HOME > RSS > BLOGS France > Le Monde diplomatique

R S S : Le Monde diplomatique


PageRank : 4 %

VoteRank :
(0 - 0 vote)





tagsTags: , , , , , , , ,


Français - French

RSS FEED READER



Justin Trudeau, l'envers d'une icône

22 April, by Jordy Cummings[ —]

Charmeur et habile communicant, le premier ministre canadien Justin Trudeau séduit dirigeants syndicaux et patrons. En prônant l'ouverture à la fois économique et culturelle, il prétend incarner le renouveau du camp progressiste et apparaît comme l'antithèse de M. Donald Trump. Pourtant, à l'instar de son homologue américain, il participe de la recomposition des clivages politiques traditionnels.

JPEG - 344 ko
Aris Kalaizis. — « Der doppelte Mann » (L'Homme double), 2007
ADAGP, Paris, 2017 - Bridgeman Images

« Nouveau superman de la politique » selon Le Point (2 mai 2016), « homme de l'année » pour Courrier international (19 octobre 2016), « visage aimable de l'Amérique » pour El País (27 novembre 2016) et « exemple pour le monde » aux yeux de The Economist (29 octobre 2016) : les médias raffolent de M. Justin Trudeau, le dirigeant du Parti libéral du Canada (PLC) devenu premier ministre après sa victoire aux élections fédérales d'octobre 2015.

Jeune, élégant, tatoué de l'emblème d'une tribu autochtone sur son biceps gauche, l'homme aux 3,5 millions d'amis Facebook s'est vu qualifier par les médias américains, à la suite du site E ! Online (20 octobre 2015), de « friandise au sirop d'érable dont on ferait bien son quatre heures ». Combinant le pouvoir de séduction planétaire d'un George Clooney avec le charisme distingué d'un Barack Obama, M. Trudeau affiche en outre une convivialité typiquement canadienne, à l'image de son père, le « bon vivant » Pierre Elliott Trudeau, premier ministre de 1968 à 1979 puis de 1980 à 1984. Il pose avec des réfugiés syriens à l'aéroport de Toronto, souligne les « contributions inestimables de notre florissante communauté musulmane » lors d'un discours dans une mosquée d'Ottawa, rappelle dès qu'il le peut ses convictions féministes et son engagement pour la cause autochtone. Un premier ministre « cool », qui s'est engagé en faveur de la légalisation du cannabis et dont le visage orne déjà les paquets de feuilles à rouler de la marque Zig-Zag. Comme MM. Matteo Renzi ou Emmanuel Macron, il incarne pour ses admirateurs une «  gauche moderne », un progressisme du XXIe siècle. Bref, l'antithèse de son prédécesseur conservateur Stephen Harper, de Mme Theresa May au Royaume-Uni ou du nouveau président américain Donald Trump.

Ainsi, alors qu'une vague xénophobe submerge l'Europe et les États-Unis, M. Trudeau ne cesse de clamer son amour du multiculturalisme et de la diversité. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, beaucoup se sont pâmés devant son cabinet ministériel, qui compte autant de femmes que d'hommes, quatre sikhs, deux autochtones, une musulmane, un juif… mais aussi 45 % de politiciens de carrière, 19 % d'administrateurs privés ou publics, 13 % d'avocats (1). Très fier de son équipe, le chef du gouvernement a notamment présenté son ministre de la défense, le sikh Harjit Sajjan, comme un « exemple de la magnifique diversité du Canada ». Les commentateurs ont repris cette rhétorique, mais se sont moins attardés sur le parcours de cet ancien officier de police de Vancouver, inventeur d'un masque à gaz spécial pour barbus qu'il a breveté en 1996 et agent du renseignement canadien. Au cours des années 2000, M. Sajjan a œuvré pour les services secrets en Afghanistan ; il a par exemple livré des prisonniers de guerre aux autorités afghanes, qui les ont ensuite torturés. Il a également assisté les Américains dans leurs opérations, menées hors de tout cadre légal, d'enlèvements ciblés et de transferts de prisonniers (2). On peut arborer un turban, une barbe, une moustache et servir les intérêts du Pentagone…

La précarité, un « fait de la vie »

En plus d'être engagé en faveur du multiculturalisme, M. Trudeau s'est fait élire en dénonçant l'austérité, les inégalités économiques, les ravages environnementaux. Il prône ce qu'il appelle une « politique positive », rompant avec la morosité ambiante. « Nous avons battu la peur grâce à l'espoir, le cynisme grâce à un travail acharné, la politique négative grâce à une vision rassembleuse et positive (…). Des voies ensoleillées, mes amis, des voies ensoleillées, voilà ce qu'une politique positive peut ouvrir », a-t-il lancé au soir de sa victoire. Ses projets d'investissements publics dans les infrastructures et de rupture avec l'austérité l'ont fait apparaître à gauche du Nouveau Parti démocratique (NPD), le parti traditionnel de la classe ouvrière, devenu plus modéré depuis la mort de son dirigeant charismatique en 2011 et son remplacement par un ancien membre du Parti libéral du Québec, M. Thomas Mulcair. Le PLC a ainsi gagné le soutien de nombreux syndicalistes qui appuyaient auparavant la formation de feu Jack Layton.

« Il y a un sentiment d'optimisme au sein du mouvement syndical », déclarait en septembre 2016 le président du Congrès du travail du Canada et membre d'Unifor Canada (3), M. Hassan Yussuff. Prononcée quelques jours après le règlement (temporaire) du conflit entre Postes Canada et le puissant et combatif Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes, cette déclaration illustre davantage les faibles attentes du dirigeant syndical que l'engagement de M. Trudeau en faveur des salariés. Pour obtenir ce satisfecit, le gouvernement libéral s'est simplement engagé à laisser se dérouler les négociations de la convention collective et à ne pas contraindre les éventuels grévistes à regagner leur poste — contrairement à ce qu'avait fait M. Harper. Or, pendant que M. Yussuff louait le premier ministre, Unifor Canada signait avec les « trois grands » de l'automobile (General Motors, Ford, Fiat-Chrysler) une nouvelle convention collective qui, en échange de vagues promesses d'investissement, prévoyait des concessions en matière de salaires et de retraites.

Largement acquis à la notion de « compétitivité progressiste », les principaux dirigeants syndicaux soutiennent M. Trudeau, persuadés qu'il est le mieux à même d'attirer des investisseurs. « Avec sa stabilité économique, fiscale, politique et sociale, le Canada est un pays très attractif pour faire des affaires », déclarait-il encore récemment (4). De nombreux militants s'opposent néanmoins à sa politique. Le 25 octobre 2016, il était invité à un Forum de jeunes travailleurs ; dans l'assistance, certains ont dénoncé son soutien au partenariat transpacifique (en anglais, TPP), puis l'ont hué quand il a déclaré que la précarité était un « fait de la vie ».

Pour lui, être compétitif, c'est d'abord s'engager à promouvoir le TPP (même sans les États-Unis) et l'Accord économique et commercial global entre l'Union européenne et le Canada (AECG). Alors que nombre de dirigeants politiques et d'économistes se sont convertis à une forme de protectionnisme, il demeure un apologiste du libre-échange, avec des arguments tout droit sortis des années 1990 : la liberté de commercer permettrait l'ouverture et la fraternité entre les peuples, explique sans cesse le chouchou de The Economist.

N'hésitant jamais à disjoindre le geste et la parole, M. Trudeau se pose en défenseur des droits humains, alors que son gouvernement réalise des ventes d'armes sans précédent avec diverses dictatures. Classé en 2014 au sixième rang des exportateurs d'armes vers le Proche-Orient, le Canada occupe désormais la deuxième place grâce à des contrats colossaux avec l'Arabie saoudite. Cette amélioration des « liens commerciaux » avec le régime wahhabite, que le ministre des affaires étrangères d'alors Stéphane Dion a présentés comme un moyen d'exercer sur lui une influence bénéfique, résulte d'un changement législatif. Les exportations d'armes étaient auparavant conditionnées à l'organisation de « vastes consultations » par les autorités fédérales afin d'en évaluer les implications en termes de sécurité internationale et de droits humains. Ces consultations ne sont plus requises.

Durant la guerre froide, Pierre Elliott Trudeau avait mis en place une diplomatie originale, ménageant un certain équilibre entre les Deux Grands — son pays, voisin des États-Unis, entretenait alors de bonnes relations avec Cuba ou la Chine — tout en bâtissant un État-providence solide et en n'hésitant pas à intervenir dans l'économie, par exemple pour nationaliser la production de pétrole. Son fils s'est lui aussi engagé dans un rapprochement avec la Chine, mettant ainsi fin aux tensions qui régnaient depuis M. Harper, lequel avait notamment refusé d'assister aux Jeux olympiques de Pékin en 2008. En août 2016, il a été accueilli avec les honneurs en Chine, où le milliardaire Jack Ma, propriétaire du site de vente en ligne Alibaba.com, a célébré en lui « l'avenir du Canada ». Trois semaines après ce voyage, qui a rapporté 1,2 milliard de dollars en contrats, le premier ministre chinois, M. Li Keqiang, se rendait à Ottawa. Au cours d'une conférence de presse, les deux chefs de gouvernement ont annoncé leur intention d'ouvrir des négociations en vue d'un accord de libre-échange. Cette perspective a ravi les multinationales canadiennes du secteur minier, de l'agroalimentaire et de la finance, mais aussi les milieux d'affaires sino-canadiens, qui financent abondamment le Parti libéral.

Si ce rapprochement avec la Chine peut inquiéter M. Trump à l'heure où il promet d'engager une guerre commerciale avec Pékin, le nouveau président des États-Unis peut également trouver des points de convergence avec Ottawa. M. Trudeau approuve lui aussi l'exploitation intensive des sables bitumineux et le projet d'oléoduc Keystone XL, combattu par les militants écologistes et les communautés autochtones. Il vante par ailleurs son amitié avec le président conservateur argentin Mauricio Macri, dont le père faisait des affaires avec M. Trump dans les années 1980.

Enfin, en dépit de ses promesses de campagne, il n'a pas rompu avec la politique pro-israélienne menée pendant dix ans par M. Harper. Il l'a même accentuée, en février 2016, lorsqu'il s'est rangé derrière une motion déposée par les conservateurs qui condamne toute promotion du mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS), en arguant que « la diabolisation et la délégitimation » de l'État d'Israël renforceraient l'antisémitisme. En août, une enseignante de Mississauga (Ontario) a été suspendue de ses fonctions pour avoir pris la parole lors d'un rassemblement en faveur des droits des Palestiniens.

M. Trudeau affiche néanmoins sa préoccupation face à la « colonisation », notamment au Canada : « Nous avons constamment marginalisé [les peuples autochtones], nous avons eu des attitudes coloniales, des attitudes destructrices, des attitudes assimilationnistes qui posent encore des problèmes à une large portion des gens qui vivent au Canada et qui sont autochtones », affirmait-il lors d'une rencontre avec des étudiants de la New York University en avril 2016. Si elle contraste avec le déni de l'ère Harper, cette déclaration n'en recourt pas moins à une formulation ambiguë. Car les autochtones ne sont pas « des gens qui vivent au Canada » ou des « minorités » (comme les Juifs ou les Coréens) : depuis les premiers traités avec les colonisateurs européens, au XVIIe siècle, ils sont reconnus comme des « nations », qui discutent comme telles avec l'État canadien. De même, après avoir froissé beaucoup de francophones lors de la fête nationale, le 1er juillet dernier, en présentant le Canada comme « une seule nation », le premier ministre a dû reconnaître que les Québécois formaient une nation, conformément à la résolution votée à la Chambre des communes en 2006.

Feu vert à des projets d'oléoducs

Au-delà de cette question de vocabulaire, qui contredit sa promesse d'établir avec eux une « relation renouvelée de nation à nation », M. Trudeau se soucie aussi peu du sort des autochtones que M. Harper. En octobre 2015, quelques jours avant les élections, au cours d'une émission diffusée par le Réseau de télévision des peuples autochtones, il avait affirmé que les communautés indigènes devaient disposer d'un droit de veto sur les projets de développement minier qui passaient par leurs terres. Un engagement conforme à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (2007), qui précise que « les États consultent les peuples autochtones concernés (...) en vue d'obtenir leur consentement, donné librement et en connaissance de cause, avant l'approbation de tout projet ayant des incidences sur leurs terres ou territoires et autres ressources ».

Mais il a finalement donné son feu vert à des projets d'oléoducs et de prospection sismique néfastes pour l'environnement et combattus tant par les Tsleil-Waututh de l'île de Vancouver (Colombie-Britannique) que par les Inuits de Clyde River (Nunavut). Pour justifier cette volte-face, le ministre des ressources naturelles Jim Carr a expliqué, dans une pirouette d'une audace remarquable, que le gouvernement cherchait à développer une « version canadienne » de la Déclaration des Nations unies, que ni M. Harper ni M. Trudeau n'ont signée...

Il n'en demeure pas moins que le premier ministre canadien est l'un des derniers dirigeants à défendre les migrants, les droits des minorités, l'ouverture. En observant MM. Donald Trump, Vladimir Poutine, Viktor Orbán, Narendra Modi, ou Mme Theresa May, ses concitoyens sont fondés à pousser un soupir de soulagement. Mais c'est peut-être là que se situe le danger. Le nouveau « progressisme » de M. Trudeau participe de la mutation des clivages politiques. À l'affrontement classique entre la gauche, la droite et le centre se substitue une nouvelle opposition, entre les tenants d'un nationalisme économique et identitaire et les défenseurs de la mondialisation économique et culturelle. MM. Trump et Trudeau représentent les deux faces d'une même pièce. Ne pourrait-on pas changer de monnaie ?


(1) Charles Étienne Camirand, « Une diversité de façade », Le Devoir, Montréal, 7 novembre 2015.

(2) Sandy Garossino, « You have no idea how badass Trudeau's defence minister really is », National Observer, 4 novembre 2015.

(3) Unifor Canada regroupe les Travailleurs canadiens de l'automobile et le Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier.

(4) Cité dans Colin Perkel, « Justin Trudeau pitches Canada to powerful investors », The Toronto Star, 14 novembre 2016.


La cause des femmes

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/biographieplay episode download
21 April, by Mona Chollet[ —]

Fondatrice en 1903 du Women's Social and Political Union (WSPU) – l'Union féminine sociale et politique –, icône populaire au Royaume-Uni, la suffragette Emmeline Pankhurst est la figure de proue du mouvement pour le droit de vote des femmes anglaises, obtenu en 1918.

Issue de la classe moyenne de Manchester, féministe depuis ce soir de son enfance où, faisant semblant de dormir, elle entendit son père – pourtant en faveur du vote des femmes – soupirer « Quel dommage qu'elle ne soit pas un garçon », elle rencontre en 1878 l'avocat Richard Pankhurst, ardent défenseur de l'égalité entre les sexes. Ils ont cinq enfants, dont deux garçons. Après le décès de leur père, les trois filles, Christabel, Sylvia et Adela, poursuivent la lutte avec leur mère.

A partir de 1905, la presse s'étant désintéressée des suffragettes, les militantes de la WSPU décident d'user de méthodes spectaculaires et radicales : elles perturbent des discours politiques, allument des incendies dans des immeubles vides, brisent les vitres de bâtiments symboles du pouvoir au cours d'un raid dans le West End londonien ; pour effrayer les autorités, de vieilles dames demandent des licences de port d'arme. Emmeline Pankhurst fait des allers-retours en prison et mène plusieurs grèves de la faim.

Quand éclate la première guerre mondiale, Emmeline et Christabel Pankhurst font le choix du patriotisme : le journal de la WSPU, The Suffragette, est rebaptisé Britannia. Après un séjour en Amérique du Nord, Emmeline Pankhurst, abjurant définitivement ses sympathies socialistes, rejoint les rangs du Parti conservateur. Peu après sa mort, le droit de vote, qui, jusque-là, ne concernait encore que les femmes de plus de 30 ans, est accordé à partir de 21 ans, comme aux hommes.

Figure charismatique, brillante oratrice, Emmeline Pankhurst a laissé peu d'écrits. Longtemps, elle a surtout été connue à travers les livres de Sylvia. Celle-ci, cherchant à concilier le militantisme féministe avec son engagement socialiste, s'était opposée à sa mère et à sa sœur Christabel, uniquement préoccupées par la question des femmes. Elle avait fondé l'East London Federation of the Suffragettes (Fédération des suffragettes de l'Est londonien), qui recrutait ses membres dans la classe ouvrière et qui, contrairement à la WSPU, comptait des hommes aussi bien que des femmes.

Le portrait que laissa Sylvia de sa mère était donc peu flatteur. Pourtant, la seconde vague du féminisme, dans les années 1970, allait reprendre largement certaines options de la WSPU, comme la non-mixité ou la primauté des questions de sexe par rapport aux questions de classe.


Des immigrés sans pays d'origine

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/racismeplay episode download
21 April, by Jean-Arnault Dérens[ —]

Le président François Hollande a suscité un tollé en déclarant, le 19 octobre, que Leonarda Dibrani, la collégienne rom de 15 ans arrêtée lors d'une sortie scolaire et expulsée vers le Kosovo, pouvait revenir en France, mais « sans sa famille ». Au-delà de la polémique hexagonale, cet épisode éclaire la détérioration du sort des Roms dans une région où leur situation était autrefois exemplaire.

Tragique et rocambolesque, l'affaire Leonarda Dibrani, cette jeune fille rom expulsée de France le 9 octobre dernier, a replacé le Kosovo sous les feux de l'actualité. Selon les autorités françaises, le pays serait « sûr », ce qui autoriserait le rapatriement de personnes en situation irrégulière. Pourtant, la communauté rom du Kosovo, totalement marginalisée, continue d'être victime d'exactions régulières.

A son arrivée à Mitrovica, la lycéenne de 15 ans a expliqué qu'elle ne connaissait pas l'albanais, et même qu'elle n'avait « jamais entendu parler du Kosovo »… Cette déclaration a nourri toutes les spéculations sur le parcours compliqué de sa famille, en occultant l'essentiel : les Dibrani sont aujourd'hui, de fait, des apatrides. Le père est né au Kosovo, qu'il aurait quitté très jeune pour l'Italie, où il aurait rencontré son épouse, elle aussi rom originaire des Balkans. Derrière l'embrouillamini administratif émerge la réalité humaine des milliers de personnes que les guerres des années 1990 ont jetées sur les routes d'Europe, les obligeant à se réinventer une identité sociale pour tenter de survivre.

De ce point de vue, le destin de la jeune Leonarda n'a rien d'exceptionnel : au cours de ces années-là, beaucoup de Roms du Kosovo ont demandé l'asile dans les pays d'Europe occidentale en se présentant comme des « Albanais persécutés ». Ils sont désormais massivement rapatriés vers un pays avec lequel ils n'ont plus aucun lien, et dont leurs enfants, nés en Suède ou en Allemagne, ne parlent pas la langue majoritaire, l'albanais…

A la fin des années 1980, entre cent mille et cent cinquante mille Roms vivaient au Kosovo, soit 5 à 10 % de la population totale de la province autonome de l'époque. Le Kosovo faisait figure de pionnier des politiques d'intégration développées par la Yougoslavie socialiste : la langue romani était enseignée dans les écoles, et c'est à Prizren, puis à Pristina, qu'ont été créés les premières émissions radiophoniques et les premiers programmes télévisés roms du monde.

Sommés de choisir leur camp

La situation s'est dégradée dans les années 1990, avec le durcissement de l'affrontement entre la majorité albanaise du Kosovo et le régime de Belgrade. Les Roms ont été sommés de choisir leur camp entre les deux nationalismes rivaux. Alors que la situation économique du pays se détériorait rapidement, beaucoup ont tenté de trouver le salut à l'étranger, tandis que ceux restés au pays louvoyaient pour garantir leur survie. Quand les Albanais ont été licenciés des emplois publics ou ont massivement démissionné en réponse au climat de répression qui s'abattait sur le Kosovo, de nombreux Roms ont pris leur place, ce qui leur a valu, à la fin de la guerre, d'être collectivement accusés de « collaboration » avec le régime serbe de Slobodan Milosevic. L'imputation a servi de prétexte aux multiples exactions subies par la communauté durant l'« été terrible » de 1999.

Sous le regard impavide des soldats de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) qui prennent possession du territoire, les quartiers roms de la plupart des villes du Kosovo sont systématiquement pillés et incendiés. Leurs habitants sont contraints de s'enfuir vers les pays voisins, Macédoine, Monténégro ou Serbie, où certains survivent toujours dans des centres collectifs. Des dizaines de personnes sont assassinées, d'autres déportées en Albanie (1). Depuis ces tragiques événements, on estime que seuls trente mille Roms continuent de vivre au Kosovo, dans des conditions économiques particulièrement précaires. Ils ont en effet perdu pratiquement tout accès aux emplois publics et ne peuvent plus exercer leurs métiers artisanaux traditionnels. Parmi les rares contre-exemples figure la ville de Prizren, où vivent toujours quelque six mille Roms (neuf mille avant la guerre). En revanche, beaucoup de ceux qui ont été chassés des grandes villes s'entassent désormais dans les enclaves serbes, notamment dans le Kosovo central.

Accords de réadmission

En juin 1999, des extrémistes albanais ont entièrement détruit la Mahala, le quartier rom de Mitrovica, situé sur la rive sud — majoritairement albanaise — de la rivière Ibar. Elle a été reconstruite, essentiellement grâce à des fonds de l'Union européenne, mais ses anciens habitants ne sont pas revenus. L'absence de toute activité économique et la persistance d'un lourd climat de racisme rendent la perspective d'un retour à Mitrovica très peu attractive. Ceux que l'on a renvoyés dans cette ville essaient par tous les moyens de la quitter à nouveau, même s'ils en sont originaires.

Depuis 1999 et l'instauration du protectorat international, des sommes colossales, impossibles à chiffrer avec précision, ont été consacrées aux Roms du Kosovo. Prodiguées par l'Union européenne, les Etats membres, les coopérations nationales de la Suisse ou de la Norvège ou encore des structures privées comme les fondations Open Society, ces aides n'ont jamais permis une véritable réintégration, ni le développement d'activités économiques. Les fonds alimentent surtout les budgets d'un grand nombre d'organisations conscientes que tout projet destiné aux Roms a de grandes chances d'obtenir des financements, sans aucune obligation réelle de résultats. Les critères d'évaluation, purement formels, satisfont les exigences des bailleurs sans que le sort des communautés s'en trouve amélioré.

En retour, les donateurs estiment que tous leurs efforts financiers justifient le rapatriement des Roms déboutés de leur demande d'asile en Europe de l'Ouest. Depuis la proclamation de son indépendance, le 17 février 2008, le Kosovo a signé des accords de réadmission avec tous les Etats occidentaux, qui permettent ces retours forcés, même pour des familles ayant perdu tout lien avec le pays et n'y possédant plus aucun bien immobilier.

Le « nouveau » Kosovo se veut un Etat multiethnique, et des mécanismes de quotas doivent garantir la représentation des minorités (Roms, Turcs, Bosniaques, Goranis, etc.). Cependant, ainsi que l'ont encore montré les préparatifs des élections locales du 3 novembre, toutes les pressions internationales se concentrent sur l'« intégration » de la communauté serbe aux institutions du Kosovo, qu'il s'agisse des enclaves ou de la zone serbe homogène du nord de Mitrovica. Dans ces conditions, le sort des Roms tient lieu de variable d'ajustement négligeable. Sauf lorsqu'il est question d'émigration en Europe occidentale.


(1) De nombreux rapports internationaux documentent ces crimes. On peut notamment se référer aux travaux du Fonds pour le droit humanitaire de Belgrade


La Revue dessinée

https://www.monde-diplomatique.fr/index/pays/franceplay episode download
21 April[ —]

L'actualité en bandes dessinées. Un demi-siècle après la fermeture des mines de fer, des permis de recherche sont accordés à des sociétés qui espèrent exploiter les minerais en France. (N° 15, printemps, trimestriel, 15 euros. — Paris.)


Le Courage

>http://www.grasset.fr/revue-le-cour...</a>play episode download
21 April[ —]

Vingt-trois écrivains et artistes, de France, d'Afghanistan, du Brésil, etc., parfois en version bilingue, parfois dans la langue originale, pour décliner le thème « Âge d'or / Âge de fer ». Également au sommaire, des textes de MM. Barack Obama et Donald Trump. (N° 3, annuel, 30 euros. — Paris.)


La toute première fois

21 April, by Olivier Pironet[ —]

1236

3 juin. Bettisia Gozzadini obtient un doctorat en droit à l'université de Bologne (Italie). Elle deviendra la première femme à enseigner à l'université en 1239.

1401

1er février. L'écrivaine Christine de Pisan dénonce, dans une lettre ouverte, le sexisme et la haine des femmes véhiculés par la suite du Roman de la Rose, rédigée à la fin du XIIIe siècle par Jean de Meung.

1622

Marie de Gournay publie Égalité entre les hommes et les femmes. Elle y examine la question de la différenciation hiérarchique des sexes et appelle à en dépasser le dualisme.

1791

14 septembre. Parution de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, d'Olympe de Gouges.

1792

20 septembre. La Révolution française confère aux femmes le droit de demander le divorce, banni par l'Église depuis 1215. Il sera abrogé en 1816 sous la Restauration, puis rétabli en 1884.

1836

23 juin. Création en France de l'enseignement primaire féminin.

1842

10 août. Le Royaume-Uni interdit le travail des femmes dans les mines. En 1847, leur travail journalier est ramené à dix heures dans les usines.

1871

18 mars - 27 mai. Parmi les mesures adoptées par les insurgés de la Commune de Paris figurent l'égalité salariale entre femmes et hommes, l'accès à l'éducation pour les filles et le droit au divorce.

1873

La ville de Boston (États-Unis) inaugure la première université dont toutes les sections sont accessibles aux femmes.

1880

21 décembre. La loi Camille Sée instaure l'enseignement secondaire féminin. Il ne prépare pas, cependant, au baccalauréat. Celui-ci s'ouvrira pleinement aux filles en 1924.

1881

9 avril. En France, une épouse peut désormais ouvrir un livret de caisse d'épargne sans le consentement marital. Elle pourra disposer librement de son salaire en 1907.

1893

19 septembre. La Nouvelle-Zélande est le premier pays à accorder le droit de vote aux femmes, avant la Finlande en 1906. Les citoyennes russes l'obtiendront en 1918, les Françaises en 1944.

1920

19 novembre. En Russie, les bolcheviks sont les premiers à légaliser le droit à l'avortement. L'interruption volontaire de grossesse sera autorisée en France par la loi Veil du 17 janvier 1975.

1974

1er juillet. L'Argentine Isabel Perón est la première femme du monde à accéder à la présidence d'un pays.

1975

Septembre. Les Nations unies organisent à Mexico la première conférence mondiale sur les femmes.


Les oubliées de San Francisco

21 April, by Elise Luhr Dietrichson & Fatima Sator[ —]

En 1945, la Charte des Nations unies affirmait solennellement le principe d'égalité entre les sexes. Dans cette affaire, les déléguées latino-américaines jouèrent un rôle-clé. Et arrachèrent cette victoire en dépit de l'opposition de certaines de leurs collègues occidentales.

La conférence de San Francisco en 1945, lors de laquelle fut signée la Charte de l'Organisation des Nations unies (ONU), était dominée par des hommes. Seulement 3 % des participants étaient des femmes. Celles-ci n'avaient le droit de vote que dans trente des cinquante pays alors représentés. Néanmoins, le texte fondateur de l'ONU fut le premier accord international à proclamer l'égalité des droits entre femmes et hommes comme partie intégrante des droits humains fondamentaux.

Cette mention officielle de l'égalité des sexes est le fondement d'une égalité au niveau mondial que l'on tient pour un fait tout aussi acquis que le lever du soleil chaque matin. Pourtant, elle n'est le résultat ni du hasard ni d'un consensus.

Quatre femmes signèrent la Charte : Bertha Lutz (Brésil), Minerva Bernardino (République dominicaine), Wu Yi-fang (Chine) et Virginia Gildersleeve (États-Unis). Seules les deux premières défendirent les droits de la femme. Malgré tout, des ouvrages, un CD-ROM et des sites Internet attribuent à toutes les quatre la référence aux droits de la femme figurant dans la Charte. Ce faisant, ces auteurs définissent le rôle des femmes dans l'élaboration du texte en fonction de leur sexe et non de leurs actes.

En étudiant l'histoire de plus près, on s'aperçoit que l'article 8 sur l'égal accès des femmes et des hommes aux fonctions dirigeantes des organes des Nations unies, l'ajout de la mention « sexe » dans la liste des discriminations à bannir (1) et la première proposition de créer une commission spéciale sur les femmes sont à porter au crédit de femmes du Sud. Toutefois, les noms des femmes venues du Brésil, d'Uruguay, du Mexique, de la République dominicaine et d'Australie, qui ne cessèrent de se battre durant l'élaboration de la Charte pour que soit reconnue la nécessité de mentionner spécifiquement les femmes, ne figurent pas dans le compte rendu que les Nations unies ont fait de leur propre histoire. Lorsque de bonnes idées viennent d'ailleurs que d'Occident, on tend souvent à les ignorer (2).

Rares sont ceux qui aujourd'hui connaissent le nom de Bertha Lutz, cheffe de file des féministes, qui annonça fièrement que l'article 8 était une « contribution de l'Amérique latine à la Constitution du monde » (3). Contrairement à Bertha Lutz, Virginia Gildersleeve et ses conseillères britanniques d'alors ne jugeaient pas que l'article 8 fût nécessaire. Bertha Lutz et Minerva Bernardino unirent leurs forces —cela peut surprendre aujourd'hui— contre ces déléguées occidentales. Dans ses Mémoires, Bertha Lutz se rappelle que «  [Gildersleeve] expliqua qu'elle espérait que je [Lutz] n'allais pas demander quoi que ce soit pour les femmes dans la Charte, car ce serait une chose très vulgaire » (4). Bertha Lutz répliqua que « la nécessité de défendre les droits des femmes était la principale raison pour laquelle le gouvernement brésilien [l]'avait placée dans la délégation ».

Dans son commentaire sur l'amendement proposé par Bertha Lutz, Virginia Gildersleeve affirma que la position des femmes aux États-Unis était « bien établie et que la preuve qu'elles bénéficiaient d'une égalité de chances avait souvent été faite ». Bertha Lutz fit remarquer que « nulle part au monde les femmes ne bénéficient d'une égalité totale avec les hommes ».

Sa défense de l'amendement valut à Bertha Lutz d'être surnommée « Lutzwaffe », en référence à la Luftwaffe allemande, par les délégués britanniques et américains, « assommés et agacés par un discours féministe long et répétitif ».

Autre acquis essentiel pour les droits des femmes, le préambule de la Charte. Il fait spécifiquement état des droits humains de la femme. Dans son projet de préambule, là encore, Virginia Gildersleeve avait supprimé le terme « femme », estimant que « droits humains de l'homme » serait une expression suffisamment englobante. Au contraire, Bertha Lutz et d'autres féministes latino-américaines affirmèrent que « nous savons aussi que l'on a toujours considéré à travers les siècles que les femmes étaient comprises dans le terme général d'“homme”, et nous savons aussi que ceci a toujours eu pour résultat d'empêcher les femmes de prendre part aux affaires publiques ».

L'origine des idées universelles n'est pas toujours occidentale

Bertha Lutz et Minerva Bernardino avaient conscience, en tant que déléguées latino-américaines, de représenter des pays dits plus « arriérés » que les représentantes de pays occidentaux « avancés ». Virginia Glidersleeve et ses conseillères britanniques affirmèrent que ce « féminisme spectaculaire » n'était sans doute nécessaire que « dans les pays arriérés, où les femmes ne peuvent pas voter et ont peu de droits ». Bertha Lutz note que, « par un étrange paradoxe psychologique, ceux qui sont émancipés grâce aux efforts menés par d'autres répugnent souvent à reconnaître la source de leur liberté ».

Si l'on posait la question de savoir qui a introduit les droits de la femme aux Nations unies, la réponse serait probablement Eleanor Roosevelt ; les féministes américaines pourraient supposer que leurs déléguées eurent à combattre le machisme latino. Une telle présentation de l'histoire est politique. L'origine d'idées et de valeurs universelles comme l'égalité des sexes est souvent attribuée à des acteurs occidentaux. C'est loin d'être toujours le cas…


(1) La Charte affirme que les droits humains et les libertés fondamentales profitent à tous sans discrimination de race, de sexe, de langue ou de religion. Ce principe est réitéré quatre fois dans les différentes sections.

(2) Cf. Amitav Acharya, « Who are the norm makers ? The Asian-African conference in Bandung and the evolution of norms », Global Governance, Lynne Rienner Publishers, Boulder (États-Unis), 2014.

(3) Documents de la Conférence des Nations unies pour l'Organisation internationale, volume VI : 172, CommissionI, General Provisions, Londres et NewYork, Nations unies, 1945.

(4) Bertha Lutz, « Reminiscences of the San Francisco Conference that Founded the United Nations, Bertha Lutz, Brazilian Plenipotentiary Delegate », dans Papers of Margery Irene Corbett Ashby, 6B/106/7/MCA/C2, Women's Library, Londres.


« Agir en primitif, prévoir en stratège »

https://www.buzzfeed.com/davidperrotin/loi-travail-deux-mois-de-violences-policieres-presumees-resuplay episode download
21 April, by Serge Quadruppani[ —]

S'organiser de manière autonome, loin des partis, des associations et en marge des organisations syndicales ? À Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique, dans le val de Suse, en Italie, en tête de cortège lors des manifestations du printemps 2016 contre la loi travail, des militants déterminés bravent la police pour défendre leurs idées et leurs pratiques.

Dans quelques grandes villes de France, durant les manifestations de rue du printemps 2016 contre la loi travail, qu'est-ce qui poussait tant de gens de tous âges et de diverses catégories sociales à remonter le long des trottoirs ou à sortir des rangs encadrés par les organisations syndicales pour se joindre à ce qui s'est rapidement auto-baptisé « cortège de tête » ? Qu'est-ce qui les incitait à rallier cette composante qui, d'un rendez-vous à l'autre, a grossi jusqu'à compter plusieurs milliers de personnes et constituer parfois une moitié de la manifestation ? C'était pourtant là qu'on subissait les bombardements intensifs de grenades lacrymogènes, les incursions des brigades anticriminalité (BAC) pour interpeller des individus désignés suivant des critères inconnus, les arrosages par les motopompes. C'était là qu'on risquait de perdre un œil par l'effet d'un tir de Flash-Ball ou de sombrer dans le coma à cause d'une grenade dite « de désencerclement ». Il faut bien qu'il se soit passé quelque chose pour que tant de monde se soit volontairement porté au-devant de tant de périls.

La nouveauté décisive du mouvement du printemps 2016 n'est peut-être pas principalement les Nuits debout sur lesquelles s'est concentrée l'attention médiatique, en France et surtout à l'étranger. Si elles ont été parfois le lieu de débats, les assemblées générales ont très souvent ressemblé à des groupes de parole où le défilement des subjectivités souffrantes reste sans conséquences. Elles ont en revanche été utiles comme lieux de préparation de manifestations sauvages ou d'interventions dans des luttes en cours.

Ce que beaucoup cherchaient en partant des places occupées pour aller soutenir les cheminots grévistes d'une gare ou les sans-papiers occupant un lycée désaffecté, à savoir une conflictualité qui ne se limiterait pas au verbe et serait commune à des sujets sociaux variés, ils le trouvaient dans les cortèges de tête. Outre la présence, traditionnelle, de jeunes gens en quête d'affrontement (avec cette nouveauté que la moyenne d'âge a beaucoup baissé), on notait aussi une forte représentation de retraités actifs, ainsi que de personnes d'âge mûr arborant tous les signes extérieurs (badges, casques, drapeaux) d'appartenance à la classe ouvrière syndiquée. Cette composante majoritaire du cortège de tête se distinguait par son attitude sinon activement complice, du moins nullement hostile envers ceux que les médias dominants appelaient « casseurs ».

Ces manifestants semblaient presque tous insensibles à l'argument ordinaire selon lequel le bris de vitrine de banque desservirait le mouvement auprès de l'opinion publique. Tout se passait comme s'ils avaient renoncé à s'inquiéter de la réaction de médias qui, en l'absence de « casseurs », diraient de toute manière que la manifestation était moins importante que la précédente et que le mouvement s'essoufflait. Nul ne s'indignait qu'on couvre les murs de slogans ni ne semblait trouver qu'agences bancaires et immobilières fussent des cibles illégitimes. Le fait que la majorité ne se joigne pas à l'action montre sans doute non pas tant qu'elle était retenue par la peur mais que, pour se mettre davantage en danger, elle aurait eu besoin qu'apparaisse la possibilité de faire mieux que de casser du verre : peut-être nuire réellement aux banques et à l'ordre économique. Cela n'empêchait pas les gestes de solidarité envers les gens masqués qui subissaient la répression, et il n'a pas manqué d'épisodes où des syndicalistes et des quidams âgés ont tenté de délivrer des « casseurs » présumés des mains de la police.

Ce qui frappait dans le cortège de tête, c'était moins la ressemblance avec les mouvements sociaux antérieurs (de la grève contre la « réforme » de la Sécurité sociale de 1995 à celle contre la « réforme » du système des retraites en 2010) que les similitudes avec des combats nés loin des grandes villes et ancrés sur des territoires précis. Courage et détermination face à la répression, créativité des modes d'expression et d'intervention, hétérogénéité solidaire des pratiques et des acteurs sont aussi les traits saillants de l'opposition à la construction de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, cristallisée autour de la zone à défendre (ZAD), et du mouvement No TAV.

Quand le cortège de tête démarrait, face aux rangs serrés des forces de l'ordre et de leurs fourgons, on n'aurait pas été étonné, devant la résolution joyeuse qui s'exprimait dans ses rangs, d'entendre hurler : A sarà düra ! C'est le cri de ralliement, en langue piémontaise, des populations du val de Suse en lutte contre le projet de nouveau train à grande vitesse (treno ad alta velocità, TAV) Lyon-Turin (1). Il annonce que « ça va être dur » — sous-entendu « pour nous », mais aussi « pour eux ». Le 17 novembre 2016, au terme d'un maxi-procès en appel contre cinquante-trois activistes No TAV, le tribunal de Turin en a condamné trente-huit à des peines de prison allant de quelques mois à quatre ans et demi d'enfermement. Leur inculpation était liée à deux épisodes de la saga de cette lutte qui dure depuis vingt-cinq ans : l'évacuation en juin 2011 de la « Libre République de la Maddalena », campement installé sur une zone d'extension du chantier, et l'imposante manifestation qui l'avait suivie, en juillet, avec tentative de reprise des lieux. L'accusation n'a pas hésité à retenir la culpabilité d'une personne qui aurait été vue dans deux lieux en même temps, ni à recourir à l'imputation très vague mais pratique de « concours moral ». Un fait parmi tant d'autres dans l'interminable série de poursuites et de mesures judiciaires limitant la liberté de circulation. Une des personnalités historiques du mouvement, Mme Nicoletta Dosio, est devenue la figure de proue de la résistance aux innombrables arrêts domiciliaires : ayant refusé de s'y soumettre, elle s'est retrouvée devant un tribunal au cours duquel le procureur a requis huit mois de prison ferme.

Défendre, fût-ce au prix de sa vie, un lieu, et à travers lui le projet d'une vie bonne

Le même genre de mesures a été pris en France, avec les assignations à résidence et les interdictions de territoire prononcées en décembre 2015 en vertu de l'état d'urgence à l'encontre de quelques militants et notamment de « zadistes » soupçonnés de vouloir manifester contre la COP21. À plus vaste échelle, lors du mouvement contre la loi travail de 2016, des arrêtés préfectoraux ont interdit de manifestation plusieurs dizaines de personnes. À ces mesures restrictives de la liberté de circulation s'est ajoutée une répression d'une ampleur inédite : au 17 juin 2016, plus de 750 personnes faisaient l'objet de poursuites (2). En novembre 2016, des individus ont commencé à recevoir des interdictions de manifester leur soutien à la ZAD. Avec un jeune homme éborgné à Rennes et un autre plongé dans le coma, la répression physique n'a pas été en reste durant les manifestations du printemps 2016. En juillet, 68 réclamations avaient été présentées au défenseur des droits contre des violences policières injustifiées (3).

Malgré cela, les effectifs et la résolution du cortège de tête n'ont cessé de croître. Une telle constance dans la mobilisation se remarque également dans le val de Suse et à Notre-Dame-des-Landes. Dans ce dernier cas, le gouvernement a toujours ignoré aussi bien les rapports d'experts gouvernementaux hostiles au projet d'aéroport que les injonctions de la Commission européenne à respecter les directives sur les zones humides. Par le tour de passe-passe d'un référendum local, limité à la Loire-Atlantique, c'est-à-dire à un périmètre où le « oui » l'emportait à coup sûr, il a conféré un semblant de légitimité à une éventuelle évacuation — à condition d'ignorer la trêve hivernale. Pourquoi n'y avait-il toujours pas procédé fin décembre, sachant que l'approche du mauvais temps risquait de compliquer les opérations ? Les responsables des forces de l'ordre ont averti les autorités que cette opération serait très difficile à accomplir sans casse humaine.

On a d'un côté l'obstination de dirigeants, qui tient certes à la pression de puissants intérêts financiers (dont ceux de l'entreprise Vinci, choisie pour réaliser et exploiter l'aéroport) mais surtout, dans une situation où les doutes s'accumulent sur leur capacité à gouverner, au besoin de montrer qu'ils commandent encore au moins à quelque chose — en l'occurrence, la police. Et de l'autre, la simple détermination des zadistes et des paysans à défendre, fût-ce au prix de leur vie, un lieu — et à travers lui, un projet de vie antagoniste à l'aéroport « et son monde ». Que ces derniers fassent hésiter les premiers montre bien qu'une puissance s'est construite dans cette lutte, hors des cadres traditionnels de la politique.

L'inventivité joyeuse des slogans bombés sur les murs durant le printemps — « En cendres tout devient possible », « Agir en primitif, prévoir en stratège », « La gauche est morte, pas nous », « Regarde ta Rolex, c'est l'heure de la révolte » — se retrouve à la ZAD, que l'on parcourt en allant par exemple du « Phare Ouest » à la « Chat Teigne » en passant par les « Black Bloc sanitaires ». On remarque aussi les formes de l'habitat : les maisons dans les arbres, la belle demeure offerte par le plateau de Millevaches, le bâtiment à dimensions de cathédrale construit comme refuge en zone non expulsable par quatre-vingts charpentiers venus de France et de Belgique. Le détournement des icônes populaires (Astérix, comme dans le val de Suse, est appelé en renfort), les chansons, les films, la bibliothèque dans laquelle divers auteurs sont venus prendre la parole, l'échange des savoirs (mécanique, agricole, botanique, médical, etc.), le marché sans argent : tous ceux qui y sont venus peuvent l'attester, sur ce bout de bocage ne se manifeste rien moins que la recherche d'un autre mode de vie, fondé sur la gratuité et la prise de décision sans hiérarchie ni rituels « assembléistes » figés et figeants. Et ça marche : depuis plusieurs années, on vit là sans police ni justice, les conflits sont réglés par des commissions de médiation, aucun incident grave n'a jamais eu lieu.

Des luttes de territoire liées aux ouvriers et aux paysans, mais caricaturées en activisme « bobo »

Sur la ZAD comme dans le val de Suse, et comme durant les manifestations du printemps 2016, les autorités n'ont eu de cesse d'exiger une dissociation entre manifestants « pacifiques » et « violents ». Elles l'ont parfois obtenue de la part des grandes centrales syndicales (par ailleurs incapables, désormais, d'empêcher quelque débordement que ce soit). Mais, dans le même temps, les syndicats de la Confédération générale du travail (CGT) de Vinci ont annoncé qu'ils appelleraient les ouvriers à exercer leur droit de retrait en cas de tentative de passage en force du gouvernement ; de leur côté, les sections locales de la Confédération générale italienne du travail (CGIL) prennent part à la lutte No TAV (contre leurs directions nationales) et, en France, les syndicats Sud-Rail ont exprimé leur rejet de ce « grand projet inutile ». Dans la vallée, les opérations de police ont d'ailleurs entraîné des grèves dans la plupart des nombreuses usines locales. La composante ouvrière et paysanne des luttes de territoire interdit de les caricaturer en activisme « hippie » ou « bobo », de même que la présence de dockers du Havre et d'ouvriers d'usines menacées de fermeture dans les confrontations musclées du printemps ne saurait être ignorée.

L'ampleur des ripostes, telle la reprise de la ZAD, le 17 novembre2012, par des dizaines de milliers de manifestants, après son évacuation manu militari en octobre, ou la reprise de Venaus, zone occupée dans le val de Suse, qui, en 2005, avait été violemment expulsée quelques jours avant d'être réoccupée par une imposante manifestation, comme la croissance obstinée du cortège de tête jusqu'à ce 15 septembre 2016 où, malgré un dispositif policier inédit visant à « nasser » l'ensemble de la manifestation, il a pu se reconstituer et affronter les forces de l'ordre, tout cela fait penser au cycle répression-solidarité-radicalisation qui avait marqué les années 1970. Avec les développements que l'on sait : mouvement antiguerre aux États-Unis, Mai 68 français, « mai rampant » italien ne sont que les expressions les plus connues d'une crise qui a affecté presque toute la planète. Cette nouvelle vague de radicalités se distingue pourtant de la première sur deux points : l'extraordinaire développement des capacités de répression étatique, et l'extrême déconsidération dans laquelle sont tenus les dirigeants qui la mettent en œuvre.

À la fin du procès de Turin, le procureur a lancé : « Ils ne passeront pas à l'histoire, ces sujets, on les oubliera vite, car ils ont fait un système du désordre et de l'agression, un système qui circule à travers l'Italie et l'Europe et qui n'a rien à voir avec la protestation. » Ce ne serait pas la première fois dans l'histoire qu'un procureur se tromperait sur ce qui passera à l'histoire.


(1) Lire « Résistance dans la vallée », Le Monde diplomatique, décembre 2014.

(3) David Perrotin, « Loi Travail : quatre mois de violences policières présumées, résumés en un tableau », BuzzFeed News, mise à jour du 17 septembre 2016.


L'assurance-maladie universelle en questions

http://www.tns-sofres.com/publications/les-aspirations-professionnelles-des-jeunes-medecins-dile-de-franceplay episode download
19 April, by Martine Bulard[ —]

Parmi les plus performants du monde, le système français de santé n'arrive pourtant plus à compenser les inégalités. La Sécurité sociale a vu son rôle marginalisé au profit des complémentaires, dont les coûts de gestion et de publicité explosent. Et si on en revenait au « tout-Sécu » ?

JPEG - 284 ko
Théo Haggaï – de la série « Cailloux »

Dans le système de santé français actuel, le remboursement des soins implique deux acteurs : la Sécurité sociale et les complémentaires santé, dont le poids s'accroît. Certes, la ministre de la santé Marisol Touraine estime que « la prise en charge par la Sécurité sociale a augmenté continûment depuis 2012, [puisqu'elle] atteint 78 % (1)  ». Les malades sont en effet remboursés à 100 % (dans la limite des tarifs de la Sécurité sociale) pour les affections de longue durée, dont le nombre ne cesse de grandir, et à 90 % pour les soins hospitaliers. Mais, pour les dépenses courantes, telles que les visites chez le médecin traitant ou chez un spécialiste, qui sont le lot ordinaire des Français, on tombe au-dessous de la moitié. Les mutuelles et les compagnies d'assurances compensent plus ou moins bien, en fonction du type de contrat. Il reste 8,5 % des frais en moyenne (le double pour les médicaments) à la charge des patients.

Candidat de droite (Les Républicains) à l'élection présidentielle, M. François Fillon, a suggéré que la Sécurité sociale se contente de rembourser les gros risques et de prendre en charge les Français les plus pauvres. Le socialiste Benoît Hamon veut étendre le champ des mutuelles. MM. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Philippe Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste, NPA) proposent, eux, d'intégrer les mutuelles dans la Sécurité sociale et de tout rembourser à 100 %. Dans une tribune publiée par Le Monde (2), M. Martin Hirsch, directeur général de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), et M. Didier Tabuteau, responsable de la chaire santé à Sciences Po, ont eux aussi avancé cette solution (lire sur notre site : « La Sécurité sociale, une assistance ou un droit ? »).

Si le président de la Fédération nationale de la mutualité française, M. Thierry Beaudet, a trouvé que l'idée de M. Fillon avait « le mérite de nous inviter à réfléchir », il a rejeté d'emblée celle d'une Sécurité sociale à guichet unique. À l'en croire, c'est « infaisable et insoutenable » (Les Échos, 18 janvier 2017). Le débat mérite pourtant d'être mené.

1. Quels seraient les bénéfices d'un guichet unique ?

On économiserait les frais de gestion et de publicité exorbitants qui grèvent les budgets des complémentaires, puisqu'elles doivent consacrer du temps et de l'argent à gagner des contrats. Appliquer les mêmes principes que ceux de la Sécurité sociale permettrait d'économiser 7 milliards d'euros. Les dossiers des malades ne seraient plus traités deux fois (par l'Assurance-maladie puis par les complémentaires). Cela allégerait aussi les charges administratives des hôpitaux, dont le personnel passe un temps infini à se repérer dans le maquis des 573 organismes (mutuelles, instituts de prévoyance et assurances) qui s'occupent des frais de santé.

2. Qu'y gagneraient les assurés ?

Dans l'esprit des promoteurs de cette mesure, il s'agit de revenir au principe fondamental : chacun doit payer selon ses moyens et recevoir selon ses besoins. « Aujourd'hui, explique M. Tabuteau, les complémentaires prélèvent 33 milliards d'euros, ce qui représente trois points de CSG [contribution sociale généralisée]. Si l'on appliquait ce taux à un retraité qui touche une pension de 1 250 euros [retraite moyenne], il paierait environ 37,50 euros pour sa protection complémentaire, alors qu'il doit actuellement acquitter, selon sa couverture, entre 80 et 120 euros. En revanche, le cadre supérieur paierait plus. » Mais, en fin de compte, tout le monde, le cadre comme le petit retraité, serait assuré de pouvoir se soigner correctement. Le système fonctionne d'ailleurs très bien en Alsace-Moselle, où les soins sont remboursés à 90 % par le guichet unique de la Sécurité sociale, moyennant une cotisation salariale supplémentaire.

3. Que deviendrait le personnel des mutuelles ?

« Tous ceux qui le souhaitent seront intégrés dans la Sécurité sociale. Cela représente environ 41 000 personnes. Compte tenu de la pyramide des âges, le surcoût serait vite absorbé », explique M. Noam Ambrourousi, coresponsable de la santé dans l'équipe de M. Mélenchon. Les mutuelles possèdent aussi des centres de soins — optiques, dentaires ou cliniques —, où travaillent 43 000 salariés ; elles en resteraient propriétaires. « Aujourd'hui, ajoute M. Ambrourousi, elles doivent se soumettre aux règles européennes des assurances : leurs fonds propres obligatoires atteignent 14,7 milliards d'euros. Dégagées de ces obligations, elles auraient les moyens de dynamiser ces centres. » Et de se consacrer à la prévention.

4. Qui déciderait de ce qui est remboursé ?

On imagine bien que tout ne serait pas gratuit. Il faudrait définir un « panier de soins et de prévention solidaire », même si l'expression peut faire peur car elle a souvent été employée par les partisans du déremboursement. « Panier » ou pas, on sait aujourd'hui ce qui est remboursé (presque) totalement, un peu (à 15 ou 35 %) ou pas du tout. Cette distinction n'a aucun sens : soit les médicaments sont utiles, et il faut les rembourser entièrement ; soit ils ne le sont pas, et ils ne doivent pas l'être. La liste des soins totalement pris en charge devrait « évoluer en fonction de critères sanitaires et non pour des raisons comptables », estime M. Ambrourousi. Il propose, à la différence de M. Tabuteau, de supprimer l'objectif national des dépenses d'assurance-maladie (Ondam) voté chaque année par le Parlement. Mais tous deux devraient pouvoir s'entendre sur l'idée que les choix s'opèrent à partir d'études épidémiologiques et soient arrêtés conjointement par l'État, les représentants des salariés, des organisations de malades et des professionnels de santé, avant d'être votés par le Parlement.

Si les soins et prothèses dentaires, appareils auditifs et lunettes seraient pris en charge à 100 % (notamment grâce aux économies réalisées sur les frais de gestion), pas question de rembourser des montures de luxe ni de continuer à payer à prix d'or des prothèses qui s'avèrent plus chères en France qu'en Allemagne. Ce qui suppose une négociation avec les professionnels concernés.

5. Que faire avec le prix des médicaments ?

La plupart des candidats proposent de négocier avec les laboratoires, au niveau national et international. Mais « il faut avoir des moyens de pression, précise M. Ambrourousi, et donc s'appuyer sur un pôle public du médicament incluant des activités de recherche et de production. On doit pouvoir recourir à des licences d'office [qui permettent de contourner les redevances pour les brevets] afin de produire des médicaments ». En avril 2016, le député Les Républicains Bernard Debré avait lancé une pétition demandant au gouvernement de « s'attaquer aux brevets abusifs en recourant à la licence d'office » pour un médicament efficace contre l'hépatite C que le laboratoire américain Gilead vendait alors 46 988 euros pour un traitement de douze semaines (3). Cette mesure ne figure pas dans le programme de M. Fillon. M. Hamon reprend l'idée du « recours si nécessaire » à ce type d'exception, mais sans aller jusqu'à la création d'un pôle public. M. Emmanuel Macron, candidat du mouvement En marche !, estime que ce serait « sacrifier notre industrie pharmaceutique pour essayer de faire des économies sur son dos ».

6. Les patients n'auraient-ils plus rien à payer ?

Aucun des protagonistes du débat n'imagine augmenter la part payée par le patient. Ils envisagent de la réduire en augmentant celle des complémentaires. Partisan d'une Sécurité sociale fusionnant avec les mutuelles, M. Hirsch rejette toutefois la gratuité totale et propose « un reste à charge (…) qui serait payé en fonction du revenu » (France Culture, 31 janvier 2017). C'est le fameux « bouclier sanitaire », qu'il avait soutenu du temps où il était haut-commissaire chargé des solidarités actives lors de la présidence de M. Nicolas Sarkozy. Au contraire, pour M. Tabuteau, la gratuité permet aux malades de suivre leur traitement en toute sérénité. « Personne ne va chez le médecin pour le plaisir. Quant à l'idée de rembourser les restes à charge en fonction du revenu, elle rompt avec l'universalité de la Sécurité sociale. »

7. Que faire avec les dépassements d'honoraires ?

Plus de trois quarts des médecins qui ouvrent un cabinet s'inscrivent dans le secteur 2 de l'Assurance-maladie et pratiquent des dépassements d'honoraires. Ces derniers, qui se sont élevés à 8 milliards d'euros en 2015, seraient supprimés. À condition de relever les tarifs de base de certaines professions, notamment ceux des dentistes, qui, faute d'être payés correctement, peuvent se rattraper sur les prothèses. Pour M. Mélenchon, 2 à 3 milliards d'euros récupérés sur les frais de gestion des complémentaires pourraient y être consacrés.

Pas sûr que les généralistes et spécialistes l'accepteraient facilement. Au début de mars, les dentistes ont manifesté contre la limitation des prix des prothèses. Rappelons toutefois que si certains soignants ne roulent pas sur l'or alors qu'ils ont fait sept à dix ans d'études, beaucoup vivent très confortablement : 21 900 euros par mois en honoraires soit 8 600 euros net par mois en moyenne pour les dentistes (4), 17 700 euros pour les radiologues, 15 600 pour les ophtalmologues (5)… Les négociations nécessaires ne s'annonceraient donc pas comme un long fleuve tranquille.

De plus, nombre de professionnels remettent eux-mêmes en cause la tarification à l'acte, notamment pour les maladies chroniques, qui requièrent une autre pratique (en partenariat avec le patient) et une autre forme d'organisation (en équipe). Pour certains, comme M. André Grimaldi, professeur émérite de diabétologie à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, il s'agit d'une « troisième médecine », à côté de celle des maladies aiguës bénignes et de celle des maladies aiguës graves (6).

8. Peut-on lutter contre les déserts médicaux ?

L'impossibilité de se soigner dans certaines régions est devenue si criante que tous les candidats proposent des incitations financières à l'installation des médecins, sans toujours en préciser les modalités. Tous misent sur les maisons de santé, où se retrouvent plusieurs professionnels exerçant en libéral. Mme Marine Le Pen (Front national) veut instaurer un « stage d'internat obligatoire » dans ces zones ; M. Macron, un « service sanitaire de trois mois pour les étudiants » (des médecins aux infirmières) chargés de faire de la prévention. De son côté, M. Mélenchon préconise le « maillage du territoire [par] des centres de santé pluridisciplinaires où les professionnels de santé seraient salariés ». Les soignants pourraient alors envisager d'exercer en partie dans un endroit déserté et en partie dans un secteur doté — l'essentiel étant à chaque fois de préserver le travail d'équipe. Ces propositions ne soulèvent pas forcément l'indignation chez les médecins, singulièrement chez les jeunes : seuls 28 % des femmes et 35 % des hommes envisagent de commencer leur carrière dans le privé (7). De tels centres de soins, qui pourraient assurer des gardes nocturnes, fourniraient le chaînon manquant entre la médecine de ville et les services d'urgence, encombrés par des patients aux affections bénignes, qui y recourent par manque d'argent ou faute de médecin disponible.

9. Cela pourrait-il contribuer à réduire les inégalités de santé ?

Le constat est connu : un ouvrier meurt plus tôt qu'un cadre. Cela n'empêche pas M. Fillon de vouloir supprimer le compte pénibilité, qui devait permettre aux salariés exerçant des « tâches pénibles » (mal définies, il est vrai) de prendre leur retraite un peu plus tôt. M. Macron, lui, veut le suspendre. Si tous les candidats estiment que le système sanitaire français doit basculer vers la prévention, la plupart laissent en l'état (de dépérissement) la médecine du travail, la médecine scolaire et les centres de protection maternelle et infantile (PMI). Évidemment, des soins gratuits et partout accessibles participeraient à la réduction de ces inégalités devant la mort. Mais cela suppose également de gagner la bataille contre la pollution (air, pesticides…), à l'origine d'une explosion des maladies chroniques. Deux points mis en avant par MM. Hamon et Mélenchon, ainsi que par M. Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France).

10. Faut-il revenir à des élections à la Sécurité sociale ?

La question paraît incongrue à la plupart des candidats : ils restent dans la droite ligne de l'étatisation et de la bureaucratisation qui ont envahi les organismes publics de santé. Ainsi, on a vu des managers s'installer à la tête des hôpitaux publics et des directeurs d'agences régionales de santé (ARS) se comporter en « préfets sanitaires » choisis par le gouvernement, tandis que les caisses d'assurance-maladie sont chapeautées par un haut fonctionnaire, lui aussi désigné par le gouvernement. M. Fillon propose même de transformer les hôpitaux en établissements de santé privés d'intérêt collectif (Espic), pour leur permettre de faire des profits comme les cliniques privées, et de supprimer la fonction publique hospitalière. Pour M. Mélenchon, les conseils d'administration des centres publics de santé (locaux, départementaux) remplaceraient les ARS. Ils seraient composés de citoyens tirés au sort, de représentants des associations de malades, de l'État et de la Sécurité sociale, ainsi que de représentants professionnels (syndicats salariés et patronaux), d'élus locaux et de professionnels de santé. On verrait aussi le retour des conseils d'administration de la Sécurité sociale élus par les salariés avec la participation des associations d'usagers.


(1) Communiqué de Mme Marisol Touraine, ministère des affaires sociales et de la santé, Paris, 16 août 2016.

(3) Bernard Debré, Michèle Rivasi et Françoise Sivignon, « Prix des médicaments hépatite C : ça suffit ! », Le Huffington Post, blogs, 20 avril 2016.

(4) Mis à jour le 1er avril 2017.

(5) « Les revenus annuels des professionnels de santé 2011 », Caisse nationale de l'assurance maladie des travailleurs salariés (CNAMTS), direction de la recherche et des études, statistiques (Drees), ministère de la santé, Paris, décembre 2011.

(6) André Grimaldi, Yvanie Caillé, Frédéric Pierru et Didier Tabuteau, Les Maladies chroniques. Vers la 3e médecine, Odile Jacob, Paris, 2017.


Bouillonnement antisystème en Europe et aux États-Unis

https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/immigrationplay episode download
19 April, by Perry Anderson[ —]

Pas de flonflons pour célébrer le soixantième anniversaire du traité de Rome et du Marché commun, le 25 mars. La bannière européenne a perdu son éclat, tant les politiques de l'Union se sont révélées désastreuses. Partout ont fleuri des mouvements antisystème. Dans quelques pays, ils se situent résolument à gauche. Mais nombre d'entre eux font de la xénophobie leur fonds de commerce.

JPEG - 380.2 ko
Emily Eveleth. – « World Bank » (Banque mondiale), 2010
© Emily Eveleth - Miller Yezerski Gallery, Boston

Il y a vingt-cinq ans, l'expression « mouvement antisystème » était fréquemment employée, notamment par les sociologues Immanuel Wallerstein et Giovanni Arrighi, pour décrire les diverses forces de gauche hostiles au capitalisme. De nos jours, elle reste pertinente en Occident, mais sa signification a changé. Les mouvements contestataires qui se sont multipliés au cours des dix dernières années ne se rebellent plus contre le capitalisme, mais contre le néolibéralisme — c'est-à-dire la déréglementation des flux financiers, la privatisation des services publics et le creusement des inégalités sociales, cette variante du règne du capital mise en place en Europe et aux États-Unis depuis les années 1980. L'ordre politique et économique qui en découle a été accepté presque indistinctement par des gouvernements de centre droit et de centre gauche, consacrant le principe de la pensée unique illustré par la maxime de Margaret Thatcher : « Il n'y a pas de solution de rechange » (There is no alternative , ou TINA). Deux types de mouvements se sont développés en réaction à ce système. De droite ou de gauche, ils sont stigmatisés par les classes dirigeantes, qui les présentent comme une menace unique : celle du populisme.

Ce n'est pas un hasard si ces mouvements sont d'abord apparus en Europe plutôt qu'aux États-Unis. Soixante ans après le traité de Rome, l'explication est simple. Le Marché commun de 1957, qui prolongeait la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) — conçue par Robert Schuman à la fois pour éviter le retour d'un siècle d'hostilités franco-allemandes et pour consolider la croissance économique d'après-guerre en Europe de l'Ouest —, était le produit d'une période de plein-emploi et de hausse des salaires moyens, d'ancrage de la démocratie représentative et de développement des systèmes de redistribution. Les accords commerciaux découlant du Marché commun empiétaient peu sur la souveraineté des États membres, qui s'en trouvaient renforcés plutôt qu'affaiblis.

Les budgets et les taux de change étaient décidés au niveau national, par des Parlements responsables devant leurs électeurs, où l'on débattait avec vigueur d'orientations politiques très distinctes. Paris s'était d'ailleurs illustré en freinant les tentatives de la Commission de Bruxelles d'étendre ses prérogatives. La France du général de Gaulle mais aussi, de manière beaucoup plus discrète, l'Allemagne de l'Ouest de Konrad Adenauer conduisaient une politique étrangère indépendante de Washington et capable de lui résister.

La fin des « trente glorieuses » a bouleversé cette construction. Dès le milieu des années 1970, les sociétés capitalistes développées sont entrées dans une longue phase de déclin, analysée par l'historien américain Robert Brenner (1) : décennie après décennie, une diminution durable des taux de croissance et un ralentissement de la productivité, moins d'emplois et plus d'inégalités, le tout ponctué par de fortes récessions. À partir des années 1980, au Royaume-Uni et aux États-Unis d'abord, puis dans toute l'Europe, la stratégie s'inverse : réduction des allocations sociales, privatisation des industries et des services publics, déréglementation des marchés financiers. Le néolibéralisme fait son entrée. En Europe, cependant, il acquiert au fil du temps une forme institutionnelle particulièrement rigide, à mesure que le nombre d'États membres de ce qui deviendra l'Union européenne est multiplié par quatre, englobant ainsi une grande zone de main-d'œuvre bon marché à l'est.

Du marché unique (1986) au pacte budgétaire (2012) en passant par le pacte de stabilité et de croissance (1997), les Parlements nationaux ont été supplantés par une structure d'autorité bureaucratique protégée de la volonté populaire, comme l'avait prédit et réclamé l'économiste ultralibéral Friedrich Hayek. Une fois cette mécanique en place, une austérité draconienne a pu être imposée d'en haut à un électorat sans recours, sous la direction conjointe de la Commission européenne et d'une Allemagne réunifiée devenue l'État le plus puissant de l'Union, et dont les penseurs dominants annonçaient sans précaution la vocation hégémonique sur le continent. Pendant la même période, l'Union et ses membres ont cessé de jouer un rôle dans le monde et d'agir à rebours des directives américaines (2). Lors de la dernière phase de cette subordination, ils se sont placés aux avant-postes des politiques de néo-guerre froide envers la Russie, orchestrées par Washington et payées par l'Europe.

Abrogation du contrôle démocratique

Dès lors que, faisant fi des référendums successifs, la caste de plus en plus oligarchique de l'Union européenne se joue de la volonté populaire et inscrit ses diktats budgétaires dans la Constitution, il n'est pas étonnant qu'elle provoque tant de mouvements de contestation de tous bords. À quoi ressemblent-ils ? Dans le noyau dur de l'Europe d'avant l'élargissement, autrement dit l'Europe occidentale de la guerre froide (écartons pour l'instant l'Europe centrale et orientale, dont la topographie était alors radicalement différente), les mouvements de droite dominent l'opposition au système en France (Front national, FN), aux Pays-Bas (Parti pour la liberté, PVV), en Autriche (Parti de la liberté d'Autriche, FPÖ), en Suède (Démocrates de Suède), au Danemark (Parti populaire danois, DF), en Finlande (Vrais Finlandais), en Allemagne (Alternative pour l'Allemagne, AfD) et au Royaume-Uni (UKIP).

En Espagne, en Grèce et en Irlande prévalent en revanche des mouvements de gauche, respectivement Podemos, Syriza et Sinn Féin. L'Italie constitue un cas à part dans la mesure où elle conjugue un mouvement antisystème situé clairement à droite, la Ligue du Nord, et un parti, plus puissant encore, qui dépasse le clivage gauche-droite : le Mouvement 5 étoiles (M5S). La rhétorique extraparlementaire de ce dernier sur l'impôt et l'immigration le classerait à droite, mais son action parlementaire le situe plutôt à gauche, en raison de la constante opposition qu'il a manifestée au gouvernement de M. Matteo Renzi, notamment sur les questions d'éducation et de déréglementation du marché du travail, et de son rôle décisif dans la mise en échec du projet de rendre plus autoritaire la Constitution italienne (3). À cet ensemble s'ajoute Momentum, une organisation qui a émergé au Royaume-Uni pour favoriser l'élection inattendue de M. Jeremy Corbyn à la tête du Labour. À l'exception de l'AfD, tous les mouvements de droite sont apparus avant la crise de 2008, pour certains pendant les années 1970, voire plus tôt encore. En revanche, la montée de Syriza et la naissance du M5S, de Podemos et de Momentum découlent de la crise financière mondiale.

Dans ce décor général, le fait central est que, dans leur ensemble, les mouvements de droite pèsent plus lourd que ceux de gauche, si l'on en juge par le nombre de pays où ils dominent et par leur force électorale cumulée. Cet avantage s'explique par la structure du système néolibéral contre lequel ils s'insurgent, qui trouve son expression la plus brutale et la plus concentrée dans ce qu'est devenue l'Union européenne.

Son ordre se fonde sur trois principes : réduction et privatisation des services publics, abrogation du contrôle et de la représentation démocratiques, déréglementation des facteurs de production. Tous trois sont omniprésents au niveau national en Europe comme ailleurs, mais ils se manifestent de manière plus intense encore au sein de l'Union. L'attestent les pressions infligées à la Grèce, la série de référendums bafoués et l'ampleur croissante du dumping salarial. Dans l'arène politique, ces orientations directrices alimentent les inquiétudes principales de la population et motivent ses manifestations d'hostilité au système, qui concernent l'austérité, la perte de souveraineté et l'immigration.

JPEG - 209.4 ko
Emily Eveleth. – « Fists » (Poings), 2010
© Emily Eveleth. - Miller Yezerski Gallery, Boston

Les mouvements antisystème se différencient par l'importance qu'ils attribuent à chacun de ces facteurs, déterminant ainsi les aspects de la palette néolibérale qu'ils choisissent de cibler en priorité.

La raison la plus évidente du succès des mouvements de droite tient à ce qu'ils se sont d'emblée approprié la question de l'immigration. Ils jouent sur les réactions xénophobes et racistes afin de gagner le soutien des couches de la population les plus vulnérables. À l'exception des mouvements néerlandais et allemand, adeptes du libéralisme économique, cette position est intimement associée non à la dénonciation mais à la défense de l'État-providence, menacé selon eux par l'arrivée de migrants — une thèse défendue par les mouvements antisystème de droite en France, au Danemark, en Suède et en Finlande.

Toutefois, on aurait tort d'attribuer leur avantage à ce seul argument. Dans certains États importants, comme l'illustre le FN, ils combattent également sur d'autres fronts, par exemple celui de l'union monétaire. L'euro et la Banque centrale tels qu'ils ont été conçus à Maastricht ont associé l'austérité et le déni de la souveraineté populaire dans un seul et même système. Les mouvements de gauche les mettent en accusation avec autant de véhémence, voire davantage, mais ils tendent à proposer des solutions moins radicales. En revanche, le FN ou la Ligue du Nord préconisent des remèdes draconiens et percutants aux « fléaux » de la monnaie unique et de l'immigration : sortir de la zone euro et fermer les frontières. La gauche, à quelques exceptions près, n'a pas formulé d'exigences aussi explicites. Elle propose au mieux d'apporter à la monnaie unique quelques ajustements techniques trop complexes pour mobiliser un large électorat ; sur l'immigration, il est rare qu'elle aille au-delà des bons sentiments.

Un statu quo détesté

L'immigration et l'union monétaire posent problème à la gauche pour des raisons historiques. Le traité de Rome reposait sur la promesse d'une libre circulation des capitaux, des biens et de la main-d'œuvre au sein d'un Marché commun européen. Tant que celui-ci se limitait aux pays d'Europe occidentale, seule la mobilité des deux premiers facteurs de production comptait vraiment, les migrations transfrontalières restant en général — la France est une exception — plutôt modestes. Cependant, à compter de la fin des années 1960, la population de travailleurs immigrés issue des anciennes colonies africaines, asiatiques et caribéennes ainsi que des régions semi-coloniales de l'ancien Empire ottoman atteignait déjà un nombre significatif. L'élargissement à l'Europe centrale a ensuite amplifié les migrations intra-européennes. Enfin, les interventions néo-impérialistes successives dans les anciennes colonies méditerranéennes — l'attaque-éclair en Libye en 2011 et la participation indirecte à la guerre civile en Syrie — ont amené en Europe des vagues de réfugiés et un terrorisme de représailles.

Tout cela a attisé la xénophobie, dont les mouvements antisystème de droite ont fait leur fonds de commerce et que la gauche combat par fidélité à la cause de l'internationalisme humaniste. Les mêmes inclinations ont conduit une grande partie de cette dernière à résister à toute idée de mettre un terme à l'union monétaire, ce qui conduirait selon elle à un nationalisme associé aux catastrophes du passé. L'idéal de l'unité européenne reste à ses yeux une valeur fondamentale. Mais l'Europe réellement existante de l'intégration néolibérale constitue un ordre plus cohérent que toutes les solutions hésitantes qui lui ont été opposées jusque-là. L'austérité, l'oligarchie et la mobilité forment un système interconnecté. La troisième est indissociable de la deuxième : aucun électeur des pays européens n'a jamais été consulté sur l'arrivée plus ou moins importante de main-d'œuvre étrangère dans sa société, laquelle s'est toujours produite à son insu.

La négation de la démocratie qu'est devenue la structure de l'Union a exclu d'emblée toute possibilité de se prononcer sur ces questions. Le rejet de cette Europe-là par les mouvements de droite apparaît plus cohérent politiquement que celui de la gauche — une autre raison de l'avance des premiers sur la seconde.

L'arrivée du M5S, de Syriza, de Podemos et de l'AfD a marqué un bond en avant du mécontentement populaire en Europe. Les sondages actuels affichent des niveaux record de rejet de l'Union. Mais, à gauche comme à droite, le poids parlementaire des mouvements antisystème reste limité. Au niveau européen, lors des dernières échéances électorales, les trois meilleurs résultats de la droite antisystème — obtenus par l'UKIP, le FN et le Parti populaire danois — se situaient aux alentours du quart des voix. Au niveau national, en Europe de l'Ouest, le score moyen de toutes ces forces — gauche et droite confondues — atteint environ 15 %. Un sixième de l'électorat ne représente pas une menace sérieuse pour l'ordre établi. Un quart peut poser problème, mais le « danger populiste » dont s'alarme la presse demeure très relatif. Les seules fois où un mouvement antisystème a accédé au pouvoir (ou semblait sur le point d'y parvenir), c'était à cause d'un mode de scrutin censé favoriser des partis majoritaires et qui s'est retourné contre ces derniers, comme en Grèce, ou qui a failli le faire, comme en Italie.

Il existe en réalité un grand écart entre le degré de désillusion populaire à l'encontre de l'Union européenne néolibérale d'aujourd'hui (4) et le soutien aux forces qui prétendent s'y opposer. Si l'indignation ou le dégoût sont devenus courants depuis quelque temps déjà, le vote des Européens est (et reste) déterminé par la peur. Le statu quo socio-économique est largement détesté. Ce qui ne l'empêche pas d'être régulièrement réaffirmé dans les urnes, avec la reconduction des partis qui en sont responsables, par crainte d'affoler les marchés et au risque d'accroître la misère. La monnaie unique n'a permis aucune accélération de la croissance en Europe et a mis en difficulté les pays du Sud les plus fragiles. Pourtant, la perspective d'une sortie de l'euro effraie même ceux qui savent désormais à quel point celui-ci est responsable de leurs maux. La peur l'emporte sur la colère. D'où l'acceptation par les électeurs grecs de la capitulation de Syriza face à Bruxelles, le recul de Podemos en Espagne et les tergiversations du Parti de gauche en France. La logique est partout la même : ce système est mauvais, mais, en l'affrontant, on s'expose à des représailles.

Le désespoir plus fort que la peur

Comment alors expliquer le « Brexit » ? L'immigration de masse, une crainte répandue en Europe, a été stigmatisée sans relâche lors de la campagne pour la sortie de l'Union par M. Nigel Farage, dirigeant de l'UKIP, porte-voix remarqué de cette option aux côtés de grandes figures du Parti conservateur. Mais, ici comme ailleurs, la xénophobie pèse moins que la peur de l'effondrement économique. Au Royaume-Uni, l'hostilité aux étrangers s'est accrue à mesure que les gouvernements successifs mentaient sur l'ampleur de l'immigration. Toutefois, si le référendum ne s'était joué qu'entre ces deux peurs, comme le souhaitait la classe politique, le camp qui militait pour que le pays reste dans l'Union l'aurait sans doute emporté à une large majorité — en témoigne le référendum sur l'indépendance écossaise en 2014.

Trois autres facteurs ont déterminé l'issue du scrutin. Après Maastricht, la classe politique britannique a refusé la camisole de l'euro pour mieux mettre en œuvre sa propre vision du néolibéralisme, plus drastique encore que toutes celles du continent. Les excès financiers du New Labour ont précipité le Royaume-Uni dans la crise bancaire avant les autres pays européens, et l'austérité draconienne du gouvernement conservateur-libéral a été sans équivalent endogène sur le continent. Économiquement, les résultats de cette politique britannique parlent d'eux-mêmes. Aucun autre pays européen ne souffre d'un tel clivage politique entre une métropole aisée autonome, à Londres et dans le Sud-Est, et une région désindustrialisée et paupérisée dans le Nord et dans le Nord-Est. Dans bien des zones, les électeurs estimaient donc ne pas avoir grand-chose à perdre en cas de sortie de l'Union — une perspective plus abstraite que celle de renoncer à l'euro —, quoi qu'il puisse arriver à la City et aux investissements étrangers. Le désespoir a pris le pas sur la peur.

Politiquement aussi, aucun pays européen n'a faussé de manière aussi flagrante le système électoral. Si, en 2014, l'UKIP est devenu le plus grand parti britannique au Parlement européen grâce à la représentation proportionnelle, l'année suivante ce parti n'a obtenu qu'un siège à Westminster après avoir recueilli 13 % des voix, alors que le Parti national écossais (SNP), avec 5 % des suffrages à l'échelle du pays, décrochait cinquante-cinq sièges. Tant que le Parti travailliste ou le Parti conservateur, bénéficiaires de ce système, alternaient au pouvoir pour conduire des politiques interchangeables, les électeurs du bas de la pyramide des salaires boudaient massivement les urnes. Lorsqu'ils ont perçu dans le référendum national la chance de faire un vrai choix, ils se sont déplacés en nombre ; dans les régions les plus défavorisées, la participation a grimpé d'un coup, livrant le verdict qu'on connaît sur les bilans accablants de MM. Anthony Blair, Gordon Brown et David Cameron.

JPEG - 96.5 ko
Emily Eveleth. – « Future Tense » (Futur), 2014
© Emily Eveleth - Miller Yezerski Gallery, Boston

Dernier facteur, et non des moindres : la différence historique qui sépare le Royaume-Uni du continent. Culturellement, non seulement la Grande-Bretagne a été un empire beaucoup plus puissant que ses rivaux européens pendant des siècles, mais, de surcroît, contrairement à la France, l'Allemagne, l'Italie et la plupart des États de l'Union, elle n'a subi ni défaite, ni invasion, ni occupation lors des deux guerres mondiales. Dans un tel contexte, la captation des pouvoirs locaux au profit d'une bureaucratie établie en Belgique ne pouvait qu'être rejetée davantage qu'ailleurs : pourquoi un État qui, par deux fois, avait remis Berlin à sa place devrait-il se soumettre à Bruxelles ou à Luxembourg ? La question de l'identité pouvait donc, plus aisément que sur le continent, supplanter celle de l'intérêt matériel. C'est pourquoi l'idée selon laquelle la crainte des conséquences économiques supplante celle de l'immigration n'a pas fonctionné, en raison d'un mélange de désespoir économique et d'orgueil national.

C'est dans des conditions similaires que, aux États-Unis, suffisamment d'ouvriers blancs des régions industrielles déclinantes et abandonnées ont pu porter à la présidence un candidat républicain au parcours et au tempérament inédits, exécré par les faiseurs d'opinion des deux partis en même temps que mal vu par nombre de ses propres électeurs. Là comme au Royaume-Uni, le désespoir des régions désindustrialisées a eu raison de l'appréhension face à ce saut dans l'inconnu. De manière plus crue et explicite qu'en Europe, du fait de la longue histoire du racisme aux États-Unis, l'immigration y a été également dénoncée, et des barrières — physiques et légales — érigées pour l'endiguer. Enfin, et surtout, la grandeur impériale n'est pas pour les Américains un souvenir lointain, mais une dimension bien réelle et une revendication naturelle pour l'avenir, abandonnée pourtant par les tenants du pouvoir au profit d'une mondialisation jugée responsable de la misère du peuple et de l'humiliation du pays. « Make America great again » Rendre à l'Amérique sa grandeur ») — une fois qu'elle aura renoncé aux fétiches de la libre circulation des biens et de la main-d'œuvre, et balayé les entraves du multilatéralisme : M. Donald Trump n'a pas eu tort de proclamer que sa victoire représentait un « Brexit » à grande échelle. Cette révolte était bien plus spectaculaire que l'autre : elle ne se limitait pas à une seule question — largement symbolique aux yeux des Britanniques — et elle était dépourvue de tout vernis de respectabilité institutionnelle ou d'approbation des commentateurs.

La victoire de M. Trump a soulevé l'indignation des dirigeants politiques européens, de centre droit comme de centre gauche. D'abord en raison de sa transgression affichée des convenances usuelles sur l'immigration. L'Union européenne elle-même ne manifeste aucun scrupule lorsqu'il s'agit pour elle de contenir les réfugiés dans la Turquie de M. Recep Tayyip Erdoğan, avec ses dizaines de milliers de prisonniers politiques, la torture policière et la suspension générale de l'État de droit, ou de détourner le regard devant les barricades de barbelés dressées au nord de la Grèce pour que les réfugiés restent enfermés dans les îles de la mer Égée. Toutefois, soucieuse de décence diplomatique, l'Europe ne s'est jamais ouvertement félicitée de ces exclusions. En réalité, ce qui l'inquiète vraiment n'est pas tant la brutalité de M. Trump en la matière que son rejet de l'idéologie du libre-échange, son dédain apparent pour l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et sa disposition à adopter une attitude moins belliqueuse envers la Russie. Seul le temps dira s'il ne s'agit là de sa part que de remarques provocatrices, vouées à tomber dans l'oubli, comme déjà nombre de ses engagements de politique intérieure. En tout cas, son élection a rendu visible une différence significative entre de nombreux mouvements antisystème de droite (ou vaguement centristes) et la gauche traditionnelle, qu'elle soit rose ou verte : en France et en Italie, les premiers ont rejeté les politiques de néo-guerre froide et les opérations militaires applaudies par les seconds, en particulier l'intervention en Libye et les sanctions infligées à la Russie.

Les convulsions antisystème de droite, tels le référendum britannique et les élections américaines, se sont accompagnées d'une poussée de la gauche — M. Bernie Sanders aux États-Unis, le phénomène Corbyn au Royaume-Uni —, à une échelle plus modeste mais plus inattendue. Cependant, les conséquences de l'élection de M. Trump et du « Brexit » s'avéreront probablement moindres qu'on ne l'annonce. Dans les deux pays, l'ordre établi est loin d'être défait, et on a vu en Grèce sa capacité à absorber et à neutraliser avec une rapidité impressionnante les révoltes d'où qu'elles viennent. Il a d'ailleurs déjà développé des anticorps — exprimés par de jeunes cadres soi-disant dynamiques qui affichent un simulacre de contestation contre les impasses et la corruption. Ils promettent des politiques plus transparentes, plus dynamiques, en transcendant ainsi les partis actuels en déroute. C'est le cas de M. Albert Rivera (de Ciudadanos) en Espagne et de M. Emmanuel Macron en France.

Mais, pour les courants antisystème de gauche, la leçon à tirer de ces dernières années est claire. S'ils ne veulent plus être éclipsés par leurs homologues de droite, ils ne peuvent plus se permettre d'être moins radicaux et moins cohérents qu'eux dans leur opposition au système. En d'autres termes, admettre la probabilité que dorénavant l'Union européenne dépend tellement des décisions qui l'ont façonnée comme construction néolibérale qu'on ne peut plus sérieusement penser à sa réforme, et qu'il faudrait la défaire afin de bâtir quelque chose de mieux. Que ce soit par la sortie de l'Union telle qu'elle existe ou par la construction de l'Europe sur une autre base, en jetant Maastricht au feu. À l'heure actuelle, ni l'une ni l'autre n'est proche.


(1) Robert Brenner, The Economics of Global Turbulence : The Advanced Capitalist Economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005, Verso Books, New York, 2006.

(2) L'opposition de la France et de l'Allemagne à la guerre d'Irak en 2003 doit être relativisée : M. Jacques Chirac avait accepté que les avions de guerre américains survolent l'espace aérien français ; des agents spéciaux allemands stationnés à Bagdad avaient communiqué leurs informations aux instigateurs de l'invasion. Et deux mois après celle-ci, le 22 mai 2003, les deux pays votaient la résolution 1483 du Conseil de sécurité des Nations unies qui entérinait l'occupation américaine de l'Irak.

(3) Lire Raffaele Laudani, « Matteo Renzi se rêve en phénix », Le Monde diplomatique, janvier 2017.

(4) L'été dernier, la majorité des Français et des Espagnols exprimaient de l'aversion envers elle ; et même en Allemagne, à peine la moitié des sondés avaient une opinion positive de l'Union.











mirPod.com is the best way to tune in to the Web.

Search, discover, enjoy, news, english podcast, radios, webtv, videos. You can find content from the World & USA & UK. Make your own content and share it with your friends.


HOME add podcastADD PODCAST FORUM By Jordi Mir & mirPod since April 2005....
ABOUT US SUPPORT MIRPOD TERMS OF USE BLOG OnlyFamousPeople MIRTWITTER