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R S S : Coulisses de Bruxelles, UE


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La zone euro dans le piège de la dette grecque


22 February, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

REUTERS/Alkis Konstantinidis

La Grèce, ce sont « les feux de l’amour » de la zone euro : des épisodes, dont on a perdu depuis longtemps le compte, des personnages à foison, des rebondissements, des trahisons et des passions qui se répètent à l’infini, mais parviennent à tenir en haleine les peuples, les Etats, les marchés. Les mêmes questions, depuis 2010, toujours : la Grèce va-t-elle faire faillite ? Le Grexit est-il au bout du printemps ? Faut-il restructurer la dette grecque ? L’austérité est-elle le seul avenir des Grecs? Depuis sept ans, la zone euro est engluée dans cette crise dont personne ne voit l’issue et dont le coût politique, pour l’idée européenne elle-même, est de plus en plus élevé.

Autant dire que la zone euro n’a pas fini d’expier son erreur, celle d’avoir admis la Grèce en 2001 dans l’Union économique et monétaire, alors que la Commission, la Banque centrale européenne et les États savaient parfaitement que ce pays n’était absolument pas prêt : État défaillant, comptes publics truqués, corruption endémique, dépense publique financée par l’emprunt, fraude fiscale généralisée, économie digne d’un pays sortant du communisme (un secteur public non compétitif et disproportionné par rapport à la taille du pays), etc.. Mais comment dire non au pays de Platon ? En 2004, première alerte : le gouvernement reconnaît que le déficit a été divisé par deux depuis 2000, ce qui était admettre implicitement que la Grèce avait menti pour se qualifier. Si la zone euro avait réagi à l’époque, la catastrophe aurait peut-être été évitée. Mais comme en 2000, elle a préféré fermer les yeux. Jusqu’en 2009, lorsqu’à nouveau Athènes avoue que le déficit n’est pas de 6 %, mais de plus de 15 %, c’est-à-dire que ce pays de 11 millions d’habitants dépensait 36,3 milliards d’euros de plus qu’il ne gagnait. En pleine crise économique et financière mondiale, les marchés ont paniqué et le coût de la dette grecque s’est envolé.

« Pour éviter une faillite brutale à l’argentine ou à l’ukrainienne, les Européens ont prêté de l’argent à la Grèce à condition qu’elle coupe dans ses dépenses publiques pour qu’elles correspondent à son train de vie réel et fasse des réformes structurelles pour que son économie devienne fonctionnelle », explique-t-on à la Commission. Il s’agissait aussi d’éviter une contagion de la crise grecque aux banques de la zone euro, notamment allemandes et françaises qui détenaient beaucoup de dettes grecques : si les États avaient laissé la Grèce sombrer, il aurait fallu les sauver, ce qui aurait coûté un pont aux contribuables européens.

Mais la zone euro et le FMI ont mis longtemps à comprendre la gravité de la situation grecque : réformes mal calibrées et peu appliquées, coupes brutales dans le budget de l’Etat (la Grèce va devoir faire sa quatrième réforme des retraites en sept ans), sous-estimation des effets récessifs des réformes demandées ont abouti à faire perdre à la Grèce 27 % de son PIB depuis 2010 sans que la machine redémarre. La comparaison avec l’Irlande, le Portugal, Chypre et l’Espagne (pour ses banques), tombés dans la panique générale qui s’est alors emparée des marchés, est terrible : tous sont sortis des programmes d’aide au bout de trois ans et vont mieux alors que la Grèce, elle, en est à son troisième programme. A Bruxelles, on se veut optimiste et on estime que son économie est désormais à peu près en ordre de marche et qu’elle pourrait connaître une forte croissance, ce que la Commission prévoit pour 2017 et 2018 : « mais les impondérables internes et externes sont tels que nos prévisions n’ont jamais été justes pour ce pays », tempère un haut fonctionnaire.

Ses partenaires croisent donc les doigts pour qu’elle réussisse son retour sur les marchés en juillet 2018, un retour qu’elle a loupé en janvier 2015 avec l’élection de Syriza qui voulait « casser la vaisselle ». Mais, en supposant qu’elle arrive à se refinancer normalement, elle ne sera pas sortie d’affaire, vu le montant de sa dette publique : 180 % du PIB, les trois quarts étant détenues par la zone euro (via des prêts bilatéraux des États et le Mécanisme européen de stabilité) ainsi que par le FMI. Soit un montant de 320 milliards d’euros prêtés par les Européens. Même si le paiement des intérêts ne commencera pas avant 2023 et que les prêts consentis par la zone euro ont une durée de 30 ans (donc jusqu’en 2042-2048), cela contraint la Grèce a dégager un excédent budgétaire intenable sur le long terme pour pouvoir rembourser (3,5 % du PIB, hors charge de la dette à partir de 2018).

Les potions amères administrées, pour l’instant en pure perte, à la Grèce alimentent l’euroscepticisme dans l’Union, la Commission en est consciente. Pierre Moscovici, le commissaire chargé des affaires économiques et financières, le 15 février à Athènes, demande donc à ce que la zone euro permette au « peuple grec de voir la lumière au bout du tunnel ». Mais comment ? Le redémarrage économique du pays ne dépend que de lui, ce qui permettra de faire baisser le ratio de la dette, ce qui enclencherait un « cercle vertueux » à condition que l’Etat grec continue à vivre chichement.

Une autre solution serait de restructurer la dette afin de diminuer nettement l’excédent primaire budgétaire exigé des Grecs, ce qui redonnerait de l’air à l’Etat. En clair, les Etats européens prendraient leurs pertes comme les banques et assurances l’ont fait en 2011-2012, lorsqu’elles ont laissé sur le carreau 115 milliards d’euros… Après tout, ce sont eux qui ont admis la Grèce dans l’euro en 2001 alors qu’ils savaient qu’elle n’était pas prête et ont fermé les yeux sur ses dérives, notamment en 2004 lorsque le gouvernement grec a reconnu avoir truqué ses comptes publics entre 2001 et 2004… François Hollande a d’ailleurs plaidé pour « un allègement du fardeau de la dette », le 12 décembre.

Mais allègement ne veut pas dire effacement : il s’agit surtout d’étaler encore davantage les remboursements, pas d’inscrire par pertes et profits la dette grecque : « cela coûterait cher : par exemple, la France devrait éponger 22 % des prêts du MES… », souligne-t-on à Bruxelles. « En réalité, personne ne veut restructurer la dette grecque, mais tout le monde laisse l’Allemagne jouer le bad cop », poursuit cette même source. De fait, les populistes sont gagnants à tous les coups : « soit la zone euro est inhumaine, soit elle fait payer les citoyens français ou allemands pour les Grecs », soupire un haut fonctionnaire de la Commission. En Allemagne, en particulier, le sujet est explosif à la veille des élections de septembre : « même Martin Schulz, le candidat social-démocrate ne propose pas une restructuration, car il sait que sa base ne le suivrait pas », s’amuse-t-on dans l’entourage du ministère des Finances. D’où la dureté de Wolfgang Schäuble qui estime qu’une restructuration obligerait la Grèce à « quitter l’Union » puisqu’« aucun pays membre de l’Union monétaire ne peut être responsable pour les dettes d’autres pays ». Surtout, ajoute-t-on à Berlin, « qu’est-ce qui nous garantit que la Grèce ne va recommencer à s’endetter si on efface sa dette ? Et pourquoi les autres pays ne nous demanderaient-ils pas la même chose ? » Autrement dit, la zone euro est dans un piège. Quoi qu’elle fasse, elle prend un risque politique et les démagogues gagnent à tous les coups.

N.B.: version longue de mon article paru dans Libé du 20 février


"Les salauds de l'Europe"


21 February, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Voilà en avant première la couverture de mon nouveau bébé: «les salauds de l’Europe, guide à l’usage des euro sceptiques». C’est un bilan critique de la construction communautaire, sous forme d’essai, qui paraitra le 25 mars prochain, pour le soixantième anniversaire du traité de Rome. J’espère que vous l’aimerez.


«La seule armée européenne, c'est l'armée française»


2 February, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

REUTERS/Eric Gaillard

Pour Jean-Luc Sauron, la relance de l’Union ne se fera pas à vingt-sept faute de vision commune. Pour ce professeur à l’Université de Paris-Dauphine, auteur d’un décapant «Faites l’Europe, pas la guerre» (éditions Gualino, 9 €), il faut être plus pragmatique et approfondir la coopération entre quelques pays en pariant sur le fait que l’Union suivra. Il estime aussi que la seule défense européenne concevable, c’est un financement communautaire de l’effort militaire de la France, ce pays ayant la seule armée apte à combattre au moins pour quelques années.

Les vingt-sept chefs d’État et de gouvernement se réunissent demain à Malte pour évoquer l’avenir de l’Union après le Brexit. Alors que le sommet de Bratislava, en septembre, n’a débouché sur rien, peut-on attendre quelque chose de cette nouvelle réunion ?

Ce sont des sommets d’attente avant les rendez-vous électoraux de mars aux Pays-Bas, de mai-juin en France et de septembre en Allemagne. Avant que le monde politique interne de l’Union ne soit à nouveau stabilisé, il ne faut pas s’attendre à décisions marquantes. C’est d’autant plus désespérant, que la présidence tournante de l’Union est exercée par Malte qui, ça n’est pas lui faire insulte, ne peut prétendre jouer un rôle sur la scène politique mondiale. L’Union est donc politiquement fragile alors qu’elle est confrontée à une donne géopolitique radicalement nouvelle, entre le libéralisme économique du président du parti communiste chinois, un pôle anglo-américain qui a toujours existé, mais qui s’affirme brutalement et la Russie qui poursuit un rêve euro-asiatique. En outre, le monde est devenu d’une instabilité époustouflante : qui aurait dit il y a trois ans que les BRICS alors vantés comme les phares de la croissance mondiale auraient aujourd’hui quasiment disparu ? Le Brésil est en pleine déconfiture, la Russie, même si elle fait très peur, n’a pas résolu ses difficultés économiques et politiques, l’Inde est instable, etc. Le monde change de trimestre en trimestre et il devient très compliqué de construire des alliances et des projets.

Dans ce monde instable, l’Union sait-elle ce qu’elle veut ?

Les rêves de refondation sont totalement aberrants, car les États membres n’ont pas de vision commune de l’avenir de leur Union. On ne relancera pas la machine européenne à Vingt-sept, il faut l’admettre une bonne fois pour toutes. Il faut reconstruire sur un socle interétatique, entre quelques pays qui acceptent de se mettre en convergence et en concertation, sans pour autant se substituer à l’UE. Cela peut se faire soit entre l’Allemagne et la France, soit entre ces deux pays et le Benelux soit, enfin, entre l’Allemagne, la France et la Pologne. Cette consolidation d’une partie de l’Union stabilisera toute la construction européenne.

Cela veut dire qu’on négocie une série de traités bilatéraux ou multilatéraux à l’intérieur de l’UE ?

Pas nécessairement. Paris et Berlin peuvent simplement décider que leurs gouvernements auront le même nombre de ministres, dotés des mêmes attributions, afin de travailler ensemble sur une série de dossiers et de législations convergentes afin de coordonner les politiques suivies dans les deux pays. Si ces deux pays qui représentent 50 % du PIB européen parviennent à harmoniser leur droit fiscal, leur droit de la consommation, leur droit social, par exemple, tout le monde suivra et cela redynamisera l’espace européen. Aujourd’hui, c’est le moins actif qui bloque tout le monde. Le grand schéma à Vingt-sept, ça ne marche plus : on n’arrive plus à exécuter les politiques annoncées. Si on n’arrive pas à relancer la machine européenne, nous serons le champ de manœuvre du reste du monde, soumis à des stratégies d’influence contradictoires. Au passage, et contrairement à ce que croient les déclinistes, l’Europe reste le centre du monde : c’est à travers nous que les puissances s’affrontent. Il faut donc que nous tirions parti de cette force pour influencer le monde.

Le fait que l’administration Trump souhaite la disparition de l’UE ne va-t-il pas aider l’Union à se renforcer ?

La brutalité du discours de Donald Trump recouvre une réalité américaine qu’on a souvent occultée : les États-Unis ont toujours voulu un peu d’Europe pour contrebalancer les Soviétiques et éviter l’émergence de régimes révolutionnaires, mais pas trop d’Europe pour qu’on ne vienne pas leur manger la laine sur le dos. Or l’euro, par exemple, est vécu comme une contestation de la suprématie du dollar, ce qui est inacceptable pour eux. Trump dit clairement que l’Union aujourd’hui ne peut être qu’un marché et non un acteur politique et économique.

Les Vingt-sept veulent faire de la défense européenne un nouveau projet mobilisateur. Est-ce sérieux ?

Je ne crois pas à une armée européenne. Pour envoyer des gens combattre et mourir, il faut un gouvernement légitime. Or aujourd’hui il n’y a pas d’autorité européenne légitime en dehors des États. En Europe, il y a deux armées et demie, la Britannique, la Française et un peu l’Allemande. Mais une vraie armée est une armée qui se bat sur le terrain, ce qui n’est pas le cas de l’armée allemande. Avec le Brexit, il n’y a en réalité plus que la France qui se bat, non pas pour mener des opérations post-coloniales comme on a pu le dire ici ou là, mais pour protéger le continent européen, que ce soit au Mali, en Centrafrique ou en Syrie. Il faut donc que les Européens financent l’effort militaire de la France et que la France accepte dans son armée des citoyens européens : la colonne vertébrale militaire de l’Europe est française, c’est la réalité.

Est-ce que l’Europe est prête à accepter que la France remplace les États-Unis comme garant de sa sécurité ?

Y a-t-il une alternative ? Qui nous protégera ? Les Russes ?

Si les Européens financent l’effort militaire français, ils voudront pouvoir participer à la décision d’envoyer des troupes…

On ne peut imaginer que ce soit le conseil des ministres de la Défense à Bruxelles qui décide d’engager l’armée française, il faut être sérieux. Et ce n’est pas parce qu’on paye qu’on a son mot à dire. Si les Allemands veulent décider, il faut qu’ils aient une armée en capacité de combattre.


Etats-Unis vs Union européenne: "nous serons seuls au cours des prochaines années"


1 February, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Ronald Reagan serait pour le moins surpris de découvrir que le nouvel « Empire du mal » de Donald Trump, son lointain successeur, est l’Union européenne et non pas la Russie de Poutine. Après avoir pronostiqué sa disparition rapide, à la veille de son investiture, le président américain a répété devant la Première ministre Theresa May, vendredi, que le Brexit était une « chose merveilleuse » qui va permettre à la Grande-Bretagne « d’avoir sa propre identité » face au « consortium ». « Un mieux », commente ironique un diplomate français, après que son ambassadeur pressenti à Bruxelles, Ted Malloch, ait comparé, jeudi, sur la BBC, l’Union européenne à l’URSS : « J’ai déjà eu des postes diplomatiques dans le passé qui m’ont permis d’aider à abattre l’URSS. Alors, peut-être qu’une autre Union a aussi besoin d’être domptée », a froidement lâché ce proche de Trump qui a confirmé que son président « n’aimait pas cette organisation supranationale, non élue, mal dirigée par des bureaucrates et qui n’est franchement pas une vraie démocratie ». Ambiance.

Face à ces attaques d’une rare virulence, surtout de la part d’un allié de toujours, l’Union est restée sans voix, surprise par la brutalité de ce revirement. « Il faut reconnaître que c’est totalement incompréhensible, car on ne comprend pas quel est l’intérêt des Etats-Unis dans l’éclatement de l’Union et de son marché unique ou dans l’isolationnisme commercial », s’interroge ainsi Anthony Gardner, l’ambassadeur américain à Bruxelles jusqu’au 20 janvier. Les institutions communautaires espéraient donc encore la semaine dernière que l’administration et le Congrès allaient finir par faire entendre raison à ce président hors norme. « Il y a plusieurs cercles dans son entourage, il y a des gens raisonnables qui vont finir par peser sur sa politique », confiait un proche de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission. « Au lendemain de l’élection de Trump, on entendait encore des commissaires comme Cecilia Malmström, la libérale suédoise chargée du commerce, nous dire qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que les Américains ne renonceraient pas au libre échange », se moque le diplomate français déjà cité. Mais plus les jours ont passé, plus il a fallu se rendre à l’évidence : Trump est déterminé à passer par dessus bord 70 ans de diplomatie américaine. S’adaptant à la communication par tweet inaugurée par le président américain, Juncker est précautionneusement sorti de son silence dimanche : « en 2017, nous devrons choisir entre l’isolationnisme, l’inégalité et l’égoïsme nationaliste et l’ouverture, l’égalité sociale et la solidarité qui nous renforcera ». Pour Bruxelles, l’Empire du mal est manifestement à Washington…

A Paris et à Berlin, on a compris depuis longtemps que l’élection de Trump était un tsunami menaçant la stabilité du monde et de l’Europe. Le couple Angela Merkel/François Hollande n’a jamais aussi bien fonctionné qu’en ce moment. Leurs réactions, au lendemain de l’élection de novembre, ont été soigneusement coordonnées afin qu’il n’y ait pas l’épaisseur de papier à cigarette entre les deux rives du Rhin : l’Europe continuera à être l’allié des Etats-Unis, mais pas au prix de ses valeurs fondamentales. Vendredi, les deux dirigeants se sont à nouveau rencontré à Berlin pour délivrer le même message : Trump représente un « défi » pour l’Union, tant « par rapport aux règles commerciales (que) par rapport à ce que doit être notre position pour régler les conflits dans le monde », a expliqué le chef de l’Etat français. La chancelière allemande a ajouté à ces « défis », « la défense d’une société libre »… Samedi, à Lisbonne, François Hollande est monté un peu plus dans les aigües : « lorsqu’il y a des déclarations qui viennent du président des Etats-Unis sur l’Europe et lorsqu’il parle du modèle du Brexit pour d’autres pays, je crois que nous devons lui répondre ». « On doit affirmer nos positions et engager un dialogue avec fermeté sur ce que nous pensons ». Pour le président français, « l’Europe est devant l’épreuve de vérité, devant l’heure des choix ». Il est passé aux travaux pratiques lors d’un entretien téléphonique avec Trump, samedi après-midi, au cours de laquelle il lui a expliqué que « le repli sur soi est une réponse sans issue ».

Le couple franco-allemand fait le pari que les autres pays européens vont s’agréger autour de lui. C’est déjà le cas non seulement des pays d’Europe du sud, mais aussi des Pays-Bas, le pays le plus atlantiste d’Europe. Ainsi, Jeroen Dijsselbloem, le ministre des finances et président de l’Eurogroupe, a reconnu, jeudi, « que nous serons seuls au cours des prochaines années, ce qui peut être une bonne chose. Peut-être est-ce ce dont l’Europe a besoin pour véritablement travailler ensemble ». « L’avenir n’est pas écrit », met cependant en garde un diplomate français : « mais on peut très bien se diviser. Par exemple, sur la sécurité, les pays de l’Est peuvent nous dire que la défense européenne risque d’affaiblir l’Otan, car Trump peut en tirer argument pour s’en débarrasser. Sur le libre échange, il y a des gens qui vont estimer que puisque les Américains n’en veulent plus, il faut en profiter pour faire marche arrière. Sur les réfugiés et les migrants, beaucoup vont se retrouver dans sa politique, notamment à l’Est, mais pas seulement ». Les semaines qui viennent vont être déterminante pour l’avenir de l’Union.

N.B.: version longue de mon article paru le 30 janvier.


Ted Malloch, ambassadeur pressenti à Bruxelles: «l'UE, c'est l'URSS»


27 January, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Le nouvel ambassadeur européen désigné à Washington a expliqué, hier, sur Fox News, qu’il pensait que Donald Trump était un « nouvel Hitler » qu’il fallait «dompter» et qu’il était là pour ça. Pour Eduardo von Durand, il est plus que probable que plusieurs États américains, notamment la Californie, feront sécession et qu’il ne parierait pas un euro sur l’avenir du dollar, conseillant même aux traders de le jouer à la baisse. Autant dire que ses propos ont fait scandale et qu’il est désormais probable que le gouvernement américain refusera ses lettres de créance. Restez calme ! Il s’agit d’une pure fiction: les Européens ont encore un minimum de sens commun.

L’UE, le nouvel «Empire du mal»

Ce n’est manifestement pas le cas de l’administration Trump. Après que le président élu se soit lâché contre l’Europe et l’Allemagne avant sa prise de fonction, c’est au tour d’un de ses proches, Ted Malloch, 64 ans, pressenti pour être le nouvel ambassadeur américain auprès de l’Union. Hier, lors de deux émissions de la BBC, Malloch a confirmé la nouvelle ligne américaine : l’Europe n’est non seulement plus un enjeu stratégique pour Washington, mais c’est un adversaire à abattre ! Un tournant stratégique qui met fin à 70 ans de diplomatie européenne des États-Unis. Ainsi, le diplomate n’hésite pas à comparer l’UE à l’URSS et estime qu’il faut en finir avec ce nouvel « Empire du mal » : « J’ai déjà eu des postes diplomatiques dans le passé qui m’ont permis d’aider à abattre l’URSS. Alors, peut-être qu’une autre Union a aussi besoin d’être domptée », a froidement lâché le « diplomate ». Il a confirmé que le président Trump « n’aime pas cette organisation supranationale, non élue, mal dirigée par des bureaucrates et qui n’est franchement pas une vraie démocratie ». Pour lui, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission et ancien premier ministre du Grand Duché, « serait plus à sa place en étant maire d’une ville au Luxembourg ». Quant à l’euro, évidemment, il « est en voie de disparition, il a un réel problème et pourrait s’effondrer d’ici un an, un an et demi ». « La seule chose que je ferais en 2017, c’est prendre une position courte sur l’euro », c’est-à-dire de parier sur les marchés sur sa baisse, a-t-il conseillé. Et d’appeler à la rescousse de ses prévisions apocalyptique l’économiste de gauche Joseph Stiglitz « qui a écrit un livre entier sur le sujet »… (Ses déclarations, ici et ici).

Insulter ses futurs partenaires, voilà qui doit être sans précédent dans l’histoire, pourtant agitée, de la diplomatie. Ces saillies sans finesse, qui font étrangement écho aux accusations des europhobes européens, FN en tête, montrent à la fois la piètre estime dans laquelle les nouveaux dirigeants américains tiennent l’Europe, pourtant leur partenaire le plus proche, et leur profonde méconnaissance de l’Union. Pour reprendre l’aphorisme de Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’État de Bill Clinton, « pour comprendre l’Europe, vous devez être un génie ou un Français ». Ted Malloch n’est ni l’un ni l’autre. De fait, on ne compte plus les prévisions apocalyptiques sur la fin de l’Europe et de l’euro qui ne se sont jamais réalisées.

«Pure folie»

Pour son prédécesseur à Bruxelles, Anthony Gadner, viré dès le 20 janvier comme l’ensemble des ambassadeurs américains, il faut voir dans cette nouvelle approche « la perception que Nigel Farage », l’ancien leader du UKIP, un parti britannique europhobe, et ami de Trump, « dissémine » à Washington : « une caricature » portée par ce « cinglé de la politique » a-t-il déclaré à la presse le 13 janvier. « Ne pensez même pas à diviser l’UE », a lancé Gadner à l’administration Trump, car cette tactique échouera, qualifiant au passage de « pure folie » son soutien au Brexit. Un soutien qui ne se dément pas. Ted Malloch a d’ailleurs affirmé à la BBC que les États-Unis et la Grande-Bretagne pourraient conclure un accord de libre-échange 3 mois après que Londres ait invoqué l’article 50 du traité activant la procédure de sortie de l’Union. Pour lui, le fait que Bruxelles veuille interdire à Londres de négocier un tel traité avant d’être sorti de l’Union, c’est comme un homme qui essaierait dire à sa femme de mettre un terme à une relation extraconjugale. « C’est absurde ».

Les Européens vont-ils réagir à ces provocations ? Malloch doit encore être officiellement nommé et, ensuite, accepté par l’Union. La procédure est la suivante : la Commission reçoit ses lettres de créance, les transmet à la ministre des Affaires étrangères de l’Union, Federica Mogherini, qui saisit ensuite les États membres. Si au bout de 30 jours, aucune des vingt-huit capitales n’a soulevé d’objection, le nouvel ambassadeur est accrédité. En clair, il suffit d’un non pour renvoyer Malloch à ses études. Un pays osera-t-il manifester sa mauvaise humeur, comme vient de le faire le président mexicain, lassé de se faire menacer par Trump ? Rien de moins de sûr, le courage n’étant pas la marque de fabrique des États européens, seuls ou en groupe. Cela étant, aujourd’hui, à Berlin, le couple franco-allemand a nettement durci le ton à l’égard de Washington en soulignant les « défis » que posaient à l’Europe Donald Trump, comme, selon Angela Merkel, « la défense d’une société libre et du libre-échange ». Grâce à Ted Malloch, on va voir jusqu’où sont prêts à aller les Européens pour défendre leurs « valeurs » à nouveau vantées par François Hollande.


Le monde contre l'isolationnisme de Donald Trump


25 January, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Donald Trump altermondialiste ? De fait, en signant, lundi 23 janvier, trois jours après sa prestation de serment, une ordonnance retirant la signature des États-Unis du traité de libre-échange transpacifique (TPP) liant douze pays de la zone Asie-Pacifique, le nouveau président américain donne satisfaction à tous les opposants au libre-échange de la planète. D’autant que l’enterrement du TPP signifie aussi la fin de la négociation du TAFTA ou TTIP, son équivalent euro-américain, qui était en cours de –difficiles- négociations depuis 2013 entre les deux premières puissances économiques et commerciales du monde.

Trump veut aller plus loin encore en confirmant son intention de renégocier l’ALENA, l’accord de libre-échange conclu en 1994 entre son pays, le Mexique et le Canada, et d’instaurer des barrières douanières punitives afin de décourager les importations qui menaceraient des emplois américains. Ce faisant, il violerait les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), un autre ennemi des altermondialistes, ce qui peut laisser craindre à terme un retrait américain de cette organisation fondée en 1994 et un retour à l’unilatéralisme américain qui consistait à sanctionner les pays qui ne se plier pas à ses exigences. L’administration Trump semble donc prête à déclencher une guerre commerciale contre le reste de la planète afin de faire prévaloir ses intérêts : « America first », comme l’a clamé le président républicain lors de son discours inaugural. Même si les altermondialistes de gauche s’en défendront, ce protectionnisme nationaliste et agressif est l’enfant naturel du rejet du libre-échangisme. Trump le sait et surfe sur cette vague de défiance d’une partie des opinions américaine et mondiale.

La fin de 70 ans de politique commerciale américaine

Ce faisant, il tourne le dos à 70 ans de politique commerciale américaine qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a consisté à promouvoir le libre-échange, non seulement parce que l’économie américaine en profitait, mais aussi parce que Washington considérait qu’il s’agissait d’un facteur de paix par la contribution qu’il apportait au développement. On peut être critique de certains effets de la mondialisation, mais il est difficile de nier qu’il a sorti la majorité de la planète de la misère absolue et a mis fin à la domination sans partage de l’occident.

Ce retour au protectionnisme des années 20-30, celui-là même qui a mené le monde à la guerre, est non seulement inquiétant, surtout si l’on ajoute à cela le probable retrait américain de l’accord de Paris sur le changement climatique, la remise en cause de l’utilité de l’OTAN, son scepticisme à l’égard de l’avenir de l’Union européenne ou son agressivité à l’égard de la Chine, mais totalement à contretemps : les États-Unis connaissent une forte croissance qui a effacé les effets de la crise financière de 2007 et sont, désormais en situation de plein emploi, même s’il y a d’importantes poches de pauvreté dans le pays.

Surtout, le monde a profondément changé en vingt ans : les États-Unis ne sont plus la seule superpuissance de la planète. La Chine a définitivement émergé, tout comme l’Inde, l’Asie, l’Océanie ou l’Amérique latine, et l’Union s’est considérablement renforcée, tant sur le plan commercial, qu’économique, politique et monétaire. Le XXIe siècle ne sera non seulement pas blanc et occidental, mais encore moins américain, même si les États-Unis demeurent une puissance qui compte. C’est d’ailleurs en tenant compte de cette nouvelle réalité géopolitique que Barack Obama s’est lancé dans la négociation de grands accords régionaux, après l’échec du multilatéralisme porté par l’OMC, afin que le capitalisme du XXIe siècle soit occidental et non chinois. Le TPP, négocié pendant huit ans avant d’être signé en 2015 avec le Canada, le Mexique, le Chili, le Pérou, le Japon, la Malaisie, le Vietnam, Singapour, le Brunei, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, soit 40 % de l’économie mondiale, était un accord dit de nouvelle génération qui visaient non seulement à baisser les droits de douane (déjà fort bas), mais aussi à harmoniser les normes entre ces pays. Le TAFTA obéissait à la même logique. Il s’agissait en fait d’une vraie stratégie de containment (endiguement) de la Chine visant à lui imposer un modèle largement occidental.

Un containment appliqué aux Etats-Unis

Si ce retrait américain pose des défis au reste du monde, notamment en termes de sécurité, il offre aussi des opportunités aux puissances rivales. Ainsi la Chine, qui s’est livrée à un vibrant plaidoyer pro-libre-échange lors du forum de Davos, a la fermer intention de prendre le leadership en Asie. L’Australie a d’ailleurs révélé que les autres signataires du TPP allaient essayer de le sauver et de l’étendre à la Chine, à l’Indonésie voire à d’autres pays. Une perspective qui n’est pas sans danger pour les États-Unis, comme l’a immédiatement souligné le sénateur John McCain, puisque cela va lui offrir « l’opportunité de réécrire les règles économiques au détriment des travailleurs américains ». Le TPP instrument conçu contre les Chinois se retournerait donc contre ses créateurs...

L’Union européenne, elle aussi, a un coup à jouer dans cette nouvelle donne géopolitique. Comme vient de le dire Cecilia Malmström, la commissaire européenne au commerce, l’Europe n’a aucune intention de suivre la voie américaine du repli sur soi : « le succès de l’Union repose sur l’ouverture de nos sociétés. Ceux qui pensent qu’au XXIe siècle on peut retrouver sa puissance en reconstruisant des frontières, en réimposant des barrières douanières, en restreignant la libre circulation des frontières, sont condamnés à échouer ». Elle veut donc ratifier le plus vite possible le CETA, l’accord commercial conclu avec le Canada, qui complète toute une série de traités de même nature déjà conclus, et accélérer ceux qui sont en cours de négociation. Dès l’élection de Trump, les Japonais, inquiets de se retrouver isolés face à la Chine, se sont d’ailleurs précipités à Bruxelles pour demander une conclusion rapide de l’accord qu’ils négocient depuis deux ans. Hasard du calendrier, l’Union va renforcer son arsenal de rétorsions destiné à lui permettre de riposter si un pays lui livre une guerre commerciale, en profitant du départ prochain de la Grande-Bretagne, hostile par principe à toute défense commerciale. Il était temps d’en terminer avec une certaine « naïveté » européenne, pour reprendre l’expression de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, l’Union ayant longtemps eu tendance à se laisser maltraitée par ses partenaires.

Bref, Donald Trump a pris le risque, inimaginable il y a encore quelques mois, que le reste du monde applique aux États unis une politique de containment, vu le danger qu’ils représentent désormais pour la stabilité de la planète.


Martin Schulz versus Merkel, l'affiche européenne


25 January, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Photo Thomas Vanden Driessche

La tête d’affiche des élections législatives allemandes fait rêver: la femme la plus puissante de l’Union, Angela Merkel, une Européenne de raison, va affronter un Européen de cœur, Martin Schulz, qui a fait toute sa carrière au Parlement européen, à Bruxelles et à Strasbourg et que les lecteurs de Libération et de ce blog connaissent bien. Les deux connaissent sur le bout des doigts les rouages européens. A la différence de tous les candidats déclarés à la présidentielle française : rappelons qu’en dehors d’Emmanuel Macron, ils ont tous voté non au Traité constitutionnel européen sauf François Fillon (qui lui a voté non à Maastricht, nul n’est parfait...). Revoici l’article que j’ai publié le 24 novembre dernier dans Libé quand il a annoncé son retour sur la scène politique allemande.

Qui pouvait imaginer Martin Schulz errer, désœuvré, dans les couloirs du Parlement européen ? Lui, son président depuis juillet 2012, un record de longévité à ce poste, après avoir été président d’un groupe socialiste au faîte de sa puissance entre 2004 et 2012, réduit au rang de simple «backbencher», député de base, écrivant ses mémoires et donnant des conférences ? Cela aurait été mal connaître cet homme ambitieux. A défaut de pouvoir être reconduit pour un troisième mandat de deux ans et demi, en janvier, à la tête de la seule institution communautaire élue au suffrage universel, il préfère tirer sa révérence, à 60 ans, avant de sombrer dans la solitude de ceux que le pouvoir a abandonnés. Pour mieux rebondir en Allemagne, où il peut, entre autres (lire ci-contre), rêver au poste de vice-chancelier au sein de la grande coalition dirigée par Angela Merkel.

«Il veut continuer à être quelqu’un», s’amuse Daniel Cohn-Bendit, qui a été élu, comme lui, lors des élections européennes de 1994, l’un sur la liste Grünen, l’autre sur la liste SPD (social-démocrate). L’ancien leader du groupe Verts, qui a raccroché les gants en 2014, se réjouit de ce grand bond en avant : «C’est la première fois qu’une personnalité qui a fait toute sa carrière politique au niveau européen tente de s’installer sur la scène nationale. D’habitude, c’est l’inverse.» Et Schulz sait, vu le manque de personnalités dont souffre le SPD, qu’il a toutes les chances d’occuper le haut de l’affiche.

Le parcours de Schulz est celui d’une génération pour qui l’Europe est une évidence inscrite dans la souffrance et le sang. Né le 20 décembre 1955 à Eschweiler, à côté d’Aix-la-Chapelle, aux confins des frontières française, belge et néérlandaise, ce fils de maréchal-ferrant, cadet d’une fratrie de cinq, a été élevé dans le souvenir des deux guerres mondiales. Il rappelle que Würselen, «sa» ville, celle où il créa sa librairie en 1982, a payé un lourd tribut à la folie nationaliste, sortant de la guerre «détruite à 80 %». «Chez nous, un député européen est presque plus important qu’un député national», affirme-t-il souvent, sans que l’on sache si c’est vrai ou s’il se console de ne pas avoir fait une carrière au pays.

Ancrage

Ce qui est sûr, c’est que cet autodidacte, sans formation universitaire, s’est construit seul : entré au SPD à 19 ans, il a d’abord été élu conseiller municipal de sa bonne ville de Würselen en 1984, maire en 1987, à 32 ans. Il se présente, en vain, aux élections européennes en 1989 avant d’être élu en 1994 (il abandonnera son poste de maire en 1998). Il manie trois langues, ce qui l’aide à faire son trou à Strasbourg : outre l’anglais, il parle un français presque parfait. Malin, il accepte dès son arrivée un poste dont personne ne voulait : coordonnateur du groupe socialiste aux droits de l’homme. Il sait que c’est en travaillant dans la soute qu’on finit par atteindre la passerelle de commandement. Il ne néglige pas pour autant son ancrage en Allemagne et, en 1999, entre au bureau du SPD.

En 2004, il devient patron du groupe socialiste, alors que ce poste aurait dû revenir aux Français qui ont envoyé la plus grosse délégation nationale au Parlement. Mais, divisés entre pro et anti-européens, ils n’ont pu s’accorder sur un nom et Schulz en a profité. En 2009, réélu à la présidence du groupe, il est l’architecte d’une alliance avec le Parti populaire européen (droite) et les libéraux, ce qui lui permet à mi-mandat, en 2012, de succéder au conservateur polonais Jerzy Buzek à la présidence du Parlement européen.

Lot de consolation

Schulz a été l’un des architectes des «Spitzenkandidaten», quand le Parlement européen a réussi à imposer au Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement que la tête de la liste arrivée en tête des élections de 2014 soit automatiquement désignée président de la Commission. Schulz, tête de liste socialiste, espérait en profiter pour s’installer à la présidence de la Commission, mais ce sont les conservateurs du PPE qui l’ont emporté et Jean-Claude Juncker lui a ravi la place. Il a eu du mal à s’en remettre, lui, l’homme au caractère ombrageux et à l’emportement facile. En guise de lot de consolation, Angela Merkel a soutenu sa reconduction à la tête du Parlement pour un nouveau mandat de deux ans et demi, ce que le PPE, qui ne pouvait se passer des socialistes pour atteindre la majorité au Parlement, a accepté en se pinçant le nez.

Schulz se serait bien vu poursuivre jusqu’à la fin de la législature, en 2019, soutenu en cela par Juncker et Merkel. Mais les édiles du PPE ne l’entendaient pas de cette oreille en brandissant l’accord de coalition signé en 2014 : même s’ils n’ont aucun candidat «naturel» (ils sont nombreux à se bousculer au portillon, dont le Français Alain Lamassoure), ils estiment que leur tour est venu. Face à l’impasse qui se dessinait, Schulz a donc décidé de sauter dans le grand bain de la politique nationale. Sa page européenne se tourne. Enfin, pas totalement : «Cet homme de gauche va mettre l’Europe au centre de la campagne électorale allemande, ce qui sera une bonne chose», se réjouit Daniel Cohn-Bendit.


Brexit: en Europe, on ne voit qu'un seul perdant, et il n'est pas sur le continent


23 January, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Dessin: Vadot

The Guardian m’a demandé une réaction au discours de Theresa May prononcé le 17 janvier. Mon article est ici, en anglais. Il a encore eu un beau succès sur le site du quotidien : 11.200 partages et 1252 commentaires (et pas toujours sympathiques, mais je le cherche bien ;-)) et sur Twitter. Voici sa traduction française.

Lorsqu’une personne entretient des rêves inaccessibles, on dit, en français, qu’elle veut « le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière ». Dans le langage populaire, on est un tantinet plus vulgaire, et on ajoute « le cul de la crémière »… C’est exactement ce qu’il faut retenir du discours de Theresa May sur le « hard Brexit » qu’elle souhaite : en réalité, le Brexit qu’elle souhaite n’est « hard » que pour les Européens, mais « soft » pour les Britanniques, puisqu’elle veut garder tous les avantages de l’appartenance de son pays à l’Union sans aucune contrepartie. Cela n’est pas une surprise, puisqu’elle l’avait déjà annoncé en octobre dernier lors de son discours devant le congrès du parti conservateur. Elle estime même que tout autre accord serait inacceptable, car il reviendrait à « punir » les Britanniques pour leur choix de quitter l’Union et elle les menace même de transformer la Grande-Bretagne en paradis fiscal en mesure de rétorsion si, par malheur, les Européens refusaient de se plier aux exigences des sujets de sa glorieuse Majesté. On croit rêver, mais non : c’est soit de l’arrogance, soit de l’inconscience, soit, plus probablement, un mélange des deux.

Résumons: d’une part, bien sûr, Theresa May souhaite une rupture « claire et nette » avec l’Union, c’est-à-dire ne plus siéger dans ses institutions, contribuer au budget communautaire et bien sûr respecter sa législation. D’autre part, elle ne veut pas d’un statut de « membre partiel ou associé » quelconque qui impliquerait qu’elle doive se plier aux exigences, dans quelques domaines que ce soit. Jusque-là, on suit : le Royaume-Uni devra être traité comme un pays tiers, le Zimbabwe, par exemple, c’est « clair et net ».

C’est ensuite que ça se complique, surtout pour un esprit cartésien continental qui ne possède pas la subtilité de réflexion d’un pur produit d’Oxbridge. Car May estime possible que ses entreprises conservent l’accès le plus large possible au marché unique, notamment en négociant des accords douaniers sectoriels avec l’Union. Et c’est là que cela devient intéressant. Parce que droit de douane ou pas, importer un bien sur un marché suppose le respect des normes locales : en clair, si les Britanniques veulent exporter leurs voitures (en fait, des voitures allemandes ou japonaises…) vers le vieux continent, ils devront respecter les lois européennes, c’est-à-dire s’y soumettre (je sais, quel horrible mot). Sur ce point, il n’y a pas de moyen terme. Donc, en réalité, la rupture « claire et nette » ne pourra concerner qu’une partie de l’industrie britannique, celle qui fabrique pour le marché local. Surtout, elle ne dit rien sur les services : comment garantir l’accès des banques au vieux continent, par exemple, une nécessitée puisque la City ne sera bientôt plus la place financière de l’euro ? Qu’est-ce que Theresa May est prête à offrir en échange ?

Car la réalité est brutale, n’en déplaise au sentiment national local : c’est une puissance moyenne de 65 millions d’habitants, dont la majorité des industries est possédée par des capitaux étrangers, qui va négocier avec l’une des principales puissances commerciale, économique et monétaire du monde, une puissance dotée d’un marché de 450 millions de personnes. Quels sont les pays vers lesquels la Grande-Bretagne exporte et d’où vient une bonne partie des investissements étrangers ? Où est le pouvoir ? Qui a le plus à perdre dans l’affaire ?

Menacer les Européens de se transformer en paradis fiscal si jamais le Royaume-Uni n’obtient pas ce qu’il veut relève de l’enfantillage : une telle solution est possible, et encore, pour un micro-État sans industrie locale, pas pour un pays comme la Grande-Bretagne. Comment imaginer que les Européens laissent partir leurs entreprises ou leurs capitaux sans réagir ? Le nouvel allié américain qui menace ses entreprises qui délocalisent leurs profits laissera-t-il Theresa May transformer son pays en porte-avion de l’optimisation fiscale ?

Pire pour Theresa May, il ne faut pas compter sur une division des Européens sur ce dossier. D’une part, parce qu’ils ont politiquement énormément à perdre en actant un accord favorable aux Brexiters qui renforcerait leurs europhobes locaux. De ce point de vue, la sortie en douceur n’a seulement aucun sens techniquement, mais est politiquement absurde. D’autre part, parce qu’il faut l’unanimité des 27 pour acter un accord. Sinon, en mars 2019, la Grande-Bretagne sera tout simplement dehors. Diviser les Européens, c’est la certitude qu’il n’y aura aucun deal. Bref, on peut tordre le Brexit dans tous les sens, je ne vois qu’un perdant et il n’est pas sur le continent.


L'Union européenne prise en tenaille entre Trump et Poutine


19 January, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

L’Union va-t-elle résister aux coups conjugués de Washington, de Londres et de Moscou ? Soixante-dix ans après la fin de la Seconde guerre Mondiale, elle est confrontée à une situation géopolitique totalement inédite et follement angoissante en se retrouvant prise en tenaille entre deux blocs qui souhaitent sa disparition. A l’Est, une Russie qui a renoué avec l’agressivité de l’ère soviétique, comme en témoignent les conflits qu’elle entretient aux marches de l’Union et les liens qu’elle tisse avec tous les partis démagogues d’extrême droite ou d’extrême gauche européens qui ont en commun leur europhobie. A l’ouest, et c’est inattendu, ceux qui ont été durant plus d’un siècle ses indéfectibles alliés, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, parient désormais sur son éclatement, même si Theresa May affirme ne pas le souhaiter contrairement à Donald Trump. Logiquement, ces deux blocs sont décidés à se rapprocher, comme le souhaite le président américain élu, laissant l’Union sans protecteur. Elle qui s’est fondé sur le règlement pacifique des conflits via la norme de droit et qui s’est toujours pensée dans un monde sans ennemi, se retrouve donc dangereusement démunie et isolée pour affronter une tempête que rien ne laissait prévoir.

« Dans le monde d’avant, les Américains, les Britanniques et les Russes étaient prévisibles, même s’ils étaient capables de quelques coups imprévisibles comme la guerre en Irak », analyse un proche de François Hollande : « Désormais, les Etats-Unis sont devenus structurellement imprévisibles, les Britanniques ne savent pas ce qu’ils veulent et les Russes sont capables d’agir contre leurs intérêts ». « Il faut se rendre compte de ce qui se passe : pour la première fois depuis 1945, les Etats-Unis jouent contre l’Union, son nouveau président pariant sur son démembrement », surenchérit un diplomate européen : « Il veut même mettre fin à tous les mécanismes de coopération internationale existant et à la multilatéralisation », des mécanismes qui ont permis l’extension de la paix sur la planète. Cette nouvelle ère de tension va être inaugurée, si l’on en croit Trump, « par une guerre économique et commerciale inédite entre les Etats-Unis et l’Union », s’alarme Daniel Cohn-Bendit, ancien président du groupe vert du Parlement européen et proche d’Emmanuel Macron.

Ce changement brutal de paradigme pose un défi redoutable aux Européens : vont-ils être capable de faire bloc face à cette nouvelle donne mondiale ou chacun va-t-il tenter de sauver les meubles en solitaire, qui en jouant Washington et Londres, qui en jouant Moscou ? « Il faut espérer que les Européens ne tirent pas comme conséquence de ce basculement dans un monde incertain qu’ils doivent désarmer », souhaite ce proche du chef de l’Etat français. Tant à Paris qu’à Berlin, on estime que l’avenir de l’Union se joue sur les deux rives du Rhin : « les défis sont tellement immenses, que le couple franco-allemand tiendra », assure ce proche du chef de l’Etat français. Et c’est autour de cet axe que la résistance s’organisera.

Le problème est que l’Union n’aborde pas ce tournant historique dans les meilleurs conditions : l’Allemagne et la France sont à l’orée d’une année électorale délicate, tout comme les Pays-Bas et sans doute la Grèce, sans compter que l’Espagne et l’Italie sont politiquement instables… Et partout, les partis démagogiques sont en embuscade. Les institutions communautaires ne sont pas mieux loties, entre une Commission qui ne parvient pas à faire de la politique comme le montre le désastreux silence observé depuis le Brexit et l’élection de Trump par son président, Jean-Claude Juncker, et un Parlement européen qui s’est profondément déchiré pour élire le successeur, au perchoir, du socialiste allemand Martin Schulz, les socialistes ayant dénoncé l’accord de grande coalition qui les liait aux conservateurs du PPE. Ainsi, l’Italien Antonio Tajani, un berlusconien pur jus, n’a été élu qu’au quatrième tour de scrutin, en faisant le président le plus mal élu depuis 1979. Autant dire qu’à la fin de l’année, le paysage politique européen pourrait être totalement bouleversé pour le meilleur ou pour le pire, ce qui rend l’avenir pour le moins imprévisible.

Toujours optimiste, Daniel Cohn-Bendit pense néanmoins que « Trump va ressouder l’Union ». « C’est une phase très délicate, mais nous sommes obligé de réagir », dit-on à l’Elysée : « au sommet de décembre, personne n’aurait cru qu’on arriverait à faire autant de progrès sur la défense. Avant le Brexit, un état-major militaire européen permanent était tout simplement inimaginable ». On veut aussi pour preuve de ce désir des Européens de faire bloc la visite à Paris du premier ministre danois, Lars Rasmussen, dont le pays n’est pas précisément fédéraliste, au lendemain de l’élection de Trump au cours de laquelle il a plaidé pour que les Européens arrêtent de dépendre des autres pour leur croissance et pour que l’Union n’accepte pas de traiter avec une Grande-Bretagne qui se transformerait en paradis fiscal. On ajoute, à Bruxelles, que l’Union est loin d’être diplomatiquement isolée : ainsi, dès que Trump a confirmé qu’il se retirerait du TPP (accord commercial transpacifique), les Japonais ont débarqué dans la capitale de l’Union pour demander l’accélération des négociations de l’accord de libre échange entre les deux blocs. Sécurité, croissance, commerce, les trois piliers sur lesquels l’Union veut justement se renforcer. Et si certains veulent jouer en solitaire, « il faudra qu’ils partent », tranche un diplomate de haut rang : « Mais personne n’a manifesté l’intention de le faire alors que les pessimistes avaient prédit le contraire après le Brexit.» Bref, l’Union tiendra, on veut le croire.

N.B.: version longue de mon analyse paru dans Libération du 18 janvier.


Donald Trump parie sur la fin de l'Union européenne


17 January, by j.quatremer@libe.fr (Jean Quatremer)[ —]

Mon analyse sur l’interview du président américain élu est ici. Bonne lecture!


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