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R S S : Le Monde diplomatique


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Petite histoire des grandes famines

22 March[ —]

1031-1033. Une famine liée à de mauvaises récoltes et à de fortes pluies estivales frappe la France et l'Allemagne. Les historiens évoquent des cas d'anthropophagie et la présence de viande humaine sur les étals des marchés.

1314-1318. Après les années de disette de la fin du XIIIe siècle qui débouchent sur une flambée du prix du blé, une grande famine dévaste l'Europe du Nord-Ouest.

1347. Une crise alimentaire touche l'ensemble du continent européen et décime les campagnes. Avec l'épidémie de peste noire déclenchée une décennie plus tôt, elle causera la mort de millions de personnes.

1693-1694. Une pénurie alimentaire tue plus de 1,5 million de personnes en France, sur une population totale d'environ 22 millions d'habitants à l'époque.

1845-1851. La famine provoquée par la « maladie de la pomme de terre » (mildiou), combinée à la politique foncière du gouvernement britannique, entraîne la mort de plus de 1 million d'Irlandais (sur 8 millions d'habitants) au pays du Trèfle.

1876-1879. Entre 5 et 10 millions d'Indiens, en particulier dans le sud du sous-continent, meurent de faim des suites de la grande sécheresse et de l'inaction des autorités coloniales anglaises. Une nouvelle famine de grande ampleur aura lieu au Bengale en 1943.

1931. Début d'une série de famines meurtrières dans les régions ou républiques du Kazakhstan, de la Volga, du Kouban, et surtout en Ukraine. La famine ukrainienne fera près de 5 millions de victimes entre 1932 et 1933.

1958-1961. La famine qui ravage la Chine après que le Grand Bond en avant a déstabilisé le système agricole tue entre 15 et 30 millions de personnes.

Années 1970-aujourd'hui. Les continents asiatique et africain connaissent des famines et des crises alimentaires à répétition — Biafra (1968-1970), Ethiopie (1973-1974 ; 1984-1985), Corée du Nord (1997), Soudan (1998), etc. —dues aux aléas climatiques, aux conflits armés et à l'incurie des autorités.


Par la bande…

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22 March[ —]

De 1945 à la fin des années 1970, quelque deux millions de Vietnamiens ont quitté leur pays ravagé par les guerres successives. Dans sa série Mémoires de Viet Kieu, dont le 3e tome est paru en janvier 2017, Clément Baloup retrace l'histoire de cette diaspora qui a trouvé refuge en Amérique du Nord, en Europe ou en Australie. À partir de témoignages d'exilés en France — dont le père de l'auteur —, le premier volume (Quitter Saïgon) raconte les raisons de l'émigration, offrant une plongée dans l'histoire du Vietnam qui alterne descriptions des violences, récits du voyage et anecdotes de la vie quotidienne. Le deuxième tome emmène le lecteur au cœur des quartiers asiatiques des grandes villes américaines, où les Vietnamiens entretiennent la mémoire de l'exil. Dans cette scène, Clément Baloup rencontre Carl, qui a repris le restaurant de son père à La Nouvelle-Orléans, peu après le passage de l'ouragan Katrina.


L'engrenage identitaire

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22 March, by Benoît Bréville[ —]

Numéro coordonné par Benoît Bréville

Édition : Olivier Pironet

Conception graphique : Boris Séméniako

Carnavals
Benoît Bréville

I. Identités à la carte

L'identité d'un individu fut longtemps considérée comme une donnée objective, déterminée dès l'enfance de façon binaire : on naissait homme ou femme, national ou étranger, dans une famille bourgeoise ou ouvrière. Depuis les années 1970-1980, ce caractère inné se trouve remis en question, l'identité apparaissant comme un phénomène construit, mouvant, pluriel. Appartenance de classe, sexuelle, ethnique, religieuse, nationale ou même politique, chacun est désormais libre de composer le cocktail de son choix, au risque de favoriser une fragmentation des revendications et des engagements.

Un problème de type « cumul des mandats »
Vincent Descombes

La Pachamama et la Banque mondiale
Maurice Lemoine

Combats pour la différence sexuelle
Gabriel Girard et Daniela Rojas Castro

Choc des histoires dans les lycées américains
Serge Halimi et John Seery

Rien n'empêche le mépris de classe
Owen Jones

Partager la chaîne
Marcel Durand

Les Tchouques contre les Tchiches
Bertolt Brecht

De la question noire à la révolution mondiale
Matthieu Renault

L'universalisme, une arme pour la gauche
Vivek Chibber

II. Politiques de la diversité

Tous les pays abritent des minorités ethniques, religieuses, régionales ou linguistiques, des populations indigènes ou des immigrants. Perçue comme une richesse culturelle ou comme une menace, cette diversité s'accompagne souvent d'inégalités, de rapports de domination, voire de persécutions. Comment les pouvoirs publics y font-ils face ? Quelles politiques mettent-ils en place pour organiser la cohabitation ? Tandis que certains États reconnaissent et favorisent l'expression des particularismes, d'autres s'emploient à les gommer afin de forger un sentiment d'unité. Loin de constituer des solutions miracles, ces modèles sont le fruit de l'histoire et des traditions nationales.

De Rome à la Chine, les leçons des empires
Jane Burbank et Frederick Cooper

Les castes s'exportent au Royaume-Uni
Alexia Eychenne

En Algérie, l'école au défi des langues
Akram Belkaïd

Le conflit libanais n'était pas une guerre de religion
Georges Corm

L'Afrique du Sud dans le piège des quotas
Johann Rossouw

Persécution religieuse en Birmanie
Warda Mohamed

États en miettes dans l'Europe des régions
Paul Dirkx

Petite histoire du passeport
B. B.

III. Intégrations à la française

Contrairement aux autres pays européens, la France est devenue une terre d'immigration dès le milieu du XIXe siècle. Des Belges, des Italiens, des Polonais puis des Espagnols, des Portugais, des Algériens ou encore des Sénégalais sont venus y chercher du travail et s'y installer, parfois définitivement. Ces migrants n'ont pas tous suivi le même chemin pour s'insérer dans leur nouvelle société, et les gouvernements ne leur ont pas réservé le même accueil. Ces différences contredisent l'idée qu'il existe un modèle d'intégration spécifiquement français, ancré dans la tradition républicaine et inchangé depuis cent cinquante ans.

Le mythe d'une France accueillante
Gérard Noiriel

Une épée de Damoclès sur les salaires
Michelle Perrot

Haro sur les Lumières
Zeev Sternhell

Juifs de France en perte de repères
Sylvie Braibant et Dominique Vidal

Ces Tziganes dont personne ne veut
Chantal Aubry

Islamophobie ou prolophobie ?
B. B.

Binationaux, la suspicion
A. B.

L'arabe, parent pauvre de l'éducation nationale
Emmanuelle Talon

Iconographie

Ce numéro est accompagné de photographies de Charles Fréger : www.charlesfreger.com et de Patrick Zachmann : www.magnumphotos.com/photogr...

Le dernier livre de Charles Fréger, Yokainoshima. Célébration d'un bestiaire nippon, est disponible aux éditions Actes Sud.

Signes particuliers

Roule ma poule

Puisque Lénine ne l'a pas dit…

Universités inclusives

Castes sans frontières

L'histoire comme ciment

Une république confessionnelle

Protection internationale

Les panthères du Québec libre

À coups de stylet

Baril de poudre

Exploitation intra-africaine

La traversée des Pyrénées

Par la bande…

Les Polonais contre les nouveaux migrants

Cartographie

Cécile Marin

Modèles de cohabitation

Tentations séparatistes

Destins des enfants d'immigrés

Documentation

Olivier Pironet

Chronologie : Des Bohémiens aux Roms

Bibliographie

Sur la Toile

Dates de parution des articles

Vincent Descombes, « Crises d'identité », février 2014.
Maurice Lemoine, « Indiens, électrification et Pacha Mama », mai 2010.
Gabriel Girard et Daniela Rojas Castro, « Sur plusieurs fronts », novembre 2012.
Serge Halimi et John Seery, « La force des préjugés dans le débat sur l'enseignement », avril 1991.
Owen Jones, « Rien n'empêche le mépris de classe » (inédit).
Matthieu Renault, « “Le nègre docile est un mythe” », janvier 2015.
Vivek Chibber, « L'universalisme, une arme pour la gauche », mai 2014.

Jane Burbank et Frederick Cooper, « De Rome à Constantinople, penser l'empire pour comprendre le monde », décembre 2011.
Alexia Eychenne, « Au Royaume-Uni, des immigrés prisonniers des castes », mars 2016.
Akram Belkaïd, « L'école algérienne face au piège identitaire », août 2016.
Georges Corm, « La tragédie libanaise au piège des schémas réducteurs », novembre 1983.
Johann Rossouw, « “Embauche équitable” pour les Sud-Africains », mai 2007.
Warda Mohamed, « Des apatrides nommés Rohingyas », novembre 2014.
Paul Dirkx, « États en miettes dans l'Europe des régions », novembre 2014.
Benoît Bréville, « Pourquoi vous ne deviendrez jamais chinois », janvier 2014.

Gérard Noiriel, « Petite histoire de l'intégration à la française », janvier 2002.
Michelle Perrot, « La classe ouvrière devant les premiers immigrants », juin 1975.
Zeev Sternhell, « Anti-Lumières de tous les pays… », décembre 2010.
Sylvie Braibant et Dominique Vidal, « Juifs de France en quête d'identité », août 2002.
Chantal Aubry, « Fragile statut pour les Tziganes français », mai 2003.
Benoît Bréville, « Islamophobie ou prolophobie ? », février 2015.
Akram Belkaïd, « Binationaux, la suspicion » (inédit).
Emmanuelle Talon, « L'arabe, une langue de France sacrifiée », octobre 2012.

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Carnavals

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22 March, by Benoît Bréville[ —]

Après l'équipe de France de football, tantôt jugée insuffisamment blanche, tantôt suspectée de compter trop peu d'Arabes ; après les guerres du Proche-Orient, systématiquement interprétées en termes d'affrontements religieux ; après les quartiers populaires, immanquablement abordés sous l'angle du communautarisme ; après les tenues de plage, les menus de cantine, l'enseignement de l'histoire, les Césars du cinéma sont à leur tour passés à la moulinette identitaire.

Outre-Atlantique, la cérémonie des Oscars enflammait déjà des débats qui parfois portaient moins sur la qualité des œuvres que sur le nombre de Noirs nommés (1) ; le profil ethnique des participants aux Césars vient lui aussi de faire l'objet d'une scrupuleuse inspection. En 2016, la victoire d'un film racontant l'histoire d'une femme de ménage algérienne et voilée (Fatima) avait conduit le sociétaire de la Comédie-Française Guillaume Gallienne à « s'interroger quand même sur le choix de la famille du cinéma français à vouloir tout le temps prôner la diversité culturelle ». La cuvée de février 2017 lui a donné de nouvelles raisons de se désoler : « cinq femmes issues de la diversité », selon la formule répétée dans les médias, ont été consacrées. « Ces récompenses me rendent optimistes pour l'avenir, surtout dans cette période difficile où la diversité semble constamment menacée », s'est au contraire réjouie la réalisatrice et lauréate du prix du meilleur premier film Houda Benyamina.

Que de nouveaux visages apparaissent sur les grands écrans français ou américains, nul ne devrait le regretter. Mais s'agit-il pour autant d'un motif de satisfaction rejaillissant sur les minorités dans leur ensemble ? La réussite de quelques-uns ruisselle-t-elle sur tous les autres ? « Vous savez que vous vivez dans un monde qui adore le néolibéralisme quand l'existence de personnes de couleur riches et puissantes est regardée comme une victoire pour toutes les personnes de couleur qui ne sont ni riches ni puissantes », répondait à sa façon le sociologue américain Walter Benn Michaels en 2010 (2).

Pendant plus d'un siècle, aux États-Unis comme en Europe, le clivage entre la droite et la gauche s'est structuré autour du principe d'égalité, une notion à vocation universelle qui mobilisait les citoyens selon leur appartenance sociale. Bien que prétendant défendre l'ensemble des travailleurs, les partis et syndicats de gauche faisaient cependant peu de cas du sort des minorités, valorisant implicitement une identité ouvrière blanche, masculine et hétérosexuelle.

Depuis les années 1960-1970, des progrès considérables ont été réalisés sur ce front délaissé. Dans de nombreux pays occidentaux, des femmes, des personnes aux orientations sexuelles longtemps stigmatisées, des descendants d'immigrés maghrébins et africains dirigent de grandes entreprises, présentent le journal télévisé, se font élire députés, deviennent candidats à la magistrature suprême. Leurs percées ont suscité des réactions hostiles, en particulier au sein des groupes sociaux fragilisés par la mondialisation, tentés d'exprimer la nostalgie d'un paradis perdu, de traditions et d'identités profanées. Moins susceptibles de se défendre, les populations immigrées leur ont servi d'exutoire.

Au demeurant, si une élite a émergé au sein des couches marginalisées, les inégalités sociales dans leur ensemble se sont creusées, ce qui a pénalisé les classes les plus modestes, celles où, justement, les « minorités » sont surreprésentées. Car, comme l'a relevé la sociologue Nancy Fraser, la volonté de « réparer les injustices », de répondre au besoin de reconnaissance identitaire ne s'est pas ajoutée au souci de redistribuer des richesses, de réduire des inégalités : elle s'y est substituée (3).

Résultat : les classes populaires blanches ont fini par abandonner des formations de gauche qui autrefois les représentaient et qu'elles jugent trop attachées aux identités minoritaires, à la diversité. Exclus des programmes de discrimination positive (affirmative action), désormais moins bien représentés que les Noirs dans les universités, les Blancs pauvres des États-Unis se sentent condamnés à rester au bas de l'échelle sociale ; en réaction, ils se sont tournés vers celui qui a proposé de réparer cette injustice… « À partir de maintenant, le Parti républicain est aussi le parti des travailleurs américains », leur a promis le président Donald Trump un mois après sa prise de fonction.

En France, le clivage identitaire fracture tous les camps politiques : la gauche radicale hésite entre les tenants du multiculturalisme et ceux qui, comme M. Jean-Luc Mélenchon, valorisent la qualité de « citoyen » au-delà des différences. Côté socialiste, la laïcité « art du vivre ensemble » de M. Benoît Hamon l'a emporté sur la « laïcité de combat » de M. Manuel Valls lors des primaires. Quant aux Républicains, ils se sont divisés entre M. François Fillon, chantre des « racines chrétiennes de la France », et M. Alain Juppé, défenseur de l'« identité heureuse ».

Seule une famille politique ignore ces déchirements, l'extrême droite. Ayant fait de l'hostilité à l'immigration et à l'islam son fonds de commerce, elle capitalise les dividendes de la panique identitaire. Face aux additions introuvables des minorités, son communautarisme de la majorité a un train d'avance.


(1) Zéro en 2015 et 2016, ce qui avait déclenché des appels au boycott ; six en 2017, un chiffre unanimement salué.

(2) Walter Benn Michaels, « Identity politics : A zero-sum game », New Labor Forum, vol. 19, n° 2, New York, printemps 2010.

(3) Nancy Fraser, Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, La Découverte, Paris, 2005.


Ce que les Russes pensent de 1917

21 March, by Alexis Berelowitch[ —]

Selon les médias et les manuels scolaires, l'expérience communiste n'aurait été qu'une parenthèse effroyable. Telle n'est pas, d'après des études sociologiques, l'opinion des citoyens russes. Si oubli et propagande jouent, un certain attachement à la révolution d'Octobre persiste, voire se renforce.

Durant plus de soixante-dix ans ans, la Grande Révolution d'Octobre (appellation officielle, majuscules comprises) fut, pour les Soviétiques, l'événement principal non seulement de l'histoire de leur pays, mais du monde, et pas uniquement du XXe siècle, mais des origines de l'humanité à nos jours. A partir des années 1960, il semble bien — l'URSS n'a pratiquement pas connu d'enquête d'opinion avant 1988 — que 1917 ait été concurrencée par 1945 : la victoire sur le nazisme reste le seul événement « positif » que retiennent les Russes de la période soviétique.

Si la révolution léniniste conserve néanmoins un statut particulier, c'est qu'elle constitua le moment fondateur du régime et du pays. Souvent redessinée en fonction des besoins politiques du moment, son image largement mythique occupa donc une place centrale dans l'idéologie soviétique. De la musique à la littérature, des manuels d'histoire aux parades militaires, tout concourut à la créer, à la diffuser et à l'entretenir.

Le canon stalinien lui-même subit peu de transformations, si ce n'est, à l'époque du « dégel » khrouchtchevien, un effacement de Staline, d'ailleurs conforme à la vérité historique, compensé par une glorification de Lénine dans la propagande d'Etat. En revanche, les « fondamentaux » demeurèrent immuables. Ainsi ramena-t-on rapidement à la raison les quelques historiens qui osèrent douter du caractère prolétarien de la révolution : ils défendaient des idées bien plus satisfaisantes, mais hétérodoxes (il se serait agi avant tout d'une révolution paysanne ; on pouvait difficilement séparer février et octobre 1917 ; dans la société russe d'avant 1917 cohabitaient des éléments « féodaux » et « capitalistes »).

C'est qu'il fallait à tout prix maintenir la fiction d'une révolution « prolétarienne » d'Octobre, avec le parti bolchevique à sa tête, succédant à la révolution « bourgeoise » de Février : les événements de 1917 pouvaient ainsi s'insérer, comme dans un film accéléré, dans le schéma marxiste-léniniste selon lequel le socialisme devait obligatoirement suivre le capitalisme, qui lui-même succédait au féodalisme. Le moindre détail de la légende était d'ailleurs intouchable, comme l'apprit à ses dépens V. Kardin, un auteur de la revue Novy Mir, quand il prétendit que le croiseur Aurora n'avait pas tiré et que le coup de canon déclencheur de l'insurrection était… chargé à blanc.

Du coup, une grande partie de la population resta fidèle aux stéréotypes lorsque, au cours de la perestroïka, puis dans les années 1990, on remit en cause le récit légendaire : dans le discours dominant, Octobre se transforma en effet rapidement en coup d'Etat d'une bande d'extrémistes responsables de sept décennies de malheur de la Russie.

Ce revirement à 180 degrés n'a pas convaincu : dès 1989, une enquête du Centre Levada (à l'époque Vtsiom, centre d'étude de l'opinion publique créé en 1988) montrait que 58 % des Soviétiques continuaient à placer la « révolution d'Octobre » parmi les plus grands événements du XXe siècle, dépassée seulement par la « victoire dans la grande guerre patriotique » de 1941-1945. De manière encore plus significative, 68 % considéraient Lénine comme un des plus grands hommes de tous les temps, suivi, de très loin, par Pierre le Grand (36 %). Dix ans plus tard, plus de 45 % des sondés en conservaient une opinion « très ou plutôt positive », contre près de 34 % « très ou plutôt négative ».

Mais, par-delà cet attachement persistant, la vision des Russes, nouveau discours aidant, se modifia sur trois points notamment :

— la pénétration progressive dans les esprits des nouveaux stéréotypes : certains perçoivent désormais la Russie d'avant la révolution comme un pays prospère nourrissant toute l'Europe ; la révolution comme une catastrophe ; les bolcheviks comme des criminels. Bref, la Russie aurait été « détournée » de son chemin par l'« accident » révolutionnaire et aurait retrouvé son identité après la « parenthèse » soviétique ;

— autre résultat, qui ressort aussi bien des enquêtes d'opinion que des devoirs des élèves, des discussions sur Internet, etc. : la combinaison hétéroclite, dans les esprits, des deux discours officiels, le soviétique et le postsoviétique, que reflètent en particulier les réponses contradictoires aux questions posées lors des sondages ;

— enfin et surtout, cette confusion se manifeste dans l'incertitude de l'opinion à l'égard du passé soviétique. Est-il glorieux ou honteux ?

L'ancien président Boris Eltsine tirait sa légitimité de son rôle dans la destruction du régime soviétique : ce dernier, à l'époque, se voyait totalement rejeté — ce qu'une grande partie de la population, notamment âgée, ressentit douloureusement. En revanche, son successeur réhabilita la période soviétique, pour mieux vanter la « grandeur russe » des origines à nos jours, de Vladimir (Monomaque, le grand prince de Kiev) à Vladimir (Poutine). Cette réconciliation des Russes avec leur histoire — au prix de l'abandon de la recherche de la vérité historique — contribua largement à son extraordinaire popularité.

Le tableau n° 1 (voir ci-dessous) indique bien l'évolution, qui va de l'attitude la plus négative à l'égard de la révolution, résultat des années de la perestroïka, vers sa timide réhabilitation, dans les années 2000.

Poussons plus loin l'analyse. A la question frontale : « Est-ce que la révolution a apporté plus de bien ou plus de mal à la Russie ? », les réponses se divisent en trois blocs plus ou moins égaux : 40 % estiment ses conséquences « positives » pour le pays, 29 % « négatives », 31 % ne savent pas. Chez les moins de 35 ans, les proportions sont respectivement de 29 %, 29 % et 41 %, selon une enquête de la Fondation de l'opinion publique (FOM) réalisée en 2007 et consultable sur www.form.ru. L'énorme pourcentage de ceux qui répondent « Je ne sais pas » ou refusent de se prononcer (souvent de l'ordre de 50 %) traduit bien l'ignorance et/ou la perplexité des Russes d'aujourd'hui, à commencer par les jeunes.

D'ailleurs, leur hésitation concerne aussi les événements précédents et ultérieurs :

— dans une enquête du FOM de 2007, à l'occasion du soixante-dixième anniversaire de la révolution, 58 % savaient qu'une première révolution avait eu lieu en février 1917, 27 % en avaient vaguement entendu parler, mais 9 % en apprenaient l'existence et 6 % ne répondaient pas (seuls 48 % des moins de 35 ans en avaient connaissance) ;

— pareillement, 46 % des personnes interrogées ignoraient si la fin de la monarchie, à la suite de la révolution de Février, avait été un bien ou un mal pour la Russie ;

— dans le même esprit, rares étaient les sondés capables de dire quel parti ils auraient pris au cours de la guerre civile : 38 % répondaient « ni d'un côté ni de l'autre », 20 % « du côté des rouges », 7 % « du côté des blancs », 35 % ne pouvant répondre (chez les moins de 35 ans respectivement 39 %, 15 %, 9 % et 38 %). D'ailleurs, pratiquement plus personne ne se souvenait des protagonistes de la guerre civile : 33 % nommaient Tchapaïev (héros d'un film célèbre des années 1930, que la télévision diffuse encore régulièrement, et d'une série de blagues), 19 % l'amiral Koltchak (auquel un film venait d'être consacré) et 41 % aucune personnalité ;

— plus surprenant encore, l'année de la révolution d'Octobre devenait floue : si 80 % la situaient bien en 1917, 16 % avouaient ne pas savoir et 4 % donnaient une réponse fausse. Chez les moins de 35 ans, seuls 62 % fournissaient la bonne réponse, contre 29 % d'hésitants et 8 % d'erreurs.

Si l'événement lui-même tend à s'effacer des esprits et à perdre de son aura positive, son acteur majeur, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, connaît le même sort. Et pourtant il fut, des décennies durant, l'objet d'un culte effréné (il est vrai plus formel que réel) : dès l'école maternelle, les petits Soviétiques récitaient des vers de mirliton consacrés à « tonton Lénine », avant, plus grands, d'étudier ses œuvres comme sa biographie, y compris à l'université et jusque dans les écoles doctorales. Toute ville soviétique possédait sa statue de Lénine sur la place centrale et souvent d'autres ailleurs, sa place Lénine, ses rues Lénine et son musée Lénine.

Manifestement, seuls monuments et rues ont survécu dans les esprits des plus jeunes. Lors d'une enquête auprès des élèves de l'école 686 de Moscou, à la question « Qui est Lénine ? » ceux de première (7 ans) répondent : « C'est un monument, à côté du magasin » ; « Il est déjà mort. Il a un monument » ; « Il a une casquette et c'est un homme. C'est un monument qui est loin de la maison ». A Irkoutsk, des élèves de 10-11 ans ne se montrent guère plus précis : « Je ne sais pas qui est Lénine ; c'est un monsieur chauve ; j'ai souvent vu son monument » ; « Lénine, c'est notre ancien président. Il a vécu il y a très longtemps. Il a des monuments et il y a des rues qui portent son nom, il y sûrement une raison », etc.

Mais voilà un élève de neuvième (seconde française, année où on étudie l'histoire de la révolution), âgé de 16 ans : « Lénine a fondé le parti bolchevique, il fuyait les autorités tsaristes. Il a fondé le journal “L'Etincelle” en émigration. Il voyageait sur un cuirassé, il fut secrétaire général, il est mort en 1924, il était pauvre ; attaché à sa famille, marié à Kroupskaïa, il prenait du repos dans le village “Les Gorki” ; il est étendu dans le mausolée. »

Dans cette « macédoine », le récit de la vie de Vladimir Ilitch mélange anecdotes vraies et fausses : sa femme Kroupskaïa, son amour pour Inessa Armand, le wagon blindé, la révolution payée (sponsorisée) par les fascistes allemands, la fermeture des églises, la calvitie, les moustaches et la victoire lors de la « grande guerre patriotique » (confusion manifeste avec Staline), etc. Tous ces éléments ne composent qu'assez rarement un tableau d'ensemble. Certes, dans quelques textes d'écoliers, un jugement d'ensemble apparaît, positif ou négatif ; mais, comme dit un jeune : « C'est ce qu'on m'a appris, je ne sais pas si c'est juste. »

Ce qui frappe ici, c'est moins l'ignorance des scolaires — qui nous renvoie au sempiternel et universel discours sur la baisse de niveau des élèves — que la disparition d'un culte aussi durable à l'échelle de toute la population, particulièrement sensible chez les jeunes non socialisés à l'époque soviétique.

Pourtant, la révolution figure dans les programmes. En classe de neuvième notamment, treize des soixante-sept heures consacrées durant année à l'histoire de la Russie au XXe siècle concernent la période allant de 1917 à 1927. Mais l'événement de portée mondiale ouvrant une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité y devient un accident de l'histoire, qui vit un groupe d'extrémistes soulever la plèbe pour s'emparer du pouvoir et verser ensuite des fleuves de sang pour le conserver.

Ces dernières années, on observe néanmoins un revirement timide, en premier lieu chez les jeunes, qui commencent à exprimer une opinion plus positive de la révolution. Cela ressort, par exemple, d'une enquête menée pendant plusieurs années à Nijni Novgorod parmi des scolaires de 16 à 19 ans, interrogés sur leur appréciation de la révolution socialiste d'Octobre (voir tableau n° 2). Leur vision de Lénine et même de Staline tend à s'améliorer : les « opinions positives » passent pour le premier de 34 % à 51 % et pour le second de 12 % à 33 %, et les « négatives » respectivement de 29 % à 19 % et de 64 % à 31 %. Au-delà des contradictions que comportent les réponses, reflet de la confusion évoquée plus haut, mais aussi du caractère réellement contradictoire de la révolution, l'évolution perceptible va dans le sens d'une remise en cause de la nouvelle « vulgate ».

Les auteurs de l'étude ont sans doute raison de discerner là une prise de conscience par les jeunes des difficultés qu'ils rencontrent dans la Russie d'aujourd'hui, mais aussi, en conséquence, un certain retour vers l'idée de révolution : non plus comme fondation de l'Etat soviétique, mais comme renversement d'un ordre injuste.


La « ville libre » de Paris au temps de la Commune


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18 March, by Eric Fournier[ —]

Changer la politique, inventer un nouveau mode de gouvernement, faire participer les citoyens aux décisions publiques : répétés jusqu'à saturation au point désormais de sembler vides de sens, ces mots d'ordre furent longtemps portés par les forces du mouvement ouvrier. En 1871, le peuple parisien insurgé leur donnait une signification concrète.


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La capitale des révoltes


Du 18 mars au 28 mai 1871, dans Paris, tous les horizons révolutionnaires du XIXe siècle se conjuguent avant d'être implacablement réprimés. Pendant quelques semaines, la capitale devient une « ville libre » ; elle fait sécession avec l'assemblée de Versailles, élue en février et qui rassemble monarchistes, bonapartistes et républicains conservateurs. La Commune s'est inscrite durablement dans les mémoires : d'abord comme l'« aurore » des révolutions du XXe siècle, puis de façon plus appropriée comme le « crépuscule » de celles du XIXe siècle. Mais elle est avant tout une insurrection souveraine éminemment singulière et impromptue.

Les communards se considèrent comme poursuivant les révolutions de 1792, 1830 et 1848, mais ce sont des hommes neufs, sans expérience militante. Reprennent-ils possession de ce Paris « bivouac des révolutions » (Jules Vallès), dont le baron Georges Haussmann les aurait dépossédés par ses grands travaux ? Ce qui est certain, c'est que l'haussmannisation a renforcé les bastions populaires – plus qu'ouvriers – de la capitale.

Les canons des parisiens

La Commune est le produit de l'« année terrible », de la défaite du Second Empire, puis, surtout, de l'effroyable siège de la capitale par l'armée prussienne en 1870. La population se soude alors autour d'une garde nationale où se cristallisent également les forces révolutionnaires. Et le 18 mars, c'est autant une protestation patriotique qu'une affirmation subversive de souveraineté par en bas qui préside au soulèvement, lorsque le Paris populaire refuse d'abandonner ses canons forgés par souscription pour lutter contre l'empereur allemand. Cette révolution unique échappe aux catégories usuelles.

La Commune, seule insurrection parisienne légitimée par une élection locale (le 26 mars), est le paroxysme de la République démocratique et sociale, ce « questionnement libertaire de la démocratie » (Jacques Rougerie) où les représentants ne sont que « tolérés » par des citoyens qui entendent participer réellement au gouvernement quotidien. Les communards ont changé les relations de pouvoir, mais assez peu la domination masculine ; ils ont voulu mettre fin à l'exploitation, mais ont finalement épargné la propriété privée.

La répression des communards constitue le plus grand épisode de violence contre des civils en Europe au XIXe siècle.

La guerre civile explique en partie ces inaboutissements. Mais surtout, en se gouvernant eux-mêmes et en pratiquant une laïcisation radicale, les insurgés accomplissaient pleinement ce qui était au cœur de leurs attentes révolutionnaires. Le reste – refondation égalitaire des services publics ; développement des associations de producteurs ; « instruction intégrale » laïque, gratuite et obligatoire, entre autres – fut discuté, mais pouvait attendre un peu.

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Colonne Vendôme à terre, photographie de Bruno Braquehais, 1871.
Avec sa statue de Napoléon Ier à son sommet, la colonne Vendôme constitue un symbole impérial. Aussi est-elle « déboulonnée » le 16 mai 1871. Après la chute de la Commune, le peintre Gustave Courbet est accusé par l'Etat d'avoir mené l'opération. Lors de son procès, cette photographie est utilisée pour prouver sa présence place Vendôme le jour des événements : il serait l'homme barbu et coiffé d'un képi situé à l'arrière-plan, dans le premier tiers droit de l'image.

© Bruno Braquehais/BNF.

A la différence de 1830 ou 1848, la Commune se distingue également par le fait de n'avoir eu que d'éphémères répercussions en province et absolument aucune en Europe. Elle lutte seule contre Versailles, un régime lui aussi élu dans un contexte de crise. Lorsque l'armée régulière investit Paris, la « semaine sanglante » (21-28 mai) consacre définitivement la Commune comme un événement unique, moins par le nombre de victimes de la répression versaillaise – sans doute un peu moins de 10 000 morts et non entre 15 000 et 35 000, chiffre longtemps admis – que par les procédés de la tuerie, empreints d'une modernité militaire aussi froide qu'implacable. Mai 1871 constitue le plus grand épisode de violence contre des civils en Europe au XIXe siècle. Après cela, il est clair que la république proclamée le 4 septembre 1870 ne sera ni démocratique ni sociale.

Document

Grâce à la Commune, « le Paris ouvrier sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d'une société nouvelle », écrivait Karl Marx. Loin de ce jugement, l'écrasante majorité des écrivains et des historiens ont réagi avec horreur aux événements de mars 1871. Florilège.

Ernest Lavisse, dans un manuel d'histoire de 1895 : « La Commune incendia plusieurs des monuments (…) ; elle fusilla l'archevêque de Paris (…). De toutes les insurrections dont l'histoire ait gardé le souvenir, la plus criminelle fut certainement celle du mois de mars 1871. »

Victor Hugo (9 avril 1871) : « Cette Commune est aussi idiote que l'Assemblée est féroce. Des deux côtés, folies. »

George Sand (22 avril 1871) : la Commune est « le résultat d'un excès de civilisation matérielle jetant son écume à la surface un jour où la chaudière manquait de surveillant. La démocratie n'est ni plus haut ni plus bas après cette crise de vomissements (…). Ce sont les saturnales de la folie ».

Emile Zola (3 juin 1871) : « Le bain de sang qu'il [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur. 

Ernest Lavisse, cité dans Les Manuels scolaires, miroirs de la nation, L'Harmattan, 2007 ; Carnets intimes de Victor Hugo 1870- 1871, Gallimard ; « Lettre de George Sand à Alexandre Dumas fils, 22 avril 1871 », citée dans Paul Lidsky, Les Ecrivains contre la Commune, La Découverte, 2010 ; Emile Zola, Le Sémaphore de Marseille, 3 juin 1871 ; Anatole France, cité dans Paul Lidsky, op. cit.


La Lettre clandestine

17 March[ —]

Ce périodique de recherche sur les manuscrits philosophiques clandestins des XVIIe et XVIIIe siècles propose un dossier étoffé sur le Traité des trois imposteurs, un pamphlet contre la religion d'inspiration spinoziste qui circula abondamment sous le manteau au siècle des Lumières. (2016, n° 24, annuel. — Garnier, Paris.)


Les Pays-Bas ferment leurs prisons

16 March, by Léa Ducré & Margot Hemmerich[ —]

Contrairement à la majeure partie des pays européens, les Pays-Bas enregistrent une baisse de leur population carcérale, au point qu'ils louent désormais des places de prison à la Belgique ou à la Norvège. Une politique de réinsertion très ancienne, un recours accru aux peines courtes et aux sanctions financières, ou encore à une justice négociée, se combinent aux considérations budgétaires pour expliquer ce phénomène.

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Suyk Koen. – Au musée de la prison de Veenhuizen, Pays-Bas, 2005
ANP Photo

Des matelas repliés sur les couchettes, des bureaux vides, des cloisons nues : la place ne manque pas à la prison de Norgerhaven, dans le nord des Pays-Bas. Le cliquetis du trousseau de clés accroché à son pantalon résonne tandis que M. Frank Hogterp, chef de détention, se dirige à travers les couloirs vers la salle d'activités. « Une fois par jour, les détenus peuvent venir y regarder la télévision, jouer au ping-pong ou se préparer à manger », explique-t-il. Il devra communiquer avec eux en anglais : « Ici, on ne parle pas norvégien », précise-t-il en souriant. Car, depuis septembre, les cellules inoccupées ont été attribuées à 242 prisonniers norvégiens.

Alors que, jusqu'en 2004, les Pays-Bas souffraient comme la France d'une pénurie de places de prison, leur population carcérale a chuté de près de 45 % en moins de dix ans. Huit établissements ont déjà changé d'affectation, et une vingtaine d'autres devraient fermer d'ici trois ans. A contre-courant du reste de l'Europe, où la situation n'a pas changé, seules 10 500 des 12 400 places de prison du pays sont aujourd'hui occupées (1). Et le taux d'occupation devrait encore baisser, pour atteindre 60 % en 2018, si l'administration ne ferme pas d'autres établissements. Depuis 2009, dans un souci de rentabilité et pour éviter la mise au chômage des personnels, la Belgique s'est vu proposer de sous-traiter à son voisin l'incarcération de ses détenus ; et un accord similaire vient d'être signé avec la Norvège pour trois ans.

Le cas néerlandais suggère que l'encombrement des prisons n'est pas une fatalité. Pour autant, il n'est pas facile de saisir les mécanismes qui ont permis d'inverser la tendance. « Personne n'aurait pu le prévoir, nous affirme Miranda Boone, professeure de droit pénitentiaire à l'université de Groningue. Ce n'est pas le simple résultat d'une politique. » Les pouvoirs publics sont eux-mêmes surpris. Selon M.Peter Hennephof, directeur des institutions carcérales néerlandaises, « le gouvernement donne pour seules directives de faire baisser les taux de criminalité et de lutter contre la récidive ». Il ajoute — et cela a son importance : « … tout en maintenant des coûts aussi bas que possible ». Il invoque comme principal facteur la baisse de la criminalité, même s'il est incapable de l'expliquer. Toute tentative d'explication demeure d'ailleurs difficile à étayer tant la notion de criminalité recouvre des réalités différentes.

« Bien sûr, les gouvernements aiment dire que ce déclin est le fruit d'une politique gouvernementale », s'amuse Norman Bishop, expert scientifique auprès du Conseil de l'Europe. Et le sens commun voudrait que le taux d'incarcération soit influencé par le taux de criminalité. Or cette association ne se vérifie pas toujours, comme on le voit en Suède (lire « Succès des libérations conditionnelles en Suède »).

Jadis dépendant au crack, Peter est devenu coach sportif

La longue tradition humaniste néerlandaise serait-elle alors à l'origine de cette déflation carcérale ? Les pays nordiques sont régulièrement loués pour le succès de leurs peines non privatives de liberté et leur capacité à limiter la récidive. Et les Pays-Bas sont réputés pour avoir instauré très tôt un système dit « de probation », fondé non sur la punition, mais sur la réinsertion.

« L'histoire de la probation hollandaise est la plus ancienne du monde », confirme M. Willem Van De Brugge, secrétaire général de la Confédération européenne de la probation (CEP). Le premier service de ce type a vu le jour en 1823, sous la forme d'une institution privée dénommée « Société néerlandaise pour le relèvement moral des prisonniers » (2). Inspirée des idées du réformateur anglais John Howard (3), cette initiative permit l'amélioration des conditions carcérales et se développa sans intervention de l'Etat pendant près d'un siècle. Après la seconde guerre mondiale, l'empathie des intellectuels, qui dénonçaient l'inutilité sociale de la prison, lui donna un nouvel élan. Le service de probation s'institutionnalisa alors, avec pour objectif d'accompagner le délinquant dans son retour à la société. Enfin, en 1995, la myriade d'organisations qui s'étaient créées au fil des ans furent regroupées par le gouvernement pour ne plus former que trois agences, encore en place aujourd'hui.

La principale, Reclassering Nederland (« Service de probation néerlandais »), est généraliste : elle prend en charge 60 % des personnes en probation. Les agents fournissent des rapports de personnalité aux magistrats pour les aider à trancher et à opter soit pour l'enfermement, soit pour une peine non privative de liberté. Ils supervisent aussi les mesures imposées aux condamnés en cas de sursis : formation, indemnisation des victimes, suivi psychologique… Enfin, ils mettent en place les travaux d'intérêt général lorsqu'un juge les ordonne.

La deuxième agence, Stichting Verslavings- reclassering (SVG, « Agence de probation pour les personnes dépendantes »), s'occupe de ceux qui souffrent de problèmes d'addiction, soit 30 % de la population en probation. Ce sont principalement des consommateurs de drogues ou d'alcool qui commettent des vols. « En moyenne, nous les suivons pendant deux ans, indique Mme Barbara Kuijs, agente de probation depuis cinq ans à SVG. Lors des rendez-vous, nous essayons de comprendre leur addiction et de voir s'il ne s'y ajoute pas d'autres problèmes, notamment financiers. » En général, les probationnaires sont également soumis à une obligation de soins. Enfin, la dernière organisation, Armée du salut, se consacre aux sans-abri et aux plus marginaux, qui cumulent les difficultés familiales avec les difficultés de logement et d'emploi. Les agents de probation agissent également en prison pour limiter les sorties sans accompagnement, qui favorisent la récidive.

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Suyk Koen. – Au musée de la prison de Veenhuizen, Pays-Bas, 2005
ANP Photo

A lui seul, Peter a expérimenté tout l'éventail des sanctions existant dans le système pénal néerlandais. « Le crime est une addiction », témoigne cet ancien détenu, qui a requis l'anonymat. Ce quinquagénaire au visage marqué évoque son passé de multirécidiviste avec une sincérité peu commune : « C'est une aventure. On gagne beaucoup d'argent. On fait ce qu'on veut. Oui… c'était une belle vie. Au début, en tout cas. » Entre les entrées et les sorties, il a passé près d'une décennie derrière les barreaux. Dépendant au crack pendant vingt ans, il est aujourd'hui coach sportif. Sorti il y a quatre ans d'un programme de probation au sein de SVG, il dit avoir tout arrêté. Avant cela, il a connu de nombreux programmes destinés aux récidivistes chevronnés — sans résultat. « Je cherchais seulement à sortir de prison, admet-il. Et à recommencer. » Jusqu'à ce qu'il en ait assez, un jour. A ce moment-là, le soutien d'un conseiller de probation lui a été précieux.

Il serait tentant de voir dans la période actuelle, comme y incite le ministère de la justice, un retour à l'état de grâce de l'après-guerre, quand, entre 1947 et 1975, les Pays-Bas adoptaient une politique pénale à rebours du tout-carcéral et faisaient de la réinsertion des condamnés une priorité (4). Mais certains éléments laissent penser qu'il y a de tout autres raisons au récent déclin des prisons néerlandaises.

Les peines de travaux d'intérêt général, dites de « services à la communauté », n'ont pas été davantage utilisées ces dernières années. Au contraire : elles suivent de près la courbe des taux d'incarcération. On en comptait 40 000, soit 30 % de l'ensemble des peines prononcées, en 2006 ; elles sont aujourd'hui stabilisées autour de 30 000 (5). Pourtant, les services de probation ont le sentiment que leur charge de travail augmente. Car, depuis plusieurs années, la politique d'austérité leur impose des réductions d'effectifs draconiennes. Le budget de 260 millions d'euros qui leur avait été alloué en 2012 a depuis été réduit de 40 millions d'euros.

Une journée en prison coûte 262 euros à l'Etat

De même, les prisons hollandaises ne se vident pas parce que les Pays-Bas renoncent à enfermer les condamnés. Comparé à celui des pays voisins, le recours à l'incarcération est même plus fréquent : 23 % de l'ensemble des sanctions prononcées, contre 15 % en moyenne en Europe. En revanche, on constate une réduction générale de la durée des peines. La prison reste la peine de référence pour les crimes graves, ainsi que pour les récidives — y compris avec des délits mineurs. Mais, pour le reste, les tribunaux infligent davantage de peines courtes, c'est-à-dire inférieures à un mois : 52 % des sanctions pénales en 2013, contre 38 % en 2005. Par ailleurs, ils privilégient aussi les sanctions financières.

On voit également davantage de recours aux mécanismes de « justice négociée », qui, depuis les années 1980, permettent d'éviter les procès, et donc l'emprisonnement. Le procureur a notamment la possibilité de proposer une transaction : si l'auteur du délit reconnaît sa culpabilité, les poursuites pénales peuvent être abandonnées en échange d'une amende. En outre, un grand nombre d'infractions ont été retirées du code de la route pour être traitées de manière administrative. Le ministère public et la police peuvent ainsi régler directement des affaires pénales, y compris pour des infractions passibles d'un maximum de six années d'emprisonnement.

Enfin, depuis 2008, les Pays-Bas délaissent la transaction consentie pour lui préférer l'« ordonnance pénale imposée » : un système par lequel le ministère public peut imposer une sanction, à charge pour le suspect de la contester et de demander à passer devant un juge. En 2013, 42 000 ordonnances de ce genre ont été rendues. Dans la grande majorité des cas, elles prennent la forme d'une sanction financière. « Ce procédé [de justice négociée] a l'avantage d'accélérer les procédures et de désengorger les tribunaux, explique Boone. L'objectif est que cela soit plus rapide, tant pour la victime que pour le contrevenant, et moins coûteux pour l'ensemble de la société. »

Nonobstant l'indépendance sans cesse évoquée du personnel judiciaire, la cohérence entre cette orientation et la politique actuelle d'austérité saute aux yeux. Une journée en prison coûte 262 euros à l'Etat. Une journée en probation, moins : entre 11 et 50 euros, selon le niveau de risque ; mais cela reste un coût. Les sanctions financières représentent, elles, une rentrée d'argent dans les caisses de l'Etat. Ces recettes s'élevaient à 673 millions d'euros en 2005, et à 1 050 millions huit ans plus tard (6).

Les budgets de tous les services publics subissent des coupes sévères, mais la lutte contre la criminalité figure parmi les priorités affichées par le gouvernement. Au programme : contrôle et surveillance accrus. Dans les rues, les gares, et même à l'intérieur des tramways qui sillonnent les villes, les caméras ont envahi le paysage néerlandais. De nombreux programmes de prévention de la petite délinquance voient le jour : ils scrutent les taux d'absentéisme et les comportements asociaux ou « déviants » chez les jeunes. L'objectif : leur venir en aide avant que certains ne basculent dans la délinquance. Ces programmes empiètent sans complexes sur les dispositifs sociaux : « La frontière entre l'aide et la punition se brouille de plus en plus, observe René Van Swaaningen, professeur de criminologie à l'université Erasmus de Rotterdam.Le système pénal se tient toujours prêt à intervenir si la personne ne se montre pas assez coopérative. »

Le fameux esprit de tolérance néerlandais a donc du plomb dans l'aile. Interrogée sur l'accueil que la société réserve aux anciens condamnés, Boone nous confirme l'ambiguïté : « J'ai pour habitude de qualifier la culture pénale néerlandaise de “culture de la bifurcation”, explique la professeure de droit. D'un côté, la réhabilitation pour ceux qui ont encore le potentiel pour devenir des citoyens décents, et, de l'autre, une dureté croissante envers certains groupes de population. » Ce qui s'explique par une culture profondément calviniste, selon Bas Vogelvang, professeur de politique pénale à l'université Avans de sciences appliquées : « Nous sommes très sévères envers ceux qui commettent des crimes. Les deux tiers du territoire néerlandais se situant au-dessous du niveau de la mer, pour lutter contre les marées, tout le monde doit travailler ensemble. Si un membre du groupe se marginalise, il aura des problèmes. »

Faire payer les frais d'incarcération aux détenus

Dans un tel contexte, le discours répressif forme un mélange assez étrange avec la baisse de la population carcérale, qui suscite tant d'admiration à l'étranger. Le directeur des institutions carcérales néerlandaises l'admet : « Il vaut certainement mieux pour la société avoir le moins de personnes possible en prison, mais il faut également répondre à sa demande de justice. »

En réalité, la singularité néerlandaise ne fait pas particulièrement la fierté de l'actuel gouvernement — issu d'une coalition entre les libéraux du premier ministre Mark Rutte et les travaillistes. « Leur but n'est pas de réduire la population carcérale, mais le coût du système », insiste Boone. La Haye entend réaliser 340 millions d'euros d'économies budgétaires sur les prisons en cinq ans, soit une réduction de 27 % à l'échéance de 2018.

En 2014, le Parlement a ainsi examiné deux propositions de loi alliant économies budgétaires et logique répressive. La première visait à faire payer les frais d'incarcération par les détenus eux-mêmes, soit 16 euros par nuit passée en prison. La seconde, à faire contribuer les condamnés aux frais de justice et aux soins requis par les victimes. En outre, à l'heure où la France, faute de place, reporte pour la quatrième fois l'application du principe de l'encellulement individuel, le gouvernement néerlandais semble fier d'annoncer sa nouvelle trouvaille pour réduire les coûts : les détenus seront désormais deux par cellule. Alors même que ses établissements se vident, le pays abandonne délibérément cet objectif après lequel courent la majorité des pays européens depuis la création de la prison moderne.

En dépit des apparences, donc, la société néerlandaise persévère dans la logique répressive à l'œuvre en Europe depuis le début des années 1980. Selon le sociologue David Garland, à cette époque, la dénonciation insistante de l'« assistanat » a conduit à remettre en question le projet de réinsertion par l'institution pénale (7). Une nouvelle doctrine punitive s'est imposée. En témoigne le glissement à droite du paysage politique depuis une dizaine d'années. La progression des formations d'extrême droite encourage les programmes sécuritaires. Le meurtre, en 2002, de Pim Fortuyn, un homme politique connu pour fustiger l'immigration, puis celui, en 2004, du réalisateur Theo Van Gogh par un islamiste, ont contribué à la montée d'un discours d'intolérance. La lutte contre la délinquance est devenue un enjeu majeur lors des campagnes électorales après l'ascension fulgurante du Parti pour la liberté (PVV). Avec 15,4 % des suffrages et 24 sièges à la Chambre basse, celui-ci est devenu en 2010 un acteur-clé de la vie politique, monnayant son soutien au premier ministre libéral Mark Rutte avant de le lâcher deux ans plus tard.

Dans le même temps, les dernières voix critiques sur la question carcérale se sont tues. « L'opposition qui émanait du parti écologiste est aujourd'hui silencieuse, remarque Van Swaaningen. Les libéraux et le Parti démocrate-chrétien craignent de voir leurs électeurs les abandonner pour le PVV. Alors, tous adoptent un discours plus sévère. » Depuis 2012, les libéraux ont formé une coalition avec les travaillistes, mais ils affichent toujours une intransigeance de façade — le ministère de la justice a ainsi été rebaptisé « ministère de la sécurité et de la justice ». En fait, l'originalité néerlandaise réside probablement dans le fait que, malgré un discours répressif, les principaux partis ne remettent pas en cause les fondements de la politique pénale. Ils se contentent d'accentuer les restrictions budgétaires.

Car, depuis trente ans, les Pays-Bas ont adopté les standards de la « nouvelle gestion publique ». Dans tous les domaines — santé, éducation, justice —, des objectifs chiffrés ont été introduits et la rentabilité est érigée en norme. Après avoir construit un Etat providence social-démocrate puissant dans les années 1960 et 1970, le pays glisse vers un modèle d'Etat néolibéral à l'anglo-saxonne.

Le mouvement touche jusqu'au cœur des services publics pénitentiaires et transforme le sens de la mission des travailleurs sociaux. « Même le rapport que l'on rédige sur quelqu'un est devenu un produit. Les sanctions communautaires sont des produits. Le contrôle est un produit », énumère M.Van De Brugge. Principale révolution en la matière : l'instauration du principe d'efficacité, le what works ce qui fonctionne »), une approche managériale importée du Royaume-Uni. Les agences ne parlent plus de « délinquants » et se réfèrent à leurs « clients », classés en trois catégories selon leur niveau présumé de dangerosité. Les agents de probation doivent se concentrer sur les personnes « rentables », celles présentant un profil moins ancré dans la délinquance et des chances de réinsertion plus rapides.

Les professionnels du monde judiciaire espèrent désormais un renflouement des caisses. Car, en sacrifiant les programmes de réinsertion et l'accompagnement humain qui rend celle-ci possible, les gouvernements courent le risque, estiment-ils, de voir les prisons se remplir à nouveau…


(1) Marcelo Aebi et Natalia Delgrande, « SPACE I - Council of Europe annual penal statistics : Prison populations », Conseil de l'Europe, Strasbourg, 2015.

(2) C. Th. Van Den Yssel, « Casser, puis reclasser ? », Déviance et société, vol. 6, no 1, Genève, 1982.

(3) Hygiéniste et philanthrope (1726-1790), auteur en 1777 du rapport The State of the Prisons, qui plaidait pour une réforme des prisons et une amélioration des conditions de détention.

(4) Miranda Boone et René Van Swaaningen, « Regression to the mean : Punishment in the Netherlands », dans Vincenzo Ruggiero et Mick Ryan (sous la dir. de), Punishment in Europe : A Critical Anatomy of Penal Systems, Palgrave Macmillan, coll. « Palgrave Studies in Prisons and Penology », Londres, 2013.

(5) Selon une étude du centre de recherche et de documentation intégré au ministère de la sécurité et de la justice des Pays-Bas, 2013.

(6) Ibid.

(7) David Garland, Punishment and Welfare : A History of Penal Strategies, Gower-Ashgate, Farnham (Royaume-Uni), 1985.


L'équipe du Manuel d'histoire critique

15 March[ —]

Coordonné par Benoît Bréville et Dominique Vidal

Cartographie : Cécile Marin, avec Dario Ingiusto

Couverture : Boris Séméniako

Conception graphique : Boris Séméniako et Nina Hlacer, avec la participation de Gersende Hurpy

Rédactrice photo : Lætitia Guillemin

Documentation : Pauline Perrenot

Photogravure : Didier Roy

Correction : Pascal Bedos, Xavier Monthéard et Nicole Thirion

Traduction des encadrés : Aurélien Bellucci (mandarin), Benoît Bréville (anglais, italien), Renaud Lambert (espagnol), Hélène Richard (russe), Dounia Vercaemst (arabe), Dominique Vidal (allemand).

Cet ouvrage a été composé avec les caractères typographiques Minuscule (dessinés par Thomas Huot-Marchand), Pluto (dessinés par Hannes von Döhren) et Trend (dessinés par Daniel Hernández et Paula Nazal Selaive).











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