du Mont St Michel à se séparer des ânes qui protégeaient son troupeau pour respecter la densité maximale autorisée à l'hectare...
Le parcours du combattant qui veut obtenir un agrément sanitaire lui ouvrant de nombreux marchés locaux...
Et le silence très prégnant autour des fraudes du lait corse arrivant de Sardaigne ou de plus loin, celui aussi bien confortable du vinobusiness, qui octroie des notes de dégustation pour les AOC, se moquant ouvertement des vins naturels...
 
Extrait :
"Connaissez-vous le supplice de la pédichiffonnette ? Avez-vous déjà eu à répondre d'un manquement B 02 ? D'un B 04 alors ? Savez-vous seulement quelle pression écologique votre âne exerce sur son pâturage ? Votre carrelage est-il réglementaire ? Avez-vous un agrément CE ? Le local de rangement de vos bottes est-il suffisamment spacieux ? La hauteur de votre « végétation concurrentielle » – l’herbe ! – est-elle conforme ? Et la couleur de votre tablier ? Qu'en est-il de la taille du ventilateur de votre abattoir ? Avez-vous le droit de livrer votre fromage à 201 kilomètres de chez vous ? Votre poulet peut-il être commercialisé à 83 kilomètres de la ferme ? Quelle taille doivent faire les lettres de vos étiquettes ?
Vous êtes perdu ? Eux aussi !
De Créances à Colpo, de Noceta à Ainhice-Mongelos, d'Eygalières à Aubrac, de Trépail à Tracy-sur-Loire, ils sont éleveurs d’agneaux de pré-salé, de poules de Marans, de canards gras, fabricants de bruccio, de beaufort, de roquefort, de laguiole, vignerons."

Si la couverture de l'ouvrage pouvait faire craindre un pamphlet un peu démagogique, surfant sur un populisme anti technocrate, Foutez-nous la paix ! se révèle être une immersion documentée et nourrie d'échanges auprès de divers métiers actuels du vaste monde agricole français.

Interview de l'auteure par JP Gené - LeMonde.fr
L'avis d'Olivier Kauf - Notre siècle

L'ETRANGE

18 February, by Lo[ —]
de Jérôme Ruillier
Bande dessinée - 160 pages
Editions L'Agrume - mars 2016

Il arrive dans un univers inconnu. Il parle une langue étrange. Autour de lui, tout le monde le remarque puisque c'est un étrange. La corneille des toits du quartier, le chauffeur de taxi, la voisine de l'appart où il trouvera un hébergement, les membres des associations d'aide aux étranges...etc tous parlent de lui, et lui reste muré dans son incapacité de communication. Il est monotone, il est désillusionné, il est montré du doigt malgré lui.

Sous ses airs naïfs, avec ses couleurs primaires, son trait rapide, ses personnages à tête d'animal rappelant Maus, Jerôme Ruillier déshumanise les protagonistes pour faire ressortir le caractère universel et humain des situations d'émigration. Il est terriblement seul, cet étrange homme, on ne sait rien de lui, mais tous les narrateurs successifs parlent comme s'ils le connaissaient. Beaucoup de préjugés. Des aides quand même aussi.
 
Une très touchante bande dessinée, aussi réaliste dans son propos (les chapitres sont ponctués d'extraits de discours politiques) que naïf dans sa forme.
 


DESORIENTALE

12 February, by Lo[ —]
de Negar Djavadi
Roman - 350 pages
Editions Liana Levi - août 2016
Prix du Style - 2016

Kimiâ, devenue Kim en France, patiente dans la salle d'attente du service PMA de l'hôpital Cochin, seule avec un rouleau de sperme "nettoyé" sur ses genoux. L'attente est longue, les pensées s'envolent vers le passé, vers cette histoire familiale, iranienne, personnelle qui sera peut-être à transmettre à l'enfant à venir. Kimiâ est issue d'une grande famille de la bourgeoisie iranienne. Elle a un ancêtre seigneur féodal, deux grandes sœurs, sept oncles paternels et des parents qui sont opposants politiques, d'abord au shah d'Iran puis à Khomeiny. Les évènements tragiques vont contraindre la famille à fuir le pays et quand Kimiâ arrive en France en 1981, c'est le début d'une autre naissance, une désorientation au vu de sa mère, les nuits passées dans le Paris nocturne, des squats punks, de l'alcool et la drogue. Puis les errances et sa découverte de sa sexualité pour s'accepter lesbienne.

Désorientale. Rien que le titre, si bien choisi, si seyant, si intelligent, met l'eau à la bouche. Et l'appétit est certain dès que les premières lignes du roman sont avalées.
L'ambition de retracer l'Histoire de l'Iran du XXe siècle, dans laquelle la France est présente parce que les parents de Kimiâ sont francophiles mais aussi parce que les cultures persanes et françaises ont depuis longtemps des ponts, est vraiment réussie. Parfois certes un peu long dans l'évocation des quatre générations antérieures, le récit saute souvent d'évocation en souvenir, et atterrit de temps à autre dans cette salle d'attente, redonnant tout son souffle au récit, entretenant toujours habilement ce suspense.
 
Extrait :
"Je suis devenue, comme sans doute tous ceux qui ont quitté leur pays, une autre. Un être qui s'est traduit dans d'autres codes culturels. D'abord pour survivre, puis pour dépasser la survie et se forger un avenir. Et comme il est généralement admis que quelque chose se perd dans la traduction, il n'est pas surprenant que nous ayons désappris, du moins partiellement, ce que nous étions, pour faire place à ce que nous sommes devenus."
 
De nombreuses parenthèses, de nombreuses digressions interviennent dans le récit de Kimiâ, qui conte mais qui interpelle son assistance, qui interprète et retranscrit ses souvenirs au fur et à mesure. Le texte est brillant, les mots sont choisis, les descriptions sont implacables lorsqu'elles décrivent l'exil, la peur, la place d'un enfant auprès d'un père intellectuel tourné vers la politique, l'absence de communication des sentiments douloureux, l'incapacité du père Darius d'intégrer la vie de ses filles, et la lente destruction des relations familiales une fois l'émigration accomplie, et alors qu'ils deviennent libres. Il n'est pas question d'intégration, Kimiâ étant déjà été élevée dès toujours dans la culture française, sans voile, sans obscurantisme.
 
Extrait :
"Raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c'est rester vivant. C'est déjouer la peur, prendre la consolation où elle se trouve, dans la rencontre, la reconnaissance, dans le frottement de son existence contre celle de l'autre. C'est aussi l'amadouer, le désarmer, l'empêcher de nuire. Tandis que le silence, eh bien, c'est fermer les yeux, se coucher dans sa tomber et fermer le couvercle."
 
Une fiction romanesque foisonnante, riche, qui entête et éblouit, qui révolte et force l'admiration.
 

NO HOME

4 February, by Lo[ —]
de Yaa Gyasi
Roman - 400 pages
Editions Calmann Lévy - décembre 2016

Au XVIIIe siècle, dans l'actuel Ghana, Maame est sur le point d'engendrer une lignée marquée par le signe du feu. Une lignée double, via ses deux filles Effia et Esi, nées de deux unions différentes. Des villages rivaux, une fuite. Maame, esclave Ashanti, quitte son village dans de tragiques conditions et laisse derrière elle Effia, qui épousera un colon Anglais et vivra dans les étages supérieurs du fort de Cape Coast. Par contre, sa seconde fille Esi aura un tout autre destin, celui d'esclave encore, dont la descendance connaîtra les trafics côtiers, les luttes et rivalités entre Anglais, Ashantis et Fantis, l'exil aux Etats-Unis, les dos ensanglantés, les viols, les coups de fouets dans les champs de coton, la tuberculose après une vie de travail à la mine, la ségrégation dans les villes d'Amérique, la guerre de Sécession, la drogue, la prison.... alors que, restée au Ghana, les enfants et petits enfants d'Effia, plus tôt confrontés aux contradictions, rejets, dilemmes du métissage, chercheront leur place incessamment. No home.

A 26 ans, Yaa Gyasi a écrit une épopée ambitieuse, qui déroule les destins de huit générations depuis le XVIIIe siècle à nos jours, depuis le Ghana jusqu'à Harlem. Sans nul doute très documenté, le récit a le mérite de mettre en lumière un très grand nombres de réalités différentes mais qui ont toutes beaucoup affecté la diaspora africaine descendant du système esclavagiste.
A chaque chapitre, la voix d'un maillon de la famille, d'une génération issue d'Effia ou d'Esi. Ce qui fait qu'à chaque fois il faut non seulement basculer dans la vie d'un nouveau personnage mais aussi changer de lignée voire de continent. Cela peut se révéler un peu délicat parfois. Mais les ellipses sont importantes, quelques moments, morceaux de vie de chaque personnage représenté permet de brosser une époque, un héritage, un basculement, une union, une fuite.
 
Extrait :
"Il y avait deux cent kilomètres entre Takoradi et Edweso. Yaw le savait car il sentait chaque kilomètre comme s'il était un caillou coincé dans sa gorge. Deux cent six cailloux entassés dans sa bouche qui l'empêchaient de parler. Même lorsqu'elle lui posait une question, demandait pendant combien de temps ils allaient encore voyager, comment expliqueraient-ils la présence d'Esther aux gens, ce qu'il dirait à sa mère à son sujet quand elle la verrait, les pierres dans sa gorge empêchaient les mots de passer."
 
Les portraits sont très beaux, qu'ils soient issus de la terre ocre du royaume ashanti, ou en proie à la détresse occidentale comme pour une Nina Simone tourmentée, ils sont multiples, différents, diamétralement et géographiquement opposés, mais ils se répondent au regard de l'Histoire. Et les rencontre entre grands-parents et petits-enfants sont souvent très poignantes. Ce livre est un ouvrage qui évoque les différents visages de l'injustice raciale, terreau d'une haine qui peut devenir transgénérationnelle.

Extrait :
"Yaw la regarda surpris, mais elle se borna à sourire. "Quand quelqu'un fait le mal, que ce soit toi ou moi, que ce soit la mère ou le père, que ce soit l'homme de la Côte-de-l'Or ou l'homme blanc, il est comme le pêcheur qui jette son filet dans l'eau. Il ne garde qu'un ou deux poissons dont il a besoin pour se nourrir et rejette les autres à l'eau, pensant que leur vie redeviendra normale. Personne n'oublie qu'il a été autrefois prisonnier, même s'il est à présent libre. Mais malgré tout, Yaw, tu dois accepter d'être libre.""
 
On est au-delà du fait d'avoir osé inclure dans le roman que des Noirs d'Afrique ont pris part au commerce triangulaire. Mais d'avoir pris le parti de décrire deux sœurs, l'une mariée au colonisateur, l'autre esclave, est une manière déchirante et implacable de décrire les ravages qui allaient immanquablement suivre, et les pertes de repères de ces hommes et ces femmes, vendus, reniés, abandonnés, tenus au secret, qui ne peuvent plus connaître de refuge, refuge géographique comme psychologique.
Une histoire de trois siècles, riche et inachevée, à lire sans aucune hésitation.
 


L'AUTRE QU'ON ADORAIT

30 January, by Lo[ —]
de Catherine Cusset
Roman - 300 pages
Editions Gallimard - août 2016

1986. Thomas, 17 ans, est un étudiant parisien prometteur. A l'instar d'un de ses amis proches, ses études supérieures de littérature le pousse aux Etats-Unis. Bon vivant, évoluant de conquête en conquête féminine, il travaille souvent sous la pression, excelle parfois, échoue souvent. Comme à l'Ecole Normale. Mais il progresse, change à plusieurs reprise d'université, et habite aux quatre coins des Etats-Unis. De fréquents aller-retours en France viennent compléter son emploi du temps au fil des années. Son assurance de professeur lui confère un certain pouvoir de séduction, mais elle lui attire aussi des jalousies professionnelles. Et contre toute attente, il se suicide en 2008 à l'âge de 39 ans.
 
Il est érudit Thomas, il est passionné, il a soif de vivre, et préfère jouir des plaisirs que s'atteler laborieusement à la tâche. Mais il ne rechigne pas à aller frapper aux portes quand il le faut. L'argent il ne l'accumule pas et parfois il se retrouve sans le toit. Il travaille et retravaille une thèse puis une ouvrage autour de Proust, enseigne la littérature française. Des références proustiennes qui viennent tout juste de m'être familières, ça tombait bien.
 
Extrait :
"Si tu aimes tant Proust, c'est pour son intuition fondamentale : la vie véritable est dans les fragments de temps qui échappent au temps. La fameuse madeleine n'est rien d'autre que la rencontre du présent et du passé qui permet de sortir de l'angoisse de la mort en n'étant ni dans le passé ni dans le présent mais entre les deux."

Et tout le récit est un tutoiement, celui de Catherine, ex amante devenue amie constante, qui le raconte, qui s'adresse à lui revenant sur son passé, ses écueils, ses aventures, ses échecs, ses relations amicales. Avec un tutoiement très omniscient, très intrusif, le récit livre le témoignage d'une vie. Ce tutoiement également instaure davantage de distance, de recul, qu'un récit à la première personne. Ce miroir était essentiel pour pouvoir témoigner d'une vie, écrire sur celui qu'on adorait, qu'on adorait sans forcément connaître, qu'on appréciait pour son rire, ses frasques, ses déboires, sa générosité, sa vitalité. Mais en dedans, qui était-il, quelle était sa vie intérieure...? Le roman-hommage tente d'y répondre, sans forcément y parvenir. C'est aussi le récit d'un époque, le portrait d'hommes en recherche de carrière et d'accomplissement social.
 
Extrait :
"Tu maîtrises la rhétorique - l'apparence. De plus en plus elle te sert à dissimuler qu'il n'y a rien derrière, comme ces façades d'immeubles qui tiennent encore debout dans les pays en guerre et dont une bombe a réduit en ruine le reste.
Publish or perish : la règle d'or de l'université américaine. Il n'y a pas de choix. Tu dois transformer ta thèse en livre et la publier, même si elle appartient à ton passé et que la simple idée de t'y remettre te donnes la nausée. Tu viens de perdre cinq mois. Tu vas le faire."
 
Et puis, alors que c'est un trait important de la personnalité de Thomas, et lors que la fin du roman approche, est évoquée la bipolarité du personnage, une maladie qui explique les enchaînement de périodes euphoriques et dépressives qui n'ont fait que tisser une vie chaotique. Une vie entourée d'amis qui n'ont pu le sauver d'un suicide libérateur.
Une belle langue agréable à lire, avec un rythme effréné de bout en bout.

Certains avis - OnLaLu
L'avis de Marie-Laure Delorme - Le JDD

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