HOME > RSS > BLOGS France > Le Monde diplomatique

R S S : Le Monde diplomatique


PageRank : 13 %

VoteRank :
(0 - 0 vote)





tagsTags: , , , , , , , ,


Français - French

RSS FEED READER



Critique des médias, vingt ans après

https://www.monde-diplomatique.fr/index/pays/franceplay episode download
9 December, by Pierre Rimbert[ —]
JPEG - 100.8 ko

Il y a tout juste vingt ans, le sociologue Pierre Bourdieu lançait Liber - Raisons d'agir, une maison d'édition dont deux titres — le sien, Sur la télévision (1996), et celui de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde (1997) — analysaient les effets délétères d'un journalisme de marché rongé par les connivences, le panurgisme et la précarité. Leur succès ancra dans le débat d'idées français une critique radicale des médias cultivée de longue date dans les colonnes du Monde diplomatique ; il suscita la fureur des chefferies éditoriales et la sympathie des rieurs.

Deux décennies plus tard, ce mouvement longtemps marginal a convaincu un large public, avec l'aide involontaire d'éditocrates toujours plus arrogants. Mais il a échoué à trouver dans le monde politique et syndical le levier d'une transformation concrète. En roue libre, les dirigeants de médias et leurs actionnaires continuent de mutiler l'information au point de rendre le journalisme haïssable. « Sous ce joug mortifère, écrit Aude Lancelin dans Le Monde libre (1), la presse deviendrait un jour le seul commerce à s'être éteint d'avoir obstinément refusé de donner à ses lecteurs ce qu'ils avaient envie de se procurer. »

« En lisant ton papier, je me suis régalé »

Ancienne directrice adjointe de L'Obs, chargée notamment des pages « Idées », l'auteure a été licenciée en mai dernier pour avoir franchi sur la gauche la ligne du juste milieu juppéo-macronien tenue par l'hebdomadaire (2). Son ouvrage écrit à la dague dépeint l'arrière-plan de cette éviction et brosse un portrait de groupe du journalisme intellectuel qu'on croirait inspiré du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Racheté en 2014 par les actionnaires du groupe Le Monde, MM. Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, regroupés au sein du holding Le Monde libre, le vénérable Nouvel Observateur fondé un demi-siècle plus tôt devient L'Obs et adopte un nouveau management destiné à usiner à moindre coût le même libéralisme molasson.

Auparavant, raconte Aude Lancelin, la pensée tiède coulait sous la plume de chefs de service puissants, bercés d'illusions littéraires et cultivant des rapports de flagornerie. « Au lendemain de la parution du journal, le flatteur devait prendre un air extatique pour s'adresser à son confrère en disant : “En lisant ton papier, je me suis régalé.” À quoi le flatté se devait de répondre, aussi empourpré que son teint le lui permettait : “Venant de toi, cela me fait particulièrement plaisir.” Avec le nouveau directeur-manager, cette page-là de l'histoire des mœurs était refermée. » Angoissé par l'écriture, le dirigeant nommé par les nouveaux actionnaires, Matthieu Croissandeau, s'épanouit en revanche dans les voyages pour annonceurs publicitaires, les croisières pour lecteurs à la retraite et les « coûteuses séances de coaching, comportant certains jeux de rôles déshonorants », auxquelles il a inscrit d'office les hiérarques du journal.

Au sein de l'hebdomadaire qui publia naguère Jean-Paul Sartre, les idées circulent au gré des sens interdits et des passages obligés dont Lancelin cartographie l'immuable labyrinthe. À l'aversion des pères fondateurs, Jean Daniel et Claude Perdriel, pour la critique radicale répond le culte voué aux « amis du journal », au premier rang desquels trône Bernard-Henri Lévy. Les directeurs successifs, écrit l'auteure, « rampaient littéralement devant lui. À coups de bristols complices envoyés par coursier, de flatteries soigneusement calculées, de cajoleries téléphoniques à peine vraisemblables et de luxueux déjeuners au Ritz, ce philosophe Potemkine (…) avait obtenu leur complaisance pour mille ans ». Cette affinité élective cristallise le fonds commun idéologique qui unit autour du Parti socialiste les fractions dominantes du monde intellectuel, journalistique et politique depuis la fin du XXe siècle : au-delà du folklore, « il y avait la promesse de pouvoir continuer à être de gauche sans jamais se placer aux côtés du peuple ».

« Club Méditerranée de la culture »

Choses vues à l'intérieur et désormais analysées de l'extérieur : toute l'année, les directeurs de L'Obs, du Point et de Marianne (où l'auteure exerça des responsabilités éditoriales entre 2011 et 2014) « faisaient mine de s'empailler sur les tréteaux comme des marionnettes batailleuses ». Puis ils « passaient tous leurs Nouvel An à festoyer ensemble ». Leurs convergences fondamentales rendent ces individus parfaitement interchangeables : Franz-Olivier Giesbert dirigea alternativement Le Nouvel Observateur et Le Point, Laurent Joffrin Libération et Le Nouvel Observateur, cependant que Renaud Dély pouvait, comme Jacques Julliard, passer de L'Obs à Marianne. « La proximité entre tous ces personnages, lorsqu'elle vous était révélée, donnait le sentiment puissant que la presse, sous son apparence de diversité, n'était qu'une même nappe phréatique de certitudes communes, d'intérêts puissamment liés, de visions en réalité semblables, qui prenaient le soin de se partager en différents fleuves dans les kiosques seulement pour les besoins du commerce et l'amusement de la galerie. » Démonstration par l'absurde de la prééminence de la logique marchande sur celle des idées : Le Point ne résistera pas au plaisir d'enfoncer son concurrent en célébrant sans retenue l'ouvrage d'Aude Lancelin, qui pourtant reproche à L'Obs sa dérive droitière.

C'est à ces logiques industrielles et à leurs maîtres d'œuvre que s'intéresse Laurent Mauduit. Dans Main basse sur l'information (3), le cofondateur en 2008 du site Mediapart décrit l'« asservissement » des grands médias français à une poignée d'oligarques multimédias (voir « Le pouvoir médiatique en France »). Sur un ton indigné parfois un peu surjoué, l'auteur détaille les méthodes et les parcours de MM. Vincent Bolloré, Patrick Drahi, Xavier Niel ou Bernard Arnault. « Ces patrons, manifestement ivres de leur pouvoir, envisagent des censures qui, en d'autres temps, auraient été plus discrètes » — comme celle d'un reportage de Canal Plus qui égratignait un partenaire de M. Bolloré, le nouveau propriétaire.

JPEG - 56.5 ko

S'offrir un média national, même croulant sous les dettes, revient à emprunter la voie rapide vers le champ du pouvoir. Comme le notent Solveig Godeluck et Emmanuel Paquette dans leur enquête sur le parcours industriel de M. Niel au sein de l'industrie des télécoms, « depuis 2010 et le rachat du quotidien de référence Le Monde, ces politiques tenus en faible estime lui mangent dans la main. On lui prête suffisamment d'influence pour changer le cours d'une élection, et il peut désormais appeler chaque membre du gouvernement sur son portable en cas de besoin (4)  ».

Ce tableau d'ensemble, estime Mauduit, « n'est pas sans rappeler les temps sombres de l'entre-deux-guerres, quand la plupart des grands journaux, propriété de l'une ou l'autre des “deux cents familles”, versaient dans la vénalité ou l'affairisme ». Est-il vraiment besoin de remonter aussi loin ?

La transformation des rapports entre la presse, le pouvoir, l'argent et les intellectuels dont Aude Lancelin subit les effets tardifs s'amorce dès les années 1980. Le Nouvel Observateur, que Bourdieu qualifiait de « Club Méditerranée de la culture », accompagne alors à grand bruit le tournant libéral des socialistes (5). Plus près de nous, Le Monde des années 1995-2005 rassemble déjà les ingrédients constitutifs de la presse d'industrie qui désormais scandalise Laurent Mauduit. Un trio indissociable composé d'Edwy Plenel, directeur de la rédaction et directeur adjoint de l'entreprise, d'Alain Minc, président du conseil de surveillance, et de Jean-Marie Colombani, directeur de la publication, préside alors aux destinées du quotidien vespéral. Ils changeront le journal en groupe de presse, feront entrer des industriels au capital, se rapprocheront de Lagardère (copropriétaire de sa filiale numérique Le Monde interactif), noueront un partenariat avec Bouygues.

Un basculement qui vient de loin

Sur la chaîne LCI, filiale de TF1, Edwy Plenel, futur cofondateur de Mediapart, anime chaque semaine pendant une décennie « Le Monde des idées », une émission de promotion littéraire où défilent les « amis » du journal comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pierre Rosanvallon (6). Pour parfaire la fusion de la finance et de l'information, le trio décide même en 2001 l'entrée en Bourse de la SA Le Monde, un projet finalement abandonné en raison de l'effondrement des marchés. Dans l'entreprise, un management plus que rugueux brise ou écarte les gêneurs. En septembre 2003, le journaliste Daniel Schneidermann est sèchement licencié pour avoir publiquement critiqué la manière dont le trio dirigeant a tenté de disqualifier Pierre Péan et Philippe Cohen, auteurs de La Face cachée du Monde (Fayard).

Si Mauduit propose au lecteur d'instructives plongées dans les débats sur la liberté de l'information au XIXe siècle, il reste discret sur ces épisodes contemporains. On peut le comprendre. L'utilité de Mediapart dans l'espace atrophié de la presse indépendante rend inconfortables la formulation autant que l'entendement de toute critique du rôle joué vingt ans plus tôt par les cofondateurs du site. Mais, comme l'a rappelé Frédéric Lordon, « avant Mediapart de gauche, il y a eu un Monde de droite. Et ils en ont été les chefs (7) ».

Quelle importance, objectera-t-on, que Mauduit ait dirigé les pages « Entreprises » d'un Monde qui lançait en fanfare son supplément « Argent » (mars 2001) après avoir appelé les dirigeants français à « suivre la voie économique américaine, caractérisée depuis des années par des réformes de structure, une baisse de la pression fiscale, des coupes claires dans les dépenses de l'État et un retour à l'excédent budgétaire » (éditorial, 5 décembre 1998) ? À quoi bon rappeler le boulevard ouvert par Edwy Plenel à Bernard-Henri Lévy pour rapporter d'Algérie, d'Afghanistan, de Colombie, etc., des reportages truffés d'erreurs, au grand dam des spécialistes du quotidien court-circuités par le grand homme ? C'est tout simplement que ce déplacement affecta l'ensemble de la presse.

Le Monde occupait alors une position centrale et structurante au sein du champ journalistique français. Qu'il glisse à droite, et le centre de gravité éditorial bougerait avec lui. Le paysage en ruine dépeint par Aude Lancelin et Laurent Mauduit résulte aussi de ce basculement.

« Le temps est venu de se révolter contre l'état de servitude dans lequel sont placés la presse et tous les grands médias d'information, radios et télévisions », écrit aujourd'hui le cofondateur de Mediapart. Il était temps que vînt le temps.


(1) Aude Lancelin, Le Monde libre, Les Liens qui libèrent, Paris, 2016, 240 pages, 19 euros

(2) Lire « Information sous contrôle », Le Monde diplomatique, juillet 2016.

(3) Laurent Mauduit, Main basse sur l'information, Don Quichotte, Paris, 2016, 446 pages, 19,90 euros.

(4) Solveig Godeluck et Emmanuel Paquette, Xavier Niel. La voie du pirate, First, coll. « First Document », Paris, 2016, 240 pages, 16,95 euros.

(5) Cf. François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, Paris, 2006.

(6) Cf. « Edwy, roi du téléachat », Pour lire pas lu, n° 0, Marseille, juin 2000.

(7) Lire Frédéric Lordon, « Corruptions passées, corruptions présentes (réponses à Laurent Mauduit) », Les blogs du Diplo, La pompe à phynance, 19 juillet 2012.


Controverse au sein du chavisme

8 December, by Romain Migus & Julien Rebotier[ —]

Un an après la disparition d'Hugo Chávez, le gouvernement vénézuélien hésite sur la voie à suivre. Les dissensions internes entre radicaux et réformateurs menacent-elles le pouvoir ?

Au cours des premiers mois de l'année, le pouvoir vénézuélien ne connaissait qu'une priorité : afficher son unité face à l'opposition et aux tentatives de déstabilisation soutenues par Washington (1). Depuis quelques semaines, toutefois, le monde politique vit au rythme de la publication des lettres ouvertes d'anciens hauts dirigeants chavistes peu soucieux de moucheter leurs critiques envers l'actuel président, M. Nicolas Maduro.

Le mouvement chaviste ne découvre pas à cette occasion les controverses publiques : ruptures, scissions et recompositions jalonnent son histoire. On se souvient ainsi des dissidences du Mouvement vers le socialisme (MAS, 2002), d'une fraction de Patrie pour tous (PPT, 2010) ou encore du dirigeant William Ojeda (2005). Dans bien des cas, signe des fluctuations caractéristiques du chavisme, les rebelles ont fini par revenir au sein de la coalition au pouvoir. Fait nouveau, cependant : l'ancien président Hugo Chávez, décédé en mars 2013, n'est plus là pour trancher et repenser les alliances stratégiques.

Tout commence avec le courrier de M. Jorge Giordani (2), publié le 18 juin 2014. La veille, M. Maduro lui a signifié son limogeage du poste de ministre de la planification, qu'il avait occupé de façon quasi ininterrompue depuis l'arrivée au pouvoir de Chávez en 1999. Affichant l'ambition de « prendre ses responsabilités face à l'histoire », l'architecte des politiques économiques bolivariennes accable le président : « incompréhension des mécanismes économiques », incapacité à « impulser un leadership », manque de « cohérence ». M. Hector Navarro, membre de la direction nationale du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) et plusieurs fois ministre sous Chávez, lui a publiquement apporté son soutien, ce qui l'a conduit à devoir s'expliquer devant la commission de discipline du parti.

M. Giordani condamne également l'« interférence de conseillers français », qui aurait entravé la mise en œuvre de son propre programme d'étatisation accrue de l'économie. Selon l'intellectuel allemand Heinz Dieterich, autrefois proche du pouvoir vénézuélien, Caracas, se trouvant dans l'impossibilité politique de faire appel au Fonds monétaire international (FMI), aurait sollicité l'aide de M. Matthieu Pigasse, directeur général délégué de la banque Lazard, copropriétaire du groupe Le Monde et consultant auprès des gouvernements équatorien et argentin sur la restructuration de leurs dettes. Il aurait chargé le Français de contribuer au « sauvetage » du «  Titanic bolivarien, entré en collision avec l'iceberg du capitalisme, de la corruption et de l'incompétence » (3). Grâce à M. Pigasse, le 13 juin 2014, le vice-président pour l'économie et ministre du pétrole, M. Rafael Ramírez, rencontrait une cinquantaine d'investisseurs internationaux dans les salons de l'hôtel Claridge's à Londres pour les rassurer sur l'état de l'économie vénézuélienne (4).

Un autre document avait suscité quelques vagues début juin : celui rédigé par M. Temir Porras, un ancien proche de M. Maduro, formé à l'Ecole nationale d'administration (ENA) à Paris. Responsable de la campagne du candidat chaviste lors de la présidentielle de 2013, M. Porras évoque une politique monétaire « qui rappelle davantage le fonctionnement d'un casino que celui d'une banque centrale » et en appelle au « pragmatisme », « une vertu extrêmement nécessaire dans les circonstances complexes que nous traversons ».

Les « radicaux » s'étranglent. S'appuyant sur un rapport de Bank of America Merrill Lynch qui voit dans l'éviction de M. Giordani un « fort signal de la perte d'influence de l'aile marxiste radicale (5) », les tenants les plus intransigeants de l'intégrité du processus bolivarien analysent l'épisode comme la « mise à mort du chavisme » par les « sociaux-démocrates » (6). Plus d'un an et demi après la mort de Chávez, et alors que les difficultés économiques persistent (7), la rupture semble consommée, signe d'un approfondissement de la crise que traverse le pays.

En dépit de l'avalanche d'articles de presse, tant au Venezuela qu'à l'étranger, un tel conflit n'a pourtant rien de surprenant dans un pays où, depuis longtemps, les pragmatiques dominent. L'illusion d'optique s'explique facilement : le chavisme n'a jamais rassemblé des militants fidèles à un corpus doctrinal. Dès le début des années 1990, il a au contraire agrégé autour de sa figure tutélaire des postures politiques et des courants de pensée très divers, avec pour socle commun certaines priorités telles que l'affirmation d'un Etat fort et souverain, ou la nécessité urgente de remédier aux inégalités. En bon stratège, le président de la République parvenait à impulser une ligne, malgré les contradictions — parfois profondes — entre discours théoriques et mesures concrètes.

Ainsi, la révolution bolivarienne a maintenu le modèle économique rentier d'antan, comptant sur l'afflux de capitaux étrangers, notamment dans le secteur pétrolier, où l'exploitation repose sur des sociétés mixtes associant l'Etat à des entreprises étrangères. Au cours des années 2000, le taux de pauvreté a fortement baissé, les inégalités se sont réduites, mais sans transformation profonde de la fiscalité ou de l'appareil productif. Non seulement la hausse de la consommation dope l'activité des importateurs (et fragilise les comptes externes), mais, en dépit des cris d'orfraie de la presse contre les « nationalisations », la part du secteur privé se maintient : elle représente entre 58 et 62 % du produit intérieur brut (PIB). Bref, le laboratoire du « socialisme du XXIe siècle » n'a jamais tourné le dos à une realpolitik pas toujours compatible avec ses projets de transformation de la société à long terme.

Par ailleurs, le chavisme, en tant que théorie pratique du pouvoir, se caractérise par un jeu d'alliances sans cesse rompues ou renouées : difficile, dans ces conditions, de fixer les frontières des diverses tendances. Symptomatique de ce mouvement perpétuel, par-delà les idéologies : la proximité entre le président de l'Assemblée nationale, M. Diosdado Cabello, considéré comme l'un des représentants du courant « de droite », proche de l'armée, et divers collectifs de la gauche radicale. Les polémiques internes qui ont récemment surgi sur la scène publique naissent principalement de divergences quant à la pratique de gouvernement ou à l'administration de l'Etat. Au Venezuela comme ailleurs, elles traduisent en termes facilement identifiables des réagencements stratégiques plus délicats à exposer aux militants : « droite contre gauche », « pragmatique contre radical » transforment ainsi des luttes de pouvoir en nobles batailles politiques.

Or la période actuelle se caractérise plutôt par une rupture du fragile équilibre d'hier. Chávez absent, une sorte d'union sacrée s'était constituée au sein du PSUV. C'est sans doute dans cette optique qu'il faut lire la déferlante de critiques adressées à M. Giordani, dont les déclarations menacent moins l'homogénéité idéologique du chavisme que son unité politique.

Les contradictions internes à la dynamique bolivarienne se sont intensifiées depuis le décès de son initiateur. Chávez personnifiait l'Etat et le processus politique ; mais ce qui allait de soi n'est plus. La précarité de la situation appelle avec plus de force la consolidation des institutions (Etat, justice) autour d'un modèle de société d'une part, et la clarification du rôle du PSUV d'autre part. Si le parti ne parvient pas à s'imposer comme une force de proposition idéologique qui met en débat — et qui défend — un projet, le mouvement n'a pour horizon que des lignes de fuite. La versatilité de l'actualité politique entrave le projet de transformation sociale. L'anomie guette là où la défiance règne et où les institutions qui confèrent de la consistance aux choix idéologiques demeurent fragiles.

La recomposition post-Chávez est le défi majeur du processus bolivarien s'il veut conserver le champ d'attraction sociale construit jusqu'ici. Malgré les Cassandre qui prédisent invariablement la fin de la révolution bolivarienne, bien malin qui saura présumer des nouvelles configurations de ce processus en perpétuel mouvement.


(1) Lire Alexander Main, « Au Venezuela, la tentation du coup de force », Le Monde diplomatique, avril 2014.

(2) L'ensemble des courriers (en espagnol) peut être consulté sur le site www.Rebelion.org

(3) Heinz Dieterich, « La caída de Giordani y el futuro de Venezuela », Aporrea, 24 juin 2014.

(4) Blanca Vera Azaf, « Ramírez : Habrá convergencia en los tipos de cambio », El Nacional, Caracas, 14 juin 2014.

(5) Francisco Rodriguez, « Venezuela in focus. The glass is half full », Bank of America Merrill Lynch, New York, 12 juin 2014.

(6) Claudio Della Croce, « Bank of America + conexión francesa ¿apuntalan el fin del chavismo ? », Aporrea, 28 juin 2014.

(7) Lire Gregory Wilpert, « Le Venezuela se noie dans son pétrole », Le Monde diplomatique, novembre 2013.


Quitte ou double de la Russie à Alep

https://consortiumnews.com/2016/07/08/a-new-fight-over-syria-war-strategy/play episode download
8 December, by Jacques Lévesque[ —]

Ravageuses, les guerres en Irak et en Syrie impliquent chaque jour davantage les puissances étrangères. La bataille qui s'engage à Mossoul inquiète les États-Unis, contraints de composer avec les rivalités régionales, notamment entre la Turquie, l'Iran et l'Arabie saoudite. D'autre part, une reprise sanglante d'Alep pourrait compromettre la dynamique diplomatique qui avait suivi l'engagement militaire direct de la Russie aux côtés du régime syrien.

JPEG - 12.9 ko
Jaber Al Azmeh. — « The People » (Le Peuple), de la série « Wounds » (Blessures), 2012

Le premier objectif de l'engagement militaire russe en Syrie, qui a débuté en septembre 2015, a été facilement et rapidement atteint : empêcher une défaite militaire du régime, qui perdait alors du terrain depuis plusieurs mois (1). L'implication des forces aériennes russes rendait également impossible une interdiction par les États-Unis de survol du territoire syrien. En 2013 déjà, la diplomatie russe avait compliqué une éventuelle intervention occidentale contre le régime du président Bachar Al-Assad en obtenant de sa part un renoncement contrôlé aux armes chimiques (2).

Les objectifs mis en avant par M. Vladimir Poutine dans son discours à l'Organisation des Nations unies (ONU) du 28 septembre 2015 étaient autrement plus ambitieux. Formulés comme un défi aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux, ils visaient à les mettre sur la défensive. Mais le moment choisi fut décisif : on était alors au plus fort de l'afflux de réfugiés syriens en Europe et des attentats organisés depuis la Syrie par l'Organisation de l'État islamique (OEI).

M. Poutine faisait valoir que seules les forces du régime Al-Assad et les Kurdes « affrontaient courageusement le terrorisme » et que, comme elle avait lieu à la demande du gouvernement syrien, l'action russe se situait dans le cadre du droit international, à la différence des bombardements occidentaux. Par ailleurs, il rappelait que la zone d'exclusion aérienne mise en place en Libye puis le soutien aux rebelles avaient conduit non seulement à l'élimination du régime de Mouammar Kadhafi, mais aussi à la destruction de tout l'appareil d'État, créant un terreau favorable à l'implantation de l'OEI.

Vu l'importance stratégique de la Syrie, les mêmes effets seraient décuplés par une défaite militaire du régime en place, arguait-il. Il faisait référence à la grande coalition qui avait réuni l'URSS, les États-Unis et le Royaume-Uni à partir de juin 1941 pour faire face à la puissance hitlérienne. Il plaidait ainsi en faveur d'une alliance similaire pour combattre le danger de l'OEI, qui cherchait « à dominer le monde islamique », en soulignant : « Des membres de ce que l'on appelle “l'opposition syrienne modérée”, soutenue par l'Occident, viennent également grossir les rangs des radicaux. »

En dépit de la responsabilité du régime dans le lourd bilan humain du conflit, tout cela revenait à dire à ses interlocuteurs occidentaux : entre deux maux, il faut savoir choisir le moindre. M. Poutine leur proposait de promouvoir avec lui l'idée d'un cessez-le-feu entre toutes les forces combattantes en Syrie, à l'exception de l'OEI, et, parallèlement, de chercher collectivement une solution politique.

Les dirigeants occidentaux se sont longtemps accordés à penser que le départ de M. Al-Assad constituait un préalable à toute résolution du conflit. Mme Angela Merkel fut la première à briser ce consensus. Le 23 septembre 2015, la chancelière allemande affirmait : « Il faut parler avec de nombreux acteurs, et cela implique Al-Assad (3).  » Elle a rapidement été suivie par le Britannique David Cameron, et finalement par M. Barack Obama lui-même. Mais il a fallu attendre les attentats du 13 novembre 2015 à Paris pour que le ministre des affaires étrangères français, M. Laurent Fabius, abandonne à son tour cette condition : « Une Syrie unie implique une transition politique. Cela ne veut pas dire que Bachar Al-Assad doit partir avant même la transition, mais il faut des assurances pour le futur (4).  »

Dès le début, on soulignait toutefois, à Washington et ailleurs, que les forces aériennes russes ne frappaient pas beaucoup les bases de l'OEI, mais plutôt celles d'autres formations rebelles, et sans grandes précautions pour épargner les civils. Le premier objectif de Moscou était de renforcer les positions du régime, menacées par d'autres que l'OEI. On pouvait cependant croire qu'il s'agissait surtout de le mettre en meilleure posture politique en vue des négociations à venir.

Pour donner des gages à ses partenaires occidentaux et à leurs alliés, la Russie souscrivit le 18 décembre une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU proposée par les États-Unis qui exigeait une solution politique et « la formation d'un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs ». C'est sur ces bases que put s'établir la difficile, sinon impossible, coopération internationale, et cette résolution fut évidemment mal reçue par le gouvernement de M. Al-Assad. En insistant sur la nécessité d'une concertation internationale, la Russie reconnaissait que l'aide militaire qu'elle était disposée à lui accorder ne suffisait pas à lui permettre de reprendre le contrôle de toute la Syrie, ni même des zones aux mains des rebelles soutenus par les Occidentaux.

La grande coalition préconisée par Moscou est restée un vœu pieux. Il faut plutôt parler de deux coalitions, qui se sont rencontrées dans le cadre des « pourparlers de Vienne », coprésidés par le ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov et par le secrétaire d'État américain John Kerry, à la mi-novembre 2015. Celle menée par la Russie compte l'Iran (avec l'appui, sur le terrain, des troupes du Hezbollah libanais) et l'Irak, qui appartient aussi à la seconde. Celle des États-Unis, beaucoup plus vaste, regroupe une cinquantaine d'États. Mais elle est plus hétéroclite et comprend des États très récalcitrants à l'égard du processus, notamment la Turquie et l'Arabie saoudite.

Pour cette dernière, en Syrie comme ailleurs, le danger principal demeure l'Iran, dont les forces Al-Qods combattent avec les soldats syriens. La Turquie, elle, s'inquiète de l'émergence d'un Kurdistan syrien indépendant de facto — d'où son intervention fin août 2016 pour empêcher la jonction des territoires kurdes au sud de sa frontière. C'est seulement sous la pression de Washington que, à Vienne, l'Arabie saoudite a accepté de s'asseoir à la même table que l'Iran.

La recherche d'une solution politique s'est cependant poursuivie, au niveau non seulement international, mais aussi régional. Sous les pressions conjointes de Moscou et de Washington, un « forum » des parties combattantes sur le terrain (à l'exception de l'OEI et du Front Al-Nosra, une composante d'Al-Qaida) a été ouvert à Genève par un représentant spécial du Conseil de sécurité de l'ONU. Celui-ci a rencontré les parties séparément plusieurs fois pour discuter avec elles non seulement d'un cessez-le-feu, mais aussi de leurs conditions pour un règlement par étapes du conflit. Sans grand succès.

La coopération entre Washington et Moscou a résisté à la destruction d'un bombardier russe par les forces turques, le 24 novembre 2015, ainsi qu'à la tentative — infructueuse — du président turc Recep Tayyip Erdoğan d'appeler à la rescousse l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN). Puis, le 14 mars 2016, à la surprise générale, M. Poutine a annoncé un retrait graduel des forces d'intervention russes, qui s'est amorcé rapidement, et de façon notable. Le message s'adressait avant tout à M. Al-Assad. Grâce à l'appui militaire russe, le président syrien avait pu reconquérir un peu du territoire perdu, et il entendait pousser au maximum l'avantage acquis en tentant la reprise complète d'Alep, la deuxième ville du pays, à l'occasion d'une violation d'un cessez-le-feu péniblement conclu entre les représentants de la Russie et des États-Unis le 27 février.

Visiblement, Moscou contrôlait mal son allié syrien. M. Al-Assad sait fort bien que la Syrie est le seul point d'ancrage de la Russie au Proche-Orient, où elle cherche à retrouver une influence significative. Sans se désolidariser ouvertement de son allié, M. Poutine entendait donc montrer qu'il lui appartenait de fixer les conditions de l'engagement de la Russie. La prise d'Alep aurait donné au régime syrien le contrôle d'un territoire où réside 70 % de la population du pays ; elle lui aurait permis de camper indéfiniment sur ses positions et de faire échouer les négociations avec l'opposition. Mais elle n'a pas eu lieu, et un nouveau cessez-le-feu précaire a été conclu. En choisissant de prendre ses distances, M. Poutine entendait ne pas compromettre l'objectif principal qu'il poursuivait en Syrie : démontrer que la Russie était pour les États-Unis et l'Europe un partenaire d'une puissance certes inférieure à la leur, mais désormais décisive ; et qu'on ne pouvait résoudre les grands problèmes internationaux que par des compromis où ses intérêts seraient pris en compte.

La collaboration entre la Russie et les États-Unis s'est poursuivie pendant encore plusieurs mois, à travers la recherche d'un cessez-le-feu régulièrement violé par les alliés de l'un ou de l'autre. Fin juin 2016, on a appris que M. Obama avait autorisé une proposition faite à la Russie : des opérations militaires conjointes non seulement contre l'OEI mais aussi contre le Front Al-Nosra, à condition que Moscou obtienne que les forces aériennes syriennes restent au sol et cessent le feu avec les autres formations de résistance armée soutenues par l'Arabie saoudite, les émirats du Golfe et la Turquie (5).

Cette proposition, relayée par M. Kerry, a suscité une forte opposition au sein de l'administration américaine, en particulier chez M. Ashton Carter. Le ministre de la défense estimait qu'elle faisait la part trop belle à la Russie et à la Syrie, dans la mesure où le Front Al-Nosra est la force d'opposition armée de loin la plus importante, alors que la trentaine d'autres groupes pèseraient peu.

D'autre part, il s'opposait à un partage d'informations militaires avec la Russie. Il désignait publiquement Moscou comme l'adversaire principal des États-Unis — ce que MM. Obama et Kerry se gardaient de faire. Selon des fuites recueillies par le Washington Post (6), il affirmait, non sans raison, qu'en Syrie M. Poutine cherchait surtout à « briser l'isolement qui a suivi son intervention militaire en Ukraine ». En réponse, le Pentagone conduisait un renforcement sans précédent de l'OTAN depuis la fin de la guerre froide, avec le déploiement en Pologne et dans les républiques baltes d'une nouvelle force de quatre mille hommes (7). Ces divisions internes et les ambiguïtés qui en découlaient n'ont pas facilité la tâche de Washington.

Tandis que les forces gouvernementales assiégeaient durablement l'est d'Alep à partir du 4 septembre, la Russie posait elle aussi ses conditions pour accepter la proposition de M. Obama. Elle exigeait que les forces de combat protégées par Washington qui côtoyaient celles du Front Al-Nosra (rebaptisé Fatah Al-Cham en juillet 2016) et collaboraient souvent avec elles s'en dégagent de façon vérifiable, pour pouvoir échapper aux frappes russes.

En somme, les partenaires russe et américain se posaient mutuellement des conditions que ni l'un ni l'autre n'était en mesure de garantir. On touche là à la fragilité des ententes partielles sur lesquelles se fondait le cessez-le-feu de septembre 2016, dont la rupture a conduit à la situation actuelle.

Plusieurs, sinon la majorité, des forces tierces ne veulent ou ne peuvent pas se dégager d'Al-Nosra, omniprésent dans les zones rebelles. Leur priorité est la défaite du régime Al-Assad. En outre, le Front pourrait se retourner immédiatement contre elles. Malgré tout, les États-Unis ont tenté de les pousser à s'en distancer. En août 2016, selon des correspondants du New York Times (8), des représentants de ces forces se plaignaient de ce que l'important flux d'armements fournis par les États-Unis via l'Arabie saoudite (dont une partie était revendue ou passait à Al-Nosra) avait considérablement diminué. M. Kerry a été blâmé pour avoir laissé échapper dans une conversation que deux de ces organisations étaient des « sous-groupes » d'Al-Nosra (9).

Les termes et les conditions du cessez-le-feu entré en vigueur le 13 septembre, négocié entre MM. Lavrov et Kerry, étaient si précaires et si ambigus qu'ils devaient être revus toutes les quarante-huit heures, et qu'ils n'ont même pas été rendus publics. Dans ces circonstances, il est étonnant qu'il ait pu durer ne serait-ce que quelques jours. Plus étonnant encore, il a été rompu par une attaque américaine contre les forces syriennes qui a fait plus de soixante morts, le 17 septembre. M. Al-Assad a évidemment refusé de croire qu'il s'agissait d'une erreur, comme on l'affirmait à Washington. Il en a profité pour lancer une offensive tous azimuts et tenter la reprise complète d'Alep. Quelques heures après la fin de la trêve, un convoi humanitaire de l'ONU était bombardé à l'ouest de la ville. Washington a tenu Moscou et son allié syrien pour « directement responsables » de cette attaque, au cours de laquelle une vingtaine de personnes ont péri.

En appuyant sans réserve apparente M. Al-Assad alors que l'intensification des bombardements aggrave le désastre humanitaire, la Russie a pris un risque d'isolement. Moscou a dû utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU, le 8 octobre, pour bloquer la résolution française demandant l'arrêt des combats. Seul le Venezuela a voté avec la Russie, tandis que la Chine s'est abstenue. M. Poutine entend profiter de la fin du mandat de M. Obama pour mettre ses alliés en position de force avant la recherche d'une solution politique. Mais, s'il ne trouve pas un moyen de relancer les pourparlers, le crédit de la Russie et l'avenir de ses relations avec les États-Unis et l'Europe seront hypothéqués.


(1) Lire Alexeï Malachenko, « Le pari syrien de Moscou », Le Monde diplomatique, novembre 2015.

(2) Lire « La Russie est de retour sur la scène internationale », Le Monde diplomatique, novembre 2013.

(3) Agence France-Presse, 24 septembre 2015.

(4) Entretien dans Le Progrès, Lyon, 5 décembre 2015.

(5) Josh Rogin, « Barack Obama plans new military alliance with Russia in Syria », The Independent, Londres, 30 juin 2016.

(6) Gareth Porter, « A new fight over Syria war strategy », Consortiumnews.com, 8 juillet 2016.

(7) Lire Michael Klare, « À Washington, scénarios pour un conflit majeur », Le Monde diplomatique, septembre 2016.

(8) Mark Mazzetti, Anne Barnard et Eric Schmitt, « Military success in Syria gives Putin upper hand in US proxy war », The New York Times, 6 août 2016.

(9) Josh Rogin, « Kerry touts the Russian line on Syrian rebel groups », The Washington Post, 12 juillet 2016.


Frénésie nationaliste en Hongrie

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/nationalismeseuropecentraleetorientaleplay episode download
8 December, by Corentin Léotard[ —]

« Après quarante-six années d'occupation et deux décennies ambiguës de transition, la Hongrie a retrouvé son droit et sa capacité à l'autodétermination », affirme le programme « de coopération nationale » de l'Alliance civique hongroise (Fidesz). Dominant la scène politique depuis 2010, le national-conservatisme du premier ministre Viktor Orbán (1) prétend ainsi reconnecter la Hongrie au supposé cours naturel des choses et rejeter la gauche, qu'elle soit postcommuniste ou libérale, dans le camp des partisans d'une histoire honnie. Les rues portant une référence au communisme ou à des penseurs comme Karl Marx et Friedrich Engels ont été débaptisées, la place de la République étant quant à elle renommée « place Jean Paul-II ».

Pour donner à sa vision des choses une légitimité scientifique, le gouvernement a fondé en 2014 l'institut Veritas, composé de vingt-six spécialistes missionnés pour « réévaluer les recherches historiques ». Ils sont dirigés par Sándor Szakály, un historien invité dans les conférences organisées par le parti d'extrême droite Jobbik et considéré comme révisionniste par les médias de gauche. L'une de ses recherches l'a conduit à qualifier d'« opération de police contre des étrangers » la déportation de plusieurs milliers de Juifs vers l'Ukraine en 1941. Veritas concentre ses efforts sur l'entre-deux-guerres, période de référence pour le camp nationaliste, marquée par la régence autoritaire, conservatrice et irrédentiste de Miklós Horthy, qui avait maté la République des conseils de Béla Kun en 1919. Mais, en raison de sa collaboration avec l'Allemagne nazie et de sa responsabilité dans le génocide des Juifs, le Fidesz ne peut entreprendre pleinement la réhabilitation de ce régime.

Lors de son premier passage au pouvoir (1998-2002), le Fidesz avait lancé son entreprise de réécriture d'un passé plus désirable en inaugurant la Maison de la Terreur, sorte de musée postmoderne dont la vocation est de mettre en lumière les crimes des « totalitarismes nazi et communiste »… mais surtout communiste. En érigeant sur la place de la Liberté de Budapest, à l'été 2014, un Mémorial aux victimes de l'occupation allemande, le pouvoir a tenté de présenter la Hongrie (symbolisée par l'archange Gabriel) comme une victime de l'Allemagne nazie, et non comme son alliée au sein de l'Axe (de 1941 à 1944). À cinquante mètres de ce monument, sur le parvis d'un temple calviniste, trône un buste de Horthy dévoilé en novembre 2013 par des députés du parti Jobbik. S'ajoute à cet imbroglio, sur la même place, un imposant Mémorial aux héros soviétiques, lui-même pointé d'un doigt menaçant par un Ronald Reagan en bronze inauguré par M. Orbán à l'été 2011 afin d'honorer la mémoire de « l'homme qui a vaincu le communisme ».

Ce récit national taillé sur mesure par et pour la droite est imprimé dans les nouveaux manuels scolaires, dont l'édition a été reprise en main par l'État. Plusieurs écrivains antisémites et pronazis de l'entre-deux-guerres ont ainsi trouvé leur place au programme de littérature, comme József Nyírő, dont les cendres ont été rapatriées d'Espagne au printemps 2012 puis inhumées par le président du Parlement, M. László Kövér. Le pouvoir dispose de moyens illimités pour tenter de faire adhérer à son projet national-chrétien une société hongroise pourtant fermement engagée sur la voie de la déchristianisation et de l'émancipation. Face à lui, tout contre-récit antifasciste est quasiment inexistant.


(1) Lire «  Le national-conservatisme s'ancre dans la société hongroise », Le Monde diplomatique, avril 2014.


Taïwan en quête de souveraineté économique

http://origin.www.uscc.gov/sites/default/files/Research/Taiwan's%20Economy%20amid%20Political%20Transition.pdfplay episode download
7 December, by Tanguy Lepesant[ —]

Elue triomphalement, Mme Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste (indépendantiste), prend ses fonctions de présidente de la République de Chine (Taïwan) à la fin du mois. Inutile de dire que Pékin voit son arrivée sans enthousiasme, si ce n'est avec une certaine hostilité. La nouvelle présidente devra également faire face aux aspirations sociales des Taïwanais.

JPEG - 649.4 ko
Chang Ling. – « A Drifting Mind » (Un esprit flottant), 2013

L'éclatante victoire de Mme Tsai Ing-wen et du Parti démocrate progressiste (PDP) aux élections du 16 janvier 2016 marque un tournant dans l'histoire politique de Taïwan. S'il avait perdu la présidence entre 2000 et 2008, le Kuomintang (KMT) était toujours parvenu à conserver une majorité de sièges au Parlement. Il s'agit donc de la première véritable alternance depuis la levée de la loi martiale et la démocratisation, en 1987.

Elue avec 56,1 % des voix, Mme Tsai dispose d'un solide mandat populaire et d'une confortable majorité parlementaire (68 sièges sur 113) pour mettre en œuvre son programme et répondre aux inquiétudes de ceux pour qui la politique de rapprochement des deux rives du détroit de Formose, engagée par le gouvernement KMT sortant, a mis en péril la souveraineté et la sécurité de l'île. L'hostilité de Pékin pourrait néanmoins compliquer la tâche de la future présidente, qui prend ses fonctions le 20 mai.

Plusieurs facteurs ont contribué au succès de Mme Tsai et de son parti. Le plus important est indéniablement le mécontentement social et l'espoir d'un nouveau souffle. A deux reprises, en 2008 puis en 2012, le KMT avait remporté les élections en agitant le spectre de la marginalisation économique en cas de victoire du PDP, mais aussi en mettant en avant les retombées positives d'une « relation privilégiée » avec la Chine. Durant ses deux mandats, le président Ma Ying-jeou a en effet signé une vingtaine d'accords qui ont permis l'ouverture de liaisons aériennes et maritimes directes, le développement du tourisme chinois de masse, ainsi qu'un accord-cadre de coopération économique (Economic Cooperation Framework Agreement, ECFA), premier jalon d'une zone de libre-échange entre les deux rives. Cette libéralisation du commerce a entraîné un accroissement considérable des investissements taïwanais en Chine : entre 1991 et 2015, ils se sont élevés à 154,9 milliards de dollars (136,7 milliards d'euros), dont 90 milliards au cours des cinq dernières années (1). En 2009, Taipei a autorisé les investissements chinois dans certains secteurs ; ils atteignaient 1,45 milliard de dollars (1,28 milliard d'euros) à la fin janvier 2016 (2).

« Mouvement des tournesols »

En dépit de toutes ces mesures, la croissance a fortement ralenti. Sur la période 2008-2013, le produit intérieur brut (PIB) a crû à un rythme de 3,3 % par an, contre 6,7 % entre 2000 et 2008. Et en 2015, il est tombé à 0,75 %, le pays entrant même en récession au cours des deux derniers trimestres. Si le taux de chômage est resté autour de 4 %, les critiques portent surtout sur la détérioration des conditions de travail et de vie. La croissance profite essentiellement aux plus riches, alors que le revenu mensuel moyen stagne : selon les chiffres du gouvernement, en 2013, il était au niveau de 1998 (respectivement 44 739 et 44 798 dollars taïwanais, soit environ 1 225 euros).

Pourtant, Taïwan est l'un des pays où le temps de travail est le plus long : 2 124 heures par an en moyenne pour un employé en 2013, contre 1 474 heures en France, d'après l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Et ces chiffres ne prennent pas en compte les heures non payées. Selon une enquête menée en 2011 par l'agence d'emploi Yes 123, 85,3 % des employés interrogés travaillaient plus de dix heures par jour, et 70 % n'étaient pas payés pour les heures supplémentaires (3). Dans le même temps, les prix de l'immobilier se sont envolés — la part de leurs revenus que les habitants de Taipei consacrent au logement est la plus élevée du monde (4).

Le rapprochement avec la Chine n'est pas seulement un échec économique. Il a aussi engendré de nouvelles formes de danger pour la démocratie taïwanaise. Les médias se retrouvent exposés à une triple pression chinoise : rachat par des entrepreneurs taïwanais de groupes de presse comme China Times, pour rendre la ligne éditoriale favorable à Pékin ; autocensure pour vendre les programmes sur le marché chinois ; recours à des prête-noms pour contourner l'interdiction faite à Pékin de publier à Taïwan (5). L'expérience hongkongaise de la censure et de la répression chinoise à l'encontre de la presse et des mouvements étudiants a joué un rôle important dans la sensibilisation aux risques d'une poursuite effrénée de l'intégration des deux rives.

Par ailleurs, le manque de transparence dans les négociations avec Pékin et la volonté répétée d'outrepasser les mécanismes de contrôle parlementaire ont accru la méfiance vis-à-vis du pouvoir. Pour une partie croissante de l'électorat, M. Ma a trahi sa promesse de défendre la souveraineté et la démocratie pour s'engager sur la voie de l'unification.

Tous ces mécontentements se sont cristallisés dans le « mouvement des tournesols », lorsque les étudiants ont occupé le Parlement pendant plus de trois semaines, en mars-avril 2014, pour protester contre la tentative de passage en force d'un accord de libéralisation des services (6). Inquiets de l'influence néfaste du régime autoritaire en place de l'autre côté du détroit, ils ont réaffirmé que Taïwan n'était pas une province chinoise, mais un Etat souverain.

Cette jeunesse, qui a grandi après les réformes démocratiques et qui rejette massivement le scénario d'unification tout comme la formule chinoise « Un pays, deux systèmes », a été l'un des facteurs-clés des défaites électorales du KMT. Deux sondages postélectoraux montrent que les 20-29 ans, qui représentent 17 % de l'électorat, se sont fortement mobilisés lors de l'élection présidentielle : 74,5 % d'entre eux ont voté, contre 66,2 % pour l'ensemble du corps électoral ; 71 % des primo-votants (20-23 ans) et 80 % des 24-29 ans ont choisi Mme Tsai (7).

Au total, si la Chine reste un voisin difficile à ignorer, elle ne représente plus la solution miracle pour l'île. Dans ses discours de campagne, Mme Tsai a fait valoir que Taïwan ne maîtrisait plus suffisamment sa trajectoire économique et politique. Elle souhaite donc réduire les facteurs de dépendance. Trois grands dossiers attendent l'administration PDP, à commencer par la relance de l'économie, qui souffre de problèmes structurels majeurs. La croissance est essentiellement tirée par les exportations, dont 40 % filent vers la Chine (et Hongkong), selon un schéma établi depuis plus de vingt ans : les produits sont fabriqués en Chine par des entreprises taïwanaises et exportés vers le reste du monde  made in China by Taiwan for the world »).

Très peu d'entreprises sont parvenues à développer des marques internationalement reconnues. Le gros du tissu industriel reste dépendant de contrats de sous-traitance pour les grandes sociétés internationales, ce qui le rend vulnérable aux fluctuations de l'économie mondiale. Jusqu'ici, les délocalisations en Chine des usines d'assemblage (comme Foxconn) se sont accompagnées d'une balance commerciale fortement excédentaire. En 2010, Taïwan enregistrait un excédent record de 41,7 milliards de dollars avec la Chine. Mais les économies des deux rives, qui étaient complémentaires, entrent désormais en concurrence.

Les entreprises taïwanaises sont progressivement exclues de la mise en place d'une chaîne de production et d'approvisionnement chinoise rassemblant des grands groupes (Lenovo, Huawei, Tsinghua Unigroup, etc.) et des petites et moyennes entreprises (PME) devenues fournisseurs. Cela explique en grande partie la baisse des exportations, qui, couplée à l'augmentation des importations de produits chinois, a fait chuter l'excédent commercial à 28,1 milliards de dollars en 2015.

Pour donner un second souffle à l'économie et pour rééquilibrer le commerce extérieur, Mme Tsai veut renforcer les liens avec les autres acteurs de la région, plus particulièrement le Japon (6 % des exportations en 2014) et les Etats-Unis (11 %) (8). Elle ne remet pas en cause la libéralisation des échanges, mais elle souhaite réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine et propose que Taïwan rejoigne le partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP), l'accord de libre-échange négocié à l'initiative de Washington. Parallèlement, elle a annoncé la mise en place d'une « nouvelle politique en direction du sud », en référence à l'initiative lancée dans les années 1990 pour encourager les entreprises à investir et à trouver des débouchés en Asie du Sud-Est. Enfin, l'Inde a été désignée comme un partenaire à privilégier (9).

Le futur gouvernement a en outre l'intention d'encourager le développement d'une industrie tournée vers les technologies de nouvelle génération à forte valeur ajoutée. Il a désigné cinq secteurs : les énergies vertes, les biotechnologies, les objets connectés, les machines intelligentes et la défense nationale.

Certains experts estiment que l'Etat ne devrait pas hésiter à intervenir pour planifier et centraliser les ressources afin de créer un environnement favorable aux activités de recherche-développement et aux investissements dans ces secteurs. Des fonds publics pourraient être investis dans des instituts de recherche ou des entreprises, comme ce fut le cas avec la création de l'Institut de recherche sur la technologie industrielle, le parc industriel de Hsinchu ou l'entreprise United Microelectronics Corp. (UMC) dans les années 1970-1980, au moment où l'île a réorienté son industrie vers les technologies de l'information (10).

Si elle est tenue, la promesse électorale d'un « pays libéré du nucléaire » d'ici à 2025 — alors qu'il en dépend actuellement pour près de 20 % de sa production d'électricité — pourrait stimuler le développement des énergies vertes.

Durant sa campagne, Mme Tsai a également fait miroiter une meilleure répartition des richesses et l'amélioration des conditions de vie de la population par une série de mesures sociales. Cela passerait notamment par l'augmentation du revenu minimum (actuellement de 20 008 dollars taïwanais, soit 540 euros, ce qui ne permet pas de subvenir aux besoins fondamentaux) et par la baisse du plafond légal des heures de travail, qui, de quatre-vingt-quatre heures pour deux semaines actuellement, serait ramené à quarante heures hebdomadaires. La présidente s'est aussi engagée à construire 200 000 logements à des prix abordables et à fluidifier le marché de la location. Enfin, elle a promis d'améliorer, en coopération avec les collectivités locales, le système de sécurité sociale, en particulier pour les personnes âgées.

Relance de l'industrie de défense

Madame Tsai veut aussi renforcer l'industrie de défense et lui donner de nouveaux moyens. Cela devrait contribuer à relancer la croissance, selon la nouvelle équipe, qui promet la création de huit mille emplois et une moindre dépendance à l'égard des Etats-Unis pour les achats d'armements (11).

Lors de sa visite à Washington, en juin 2015, Mme Tsai a déclaré vouloir accroître les capacités de la défense taïwanaise. Celle-ci serait ainsi en mesure d'infliger suffisamment de dégâts à l'Armée populaire pour que Pékin hésite à la lancer contre l'île. On peut penser que la poursuite des programmes de missiles occupera une place prépondérante dans cette stratégie. Enfin, la création d'une « cyberarmée » vise à faire face aux nouveaux défis posés par la Chine en termes d'espionnage et de cyberattaques, qui sont déjà une réalité en dépit du réchauffement des relations avec Pékin sous la présidence de M. Ma.

Maintenir la stabilité de ces relations : c'est là le troisième dossier épineux auquel le PDP devra s'attaquer. C'est aussi celui sur lequel Mme Tsai aura le moins de prise, compte tenu de l'hostilité affichée par Pékin à l'encontre d'un parti dont la charte contient toujours une clause relative à l'indépendance — même s'il est peu probable qu'elle soit mise en œuvre. Tout en se présentant comme la présidente d'un « nouveau Taïwan » qui entend faire preuve de fermeté sur la question de la souveraineté, la présidente s'est engagée à promouvoir des relations « pacifiques, stables, sereines et durables » avec son voisin.

Elle a également assuré qu'elle ne reviendrait pas sur les accords signés, à l'exception de celui sur les services, qui n'est pas encore ratifié (12). Elle devrait donc s'en tenir à la position de la résolution sur l'avenir de Taïwan , adoptée par le PDP en 1999, selon laquelle il n'est pas nécessaire de proclamer l'indépendance car Taïwan est déjà un Etat indépendant et souverain. C'est certainement le sens qu'elle donne au « statu quo » qu'elle a affirmé vouloir maintenir tout au long de sa campagne pour rassurer l'électorat. Se disant ouverte au dialogue s'il s'engage sans conditions préalables, elle place la balle dans le camp de Pékin.


(1) « Cross-strait economic statistics monthly », no 275, Mainland Affairs Council, Taipei, février 2016.

(2) Ce chiffre inclut les projets annoncés mais non encore réalisés. « Cross-strait economic statistics monthly », op. cit.

(3) « Office workers' lives “deprived” », Taipei Times, 2 mai 2011.

(4) « Taiwan's economy amid political transition » (PDF), US-China Economic and Security Review Commission, Washington, DC, 6 janvier 2016.

(5) Hsu Chien-Jung, « China's influence on Taiwan's media », Asian Survey, vol. 54, no 3, Berkeley, mai-juin 2014.

(6) Jérôme Lanche, « A Taïwan, les étudiants en lutte pour la démocratie », Les blogs du Diplo, Lettres de…, 28 mars 2014.

(7) Enquêtes réalisées par Taiwan Thinktank, 17 et 18 janvier 2016, et TVBS Poll Center, 18 et 19 janvier 2016.

(8) Statistiques du ministère des affaires étrangères, Taipei, avril 2015.

(9) « Tsai debuts plan to bolster India, Asean relations », Taipei Times, 23 septembre 2015.

(10) « New industries call for new methodologies », Taipei Times, 4 avril 2016.

(11) « Tsai unveils ambitious national defense policy », Taipei Times, 30 octobre 2015.

(12) Signé en juin 2013, cet accord fait suite à l'ECFA. Il prévoit la réduction des barrières tarifaires dans 64 secteurs taïwanais et 80 secteurs chinois de services (finance, transport, édition et contenus culturels, tourisme et hôtellerie, loisirs…).


La réunification de la Corée aura-t-elle lieu ?

6 December, by Martine Bulard[ —]

Soixante-trois ans après la fin de la guerre qui a divisé la Corée en deux, aucun traité de paix n'a été signé pour normaliser les relations entre les deux pays. Au Sud, les dirigeants conservateurs imaginent une absorption du Nord sur le modèle de la réunification allemande. L'histoire coréenne ne présente pourtant que peu de points communs avec celle de l'Allemagne.

JPEG - 325.1 ko
Lee Gap Chul. – Dans le quartier de Sanbokdoro à Busan (Corée du Sud), 2014
Ses photographies sont exposées à La Maison de la Chine, place Saint-Sulpice à Paris jusqu'au 26 février 2016.

Emouvantes retrouvailles entre Coréens du Nord et du Sud dans la célèbre station du mont Kumgang, en République populaire démocratique de Corée (RPDC). Larmes et sourires mêlés, des hommes et des femmes, souvent très âgés, ont revu un frère, une sœur, une mère, un père, un fils ou une fille pour la première fois depuis la cassure de la péninsule, en 1953. En vertu de l'accord de l'été dernier entre les deux gouvernements, 400 Sud-Coréens, tirés au sort parmi les 66 488 personnes qui en avaient fait la demande auprès des autorités de Séoul, ont été autorisés à franchir la frontière, le 20 octobre 2015 (1). Quand ces rencontres cesseront-elles de faire l'événement pour appartenir à la vie quotidienne ? Nul ne le sait.

Certes, on trouve au Nord de formidables fresques saluant l'unification et, au Sud, un ministère du même nom. De chaque côté, on assure rechercher les voies de l'indispensable réunion « du » peuple coréen. Mais, dans les faits, le rapprochement n'avance guère. Pour la plupart des commentateurs, la faute en revient aux dirigeants nord-coréens et à leurs lubies provocatrices. Celles-ci apparaissent d'autant plus dangereuses que Pyongyang affirme détenir l'arme nucléaire. Pour autant, nombre d'observateurs, en Corée du Sud, refusent de lui faire porter le chapeau. Ils soulignent la responsabilité des gouvernements de Séoul, notamment depuis 2008. Beaucoup pointent également du doigt les Etats-Unis.

Pour comprendre les peurs qui agitent les deux Corées, il faut se replonger dans une histoire lourde de drames. Dès 1910, la péninsule est occupée par le Japon, qui impose un régime d'une cruauté extrême — une occupation, avec son lot de résistances (plutôt au Nord, industrialisé) et son cortège de collaborateurs. Libéré des Japonais, le territoire se retrouve livré aux « forces de paix » : au Nord, les troupes soviétiques, Kim Il-sung prenant la tête du pays ; et au Sud, les Etats-Unis, qui installent un pouvoir autoritaire en s'appuyant sur des forces ayant collaboré avec Tokyo. Jouant du dépit des progressistes, le Nord envahit le Sud, avant d'être repoussé par l'armée américaine, mandatée par le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU), alors boycottée par l'URSS. S'ensuivra un déluge de feu auquel participera — au moins symboliquement — la France. Le général Douglas MacArthur, qui dirige les opérations, menace à plusieurs reprises d'utiliser l'arme atomique (2). Seule l'entrée en guerre des troupes chinoises évitera à la Corée du Nord l'éradication totale et à la Chine le stationnement de l'armée américaine à ses frontières.

Quand le Nord dépassait le Sud

Le 27 juillet 1953, un armistice est signé à Panmunjeom, sur le 38e parallèle, ligne de démarcation d'avant l'offensive militaire. Une guerre pour rien, en quelque sorte. Aujourd'hui encore, deux baraquements bleus, séparés par des dalles en béton au sol, matérialisent la frontière dans la « zone démilitarisée » (demilitarized zone, DMZ), avec d'un côté des soldats américains (estampillés ONU) et sud-coréens et de l'autre des militaires nord-coréens, figés dans un invraisemblable face-à-face.

A rebours des idées reçues, l'ancien ministre sud-coréen de l'unification (2002-2004) Jeong Se-hyun, rencontré à Séoul quelques semaines avant le voyage des familles de l'autre côté de la frontière, rappelle qu'il fut un temps où « c'est le Sud qui craignait une réunification sous l'égide du Nord ». Ce dernier, malgré les dévastations, affichait alors un produit intérieur brut (PIB) deux fois plus élevé. Mais, au milieu des années 1960, le Sud décolle tandis que le Nord régresse. La peur change de camp, mais la méfiance s'installe de part et d'autre.

Ce septuagénaire qui a vu alterner des périodes d'ouverture et de complète fermeture raconte avec moult détails la saga des deux frères ennemis, où le plus inconstant n'est pas celui qu'on croit : « La politique du Sud vis-à-vis de la Corée du Nord change au rythme des présidents de la République. Elle varie en fonction de leur sentiment anticommuniste (ou non) ainsi que de leur croyance (ou non) dans l'effondrement rapide du Nord. »

Dès 1972, une première « déclaration commune » envisage une possible « réunification ». Mais c'est après la fin de la dictature au Sud, et surtout après la chute du mur de Berlin, que Séoul change de braquet. « Le président Roh Tae-woo [1988-1993] a senti que le monde bougeait. Il avait beau être un militaire, il n'était pas obsédé par l'anticommunisme, et il a jeté les bases d'un accord avec Pyongyang », explique M. Jeong. Le 21 septembre 1991, les deux Corées intègrent officiellement l'ONU. Trois mois plus tard, elles signent un « accord de réconciliation, de non-agression, d'échanges et de coopération » — une énumération de grands principes. Mais, à défaut d'entrer dans l'état de paix, on est sorti de l'état de guerre.

Selon M. Jeong, les dirigeants nord-coréens veulent en profiter pour normaliser leurs rapports avec les Etats-Unis ; d'autant que les aides soviétiques se sont volatilisées avec l'URSS. En janvier 1992, assure-t-il, « Kim Il-sung envoie son propre secrétaire au siège de l'ONU à New York pour une rencontre secrète avec un émissaire américain, porteur d'un seul message : “Nous renonçons à réclamer le retrait des troupes américaines du Sud ; en contrepartie, vous garantissez que vous ne remettrez pas en cause l'existence de notre pays.” George Bush père répondra à l'offre par le silence. C'est à ce moment que Kim Il-sung lance sa politique nucléaire, convaincu que Washington veut rayer la RPDC de la carte ». Ce qui n'était pas entièrement faux. Comme tout Sud-Coréen, M. Jeong désapprouve ce recours au nucléaire, mais il insiste sur l'ordre des responsabilités, contredisant l'histoire officielle : Washington jette de l'huile sur le feu ; Pyongyang réagit.

A Séoul, le successeur de M. Roh, Kim Young-sam, est persuadé, à l'instar du président américain, que le Nord communiste va s'effondrer, comme l'Allemagne de l'Est en son temps. Il cadenasse toutes les issues afin de précipiter sa perte. La RPDC, elle, connaît une période de famine dans la seconde moitié de la décennie 1990, qui fait près d'un million de morts et dont les séquelles se font sentir jusqu'aujourd'hui (3). Mais la dure répression et les réflexes nationalistes de sa population l'empêcheront de voler en éclats.

La légende assure que le blocus a été brisé en 1998, quand Chung Ju-yung, le fondateur de Hyundai, l'un des plus puissants chaebol (conglomérats) sud-coréens, franchit la frontière à la tête d'un troupeau de mille vaches, symbole de l'aide humanitaire, avant de rencontrer le président nord-coréen. Mais la grande percée sera la poignée de main historique entre Kim Jong-il (Nord) et Kim Dae-jung (Sud), en juin 2000. S'ouvre alors une décennie de dialogue et d'échanges : ouverture d'un site touristique au mont Kumgang (2003) et d'une zone industrielle à Kaesong, en territoire nord-coréen, avec des entreprises sud-coréennes (2004) ; reconnexion, sous surveillance, de quelques liaisons ferroviaires et routières (2007), etc.

Cette sunshine policy politique du rayon de soleil »), ainsi baptisée par Kim Dae-jung en référence à la fable d'Esope Le Soleil et le Vent, a connu bien des orages, alimentés par les surenchères nucléaires de Pyongyang (trois essais depuis 2006), les intransigeances américaines, l'ambiguïté chinoise. Elle a complètement sombré avec l'arrivée en 2008 du président conservateur sud-coréen Lee Myung-bak, qui fait le choix de la confrontation. Seul vestige de cette décennie prometteuse : le complexe de Kaesong.

Faut-il pour autant tirer un trait sur tout espoir de paix, voire de réunification ? Bien que conservatrice comme M. Lee, la présidente Park Geun-hye avait promis en arrivant au pouvoir, en 2013, de bâtir une « politique de confiance » (trust policy), à mi-chemin entre la « politique du rayon de soleil » et la fermeture totale de son prédécesseur. Mais, si l'on excepte les rencontres familiales d'octobre dernier, rien ne semble bouger. « Mme Park appuie sur le frein et sur l'accélérateur en même temps, lance M. Jeong. Cela fait beaucoup de bruit, mais on reste sur place. »

Washington, le grand obstacle

Directeur du Centre des études nord-coréennes à l'institut Sejong à Séoul, Paik Hak-soon n'est guère plus tendre avec la présidente, qu'il accuse de manipuler la question nord-coréenne pour de sombres raisons de politique intérieure (lire « Virage autoritaire à Séoul »). Dans son bureau à l'entrée du campus, il insiste sur l'impressionnante parade militaire organisée par le président du Nord, M. Kim Jong-un, le 10 octobre 2015 ; un tournant dont le plus marquant n'est pas le déploiement des forces armées, mais sa signification politique : le dictateur affirme ainsi son « contrôle sur les affaires militaires et économiques, sur l'Etat et le parti ». Dommage que, se focalisant sur les tares du régime, la presse « ignore ce qui change », ajoute-t-il : « L'économie nord-coréenne se porte mieux. Kim Jong-un a consolidé son pouvoir. Il a amélioré ses relations avec le Japon, qui, depuis mai 2014, a levé certaines sanctions [comme l'interdiction des transferts d'argent liquide] et avec lequel il a entamé des négociations sur la question des citoyens japonais kidnappés (4). Il a réglé le contentieux avec la Russie sur la dette (5) [11 milliards d'euros datant de la période soviétique, que M. Vladimir Poutine a effacés à 90 %]. Et Moscou a rouvert en septembre 2015 une portion de voie ferrée reliant la ville russe de Khassan à la ville nord-coréenne de Rajin. »

Autre spécialiste reconnu, Koh Yu-hwan estime lui aussi que la période est favorable. « Kim Jong-un essaie d'améliorer les relations avec la Corée du Sud et aimerait apaiser les tensions avec les Etats-Unis. Ce n'est que si le dialogue ne marche pas qu'il se lancera dans de nouvelles provocations. » Ce directeur de l'autre grand institut d'études nord-coréennes de Séoul — à l'université de Dongguk, celui-là — est l'un des rares chercheurs à pouvoir franchir la frontière dans le cadre des échanges entre son université (bouddhiste) et le temple rénové du mont Kumgang. Il participe à la commission présidentielle pour la préparation de l'unification, placée sous l'autorité directe de Mme Park, sans contrôle, et très critiquée par les milieux progressistes et pacifistes. Il y apparaît comme une voix singulière prônant le dialogue dans un océan de préjugés.

JPEG - 279.4 ko
Lee Gap Chul. – Jeunes filles célestes sur le mont Mari pendant le rituel d'adoration du ciel, île de Ganghwa (Corée du Sud), 1992

Pour la majorité des responsables sud-coréens, en effet, le régime de Pyongyang ne peut que s'effondrer. Le 25 octobre dernier, le journal conservateur Chosun Ilbo, le plus lu du pays, posait en « une » une question purement rhétorique : « Les jours du régime nord-coréen sont-ils comptés ? » Et l'éditorialiste de citer la « désaffection croissante des élites » : 8 hauts cadres du régime ont trouvé refuge au Sud en 2013 et 18 en 2014, sur un total de réfugiés en baisse (2 600 par an entre 2008 et 2012, 1 596 en 2014). En attendant le grand soir, les études comparatives avec l'Allemagne se multiplient. Et c'est à Dresde, le 28 mars 2014, que Mme Park a proposé une « initiative pour la réunification pacifique de la péninsule » (6). Avec toujours l'idée du triomphe d'une Corée capitaliste et démocratique sur toute la péninsule.

Toutefois, la comparaison avec les deux Allemagnes des années 1970-1980 n'apparaît guère pertinente, notamment parce que les deux Corées se sont affrontées militairement au cours d'une guerre civile. Malgré une histoire et une culture communes, de profondes haines demeurent. De plus, les divergences sont bien plus fortes : si l'économie ouest-allemande était quatre fois plus forte que l'est-allemande, dans le cas des deux Corées, le rapport est de 1 à 60. Pas étonnant que la nouvelle génération sud-coréenne, qui a déjà du mal à trouver sa place dans une société en crise, ne manifeste pas un grand enthousiasme à l'idée de payer pour accueillir un voisin qu'elle ne connaît qu'à travers les caricatures. C'est si vrai que les réfugiés nord-coréens demeurent maltraités, condamnés aux petits boulots et le plus souvent discriminés (7).

Personne ne peut dire si le régime de Pyongyang perdurera ; mais tabler sur son effondrement empêche toute réflexion pour sortir d'une politique de la confrontation. Au contraire, « si l'on part de l'idée que la Corée du Nord va continuer à exister, assure Koh Yu-hwan, alors il faut trouver des voies pour le dialogue et la négociation. Tout le monde a intérêt à ce qu'elle s'intègre au capitalisme mondial ». Comme la plupart des experts rencontrés, il prône une politique des petits pas. Tel M. Choi Jin-wook, président du très officiel Institut de Corée pour l'unification nationale (Korea Institute for National Unification) à Séoul : « Les relations entre les deux pays ayant connu une série de progrès et de régressions, la confiance est très largement entamée. Il faut donc commencer par de petites choses et avancer pas à pas. »

Sur le principe, tout le monde semble d'accord. Quant aux actes… Park Sun-song, enseignant et chercheur à l'Institut des études nord-coréennes de l'université Dongguk, met en cause l'ordre des priorités martelé par la présidente Park : l'abandon de l'arme nucléaire par Pyongyang en contrepartie d'une aide humanitaire et de négociations. « Bien sûr, la dénucléarisation reste un objectif-clé ; mais, compte tenu de la densité des armes accumulées dans la péninsule, traiter cette question sous son aspect purement militaire ne peut être vécu par Pyongyang que comme une pression. »

Il faut rappeler que, si la Corée du Nord n'a rien d'un ange de la paix et brandit régulièrement la menace militaire, la Corée du Sud possède des armes ultramodernes, avec des systèmes antimissiles américains, et que les Etats-Unis y maintiennent près de 29 000 soldats. Le nucléaire, poursuit Park Sun-song, « n'est que l'un des problèmes à résoudre. C'est en œuvrant au processus de paix et de coopération que l'on obtiendra la dénucléarisation, et non l'inverse. Cela concerne le Nord, le Sud, mais aussi l'ensemble de l'Asie du Nord-Est » — et, bien sûr, les Etats-Unis : « Aujourd'hui comme hier, explique l'ex-ministre de l'unification Jeong, ils représentent l'obstacle le plus important à une normalisation entre les deux Corées. »

Non seulement Washington refuse tout dialogue bilatéral avec Pyongyang, mais les exercices militaires conjoints avec l'armée sud-coréenne exacerbent les peurs. Il s'agissait à l'origine d'« entraîner les troupes américaines et sud-coréennes à lutter contre une infiltration des forces spéciales nord-coréennes au cœur du territoire sud-coréen, rappelle Moon Chung-in, professeur de sciences politiques à l'université Yonsei à Séoul. Puis, en 2013, l'objectif a été modifié, et les Etats-Unis ont déployé des armes tactiques : outre des sous-marins nucléaires, des bombardiers B-52 et des bombardiers furtifs B-2, capables d'embarquer des armes nucléaires, ainsi que des chasseurs furtifs F-22 et des destroyers équipés du système antimissile Aegis (8) ». Moon Chung-in ne minimise pas le « comportement belliqueux » de Pyongyang ; mais, dit-il, « c'est bien un accroissement des menaces américaines qui a conduit le pouvoir nord-coréen à adopter une telle posture ».

La réaction de la RPDC — menace nucléaire, lancement de missiles — ne lui a cependant pas permis d'obtenir la négociation réclamée avec Washington. En octobre dernier, la télévision d'Etat nord-coréenne a enfin appelé à sortir de « l'escalade de la tension » : « Si les Etats-Unis tournent courageusement le dos à leur politique actuelle [et négocient un traité de paix], nous serons heureux de répondre par un comportement constructif. Nous avons déjà envoyé un message par des canaux officiels pour des pourparlers de paix, et nous attendons la réponse (9). » Sans doute Pyongyang espère-t-il des négociations comme avec l'Iran. Mais, rappelle Koh Yu-hwan lors de notre rencontre à Dongguk, « l'Iran n'a pas la Chine à ses côtés ». Or « les Etats-Unis ont aussi Pékin dans leur viseur ».

Idylle avec la Chine

Certes, après le dernier essai nucléaire, la Chine a fini par voter les sanctions contre la RPDC. Mais elle continue à lui fournir de l'aide alimentaire et du pétrole — entre autres — afin de prévenir tout choc fatal. Toutefois, le président Xi Jinping n'a jamais rencontré son jeune homologue nord-coréen, alors qu'il s'est rendu en voyage officiel à Séoul et que Mme Park a assisté à Pékin au défilé militaire commémorant la fin de la guerre contre le Japon. Politiquement, le geste est spectaculaire, et le rapprochement sensible au moment où les deux pays sont en délicatesse avec Tokyo. Economiquement, la Chine est devenue le premier partenaire de la Corée du Sud, qui est son troisième fournisseur.

A Séoul, les amis conservateurs de Mme Park ne voient pas d'un très bon œil cette idylle à l'heure où les relations sino-américaines ne sont pas au beau fixe. Ils rappellent que, si la Chine est le premier partenaire commercial, les Etats-Unis demeurent l'unique partenaire en matière de sécurité. « Il y a dans le ciel de l'Asie de l'Est deux soleils levants [la Chine et les Etats-Unis], remarque un diplomate sud-coréen. La Corée du Sud devra faire un choix (10). » Pour l'heure, la présidente Park joue des deux soleils. Mais elle hésite toujours à entamer et à imposer des négociations sérieuses avec Pyongyang. La proposition nord-coréenne d'une confédération ou celle des progressistes sud-coréens d'une union fédérale à la manière de l'Union européenne restent de vagues hypothèses.

Quant à la France, qui ne reconnaît pas la RPDC, elle apparaît figée dans une autre époque. « Au lieu de traiter la Corée du Nord comme un paria, de l'isoler toujours plus, de l'enfermer dans ses murs idéologiques, mieux vaudrait essayer de l'entraîner vers la communauté internationale et d'aider à l'ouverture », plaide Koh Yue-hwan. A moins que Paris, comme certains conservateurs sud-coréens, n'attende qu'elle s'effondre…


(1) Selon le ministère de l'unification à Séoul, 53,9 % de ces candidats aux retrouvailles ont plus de 80 ans et 11,7 % plus de 90 ans.

(2) Lire Bruce Cumings, « Mémoire de feu en Corée du Nord », Le Monde diplomatique, décembre 2004.

(3) Lire « Voyage sous bonne garde en Corée du Nord », Le Monde diplomatique, août 2015.

(4) Durant la guerre froide, le gouvernement nord-coréen a kidnappé des Japonais pour former ses espions. Il en resterait treize selon Pyongyang, qui en a libéré cinq, et dix-sept selon Tokyo.

(5) Lire Philippe Pons, « La Russie appelée à la rescousse », Le Monde diplomatique, mars 2015.

(7) Lire « Rééducation capitaliste en Corée du Sud », Le Monde diplomatique, août 2013.

(8) Interview réalisée par Antoine Bondaz, Korea Analysis, no 1, Paris, janvier 2014.

(9) « N. Korea proposes talks on peace treaty with US », NK News.org, Séoul, 9 octobre 2015.

(10) « La politique sud-coréenne n'a pas à choisir entre deux soleils », interview de Yun Duk-min, Korea Analysis, no 7, juillet 2015.


Caméras sur la frontière

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/migrationsplay episode download
5 December, by Eugenio Renzi[ —]

Ours d'or à Berlin en 2016, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi, est en salles depuis le 28 septembre. Ta'ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, de Wang Bing, est sorti le 26 octobre. Le 11 janvier prochain, ce sera au tour d'Entre les frontières, d'Avi Mograbi. Trois documentaristes parmi les plus grands ont décidé de filmer la même figure : celle du réfugié.

Rosi dresse le portrait d'un petit groupe d'habitants de l'île de Lampedusa, qu'il commence par isoler pour ensuite entrecroiser leurs vies, jusqu'à évoquer un cliché des années 1950 : les femmes font le ménage, les maris pêchent, les enfants jouent dans les prés, tandis que la radio berce tout le monde avec des chansonnettes d'autrefois. Nous sommes pourtant bien en 2016 : chaque nuit, la marine militaire recueille en pleine mer des centaines de migrants qui préfèrent risquer leur vie sur des rafiots plutôt que passer un jour de plus en Libye. Cette réalité-là est filmée dans le style rude de l'enquête documentaire : images rapides qui, tout en s'attardant sur les procédés d'identification de la police, ne parviennent à identifier personne… Ce que Rosi montre, voire dénonce, c'est la séparation de deux mondes voisins et imperméables. Filmer Lampedusa revient alors moins à montrer le réfugié qu'à pointer l'aveuglement de la population européenne, retranchée derrière des murs dont le plus haut est sans doute son illusion de pouvoir se couper du reste du monde. Fort, séduisant, impeccable dans sa mise en scène, le film risque cependant à tout moment de tomber dans le piège de sa propre métaphore en ne se donnant pas les moyens d'accueillir lui-même celui qui cherche refuge.

Ta'ang emprunte le chemin opposé. Une fois de plus, le cinéma de Wang Bing affiche la volonté d'accorder un nom, une existence, une voix aux silencieux. Les Ta'ang sont un peuple frontalier. Ils vivent en Birmanie, et la guerre civile qui oppose des armées rebelles au gouvernement en a fait des réfugiés oscillant sans cesse entre Birmanie et Chine. Les précédents films du réalisateur, appuyés sur une structure (l'usine d'À l'ouest des rails, l'asile d'À la folie) ou sur un personnage (l'écrivaine de Fengming, chronique d'une femme chinoise, l'aînée des Trois Sœurs du Yunnan), affirmaient un cinéma arc-bouté sur des frontières nettes. Comment alors saisir l'image d'un peuple errant ? Double difficulté — montrer un lieu, montrer une identité — là où règne l'entre-deux : deux territoires, deux langues, deux frontières. Contraint de filmer surtout la nuit afin d'échapper aux contrôles de l'armée, le cinéaste va devoir installer sa caméra près d'un feu, là où de petits groupes s'assoient pour partager un repas, échanger quelques mots et tenter de dormir. C'est ainsi, en déjouant un problème pratique, qu'il saisit l'image de ce peuple : moins celle, attendue, d'une errance que celle d'une installation, même éphémère. Faut-il donc que le cinéma se trouve dans la position de chercher un abri pour que la langue des réfugiés lui devienne compréhensible ? Wang Bing finit par trouver son film en rusant avec les contraintes imposées par l'armée et n'en filme que le résultat : les bivouacs qui enflamment les nuits de Ta'ang.

À l'inverse, Mograbi ne documente que la fabrication d'un film qui finalement ne sera pas tourné. L'intention du cinéaste israélien était d'abord de proposer à des demandeurs d'asile africains, assignés à résidence dans un camp au milieu du désert à la frontière d'Israël, d'interpréter d'anciens récits de réfugiés juifs. Et de rappeler par là au public israélien que son pays a été fondé par un peuple de réfugiés. L'idée est belle. Son échec — ou comment les demandeurs d'asile ont pris possession du film et l'ont transformé en leur propre récit — est encore plus beau.

Les moments les plus forts de ces trois films sont moins ceux où le cinéaste offre un refuge que ceux où il prend le risque de perdre le sien. Alors, des hommes et des femmes que le cinéma approche avec la prétention de leur sauver la vie parviennent à pénétrer le film, à s'y installer et à lui redonner le cap initial.


Soulever le monde

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/photographieplay episode download
5 December, by Philippe Pataud Célérier[ —]

Historien de l'art et philosophe, attaché à travailler la représentation des peuples et à réhabiliter le pouvoir actif des émotions, Georges Didi-Huberman décline dans cette exposition — et dans le catalogue qui la prolonge — (1) le répertoire des signes de la révolte.

Des mille façons d'« encorporer » la colère, il dresse quelques typologies, selon que l'expression passe par le geste, le mot, etc. Division artificielle, sans doute, pour qui manifeste au pied levé et au pied du mur son courroux. Pour autant, se dégage au fil de ces deux cent cinquante images (dessins, photographies, peintures, de Francisco de Goya au cinéma contemporain en passant par Henri Michaux et Sigmar Polke) une gestuelle de l'émeutier. Ses équations corporelles — jambes instables, poings levés, corps en déséquilibre — sont autant de figures esthétiques de ce qui nous soulève, forces psychiques, sociales, physiques. Et il apparaît alors que, peut-être, inventer des images contribue « ici modestement, là puissamment, à réinventer nos espoirs politiques ».


(1) « Soulèvements », exposition au Jeu de Paume, Paris, 18 octobre 2016 - 15 janvier 2017. Georges Didi-Huberman (sous la dir. de), Soulèvements, Gallimard - Jeu de Paume, Paris, 2016, 420 pages, 49 euros.


L'Union et la légitimité démocratique

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/democratieplay episode download
5 December, by Anne-Cécile Robert[ —]

« Plus que jamais il faut, pour sauver le projet européen, le libérer du dogme européiste et le repenser », écrit Hubert Védrine dans un petit livre nerveux, à la fois critique et programmatique (1). L'ancien ministre des affaires étrangères français formule à son tour le verdict d'une « crise existentielle » de la construction européenne, menacée de dislocation. Cet homme du sérail, partisan du « oui » au traité constitutionnel européen en 2005, s'en prend moins aux ennemis mortels du projet communautaire (marginaux, selon lui) qu'à ceux qui sont supposés le promouvoir. Leur arrogance susciterait en effet le rejet par les peuples d'une Union devenue objet d'exécration. « Les élites et les dirigeants européistes, qui n'ont jusqu'ici jamais envisagé un quelconque droit d'inventaire sur leur bilan et réagissent sur un ton outragé à la moindre critique, (…) doivent admettre un compromis historique avec les peuples, d'autant [qu'il] n'y a pas de chemin démocratique vers le fédéralisme, ni par référendum ni par les parlements. »

Védrine plaide ainsi pour une pause dans l'intégration et propose que les États souhaitant poursuivre l'aventure se réunissent pour effectuer un bilan et envisager l'avenir. Ce sont donc les gouvernements qui sont appelés à la manœuvre, et non les institutions de Bruxelles, avec en ligne de mire une nouvelle répartition des compétences entre l'Union et les pays membres. En effet, « il s'est construit avec le temps, écrit l'ancien conseiller du président François Mitterrand, un “complexe” juridico-bureaucratique Commission / Parlement européen / Cour de justice qui fait tourner un engrenage, avec effet de cliquet n'ayant plus qu'un rapport lointain avec la légitimité démocratique ».

Si Védrine enterre (provisoirement ?) le fédéralisme, il réaffirme le rôle de l'Alliance atlantique dans la défense du Vieux Continent et soutient les orientations économiques de la zone euro. Un choix que ne partagent pas le député grec Costas Lapavitsas et l'économiste allemand Heiner Flassbeck, qui, à partir du cas de la Grèce, constatent « l'échec de l'Union économique et monétaire [UEM]  ». Dans un ouvrage collectif (2), ils proposent pour Athènes des scénarios de sortie de l'euro et, plus largement, de l'idéologie qui, selon eux, sous-tend les politiques de réduction obsessionnelle de la dette publique. Les auteurs appuient leur raisonnement sur de nombreuses données chiffrées et sur un véritable programme de « régénération sociale et nationale ». Frédéric Lordon replace ainsi le cas grec dans une réflexion plus large : « Pourquoi l'euro ? », « l'Europe peut-elle devenir une communauté politique démocratique ? ». L'ouvrage met en accusation « l'idiosyncrasie monétaire » (Lordon) de Berlin, dont les intérêts dirigent la conception et la vie de l'UEM. Védrine rejoint les auteurs d'Euro, plan B sur la nécessité de soumettre à référendum la refondation des accords européens.

Professeur de relations internationales à l'Université libre de Bruxelles, Mario Telò étudie la crise de l'Union européenne au prisme des évolutions récentes du régionalisme, c'est-à-dire des accords régionaux conclus sur tous les continents par des groupes plus ou moins vastes d'États (3). Dans une nouvelle configuration géopolitique marquée par l'émergence d'un monde multipolaire et par la crise financière de 2008, la coopération régionale deviendrait « instable, controversée, plus politique, plus compétitive, ambiguë aussi ». Outre l'Union européenne, l'auteur ausculte l'Union africaine, l'Association des nations d'Asie du Sud-Est, le Mercosur… Le devenir de ces organisations dépendrait des recompositions hégémoniques (pour l'Union européenne, quels rapports avec Washington ?) et de la construction d'une « légitimité démocratique internationale ». Si la réflexion comparée est stimulante et souligne le caractère « hautement politique » de la période contemporaine, l'auteur limite le rôle des peuples à une « participation » qui n'implique aucune reconquête du pouvoir perdu au profit des marchés et des technocraties qui les confortent.


(1) Hubert Védrine, Sauver l'Europe !, Liana Levi, Paris, 2016, 96 pages, 10 euros.

(2) Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Étiévant et Frédéric Lordon, Euro, plan B. Sortir de la crise en Grèce, en France et en Europe, Éditions du Croquant, Vulaines-sur-Seine, 2016, 176 pages, 10 euros.

(3) Mario Telò, L'Europe en crise et le monde, Éditions de l'université de Bruxelles, coll. « UBlire Poche », Bruxelles, 2016, 224 pages, 9 euros.


André Gorz, vers l'émancipation

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/travailplay episode download
5 December, by Antony Burlaud[ —]

Dans l'ordre intellectuel, André Gorz (1923-2007) n'a jamais guigné les premières places, ni cherché la pleine lumière. Le philosophe, qui se décrivait lui-même comme un « bricoleur », un « maverick » (un franc-tireur), ne s'exposait pas volontiers. Dans Le Traître (1), autoanalyse impitoyable publiée en 1958, il se dépeignait déjà comme un bloody intellectual (un « satané intellectuel ») qui cherchait à « exister le moins possible » et tentait de « se protéger du monde » en dressant autour de lui un rideau de mots et de concepts. Le contentieux avec le monde s'apaisa. Mais, de cette tendance précoce au retrait, Gorz ne se débarrassa jamais tout à fait. Il s'entoura de pseudonymes ; se plaça souvent dans l'ombre de penseurs plus fameux ; privilégia toujours résolument l'écrit à l'oral (2) ; et abandonna sans regret l'agitation parisienne pour le calme austère d'un village de l'Aube.

Pourtant, ce n'est pas la vie d'un ermite que Willy Gianinazzi retrace dans son livre (3). Ni solitaire ni renonçant, André Gorz a su tisser dès 1969, à partir de sa vigie des Temps modernes, des liens avec des militants, des théoriciens, des syndicalistes de tous pays — de Herbert Marcuse à Bruno Trentin et Ivan Illich, du Parti socialiste unifié (PSU) à la Confédération française démocratique du travail (CFDT), des révolutionnaires cubains aux opéraïstes italiens. Suivre Gorz dans ces échanges intellectuels, c'est notamment voir reparaître toute une « deuxième gauche » européenne qui, dans les années 1960 et 1970, voulait révolutionner le travail, approfondir la démocratie, défendre l'environnement. Cette gauche alternative, inventive et revendicative, est ressortie des années 1980 anémiée, assagie, convertie. Mais Gorz, lui, a continué sans rien abdiquer.

En lisant sa biographie, on mesure à quel point cet intellectuel de haut vol — à qui Jean-Paul Sartre, lors de leur première rencontre, avait reproché de « mépriser un peu le concret » — a su rester attentif au réel. Comme journaliste à L'Express, puis au Nouvel Observateur (1964-1982), il prit longtemps en charge, sous le nom de Michel Bosquet, les questions économiques et écologiques, défrichant des dossiers que la plupart de ses collègues jugeaient rébarbatifs. Comme théoricien, il s'efforça de suivre au plus près les métamorphoses du travail, les changements de la structure sociale, les mutations de la technique.

Le livre de Gianinazzi permet de suivre les étapes de ce parcours, qui reste habité par quelques références fondatrices (Edmund Husserl, Karl Marx, Sartre) et par une question lancinante : comment dépasser l'aliénation, comment défendre et conquérir l'autonomie ? Gorz n'a cependant cessé d'évoluer, procédant par ajouts, ruptures et mises à jour. Cette liberté d'allure a pu désorienter certains lecteurs ; mais elle lui a permis d'explorer des voies peu fréquentées et d'ouvrir des chemins nouveaux. Critique de la société de consommation et de croissance, Gorz prôna l'autolimitation des besoins et tenta de définir les contours d'une écologie politique émancipatrice, ni capitalisme vert ni réconciliation New Age avec la nature.

Après avoir exploré les formes que pourrait prendre l'autogestion ouvrière, il fit ses « adieux au prolétariat (4)  » d'usine, qui, dans une société industrielle en plein délitement, ne pouvait plus selon lui tenir lieu de « sujet historique » unique. Il prêta attention aux précaires, intérimaires, chômeurs et autres « prolétaires postindustriels » qui commençaient à proliférer. À son projet initial de « libération dans le travail » il substitua l'idée d'une « libération du travail » qui ferait la part belle au « temps libéré » et aux « activités autodéterminées » (5). Prenant acte de la fin du modèle fordiste, il envisagea le dépassement du salariat et finit par se rallier à l'idée d'une allocation universelle. Prévenu de bonne heure contre le « système technique » et les « technologies-verrous », il n'en tenta pas moins de dégager ce qui, dans les nouvelles technologies, pourrait être utilisé à des fins libératrices. Autant de « sentiers d'émancipation » qu'il arpenta en éclaireur. C'est dire que ce pionnier discret mérite encore qu'on le lise — et qu'on le discute.


(1) André Gorz, Le Traître, suivi de Le Vieillissement, Gallimard, coll. « Folio Essais », Paris, 2005 (1re éd. : 1958).

(2) Jusque dans sa pratique de l'entretien, comme on peut le voir dans André Gorz, Le Fil rouge de l'écologie, Éditions de l'EHESS, Paris, 2015, 109 pages, 9 euros.

(3) Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, La Découverte, Paris, 2016, 384 pages, 23 euros.

(4) André Gorz, Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme, Galilée, Paris, 1980.

(5) André Gorz, Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2004 (1re éd. : 1988).











mirPod.com is the best way to tune in to the Web.

Search, discover, enjoy, news, english podcast, radios, webtv, videos. You can find content from the World & USA & UK. Make your own content and share it with your friends.


HOME add podcastADD PODCAST FORUM By Jordi Mir & mirPod since April 2005....
ABOUT US SUPPORT MIRPOD TERMS OF USE BLOG OnlyFamousPeople MIRTWITTER