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Comment perdre une élection

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18 January, by Jerome Karabel[ —]

Un adversaire désavoué par son propre camp, une évolution démographique favorable, des moyens financiers considérables : les démocrates avaient toutes les cartes en main pour remporter l'élection présidentielle. Ils ont finalement été défaits, victimes de leur stratégie désastreuse.

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Philip Guston. – « Rain Cloud » (Nuage de pluie), 1973
Photo : Christie's Images / Bridgeman Images

« Ronald Reagan a transformé l'Amérique comme ni Richard Nixon ni Bill Clinton ne l'ont fait », estimait M. Barack Obama dans un entretien accordé dix mois avant son élection à la présidence des États-Unis, en 2008. L'ancien acteur avait engagé le pays « sur une route fondamentalement différente » (1). Le message se voulait clair : contrairement à Mme Hillary Clinton, sa principale concurrente lors de la primaire démocrate, il serait un « président du changement ».

Huit ans plus tard, rien de fondamental n'a changé aux États-Unis. Arrivé à la Maison Blanche au milieu de la plus grave crise économique que le pays ait connue depuis les années 1930, M. Obama s'est d'abord employé à éviter un effondrement général. Si, avec son plan de relance de 800 milliards de dollars, il s'est écarté du dogme de l'austérité, il a veillé à respecter les autres fondements de l'orthodoxie néolibérale, se gardant d'adopter la moindre mesure qui pourrait entamer la « confiance des entreprises » et volant au secours des institutions financières, y compris celles qui étaient responsables de la crise.

Quand Mme Clinton a annoncé sa candidature à la présidentielle, en avril 2015, les signaux d'alerte ne manquaient pas : les démocrates avaient été sèchement battus aux élections de mi-mandat de 2010 et de 2014, la reprise économique restait anémique et les mouvements Tea Party à droite et Occupy Wall Street à gauche reflétaient un mécontentement bouillonnant. C'est donc dans une atmosphère d'insatisfaction croissante que l'ancienne première dame, ex-sénatrice de New York et ex-secrétaire d'État, incarnation vivante du statu quo, a lancé sa campagne.

Elle bénéficiait du soutien quasi unanime de l'élite du Parti démocrate — ses permanents, ses bailleurs de fonds, ses super-délégués (membres du Congrès ou du conseil national du parti), tous convaincus depuis longtemps que la Maison Blanche lui revenait de droit. M. Obama a découragé son vice-président Joe Biden de se présenter, puis soutenu Mme Clinton dans son âpre duel contre M. Bernie Sanders lors des primaires. Le coup de tonnerre du 8 novembre ne peut se comprendre indépendamment de la décision du Parti démocrate de s'accrocher à la candidature de Mme Clinton, nonobstant le climat général de colère populaire.

Les conseillers de l'ancienne sénatrice furent ravis de découvrir M. Donald Trump comme seul obstacle vers la Maison Blanche : il avait tenu d'innombrables propos racistes, xénophobes et sexistes pendant la campagne des primaires, et son tempérament imprévisible avait convaincu les électeurs qu'il n'était « pas fait » pour être président — c'est du moins ce qu'assuraient les groupes témoins confectionnés par les stratèges démocrates… À la différence de MM. Trump et Sanders, Mme Clinton a peiné pour trouver un slogan : elle en a testé pas moins de 85, pour finalement s'arrêter sur l'insipide « Stronger together » (« L'union fait la force ») (2). Sa candidature était à ce point dépourvue de contenu que, en février 2016, dans un courriel plaintif, le conseiller aux sondages Joel Benenson interrogeait le directeur de campagne John Podesta : « A-t-on la moindre idée de ce qu'elle veut faire passer comme message principal (3)  ? »

Durant la campagne de 2012, M. Obama avait dépeint son adversaire Willard Mitt Romney comme un ploutocrate sans cœur, affairé à délocaliser les emplois des Américains. Cette ligne d'attaque lui avait permis de s'adjuger suffisamment de voix parmi les ouvriers blancs pour remporter la Pennsylvanie, le Wisconsin, l'Ohio et le Michigan, des États industriels et sinistrés de la Rust Belt (« ceinture de la rouille ») qui borde les Grands Lacs. M. Trump, multimilliardaire qui n'a jamais hésité à embaucher des immigrés clandestins ni à pressurer de petits entrepreneurs, faisait lui aussi une cible rêvée. Mais les affaires personnelles de Mme Clinton avaient prospéré avec l'argent des multinationales — entre janvier 2013 et janvier 2015, elle a ainsi empoché 21,7 millions de dollars pour 92 discours majoritairement destinés à des cadres dirigeants de grandes entreprises. Et sa campagne ne pouvait guère diverger des intérêts de Wall Street, qui la finançait.

Le lieu de l'échec de Hillary Clinton est précisément situé

Réalisant peut-être que la candidate n'était pas taillée pour séduire les laissés-pour-compte de la mondialisation et de la désindustrialisation, son équipe de campagne a opté pour une stratégie identitaire. Elle a tenté de rebâtir la coalition multiraciale de M. Obama en se focalisant sur cinq groupes cibles : les Afro-Américains, les Latinos, les Asiatiques, les 25-35 ans et les femmes blanches. Ce choix transparaît dans une note de M. Podesta en date du 17 mars 2016. Il y évoque les candidats potentiels à la vice-présidence et annonce qu'il a « rangé les noms par groupes alimentaires [sic] approximatifs ».

Une telle stratégie ne peut toutefois suppléer à l'absence de message politique. Les groupes à l'origine du succès de M. Obama en 2012 ont certes voté pour Mme Clinton en 2016, mais dans une moindre proportion : 88 % des Noirs, contre 93 % en 2012 ; 65 % des Latinos (contre 71 %), 65 % des Asiatiques (contre 71 %) et 55 % des 25-35 ans (contre 60 %). Seule exception : les femmes, qui ont voté à 55 % pour la candidate, soit un point de mieux. Misogyne et accusé de harcèlement sexuel, M. Trump a néanmoins remporté 53 % des suffrages de l'ensemble des femmes blanches, et 67 % de celles qui n'ont pas de diplôme universitaire (4).

Les stratégies de mobilisation de groupes cibles ont ceci de dangereux qu'elles peuvent provoquer des contre-mobilisations au sein d'autres groupes. M. Trump en a bénéficié. Sur le plan national, la coalition multiraciale de Mme Clinton a relativement bien fonctionné, puisque la candidate a remporté deux millions de voix (5) de plus que son adversaire. Mais les élections américaines se jouent État par État. Or, sur ce plan, le lieu de l'échec de Mme Clinton est précisément situé : Ohio, Wisconsin, Pennsylvanie et Michigan, où 64 grands électeurs étaient en jeu.

M. Trump l'a emporté dans ces quatre États de la « ceinture de la rouille » parce qu'il a envoyé un message clair. Tournant le dos à l'orthodoxie républicaine, il a attaqué sans relâche les accords de libre-échange et les délocalisations. Il a également dénoncé la présence sur le sol américain de millions de clandestins et l'incapacité du pays à protéger ses frontières. Il a enfin critiqué l'engagement des États-Unis dans des guerres inutiles, en Irak, en Libye ou ailleurs. Son slogan (« Rendre sa grandeur à l'Amérique »), ses appels incessants à faire passer « l'Amérique d'abord » et ses références répétées aux « Américains oubliés » étaient taillés sur mesure pour séduire les travailleurs blancs.

De nombreux commentateurs ont attribué la défaite de Mme Clinton à la xénophobie et au racisme des classes populaires blanches. Si ce facteur a pu jouer — diverses études montrent que les électeurs de M. Trump sont plus xénophobes que ceux des autres candidats (6) —, il faut néanmoins rappeler qu'un Afro-Américain nommé Barack Hussein Obama l'avait emporté dans ces quatre États en 2008 et en 2012. Il s'était imposé souvent avec des marges confortables, et dans de nombreux comtés très majoritairement peuplés de travailleurs blancs.

Cette année, la part des Noirs ayant voté démocrate a décliné dans chacun de ces États, et 71 % des hommes blancs dépourvus de diplôme universitaire ont voté pour M. Trump en Pennsylvanie, 70 % dans l'Ohio, 69 % dans le Wisconsin et 68 % dans le Michigan. Quant aux femmes blanches non diplômées, 58 % d'entre elles ont voté pour M. Trump en Pennsylvanie, 57 % dans le Michigan, 55 % en Ohio…

Mme Clinton a négligé de s'adresser à ces électeurs. Elle n'est pas allée une seule fois dans le Wisconsin pendant sa campagne. Elle n'a jamais semblé se soucier des conditions de vie de la classe ouvrière, lesquelles ne cessent pourtant de se dégrader depuis quarante ans : entre 1975 et 2014, les revenus médians des travailleurs blancs sans diplôme ont décliné de plus de 20 %, avec une chute de 14 % entre 2007 et 2014.

La rupture entre les classes populaires blanches et les démocrates dépasse la seule question économique. S'y ajoute une dimension culturelle, liée au sentiment (pas totalement injustifié) qu'éprouvent nombre de travailleurs blancs d'être méprisés par l'élite progressiste. Mme Clinton a contribué à renforcer ce sentiment quand elle a déclaré, lors d'une levée de fonds auprès de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et trans (LGBT) de New York : « On peut mettre la moitié des partisans de Trump dans ce que j'appelle le panier des gens déplorables. N'est-ce pas ? Ils sont racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes et bien d'autres choses », avant d'ajouter que certains étaient « irrécupérables ».

Populisme de droite contre populisme de gauche

Après la débâcle du 8 novembre, les républicains ne contrôlent pas seulement la Maison Blanche, la Chambre des représentants, le Sénat et (bientôt) la Cour suprême : ils occupent aussi 31 des 50 postes de gouverneur et dirigent 35 sénats d'État et 32 assemblées. Toutefois, des renversements politiques peuvent intervenir avec une étonnante rapidité. La victoire, par 23 points d'avance, du démocrate Lyndon Johnson contre le républicain Barry Goldwater lors de l'élection présidentielle de 1964 avait été suivie, quatre ans plus tard, par le succès du républicain Richard Nixon…

Aux États-Unis comme ailleurs, 2016 a été l'année d'un soulèvement « populiste ». Selon l'essayiste John Judis, les mouvements de ce type constituent « un système de détection précoce de problèmes majeurs que les principaux partis ont minimisés ou ignorés (7)  ». Mais, souligne-t-il, les populismes de gauche et de droite sont fondamentalement distincts. Tous deux défendent « le peuple contre l'élite », mais le second accuse celle-ci « de dorloter un troisième groupe, qui peut être les immigrants, les musulmans ou les militants afro-américains ». Avec M. Trump, la version droitière a triomphé. Mais, alors que ce n'est pas le cas dans plusieurs pays européens, aux États-Unis, une alternative progressiste crédible existait, matérialisée par la candidature de M. Sanders…


À lire également : Philippe Leymarie, « Donald Trump, l'OTAN et les passagers clandestins », Les blogs du Diplo, Défense en ligne, 18 novembre 2016.

(1) Cité dans Chuck Raasch, « Obama aspires to a transformational presidency », USA Today, McLean (Virginie), 16 avril 2009.

(2) Matt Flegenheimer, « When Hillary Clinton tested new slogans — 85 of them », The New York Times, 19 octobre 2016.

(3) Cité dans Maureen Dowd, « Obama lobbies against obliteration by Trump », The New York Times, 12 novembre 2016.

(4) « General election exit polls », CNN.com, 9 novembre 2016.

(5) Le décompte définitif ne sera connu que le 19 décembre.

(6) Zack Beauchamp, « These 2 charts explain how racism helped fuel Trump's victory », Vox, Washington, DC, 10 novembre 2016.

(7) John Judis, The Populist Explosion. How the Great Recession Transformed American and European Politics, Columbia Global Report, New York, 2016.


La longue marche vers l'ouest

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18 January, by Martine Bulard[ —]

Visites officielles, pose de premières pierres ou encore inauguration d'usines électriques, le président Xi Jinping ne chôme pas pour rénover l'image de la diplomatie chinoise. En exhumant la Route de la soie, il entend combiner essor économique et liens stratégiques. A défaut d'alliés en Asie de l'Est, il espère en gagner à l'ouest.

Le président chinois a un sens aigu de la communication. En remettant au goût du jour la Route de la soie, dont les traces remontent au IIe siècle avant Jésus-Christ, il a réussi à faire tout à la fois rêver les Chinois et fantasmer les Occidentaux.

Les premiers y voient un retour à leur gloire passée — du temps où ils organisaient de prestigieuses caravanes chargées d'épices, de soieries et de porcelaine, dominant avec l'Inde les échanges mondiaux (1). Les seconds imaginent les traversées de paysages inouïs à dos de chameau, du temps du Livre des merveilles de Marco Polo, des découvertes et des conquêtes.

Le président Xi Jinping s'est fait lui-même lyrique en lançant l'idée au cours d'un voyage sans relief au Kazakhstan : « Je peux presque entendre le tintement des cloches accrochées aux chameaux et voir les volutes de fumée s'élever dans le désert (2). » En Chine, les chercheurs s'agitent pour affirmer les racines historiques de l'affaire. En Occident, les chasseurs nostalgiques de belles images et les prosaïques organisateurs de voyages se sont emparés du filon. Les amateurs de reportages exotiques vont être servis.

La très officielle agence Xinhua, qui y a consacré une série d'articles, a publié, le 8 mai 2014, la carte « officielle » de cette « route de la soie » qui sera, en fait, une route à trois voies : une voie maritime émaillée d'investissements chinois d'aide à la construction de ports, comme au Sri Lanka ou au Pakistan (lire l'article de Pierre Rimbert, « Le porte-conteneurs et le dromadaire »), et deux itinéraires terrestres appelés « ceintures économiques de la route de la soie », qui s'accompagnent d'un programme impétueux d'infrastructures réalisées ou en gestation : autoroutes, chemins de fer, aéroports, pipelines...

L'un traverse toute la Chine d'est en ouest avant de franchir le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne, l'Allemagne et les Pays-Bas ; l'autre, plus au sud, rejoint l'Ouzbékistan, l'Iran, la Turquie. De Xi'an, ancienne capitale de l'Empire chinois avec sa spectaculaire armée enterrée, au grand bazar d'Istanbul, mythique carrefour commercial, dix pays à traverser, des milliers de kilomètres à franchir, des dizaines de sites historiques à faire revivre... Le projet ne manque pas de panache (voir la carte de Cécile Marin, « Des corridors maritimes aux “routes de la soie” »).

Pour l'heure, la réalisation la plus spectaculaire s'appelle Yuxinou, le train reliant Chongqing (ses trente-deux millions d'habitants, ses usines gigantesques) à Duisbourg en Allemagne, dont M. Xi a visité la gare terminale lors de son voyage européen en mars 2014. Onze mille kilomètres de rail sur lesquels transitent les produits de l'américain Hewlett-Packard (HP), dont les deux tiers sont fabriqués à Chongqing, ou encore les voitures allemandes BMW ou Mercedes-Benz. De porte à porte, il faut compter vingt jours, « deux fois plus vite que par la mer pour seulement 20 à 25 % plus cher (3) », note M. Ronald Kleijwegt, responsable logistique d'HP en Europe, qui souligne, entre autres avantages, le temps d'attente réduit entre deux cargaisons.

Toutefois, le trafic reste modeste, à raison de trois à quatre convois par semaine, transportant chacun quarante à cinquante conteneurs (contre plusieurs milliers par cargo). Mais le trafic, qui a grimpé de 80 % en 2013, devrait poursuivre sa progression, selon M. Kleijwegt (4). Yuxinou, premier des grands investissements transnationaux à se concrétiser, est symbolique de cette « marche vers l'ouest » décrétée par les dirigeants chinois.

On aurait tort de n'y voir qu'une histoire de marketing géopolitique. Sans doute est-il prématuré de parler, dans le sillage du diplomate Yang Xiyu, de « signal d'un changement historique de la politique chinoise (5) ». Mais le pouvoir cherche incontestablement à rééquilibrer son mode de développement tout comme ses relations diplomatiques.

Plus qu'une ancienne route commerciale, une nouvelle stratégie d'alliances.

Après avoir longtemps fait appel aux capitaux extérieurs, il veut à l'avenir favoriser ses investissements à l'étranger (et ne plus se contenter d'acheter les bons du Trésor américains). Après avoir développé l'Est et sa côte pour des productions tournées vers l'exportation, il veut s'attaquer au désert de l'Ouest — avec la conviction que la croissance et l'enrichissement réduiront les revendications ethniques et indépendantistes au Xinjiang musulman, notamment. Après avoir privilégié ses relations avec l'Occident développé — Etats-Unis en tête— et le Sud-est asiatique, il veut approfondir les rapports avec l'Ouest — l'Asie centrale, mais aussi le Pakistan, l'Afghanistan, la Turquie...

Cette nouvelle stratégie semble répondre à quatre impératifs intimement mêlés : la relance politique intérieure avec un horizon mobilisateur ; la sécurisation des approvisionnements énergétiques ; la revitalisation de la « diplomatie de la périphérie », un peu délaissée ; la recherche d'alliés qui lui font cruellement défaut en Asie de l'Est et du Sud-Est, où les Américains dominent largement.

De ce point de vue, l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), qui regroupe les républiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan), la Russie et la Chine, avec entre autres l'Inde, le Pakistan ou l'Afghanistan comme observateurs, peut constituer une base de départ. Pékin a toujours misé sur deux tableaux : les ententes bilatérales et des négociations multilatérales. Même si on ne peut pas dire que l'OCS, créée en 2001, a marqué l'histoire diplomatique de la région.

Pour comprendre les motivations actuelles, Wang Jisi, l'un des théoriciens de ce changement stratégique, chercheur à l'Institut des études internationales de l'université de Pékin et conseiller du pouvoir, rappelle qu'en Chine les préoccupations intérieures et extérieures sont toujours extrêmement imbriquées. « Les régimes ont souvent été renversés par une combinaison de soulèvements internes et d'invasion extérieure », explique-t-il dans un article de Foreign Affairs (6) où il expose pour la première fois ce nouveau cap souhaité. Ainsi les Ming qui, en 1644, doivent faire face aux « paysans qui envahissent Pékin et aux Manchous qui envahissent le Nord ». Ou encore les Qing au début du XXe siècle, pris en sandwich entre les révoltes dans tout le pays et les invasions étrangères (occidentales et japonaise).

Quels sont les défis contemporains selon Wang Jisi ? La montée des mouvements sociaux ainsi que des revendications ethniques des Tibétains et des Ouïgours à l'intérieur ; l'hostilité des Etats-Unis et du Japon à l'extérieur. La crainte pour la stabilité du pays et (surtout) le maintien au pouvoir du Parti communiste chinois devrait donc pousser à une « réorientation positive ». Pas question en effet de transformer Washington en ennemi obsessionnel : « Peu de pays —si tant est qu'il y en ait— seraient prêts à rejoindre la Chine dans une alliance antiaméricaine », reconnaît-il avec réalisme.

Certes, les escarmouches se multiplient en mer de Chine, et chaque fois Pékin y voit la main de Washington. Mais la raison finit par l'emporter. En novembre 2014, les présidents chinois et américain ont signé un accord pour réduire les émissions de CO2 d'ici à 2030 —une entente plus politique qu'environnementale, qui n'en dessine pas moins une direction commune, la première depuis longtemps. Tout aussi positive est la rencontre entre M. Xi et le premier ministre japonais Abe Shinzo, alors que les deux pays étaient au bord de la rupture depuis près de deux ans.

En fait, constate Wang Jisi, « malgré l'interdépendance économique entre la Chine, les Etats-Unis et le Japon, il n'y a aucune confiance entre les trois ». Et nul ne parie sur un revirement amoureux dans la prochaine période. Une seule solution, donc : « “Marcher vers l'ouest”. [Cela] devient une nécessité stratégique pour la Chine en tant que grande puissance, afin de favoriser la coopération, d'améliorer l'environnement international et de renforcer ses capacités de concurrence (7) » face aux Etats-Unis. Ainsi se définit, pour le moment, la nouvelle « route de la soie ».

Construction de corridors transnationaux et création de zones de libre-échange.

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le président chinois ne lésine pas sur les moyens. Dès novembre 2014, il a annoncé la création d'un « Fonds d'investissement pour la route de la soie » qui sera doté de 40 à 50 milliards de dollars (entre 32 et 40 milliards d'euros). Il devrait financer la construction de corridors transcontinentaux et la mise en place de zones de libre-échange — à la manière de celle créée à Shanghaï. De quoi compléter le programme de « développement du Grand Ouest » adopté par la précédente équipe. Ainsi la ville chinoise de Khorgos, l'un des plus grands nœuds routiers à la frontière du Kazakhstan, a poussé comme un champignon au cours de la décennie, étendant ses tentacules des deux côtés de la frontière ; des autoroutes sont construites pour joindre Almaty et une ligne à grande vitesse devrait atteindre Urumqi, la capitale du Xinjiang.

En 2013, M. Xi Jinping s'est lancé dans une tournée exceptionnellement longue (dix jours) en Asie centrale, signant un nombre impressionnant de contrats : 22,5 milliards de dollars de promesses d'investissements et vingt-deux accords touchant à l'énergie ainsi qu'aux secteurs des transports ou de l'agriculture au Kazakhstan ; plus de 6 milliards de dollars d'aide au développement du site gazier de Galkynysh au Turkménistan et la construction d'un pipeline d'ici à 2020 ; à peine moins au Kirghizstan, où, en plus du pétrole, la Chine s'est engagée à développer le réseau électrique... Evidemment la concurrence avec la Russie limite ses ambitions. Mais Moscou, qui connaît des difficultés économiques et de sérieux déboires dans ses relations avec l'Europe, se fait plutôt arrangeant (lire l'article d'Isabelle Facon, « La complexe quête asiatique de la Russie »). Le Kremlin a signé l'an dernier un gigantesque accord énergétique qui le lie pour plus de vingt ans à son rival asiatique...

Les dirigeants chinois consolident également leurs relations avec le Pakistan, en investissant 46 milliards de dollars (37 milliards d'euros) dans la construction de routes, chemins de fer, réseau électrique, etc., ainsi qu'avec l'Afghanistan, auquel ils ont promis 245,4 millions de dollars pour « développer l'agriculture, l'hydroélectricité et la construction d'infrastructures (8) », sans compter les investissements semi-publics dans les mines de cuivre. Il est significatif que, pour son premier voyage à l'étranger, le nouveau président Ashraf Ghani ait choisi Pékin, qu'il espère voir sortir de sa réserve diplomatique une fois les soldats américains partis.

Accords bilatéraux, aides à l'investissement, internationalisation du yuan… Va t-on vers un plan Marshall chinois ?

Au total, la Chine fait valser les milliards de dollars vers l'ouest, au service d'un programme économique d'envergure et d'un plan stratégique ambitieux. A la surprise générale, elle a même donné naissance à la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures. En concurrence affichée avec la Banque mondiale, celle-ci regroupe vingt et un pays (dont l'Inde, la Malaisie, Singapour, le Vietnam, les Philippines, le Qatar, le Koweit...), malgré les pressions américaines sur des pays comme l'Australie qui finalement n'a pas signé (lire l'article de Vince Scappatura, « L'Australie, pièce centrale du « pivot » américain »). Elle devrait commencer à fonctionner cette année avec un capital de 50 milliards de dollars (40 milliards d'euros) et favoriser les échanges en yuans entre Pékin et ses partenaires. L'internationalisation de la monnaie chinoise se poursuit pas à pas.

Faut-il y voir, comme le craint le Wall Street Journal, un « plan Marshall chinois (9) », en référence au plan américain en Europe après la seconde guerre mondiale ? « A première vue, il s'agit de la même proposition gagnant-gagnant » : fournir des fonds qui reviendront ensuite aux entreprises chinoises, en leur assurant leurs besoins énergétiques ou en leur garantissant des marchés. Au moment où les aciéries chinoises connaissent des surcapacités de production et les entreprises du bâtiment de grandes difficultés, on voit rapidement l'intérêt du développement des infrastructures... « La véritable question, assure le Wall Street Journal, est de savoir si les pays asiatiques accueilleront favorablement ce transfert de leadership des Etats-Unis vers la Chine. » Pour l'heure, Pékin promet d'appliquer la règle des « trois non (10) » : pas d'ingérence dans les affaires intérieures, pas de recherche de zone d'influence privilégiée, pas de lutte pour asseoir son hégémonie. Trop beau pour être vrai ?


(1) Philip S. Golub, « Retour de l'Asie sur la scène mondiale », Le Monde diplomatique, octobre 2004.

(2) « Xi proposes a “new Silk Road” with central Asia », China Daily, 8 septembre 2013.

(3) Shawn Donnan, « Geopolitics cast shadow over New Silk Road », Financial Times, Londres, 17 octobre 2014.

(4) « Hardly an oasis », The Economist, Londres, 15 novembre 2014.

(5) Cité dans « “One belt, one road” initiatives key for building a safer Asia », Xinhua, 25 septembre 2014.

(6) Wang Jisi, « China's search for a grand strategy - A rising great power finds its way », Foreign Affairs, vol. 90, n°2, New York, mars-avril 2011.

(7) Wang Jisi, « “Marching westwards” : The rebalancing of China's geostrategy », International and Strategic Studies, n° 73, Pékin, 7 octobre 2012.

(8) Xinhua, Pékin, 28 octobre.

(9) « China's “Marshall Plan”, The Wall Street Journal, New York, 11 novembre 2014.

(10) Intervention de Shi Ze, professeur à l'Institut chinois des études internationales, lors de la conférence internationale de l'Institut Schiller, en Allemagne, 18 et 19 octobre 2014, www.institutschiller.org


Lumumba le panafricain

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17 January[ —]

Fondateur, en 1958, du Mouvement national congolais (MNC), d'inspiration socialiste et panafricaniste, Patrice Lumumba (1925-1961) devient premier ministre du Congo le 23 juin 1960. Partisan d'une indépendance sans concession, accusé de communisme, il représente rapidement un obstacle pour les Occidentaux et les intérêts miniers. Ecarté du gouvernement au bout de trois mois puis arrêté, il est assassiné par l'armée congolaise au Katanga, le 17 janvier 1961, en présence de militaires belges. Le colonel Mobutu s'installera au pouvoir pour près de quarante ans. L'extrait suivant reprend le discours qu'il prononça devant la Chambre des députés le 9 septembre 1960, pour protester contre sa destitution par le président Joseph Kasa-Vubu, décidée en sous-main par les Etats-Unis, la Belgique et l'Organisation des Nations unies (ONU).

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« Lumumba », un film de Raoul Peck (France-Belgique-Haïti, 1999)

« Monsieur le président, chers honorables députés, je prends la parole aujourd'hui devant vous parce que c'est de mon devoir de vous informer sur ce qui se passe aujourd'hui dans notre pays. En aucun cas je n'ai été contre Kasa-Vubu. De plus, si celui-ci est aujourd'hui chef de l'Etat, c'est grâce à moi, Lumumba ! Certains députés, même dans l'opposition, n'étaient pas d'accord — parce qu'il serait un séparatiste, disaient-ils. Eh bien le danger qu'ils craignaient, le voilà aujourd'hui ! Si aujourd'hui je demande aux élus de la nation que M. Kasa-Vubu ne soit plus chef de l'Etat, il ne le sera plus. On a mobilisé des millions de francs pour mener une campagne contre moi par la radio, en lançant des tracts rédigés tous les jours pour une action psychologique. Pour tromper le peuple, on me traite de tous les épithètes : Lumumba “dictateur”, Lumumba “communiste”, Lumumba “Moscou”, et tant d'autres… Est-ce que quand nous luttions ici, qu'on me jetait en prison parce que je réclamais l'indépendance immédiate, était-ce des Russes qui me conseillaient cela ? Quand nos frères luttaient partout, était-ce des Russes qui nous instiguaient à réclamer l'indépendance ? Qui nous a exploités durant quatre-vingts ans ? N'est-ce pas les impérialistes ? La reine Elisabeth de Belgique est présidente des Amitiés belgo-russes : est-elle communiste ? Lorsqu'ils parlent contre Lumumba, sachez que Lumumba n'est qu'un bouc émissaire et la bête noire. Ce n'est pas Lumumba qu'ils visent, mais plutôt vous et l'avenir du Congo !

Chers frères, je fais appel à votre sagesse, à la sagesse bantoue. La situation est plus grave que vous ne l'imaginez. Unissons-nous, car vous êtes capables de sauver ce pays. Oublions tout ce qui nous a divisés jusqu'ici. »


Soleil, plage et plus à Lesbos

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14 January, by Dimitri Verhulst[ —]

Son roman « Hôtel Problemski » (Christian Bourgois, 2005) décrivait de façon mordante la vie des demandeurs d'asile hébergés dans le centre d'accueil belge d'Arendonk. Avec cette nouvelle, rédigée au début de l'année 2016, l'écrivain flamand Dimitri Verhulst choisit au contraire de ne les évoquer qu'en faisant briller cruellement leur absence : dans les îles grecques, les vacanciers ont de tout autres préoccupations.

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Marie-Anita Gaube. – « Extension du désir », 2015

Et, comme plusieurs déjà l'avaient fait cette saison après s'être gauchement dépatouillées de leur jupe, cette petite bonne femme aussi (pas laide mais pas inoubliable) dit à Midas que ce n'était guère dans ses habitudes de plonger sous la couette avec un homme qui, dix heures plus tôt, n'était encore qu'un inconnu. Le genre à vouloir se dédouaner. Envers elle-même. Car elle connaissait évidemment les rumeurs à propos de ces hôtels-clubs de vacances où des dames font des avances au personnel parce que, comme chacun sait, l'occasion fait le larron. Mais elle-même n'était pas comme ça, non, personne ne pouvait en douter. Elle n'avait pas du tout réservé des vacances sur cette île avec l'arrière-pensée de s'envoyer en l'air. Mieux encore, elle avait toujours eu son opinion faite sur ce genre de destination. Elle mettait dans le même sac clubs de vacances avec animateurs et camps disciplinaires. Les city-trips européens correspondaient mieux à son caractère : Lisbonne, Berlin, Barcelone. Ou alors des perles moins connues comme Gand, si Gand ne se trouvait pas en Belgique, où l'on pouvait craindre un attentat. Deux ou trois jours, assez pour recharger les batteries, avec en poche une liste des choses intéressantes à voir dont on n'était pas obligé de cocher toutes les rubriques. Les grands poncifs la laissaient indifférente. Rendez-vous compte, elle avait réussi à aller deux fois à Rome sans voir le Colisée. La tour Eiffel, pour elle, n'était qu'un pylône électrique beaucoup trop grand pour le paysage. Elle connaissait les cartes postales, la réalité n'avait probablement rien à ajouter.

Cette fois, elle avait été trop fatiguée pour s'organiser un city-trip, pour des raisons qu'elle n'avait pas forcément besoin d'expliquer à un parfait inconnu (une histoire avec un type, supposa-t-il). Les sempiternelles flâneries dans des ruelles médiévales, les cavalcades entre musées et cathédrales, l'idée seule l'avait soûlée. Elle voulait se la couler douce, avoir droit à la paresse, au vide, on appelle ça des vacances à la plage : faire la crêpe toute la journée. Elle allait acquérir, ce faisant, un bronzage qui, pour la majorité de la gent touristique, représente la motivation essentielle. Mais c'était pour elle secondaire, quoique pas désagréable. Elle avait cherché sur Internet un lieu de villégiature, trouvé quelques incroyables promotions pour ceux qui se décident vite et tardivement. Elle avait déjà indiqué toutes les coordonnées de sa carte Visa, mais elle hésitait encore — elle était Balance, ces gens hésitent toujours, paraît-il —, fallait-il procéder au dernier clic ? Après avoir finalement tranché, elle avait été submergée par un sentiment de honte ; elle allait, hé oui, passer une semaine dans un de ces clubs de merde. Savait-il seulement, demanda-t-elle à son animateur après avoir fait l'amour, qu'elle avait dû aller dare-dare s'acheter un maillot juste avant le départ ? Plaisir aquatique : un oxymoron. Jadis, elle avait été ce genre de jeune fille qui prétend toujours avoir ses règles quand il y a natation à l'école.

Lui l'avait remarquée près de la piscine, ce midi, dans un bikini rouge, haut triangle et slip assorti de Hunkemöller, une marque qui, en général, n'a pas grand succès auprès des femmes qui apprécient au plus haut point la présence d'un beachboy et d'un banana colada. Son teint trahissait le fait qu'elle n'était pas sur l'île depuis longtemps, deux jours tout au plus, et qu'elle utilisait une lotion à indice de protection extrêmement élevé. Elle lisait Berlin Alexanderplatz.

« Un livre formidable, et une adaptation au cinéma tout aussi formidable », lui avait lancé Midas, frôlant son fauteuil de plage tandis qu'il se dirigeait en flânant vers le stand de tir à l'arc.

Sa remarque aurait pu être celle du garçon vachement cool. Le meilleur truc pour séduire. Car on peut sans doute dire à chaque lectrice à demi nue qu'elle a quelque chose d'extraordinaire entre les mains, et qu'il doit en exister une adaptation cinématographique. D'ailleurs, la plupart de ces touristes ne lisent probablement que des livres qui sont effectivement devenus des films. Elles lisent le bouquin grâce au film. Pour autant qu'elles lisent.

Le club avait une petite bibliothèque, pas tant par conviction, mais parce que ça faisait bien sur le site Web de l'hôtel, une petite rubrique supplémentaire dans la liste de tous les conforts disponibles. L'animatrice qui se tenait tous les jours de 10 heures à 16 heures derrière le comptoir s'ennuyait comme un rat mort et avait les ongles les mieux entretenus de tout le personnel.

Midas s'intéressait aux livres que lisaient les femmes à la piscine : ils trahissaient leur langue, leur origine. L'une d'elles lisait As Cinquenta Sombras de Grey tout en n'étant pas trop laide. Il lui souhaita alors, l'air de rien : boa tarde. Il parlait sept langues, et pour au moins quatre d'entre elles il les avait apprises au lit. Ce que l'on pouvait interpréter littéralement, car jadis c'est toujours couché qu'il avait étudié pour ses examens. Pendant toutes ses années d'adolescence, son matelas avait été son biotope, mi-bureau, mi-lieu de sommeil.

Le titre de ce livre-ci posait cependant un problème. Berlin Alexanderplatz n'avait sans doute pas été traduit. S'y risquerait-on ? Berlin, place Alexandre ? Il avait donc choisi de la saluer en anglais. Un livre formidable, un film formidable. Et voici posée la première pierre. Bingo.

Une femme en maillot Hunkemöller devant un échantillon de littérature universelle : pour une bonne part de la gent masculine, rien de bien passionnant en perspective. Midas n'aura pas à craindre une grande concurrence de la part de ses collègues.

Il avait dû, à 16 heures, recruter parmi les gens à la piscine pour les jeux-apéro. Il détestait cette partie de son boulot, mais parvenait bien à le cacher. La plupart du temps, il lui suffisait de crier : « Jeux-apéro ! », et les candidats se précipitaient vers lui. Des hommes gros, des hommes musclés, des dames trop minces, des dames avec des bourrelets : les jeux-apéro étaient adorés par des possesseurs de corps hétéroclites. Elle avait jeté un regard méfiant sur le remue-ménage depuis son fauteuil de plage, utilisant son livre comme écran de protection, faisant semblant de lire, craignant qu'on ne lui adresse la parole. Mais les angoisses existent pour être confirmées : on lui adressa bel et bien la parole !

Elle n'avait jamais été une participante, à rien. L'esprit d'équipe lui était toujours resté étranger. C'est avec un dégoût quasi digne d'une explication scientifique qu'elle avait toujours considéré l'esprit grégaire des associations de jeunesse. Mais ça lui semblait trop long à expliquer, une explication qu'elle ne devait à personne, et certainement pas à un animateur : « Je suis comme je suis, point barre. »

Elle eut la sensation d'être observée, son quant-à-soi fut interprété par les autres comme un reproche. Si l'humanité ne pouvait s'unir dans l'idiotie, alors dans quoi donc ? Son arrogance la rendait complice de tout ce qui allait mal dans le monde. Et par conséquent, pour dire quelque chose, elle demanda ce qu'étaient les jeux-apéro.

« Les jeux-apéro ? Bof, un truc stupide. »

Elle ne pouvait savoir combien cet animateur futé était sincère en disant ça.

« Et pourquoi ferait-on un truc stupide 

— Parce que c'est stupide ! »

Ça avait beau être plausible, ce n'était pas de cette façon qu'il allait la convaincre.

« Tu vois, c'est vraiment nul. On jette des balles dans des trous faits dans une planche, et celui qui obtient le plus de points reçoit un cocktail gratuit offert par le club. Rien d'autre. Ça dure cinq minutes. Et, pendant ce temps, tes yeux se reposent de ta lecture. »

Stupide, le jeu l'était, indubitablement ; on pouvait le déduire de la joie bruyante qu'il provoquait chez une trentaine de désœuvrés. Elle-même, depuis le jardin d'enfants, n'avait plus rien fait d'aussi infantile, jeter des balles dans les trous d'une planche, allez, et elle eut en outre à déplorer l'existence bien réelle de la baraka des débutants. Sa victoire fut acclamée par une bande de Britanniques, des célibataires dotés hélas de cordes vocales performantes. Ils avaient déjà tellement bu qu'ils allaient assurément se taper tout à l'heure, sous le soleil de plomb, un fameux coup de bambou.

Il l'a emmenée au bar, où Nikos, le champion d'Europe des barmans (disait-on), se préparait pour son one-man-show. Sa devise : le shaker, c'est pour les filles ; le pilon, c'est pour les garçons ! Devant sa Belle Pêche, les abstinents de la plus stricte observance viraient de bord. « En fait, je ne bois jamais pendant la journée », disait la belle pas inoubliable.

Pas de problème, on avait aussi des cocktails sans alcool, ici. Les gosses de 5 ans en raffolaient. Et puis, pas besoin de prendre trop à la lettre les règles des jeux-apéro, si elle avait envie d'un Coca ou d'un café, c'était OK. Après un examen superficiel de la carte des boissons, elle se décida pour une Black Widow Spider, une cochonnerie à base de Coca, de glace vanille et de réglisse. Lui prit un Henri Bardouin et, vu que le barman n'avait pas attendu qu'il ait choisi, elle en déduisit qu'il s'en envoyait plusieurs par jour. Le métier d'animateur était certainement pénible pour le foie et pour le zob.

« L'idée, maintenant, c'est de boire nos cocktails ensemble au bar ? Je ne connais pas vraiment les coutumes de ces clubs de vacances, c'est la première fois que je me retrouve larguée dans un de ces bazars. »

La boisson lui était offerte en sa qualité de triomphatrice d'un petit jeu débile, ni plus ni moins, et si elle avait envie de la lamper quelque part seule dans un coin, c'était son affaire.

« Mon livre est resté sur mon fauteuil de plage. »

En vérité, pas mal de choses avaient déjà été volées dans cet hôtel, mais un livre, jamais.

Une petite conversation de politesse au bar, à propos de ces questions dont animateur et client parlent toujours lors d'un premier contact, et à son grand étonnement elle avait même ri à plusieurs reprises de ses plaisanteries bordées de noir. Elle s'était dit : ce bonhomme a une vieille âme et ne le sait pas. Elle le remercia pour le verre, et retourna auprès de son livre.

Les rencontres dans un club de vacances se produisent selon une valse à contresens : pendant la journée on lie connaissance au bord de la piscine, quasi nus, et le soir, au bar, on poursuit la conversation, on s'engage vers l'autre, on se dévoile, habillés chic et de pied en cap. Midas avait déjà souvent été fasciné par le fait qu'il pouvait rencontrer une femme, une fille aux seins nus, libre et naturelle, et que c'était la chose la plus normale au monde... et puis que cette même femme, plus tard, se mettait à faire des chichis au moment d'enlever son soutien-gorge, jouant les timides.

La nouvelle venue apparut au bar vers 21 h 30, seule, comme elle l'avait été toute la journée, en jeans et tee-shirt sans slogan. Son animateur de l'après-midi était déjà là, seul également, bizarrement installé devant un Henri Bardouin. Elle s'était attendue à ce que ces types fussent constamment harcelés par un essaim de filles. Ils avaient à prodiguer d'urgence les premiers soins aux femmes récemment divorcées. Mais, malgré la présence de nombreuses demoiselles, dont un certain nombre avaient fait précéder leurs vacances de trois mois de régime strict, il était assis là, sur son haut tabouret, manifestement pas intéressé par la belle viande offerte. Il aurait été un peu étrange de ne pas lui souhaiter le bonsoir, elle le connaissait, non ? Il était jusqu'à nouvel ordre le seul représentant de l'espèce humaine qu'elle connût sur cette île, et elle demanda si ça ne le dérangeait pas qu'elle s'asseye près de lui.

« Tu en as finalement eu marre de lire ?

— Je ne sais pas si je dois absolument lire ce truc jusqu'au bout. C'est bien écrit, c'est même superbement écrit, mais c'est tout le temps la même chose. »

Ça, il en convenait volontiers. Beaucoup d'écrivains rataient la marche vers le chef-d'œuvre absolu parce que leur envie d'écrire un gros bouquin était trop forte. Et elle tint pour possible qu'il eût effectivement lu Berlin Alexanderplatz.

Elle prendrait bien un verre ?

Un gin-tonic alors. Pour le moment, tout le monde buvait du gin-tonic. Même se soûler la gueule a ses modes.

Il remarqua que la musique la dérangeait. « Sorry, mais ici, sur l'île, ils croient que le hit-parade a un effet stimulant sur la libido. » Et avant de s'en être bien rendu compte, elle lui balançait la question : alors quelle musique, d'après lui, serait bénéfique à la libido ? Elle ne connaissait aucun des artistes qu'il lui cita. Sa première tache de vieillesse, sans doute.

Elle trouvait que PJ Harvey était ce qu'un haut-parleur pouvait sortir de plus bandant. Bandant, suffisait qu'elle prononce le mot, et elle se sentait déjà toute chose.

Deux heures plus tard, ils l'avaient fait ensemble, de la façon dont tous les enfants pensent que leurs parents le font exclusivement. Elle avait regardé le ventilateur tourner gentiment au plafond. Qu'elle ait eu un orgasme, elle l'attribua au gin-tonic et parce que ça faisait déjà un peu trop longtemps. Ils étaient couchés côte à côte sur le dos. Éphémères et vides. Et elle fut soudain prise d'un fou rire : nom d'un chien, elle l'avait fait avec un animateur !

Et lui avec une prof. Une Danoise. Sa quatrième cette saison. Sa quatrième prof. Sa neuvième Danoise.

Traduit du flamand par Danielle Losman.


La déroute de l'intelligentsia

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13 January, by Serge Halimi[ —]

Les Américains n'ont pas seulement élu un président sans expérience politique : ils ont également ignoré l'avis de l'écrasante majorité des journalistes, des artistes, des experts, des universitaires. Le choix en faveur de M. Donald Trump étant souvent lié au niveau d'instruction des électeurs, certains démocrates reprochent à leurs concitoyens de ne pas être assez cultivés.

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Philip Guston. – « Discipline », 1976
The Estate of Philip Guston - Hauser & Wirth, Zürich, London, New York

Il existe un pays au moins où les élections ont des effets rapides. Depuis la victoire de M. Donald Trump, le peso mexicain s'écroule, le coût des prêts immobiliers s'élève en France, la Commission européenne desserre l'étau budgétaire, les sondeurs et les adeptes du microciblage électoral rasent les murs, le peu de crédit accordé aux journalistes agonise, le Japon se sent encouragé à réarmer, Israël attend le déménagement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, et le partenariat transpacifique est mort.

Ce tourbillon d'événements et de conjectures suscite une rêverie mêlée d'inquiétude : si un homme presque universellement décrit comme incompétent et vulgaire a pu devenir président des États-Unis, c'est que, désormais, tout est possible. Une contagion du scrutin américain paraît même d'autant plus concevable que son issue imprévue a été remarquée dans le monde entier, et pas seulement par les experts en politique étrangère.

Depuis une dizaine d'années, on ne compte plus les surprises électorales de ce genre, presque toujours suivies par trois jours de repentance des dirigeants mis en accusation, puis par la reprise placide des politiques désavouées. La persistance d'un tel malentendu — ou la répétition d'un tel simulacre — se comprend d'autant mieux que la plupart des électeurs protestataires résident souvent fort loin des grands centres de pouvoir économique, financier, mais aussi artistique, médiatique, universitaire. New York et San Francisco viennent de plébisciter Mme Hillary Clinton ; Londres s'est prononcé massivement contre le « Brexit » en juin dernier ; il y a deux ans, Paris reconduisait sa municipalité de gauche à l'issue d'un scrutin national triomphal pour la droite. Autant dire que, sitôt l'élection passée, il est loisible aux gens heureux de continuer à gouverner dans un entre-soi émollient, toujours aussi attentifs aux recommandations de la presse et de la Commission européenne, toujours aussi prompts à imputer aux révoltés des urnes des carences psychologiques ou culturelles qui disqualifient leur colère : ils ne seraient au fond que des demeurés manipulés par des démagogues.

Ce type de perception est ancien, en particulier dans les cénacles cultivés. Au point que l'analyse de la « personnalité autoritaire » de l'électeur populaire de M. Trump menée depuis des mois ressemble au portrait psychologique que les gardiens de l'ordre intellectuel dressaient des « subversifs » de droite comme de gauche pendant la guerre froide.

Analysant la prévalence de ces derniers dans le monde ouvrier plutôt qu'au sein des classes moyennes, le politiste américain Seymour Martin Lipset concluait en 1960 : « En résumé, une personne issue des milieux populaires est susceptible d'avoir été exposée à des punitions, à une absence d'amour et à une atmosphère générale de tension et d'agressivité depuis l'enfance qui tendent à produire des sentiments profonds d'hostilité, lesquels s'expriment sous la forme de préjugés ethniques, d'autoritarisme politique et de foi religieuse millénariste (1).  »

En avril 2008, huit ans avant que Mme Clinton ne consigne la plupart des soixante-deux millions d'électeurs de M. Trump dans le « panier des gens déplorables », M. Barack Obama avait attribué le paradoxe du vote républicain en milieu populaire au fait que des gens votent contre leur intérêt quand, « pour exprimer leur frustration, ils s'accrochent à leurs fusils ou à leur religion, ou à une forme d'antipathie envers ceux qui ne sont pas comme eux, ou à un sentiment hostile aux immigrés ou au commerce international ». Frustration contre raison : les gens instruits, souvent convaincus de la rationalité de leurs préférences, sont souvent décontenancés par les philistins qui s'en défient.

Rien ne rend mieux compte de ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait le « racisme de l'intelligence (2)  » — de plus en plus prégnant chez les néolibéraux de gauche, mais aussi chez nombre d'intellectuels et d'universitaires radicaux — qu'un commentaire de l'élection américaine paru sur le site de la prestigieuse revue Foreign Policy. À supposer que le titre — « Trump a gagné parce que ses électeurs sont ignorants, vraiment » — n'en dévoile pas instantanément le propos, un résumé de deux lignes lève les doutes : « La démocratie a pour vocation de mettre en œuvre la volonté populaire. Mais qu'en est-il si le peuple ne sait pas ce qu'il fait (3)  ? »

Comme il se doit, une batterie de chiffres et de réflexions puissantes appuie l'argumentation. L'auteur, Jason Brennan, un professeur de philosophie, attaque très fort : « Eh bien, c'est arrivé. Donald Trump a toujours bénéficié de l'appui massif des Blancs peu instruits et mal informés. Un sondage de Bloomberg Politics indiquait qu'en août Hillary Clinton disposait d'une avance massive de 25 % auprès des électeurs de niveau universitaire. Par contraste, lors de l'élection de 2012, ceux-ci favorisaient de justesse Barack Obama plutôt que Mitt Romney. La nuit dernière, nous avons vécu quelque chose d'historique : la danse des ânes. Jamais auparavant les gens instruits n'avaient aussi uniformément rejeté un candidat. Jamais auparavant les gens moins instruits n'en avaient aussi uniformément appuyé un autre. »

Brennan se montre davantage galvanisé que sonné par un constat qui le conforte dans son credo antidémocratique. Adossé à « plus de soixante-cinq ans » d'études conduites par des chercheurs en sciences politiques, il a en effet déjà acquis la certitude que la « terrifiante » absence de connaissances de la plupart des électeurs disqualifie leur choix : « Ils savent en général qui est le président, mais guère plus. Ils ignorent quel parti contrôle le Congrès, ce que le Congrès a fait récemment, si l'économie se porte mieux ou plus mal. »

Néanmoins, certains s'appliquent davantage que d'autres. Républicains ou démocrates, ils sont aussi les plus diplômés. Et, par le plus heureux des hasards, les gens cultivés se montrent plutôt favorables, comme le libertarien Brennan, au libre-échange, à l'immigration, à une réduction des déficits, aux droits des homosexuels, à la réforme — progressiste — du système pénal et à celle — conservatrice — de l'État-providence. Autant dire que si l'information, l'éducation et l'intelligence l'avaient emporté le 8 novembre, un individu aussi grossier et aussi peu soucieux de s'instruire que M. Trump, « dont le programme, hostile au commerce international et à l'immigration, s'oppose au consensus des économistes de gauche, de droite et du centre », ne s'apprêterait pas à quitter son triplex de New York pour le bureau ovale de la Maison Blanche. Lors d'un de ses meetings, le milliardaire s'était d'ailleurs exclamé : « J'aime les gens peu instruits. »

La sanction du discours identitaire et bourgeois de la candidate démocrate

À quoi bon soulever une objection, signaler par exemple que M. Obama, qui enseigna le droit à l'université de Chicago, fut néanmoins élu et réélu grâce au vote de millions d'individus peu ou pas diplômés, que nombre de brillants esprits frais émoulus de Harvard, Stanford, Yale ont successivement pensé la guerre du Vietnam, préparé l'invasion de l'Irak, créé les conditions de la crise financière du siècle (4) ? Au fond, une analyse du scrutin américain conduisant à se défier du manque de jugement du peuple a pour principal intérêt de refléter l'humeur du temps, et pour principal avantage de conforter le sentiment de supériorité de la personne forcément cultivée qui la lira. Mais elle comporte un risque politique : en temps de crise, le « racisme de l'intelligence », qui entend privilégier le règne de la méritocratie, des gens bien éduqués, des experts, fait souvent le lit des hommes à poigne, plus soucieux d'embrigadement que d'instruction.

La plupart des commentateurs ont choisi de braquer les projecteurs sur la dimension raciste et sexiste du scrutin. Au fond, peu leur importe que, en dépit du caractère historique de la candidature de Mme Clinton, l'écart entre le vote des hommes et des femmes ait à peine progressé et que celui, abyssal, entre électeurs blancs et noirs ait, lui, légèrement régressé (lire Jerome Karabel, « Comment perdre une élection »). Le cinéaste Michael Moore, qui avait prévu la victoire de M. Trump, n'a pas manqué de relever la chose sur MSNBC le 11 novembre : « Vous devez accepter que des millions de gens qui avaient voté pour Barack Obama ont cette fois changé d'avis. Ils ne sont pas racistes. »

Noir, progressiste, musulman, représentant du Minnesota, M. Keith Ellison a aussitôt prolongé cette analyse, insistant sur les mobiles économiques du scrutin et la défiance que suscitait une candidate trop proche de l'establishment, trop urbaine, trop hautaine : « Nous n'avons pas obtenu un bon résultat auprès des Latinos et des Afro-Américains. Par conséquent, cette vision qui voudrait tout imputer à la classe ouvrière blanche est erronée (5).  » M. Ellison fut l'un des très rares parlementaires à soutenir M. Bernie Sanders lors des primaires ; il est désormais, avec son appui, candidat à la direction de son parti. S'adressant à ses partisans étudiants, le héraut de la gauche démocrate vient pour sa part de réclamer que ceux qui ont choisi Mme Clinton comme porte-drapeau aillent « au-delà des politiques identitaires ». Et il a ajouté : « Il ne suffit pas de dire à quelqu'un : “Je suis une femme, votez pour moi.” Non, ça ne suffit pas. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une femme qui aura le courage de s'opposer à Wall Street, aux compagnies d'assurances, à l'industrie des énergies fossiles. » L'université américaine étant l'un des lieux où le souci de la diversité l'emporte volontiers sur celui de l'égalité et où les préjugés culturels ne sont pas moins nombreux qu'ailleurs, mais inversés, M. Sanders ne prêcha pas forcément des convaincus ce jour-là.

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Philip Guston. – « Red Box » (Boîte rouge), 1977
The Art Institute of Chicago / W. Pick / Bridgeman Images

Cependant, rien n'y fait : pour bien des démocrates, chacun appartient à un groupe unique, lequel n'est jamais économique. Par conséquent, si des Noirs ont voté contre Mme Clinton, c'est qu'ils étaient misogynes ; si des Blanches ont voté pour M. Trump, c'est qu'elles étaient racistes. L'idée que les premiers peuvent être aussi des sidérurgistes sensibles au discours protectionniste du candidat républicain et les secondes des contribuables cossues attentives à ses promesses de réduction d'impôts ne semble guère pouvoir s'immiscer dans leur univers mental.

Cette année, le niveau d'instruction et de revenu a pourtant davantage déterminé le résultat que le sexe ou la couleur de peau, puisque c'est la variable qui a le plus évolué d'un scrutin à l'autre. Dans le groupe des Blancs sans diplôme, l'avantage des républicains était déjà de 25 % il y a quatre ans ; il vient d'atteindre 39 % (6). Jusqu'à une date récente, un démocrate ne pouvait être élu sans eux. Au motif que leur proportion dans la population américaine décline (7), que leur encadrement syndical se défait et qu'ils voteraient de plus en plus « mal », certains démocrates, dont l'insistance sur le thème de la diversité résume la stratégie, s'accommoderont-ils désormais de l'idée de devoir être élus contre eux ?

Ce défi politique ne se présente pas seulement aux États-Unis. Évoquant ses étudiants des deux rives de l'Atlantique, l'historien italien Enzo Traverso témoigne : « Personne ne dirait jamais qu'il vote Trump. Tous tiennent à peu près le même discours : “Nous sommes cultivés, respectables, intelligents — et riches ; les autres, en face, sont des ploucs, ‘affreux, sales et méchants'”, pour reprendre le titre d'un célèbre film italien. Or c'était autrefois le discours des nationalistes contre les classes populaires (8).  »

Mais, pour gourmander utilement les « ploucs », mieux vaudrait que leurs censeurs disposent de quelque crédit auprès d'eux. Or plus ils s'enferment dans des discours abstraits et opaques, plus ils s'enfoncent dans un verbalisme radical-chic, moins ils se font entendre de l'Amérique tranquille des petites villes ou de celle des comtés dévastés, où le taux de suicide augmente et où l'on se soucie avant tout de ses conditions d'existence.

Résultat : la droite est parvenue à transformer l'anti-intellectualisme en arme politique efficace, en identité culturelle revendiquée (9). En 2002, dans un texte largement diffusé, les républicains, qui « voient rouge » (la couleur qui leur est associée sur les cartes électorales), retournent à leur avantage le stigmate du « plouc » : « La plupart des habitants de l'Amérique rouge ne savent pas déconstruire la littérature postmoderne, donner les instructions qu'il faut à une gouvernante, choisir un cabernet au goût de réglisse. Mais nous savons élever nos enfants, câbler nos maisons, parler de Dieu avec aisance et simplicité, réparer un moteur, utiliser un fusil ou une scie électrique, cultiver des asperges, vivre tranquilles sans système de sécurité ni psychanalyste (10).  »

La plupart des habitants de l'Amérique rouge ne lisent pas non plus la presse, que M. Trump a jugée « tordue », « corrompue », « malhonnête », et qu'il a fait huer lors de ses meetings. Puisqu'il avait menti comme un arracheur de dents tout au long de sa campagne, le candidat républicain méritait d'être souvent démenti par les journalistes. Mais, outre que la vérité ne constitue pas la production la plus universelle de la presse américaine, ni la plus lucrative, l'engagement des médias en faveur de Mme Clinton et leur incompréhension des électeurs de M. Trump résultent là encore d'un enfermement social et culturel. L'éditorialiste du New York Times Nicholas Kristof s'en expliquait le 17 novembre sur Fox News entre deux conférences rémunérées 30 000 dollars l'unité : « Le problème du journalisme est qu'il favorise toutes sortes de diversités aux dépens de la diversité économique. Nous ne comptons pas assez de gens issus des communautés ouvrières et rurales. » Ce biais sociologique ayant été documenté et commenté aux États-Unis depuis un quart de siècle, gageons que sur ce point le changement n'est pas pour demain.

Mais, dorénavant, les candidats « hors système » n'hésitent pas à se prévaloir de la haine qu'ils inspirent aux médias. En Italie, M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo a ainsi tiré de l'élection américaine une leçon réconfortante pour lui et son parti : « Ils prétendent que nous sommes sexistes, homophobes, démagogues et populistes. Ils ne réalisent pas que des millions de gens ne lisent plus leurs journaux et ne regardent plus leur télévision (11).  »

Le lieu de l'échec de Hillary Clinton est précisément situé

Certains le réalisent enfin. Le 10 novembre, sur France Inter, Frédéric Beigbeder, ancien publicitaire devenu écrivain et journaliste, admettait avec une désarmante lucidité sa perte d'influence et celle de ses congénères : « La semaine dernière, j'expliquais, avec toute l'assurance des ignares, que Donald Trump allait perdre l'élection présidentielle américaine. (…) Aucun intellectuel n'a rien pu écrire pour empêcher sa victoire. (…) Le gouvernement du peuple par le peuple est le seul système dans lequel j'aie envie de vivre, mais au fond, qu'est-ce que je connais du peuple ? Je vis à Paris, puis là je suis à Genève ; je fréquente des écrivains, des journalistes, des cinéastes. Je vis complètement déconnecté de la souffrance du peuple. Ce n'est pas une autocritique, c'est un simple constat sociologique. Je sillonne le pays, mais les gens que je rencontre s'intéressent à la culture — une minorité d'intellectuels non représentatifs de la révolte profonde du pays. »

La Californie a voté massivement pour Mme Clinton, qui y a réalisé des scores spectaculaires auprès des populations diplômées des comtés les plus prospères, souvent presque entièrement blancs. Révulsés par le résultat national, certains habitants réclament une sécession de leur État, un « Calexit ». M. Gavin Newsom, gouverneur adjoint de Californie et ancien maire de San Francisco, ville où M. Trump n'a obtenu que 9,78 % des suffrages, ne partage pas leur avis. Mais il entend déjà combattre les politiques du nouveau président en se rapprochant des « dirigeants éclairés » du monde occidental. Il ne lui reste plus qu'à les trouver.


(1) Seymour Martin Lipset, Political Man : The Social Bases of Politics, Doubleday, New York, 1960.

(2) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Éditions de Minuit, Paris, 1981.

(3) Jason Brennan, « Trump won because voters are ignorant, literally », Foreign Policy, Washington, DC, 10 novembre 2016.

(4) Comme le signale Lambert Strether dans « Three myths about Clinton's defeat in election 2016 debunked », Naked Capitalism, 14 novembre 2016.

(5) « VICE news tonight », HBO, 16 novembre 2016.

(6) Thomas Edsall, « The not-so-silent white majority », The New York Times, 18 novembre 2016. L'écart favorable aux républicains s'est dans le même temps réduit chez les Blancs diplômés, passant de 14 % à 4 %.

(7) Elle est passée de 83 % en 1960 à 34 % en 2016.

(8) « Enzo Traverso : “Trump est un fasciste sans fascisme” », Politis, Paris, 17 novembre 2016.

(10) Blake Hurst, « Seeing red », The American Enterprise, Washington, DC, mars 2002. Texte en partie traduit dans « Une droite éperdue de simplicité », Le Monde diplomatique, mai 2006.

(11) Cité par The International New York Times, 14 novembre 2016.


Le legs britannique à l'Europe

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12 January, by Bernard Cassen[ —]

Bruxelles et Londres ne manqueront pas de trouver un arrangement institutionnel pour organiser le retrait décidé par les électeurs britanniques le 23 juin. Mais le résultat du référendum sur le « Brexit » oblige les dirigeants européens à repenser entièrement un projet commun qui a été réduit au « grand marché », en particulier sous la pression du Royaume-Uni.

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Même s'ils ne s'y réduisent pas, les débats politiques prennent souvent la forme de batailles de chiffres. La campagne du référendum du 23 juin, qui s'est soldée par la victoire du « Brexit » et la décision des Britanniques de sortir de l'Union européenne, en a administré une nouvelle fois la preuve. Chaque camp avait mobilisé experts, lobbyistes et institutions en tout genre pour produire des piles d'études prospectives — évidemment contradictoires — sur les avantages ou les dangers, en particulier économiques et financiers, de prendre le large. À l'inverse, le citoyen britannique a été moins, voire pas du tout, informé sur la manière dont son pays a façonné les pratiques et les politiques communautaires de l'Union. Ceux qui, à Bruxelles et dans la plupart des capitales européennes, se réjouissent de cette influence évitent de le crier sur les toits. Ceux qui s'en accommodent mal, notamment en France, ne veulent pas faire état publiquement de leur incapacité à la contenir.

Hormis la France, engagée militairement sur de nombreux théâtres d'opérations extérieurs, les États membres de l'Union ont largement limité leurs ambitions stratégiques internationales à l'horizon européen et à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) (1). Ils s'expriment de l'intérieur de l'Union, voire de la zone euro, en ayant intégré ses contraintes et ses atouts présumés, et ne raisonnent pas en termes de tête-à-tête ou d'affrontement avec « l'Europe ». La Grèce, soumise aux diktats de ses partenaires et menacée d'une expulsion de la monnaie unique, fait figure d'exception qui confirme la règle.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les élites politiques britanniques ont adopté une posture totalement différente. Dans un discours du 5 décembre 1962, Dean Acheson, secrétaire d'État du président américain Harry Truman entre 1949 et 1953, avait fustigé cette posture en des termes constamment repris par la suite et, tout récemment encore, dans les polémiques sur le « Brexit » : « La Grande-Bretagne a perdu un empire et n'a pas encore trouvé un rôle. La tentative de jouer un rôle de puissance à part — c'est-à-dire un rôle à l'écart de l'Europe fondé sur une “relation spéciale” avec les États-Unis, un rôle fondé sur sa place à la tête d'un Commonwealth qui n'a aucune structure ni unité ni pouvoir (…) — ce rôle a fait son temps. »

L'« anglosphère » orpheline

À l'époque, ces propos firent scandale dans l'establishment britannique, d'autant qu'ils tournaient en dérision les termes de deux discours, eux aussi historiques, prononcés par Winston Churchill une quinzaine d'années auparavant (2). Dans le premier, le 5 mars 1946 à Zurich, le premier ministre préconisait la création d'une Europe fédérale à laquelle le Royaume-Uni apporterait un soutien bienveillant, mais de l'extérieur : « Nous sommes avec vous, mais pas des vôtres. » Dans le second, en 1948, devant le congrès du Parti conservateur, il développait sa théorie des « trois cercles » à l'intersection desquels se tenait, selon lui, le Royaume-Uni : d'abord les pays de langue anglaise — à savoir les États-Unis et les dominions « blancs » (Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) ; ensuite l'Europe ; et enfin le Commonwealth. Hors de question d'appartenir exclusivement à l'un d'entre eux, fût-il le plus proche : l'Europe.

Une expression est fréquemment revenue ces derniers temps dans les médias pour caractériser les rapports entre Londres et l'Union : « semi-detached », laquelle évoque les maisons à mur mitoyen des banlieues britanniques. L'Union ne forme pas une seule maison, mais deux : l'une qui compte ving-huit pièces — dont celle du Royaume-Uni — et l'autre composée d'une pièce unique, celle du Royaume-Uni. Selon les circonstances, Albion habite l'une ou l'autre de ces résidences. Les concessions obtenues par le premier ministre David Cameron lors du Conseil européen des 18 et 19 février 2016 le confirment (3).

La revendication d'une « relation spéciale » avec les États-Unis s'avère moins aisée. Cette illusion, longtemps entretenue, a été actualisée en 2013 à l'occasion des révélations de M. Edward Snowden sur le réseau planétaire de surveillance tissé par l'Agence nationale de sécurité américaine (NSA). Ce que nul n'ignorait dans la communauté du renseignement a été spectaculairement mis sur la place publique : les « grandes oreilles » qui écoutent tous les messages de la planète pour le compte des États-Unis ne sont pas seulement américaines, mais aussi australiennes, britanniques, canadiennes et néo-zélandaises. Les stratèges de Washington n'accordent en effet leur confiance totale qu'à ceux de leurs sous-traitants qui ont la langue anglaise en partage.

Ce club des « cinq yeux » (five eyes) avait été formalisé après la seconde guerre mondiale par des traités secrets, à commencer par le United Kingdom - United States Communications Intelligence Agreement (Ukusa), signé en 1946. De là à imaginer que cette « anglosphère » constitue un pôle de puissance en marge de l'Union, à partir duquel Londres pourrait se projeter internationalement, il y a un gouffre que jamais M. Barack Obama, pas plus que ses prédécesseurs, n'a envisagé de franchir. Le 22 avril 2016, lors de sa visite à Londres, le président américain a fermement rappelé à ses hôtes que le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne était aussi une affaire d'intérêt national — le seul qui compte — pour les États-Unis. Même si l'« anglosphère » a encore une très forte résonance sentimentale et culturelle au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, elle ne saurait constituer une priorité de leurs gouvernements, ne serait-ce que pour des raisons géopolitiques : Ottawa doit d'abord gérer sa relation avec son grand voisin du Sud, et Canberra et Wellington, trouver leur place dans la zone Asie-Pacifique.

Ces forces centrifuges témoignent de la difficulté de constituer une communauté politique avec le lien linguistique pour unique ciment. Mais les fervents de l'« anglosphère », qui déplorent son délitement, ne se sont pas encore rendu compte qu'ils avaient déjà remporté une énorme victoire. Il existe déjà une « anglosphère » bis, et en pleine expansion : l'Union européenne (4). En termes strictement linguistiques, l'Union est de plus en plus anglaise. On le constate dans la plupart des domaines scientifiques et techniques, dans la gestion des entreprises, dans l'enseignement supérieur, les métiers de la communication et du commerce, etc., où l'anglais se substitue aux langues nationales.

Au sein des institutions européennes — qui devraient donner l'exemple —, la Commission, pourtant statutairement gardienne des traités et du reste de l'« acquis communautaire », ignore ouvertement le règlement linguistique de 1958, qui donne aux langues nationales (actuellement au nombre de vingt-quatre) des États membres le statut de langues officielles et de langues de travail de l'Union. En fait, elle privilégie outrageusement l'anglais, tout comme le Service européen pour l'action extérieure et même les instances du Conseil européen (5). On atteint le sommet de la servitude volontaire quand M. Pierre Moscovici, commissaire européen de nationalité française, adresse, en décembre 2014, une lettre officielle en anglais à M. Michel Sapin, ministre des finances de M. François Hollande. Cette tendance communautaire lourde a des conséquences économiques : au mépris de la « concurrence libre et non faussée », elle favorise les entreprises des pays anglophones (Irlande et Royaume-Uni), qui, elles, n'ont pas à acquitter les considérables frais de traduction des réponses, souvent volumineuses, aux appels d'offres de la Commission (6).

Autre motif de satisfaction pour Londres : l'Union n'est pas seulement anglaise dans ses pratiques linguistiques ; elle l'est aussi dans sa philosophie et ses politiques, et ce depuis son origine. C'est bien le traité de Rome instituant la Communauté économique européenne (CEE), en 1957, qui a placé les dogmes libéraux de la concurrence et du libre-échange au sommet de l'édifice communautaire. Les traités ultérieurs, et en particulier l'Acte unique (1986), n'ont fait que le confirmer. Non signataires du traité fondateur, en application de la doctrine Churchill, les dirigeants britanniques mesurèrent après coup ses potentialités et entreprirent de rectifier leur erreur. Après deux tentatives bloquées par le général de Gaulle, le Royaume-Uni entra finalement dans la CEE en 1973. Ce calcul pragmatique des coûts et des bénéfices de l'adhésion était aux antipodes de la mystique européiste des dirigeants de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne du continent.

C'est Margaret Thatcher, première ministre de 1979 à 1990, qui a formulé le plus clairement l'objectif poursuivi par le Royaume-Uni : « Tout le grand marché et rien que le grand marché. » D'où une ligne politique constante, quelle que soit la couleur des gouvernements en place à Londres : éliminer les entraves aux forces du marché, le cas échéant de manière unilatérale, en exigeant des dérogations aux législations communautaires, en particulier en matière sociale ; multiplier les obstacles à toute forme d'union politique ou monétaire ; revendiquer sans états d'âme de tirer de l'appartenance à l'Union le maximum de retombées économiques. L'une des réussites — partagée avec l'Allemagne — de cette stratégie a été l'élargissement de l'Union, en 2004 puis en 2007, aux États d'Europe centrale et orientale, qui a augmenté significativement les possibilités de dumping social intracommunautaire, en particulier par l'utilisation de « travailleurs détachés » (7). Du grand art, comme on le voit, mais dont les résultats ne sont revendiqués qu'à voix basse par la diplomatie britannique afin d'obtenir toujours plus de ses partenaires…

Libéralisme à jet continu

Londres avait trouvé un compagnon de route inattendu : la Commission européenne. Certes, l'exécutif bruxellois, qui se voit comme le gouvernement d'une hypothétique Europe fédérale, se montra radicalement hostile à l'Europe des États préconisée par la plupart des dirigeants britanniques. En revanche, il avait vu en eux des alliés précieux pour produire du libéralisme à jet continu. Cette connivence s'était traduite par la présence des Britanniques à des postes stratégiques pour leurs intérêts au sein des institutions de l'Union. Ainsi, Mme Vicky Ford préside toujours, le temps d'organiser la séparation, la commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs du Parlement européen. Plus significative encore fut la décision de M. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, de nommer commissaire aux services financiers M. Jonathan Hill, surtout connu comme agent d'influence de la City et porte-parole du lobby bancaire. Ce n'est pas le seul commissaire en situation de conflit d'intérêts, mais certainement le plus emblématique, au même titre que M. Juncker lui-même, ancien premier ministre du Luxembourg, qui, comme l'ont montré les « LuxLeaks », a fait bénéficier de faveurs fiscales plusieurs multinationales telles qu'Apple ou Amazon (8).

Pour Dean Acheson, il y a plus d'un demi-siècle, le Royaume-Uni était en quête d'un rôle. S'il s'exprimait aujourd'hui, il pourrait songer à celui de passager clandestin de la construction européenne (9). Un passager qui a eu le triomphe modeste, laissant à d'autres le soin d'évoquer ses prouesses. Et nul n'est plus qualifié pour un tel exercice que M. Peter Sutherland, véritable oligarque de la mondialisation libérale (10). Il savait en effet de quoi il parlait quand il écrivait : « L'un des paradoxes les plus désolants au sujet d'un éventuel “Brexit” est que Londres a remporté un grand succès en façonnant une Union européenne libre-échangiste à sa propre image (11). »


(1) Parmi les membres de l'Union européenne, seuls six pays (Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte et Suède) ne sont pas membres de l'OTAN.

(2) Lire « “Brexit”, David Cameron pris à son propre piège », Le Monde diplomatique, février 2016.

(3) Cf. « Et si David Cameron avait ouvert la voie à une “autre Europe” ? », Mémoire des luttes, 1er mars 2016.

(4) Lire Benoît Duteurtre, « La langue de l'Europe », Le Monde diplomatique, juin 2016.

(5) Cf. « Pour une ambition francophone », rapport d'information no 1723 présenté par M. Pouria Amirshahi, commission des affaires étrangères, Assemblée nationale, Paris, janvier 2014.

(6) Lire Dominique Hoppe, « Le coût du monolinguisme », Le Monde diplomatique, mai 2015.

(7) Lire Gilles Balbastre, « Travail détaché, travailleurs enchaînés », Le Monde diplomatique, avril 2014.

(8) Cf. Eva Joly et Guillemette Faure, Le Loup dans la bergerie, Les Arènes, Paris, 2016.

(9) Utilisée en sciences sociales pour désigner le bénéficiaire d'une action collective à laquelle il ne contribue pas, cette notion a été théorisée par l'économiste américain Mancur Olson, dans Logique de l'action collective, Presses universitaires de France, Paris, 1978 (1re éd. : 1965).

(10) Ancien membre de la Commission trilatérale, ancien commissaire européen, ancien directeur général de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), ancien président de Goldman Sachs et de BP.

(11) Peter Sutherland, « A year of magical thinking for the Brexiteers », Financial Times, Londres, 31 mars 2016.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de septembre 2016.


Irak, colosse à la tête d'argile

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12 January, by Peter Harling[ —]

Treize ans après son invasion militaire par les États-Unis et leurs alliés, l'Irak ne parvient pas à sortir du chaos et de la violence. Alors qu'une partie de son territoire reste contrôlée par l'Organisation de l'État islamique (OEI), le gouvernement et la classe politique s'avèrent incapables d'unifier le pays et de garantir la sécurité d'une population épuisée.

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Ayad Alkadhi. — « I Am Bagdad XVI », 2015
Doris Duke foundation for islamic art, Hawaï - http://aalkadhi.com

Le réseau électrique irakien se prête magnifiquement à une métaphore. Point de départ de toute activité humaine, l'accès à l'énergie devrait être le dernier des problèmes dans un pays riche en hydrocarbures, parcouru de grands fleuves et ensoleillé comme un jardin d'Éden (1). Or l'approvisionnement en électricité illustre les défaillances et les turbulences infernales du système politique irakien.

Tout d'abord, l'État n'offre qu'un service résiduel, limité à une poignée d'heures journalières de courant. La situation n'est pas meilleure dans les quartiers populaires à dominante chiite : quant à ses dysfonctionnements, le système n'est pas sectaire du tout… À Bassora, grande ville du Sud qui flotte au-dessus d'immenses ressources pétrolières (lire « Bassora, la ville qui se donne en sacrifice »), les autorités locales ont anticipé les émeutes à prévoir en réaction aux coupures estivales — dans une zone où les températures dépassent 50 °C — en sollicitant l'aide de l'Iran voisin. C'est dire tout ce qu'on peut attendre de Bagdad.

Les Irakiens doivent surtout compter sur des systèmes collectifs improvisés, dans une logique de privatisation et de décentralisation sauvage. Chaque quartier abrite de gros générateurs, qui alimentent toute une rue. En émanent une pléthore de fils correspondant à une multitude d'abonnements individuels, présents et passés. Beaucoup ne marchent plus, mais qu'importe : il suffit d'en ajouter d'autres, dans un processus de sédimentation qui n'est pas sans rappeler les strates successives apportées, sans succès, à un appareil de sécurité omniprésent et multiforme.

L'individu doit souvent s'en remettre à lui-même. Chaque maison a son propre générateur, pour parer aux pannes de celui de la rue. Leurs moteurs ont eux aussi besoin de fioul et de maintenance. Finalement, on se retrouve encore souvent assis dans le noir, à regarder la lueur statique de l'écran de télévision, en attendant que quelque chose, quelque part, redémarre. C'est ce que les Irakiens font, allégoriquement, depuis le renversement du régime de Saddam Hussein, il y a treize ans (2). Mais le grand paradoxe de cette complexité superfétatoire, c'est qu'elle consume, sans raison apparente, toute leur énergie.

Tout semble inutilement compliqué, obligeant la population à déployer des trésors de résilience et d'ingéniosité. L'ambiguïté de cette attitude est qu'elle s'intègre au système, lui permettant de fonctionner malgré tout. Sous l'ancien régime, une blague vulgaire résumait ce principe. Hussein avait décidé de tester la patience des Irakiens en imposant une taxe pour le franchissement des ponts de la capitale, traversée par le Tigre. Ses sbires rapportent que personne ne se plaint, malgré les coûts et les bouchons. On augmente les taxes, encore et encore, mais rien n'y fait. Alors le président, excédé, ordonne aux officiers sur les ponts de violer tous ceux qui les empruntent. Les embouteillages grossissent. La colère gronde et les gens, enfin, réclament : « Quand allez-vous augmenter le nombre de violeurs ? »

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Ayad Alkadhi. — « I Am Bagdad XV » (Je suis Bagdad XV), 2013
Doris Duke foundation for islamic art, Hawaï - http://aalkadhi.com

À l'heure actuelle, il est à peu près impossible d'entendre en Irak le moindre propos positif au sujet de la classe politique, qui suscite un mépris unanime. Depuis le départ des troupes américaines, le 18 décembre 2011, le pays, confronté par ailleurs à une violence endémique, connaît une crise politique continue qui se traduit, entre autres, par la stagnation de tous les projets de loi majeurs débattus au Parlement. Les quelques adhésions que tel ou tel personnage a pu susciter ont entièrement disparu devant le constat qu'ils sont interchangeables. Un intellectuel désabusé commente : « Au fond, au-delà de leurs querelles, ce sont tous des camarades au sommet. Par contre, ils veulent qu'on se déteste, pour nous distraire par des luttes qu'ils manipulent. Eux se battent pour des pourcentages, pas pour des sectes. Et tous sont d'accord sur une chose : le maintien du système. »

Cette fatigue généralisée a produit beaucoup de maturité au sein de la société irakienne. Dans les discours, un sectarisme virulent coexiste le plus souvent avec une lecture très fine et réaliste des clivages absurdes qui ont tant coûté aux Irakiens ordinaires, et tant rapporté à leurs représentants supposés (3). Pour autant, les manifestations déclenchées depuis août 2015 par la chute des cours des hydrocarbures, dans une économie toujours exclusivement basée sur la redistribution clientéliste de la rente pétrolière, ne suscitent guère de sympathie (4). La vaste majorité de la population préfère un système aberrant au risque du chaos, se satisfait vite de quelques prébendes ou pense à l'émigration.

Effets pervers de l'appui américain

Pour les jeunes, il y a aussi l'option militante : aller combattre avec une faction ou l'autre, par conviction ou simplement pour acquérir un statut et gagner un salaire. La guerre perpétuelle, dont l'Organisation de l'État islamique (OEI) est le dernier objet en date, remplit des fonctions devenues essentielles pour le système : elle occupe les esprits et sert de diversion aux errements du pouvoir ; elle attise les passions de façon à lui assurer une légitimité minimale ; et elle génère une indispensable économie de repli. L'appareil de sécurité et les milices absorbent le chômage. Des chefs de guerre chiites blanchissent leur butin en ouvrant des restaurants à la mode. Des têtes de tribu sunnites profitent des combats (qui justifient le financement de forces supplétives), des destructions (qui annoncent des contrats) et de la crise humanitaire (qui génère de l'aide qu'ils détournent). Et la classe politique obtient, au nom d'une lutte existentielle, le soutien international nécessaire pour continuer à piller sans rendre de comptes à quiconque.

Les États-Unis, qui, depuis treize ans, ne pensent qu'à se débarrasser au plus vite de la responsabilité qu'ils se sont créée en envahissant le pays, en sont toujours à multiplier les efforts velléitaires et les expédients. Ils forment, comme de coutume, des unités irakiennes capables de poursuivre la guerre permanente, sans s'attaquer au système qui en vit. L'administration de M. Barack Obama est même en train de consolider celui-ci dans ses travers. Elle fait primer la lutte contre le terrorisme sur toute autre considération. Elle réduit l'exigence d'une participation politique sunnite à la cooptation de quelques figures de proue détachées de leur base, tout en contribuant à évincer, l'une après l'autre, les principales villes associées au sunnisme irakien (5). Dans la lignée des préjugés qui prévalurent lors de l'intervention américaine en 2003, elle se méfie des masses sunnites, s'accommode du militantisme des chiites et encourage dangereusement celui des Kurdes.

En tout état de cause, l'enjeu n'est plus vraiment l'équilibre à trouver entre les grands groupes ethno-confessionnels (6). Dans la population, la situation actuelle est désormais largement acceptée comme un fait établi. Ainsi, on aurait tort de penser que l'OEI est la manifestation d'une mobilisation sunnite revancharde ; elle s'est simplement engouffrée dans le vide laissé par un État à la fois répressif et absentéiste. Les gains des Kurdes peuvent encore être contestés au sommet de la hiérarchie politique à Bagdad ; mais, pour la base, le Kurdistan ne fait même plus partie de l'Irak (7). Le pays se stabilise en ce qui concerne les tensions intercommunautaires. La présence des milices chiites sur le front, par exemple, suscite infiniment plus de sectarisme dans la sphère numérique, parmi les Irakiens exilés et les musulmans d'autres nationalités, que sur le terrain. Dès lors, la période actuelle ressemble étrangement à une image en négatif des années 1990. Le régime de Saddam Hussein a réprimé durement une insurrection chiite dans le Sud, puis négligé la population, jugée déloyale. Les villes n'ont pas été rasées, comme aujourd'hui en zone sunnite, mais de vastes palmeraies ont été détruites. Des sbires du pouvoir servaient de « représentants » chiites, zélotes qui se coupaient naturellement de leurs bases. L'administration et l'armée restaient assimilatrices, mais une culture sunnite dominait (8).

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Ayad Alkadhi. — « I Am Bagdad III », 2008
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Désormais, c'est l'inverse : on entend partout de la musique du Sud ; la lingua franca prend des tonalités de dialecte populaire shrougi, c'est-à-dire sudiste ; et, dans une inversion des rôles presque parfaite, les sunnites jouent volontiers sur l'ambiguïté des identités irakiennes, en modifiant légèrement leur nom, leur adresse ou leur accent quand cela leur simplifie la vie. Ce qui ne veut pas dire que « les chiites sont au pouvoir », pas plus que les sunnites ne l'étaient auparavant. Aujourd'hui comme alors, tout le monde se plaint de ne pas voir grand-chose des richesses du pays.

Avec le temps qui passe et le recul qu'il permet, les contours du système politique actuel se précisent. Il s'agit d'un régime sans tête, dans lequel de multiples réseaux infiltrent et subvertissent un État dont les ressources et les structures sont mises au service des sous-systèmes en question. En découlent une grande variété de phénomènes souvent contradictoires, qui puisent dans divers répertoires, comme si la politique irakienne s'inventait en respectant une sorte de grammaire historique.

On constate par exemple une ascension au pouvoir, à la faveur de l'invasion américaine, de certaines catégories de population, notamment une petite bourgeoisie issue soit de la diaspora, soit des tribus de sada, dignitaires qui revendiquent un lien généalogique avec le Prophète. Cette mobilité sociale n'est pas sans rappeler l'émergence du Baas, ce parti lui-même ancré dans la petite bourgeoisie des provinces, qui s'appuya pour percer sur les institutions créées sous le mandat colonial britannique (9). « La différence, souligne un fonctionnaire à Kout, c'est que les baasistes, unifiés par leur idéologie, ont hérité d'un État fonctionnel, alors que ceux-là n'ont rien en commun et opèrent dans un pays détruit. »

Les cheikhs de tribus sunnites, remarque la chercheuse Loulouwa Al-Rachid, « en sont revenus à un statut et un comportement semblables à ceux des grands propriétaires terriens de l'époque monarchique (10)  ». Ils gravitent autour du pouvoir et le plus loin possible de leurs bases, qu'ils conçoivent et exploitent comme une bande de manants. Plus généralement, les tribus ont ressorti tout un folklore réactivé par Saddam Hussein, et jouent un rôle central à travers le droit tribal, dans un pays où le judiciaire relève de la foire aux enchères. Partout, on peut lire sur les murs « matloub dem » ou « matloub ‘asha'iriyan », signalant que tel ou tel individu est recherché mort ou vif — respectivement. On peut d'ailleurs souscrire une sorte d'assurance tribale en payant mensuellement un cheikh puissant pour pouvoir invoquer sa protection en cas de besoin. Il va sans dire qu'une telle pratique n'a strictement plus rien à voir avec les traditions.

Influence iranienne

D'autres réseaux ont partie liée avec des puissances extérieures. Les États-Unis, à force de former l'appareil de sécurité, y ont développé des relais (11). C'est sur eux qu'ils peuvent compter aujourd'hui pour exercer une influence considérable malgré des moyens limités, en travaillant de concert avec des unités irakiennes qui ne vaudraient pas grand-chose sans l'appui aérien américain.

L'Iran a aussi ses hommes dans la place, à savoir une génération de militants islamistes qui a vécu en exil à Téhéran, dans une relation si organique qu'elle en devient problématique pour ses bienfaiteurs eux-mêmes. Un universitaire iranien analyse : « Nos amis irakiens ont une influence énorme chez nous. Ils parlent perse. Ils se sont sociabilisés au fil des ans avec tous les gens qui comptent, au point de voir le Guide suprême beaucoup plus facilement qu'un de nos hauts responsables. Culturellement et politiquement, ils ont effacé la frontière qui existe entre nos deux pays, et je me demande parfois dans quelle mesure nos institutions prennent leurs décisions sur la base de notre intérêt national plutôt que sur celle de vieilles camaraderies. »

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Ayad Alkadhi. — « I Am Bagdad II », 2008
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Dans cette réalité éclatée, l'Irak fait face à deux dangers majeurs, qui ne feront que grossir à mesure que la menace entêtante de l'OEI se réduira. D'une part, l'économie du pays est foncièrement non viable (12). Les gros salaires dans la fonction publique n'ont rien fait pour endiguer la corruption ; ils ont alourdi les charges étatiques. Même pendant les années fastes, avec un prix du baril à plus de 100 dollars, entre des dépenses de fonctionnement exorbitantes et un pillage orgiaque, le budget national partait en fumée.

À l'heure actuelle, la crise financière devient un dangereux facteur d'incertitude : elle motive une contestation populaire certes marginale mais potentiellement incontrôlable ; elle stimule l'économie de la violence, seule solution de rechange à la rente ; et elle peut attiser les rivalités commerciales au sein de l'élite, qui se bat pour des « parts de marché » dans une industrie de la corruption qui se contracte. En revanche, elle donne aussi de vrais leviers aux partenaires extérieurs de l'Irak, notamment les États-Unis, qui contrôlent largement le système international de gouvernance financière dont Bagdad a besoin pour combler son déficit.

D'autre part se pose avec une acuité croissante la question du leadership chiite. Cette communauté, majoritaire en nombre, est travaillée par un profond clivage de classe (qui se reflète dans des manifestations mobilisant surtout la jeunesse du lumpenprolétariat), par la désillusion vis-à-vis de l'État, par le discrédit achevé de ses représentants islamistes, par une puissante religiosité populaire, par les ambitions grandissantes de ses chefs de milice et par un affaiblissement graduel de la marja'iyya, son leadership religieux traditionnel, qui culminera inévitablement avec la disparition de M. Ali Al-Sistani, dernier ayatollah irakien à conjuguer modération, nationalisme et crédibilité doctrinale (13). Rien de surprenant, donc, à ce que beaucoup d'Irakiens craignent, à leur manière, la défaite de l'OEI. Car, en effet, de qui marquerait-elle la victoire ?


(1) L'Irak possède 10 % des réserves mondiales de pétrole (150 milliards de barils) et produit en moyenne 2,5 millions de barils par jour. Les hydrocarbures constituent 95 % de ses recettes extérieures.

(2) Lancée le 20 mars 2003, l'invasion de l'Irak par une coalition menée par les États-Unis a conduit moins d'un mois plus tard à la chute du régime de Saddam Hussein. Après sa fuite, le président déchu a été capturé dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003, puis pendu le 30 décembre 2006, après avoir été condamné à mort par un tribunal irakien.

(3) Les estimations du nombre de victimes irakiennes depuis 2003 varient de 200 000 à 700 000 morts. En 2013, la revue scientifique PLOS Medecine avançait le chiffre de 500 000 morts et relevait que le taux de mortalité était passé de 5,5 pour 1 000 en 2002 à 13,2 en 2006. Selon la presse irakienne, les attentats et les affrontements interconfessionnels font à eux seuls entre 10 000 et 15 000 morts par an depuis 2008.

(4) En avril et mai 2016, des manifestants chiites ont pu investir la « zone verte » fortifiée où siège le gouvernement. Bien que spectaculaire, ce mouvement de protestation inspiré par l'imam Moqtada Al-Sadr n'a pas entraîné le reste de la population.

(5) Plusieurs villes sunnites occupées par l'OEI ont été reprises au prix de violents combats et d'importantes destructions. En outre, les milices chiites ont commis des exactions à l'encontre des populations civiles accusées d'avoir soutenu l'OEI.

(6) À défaut de recensement, les spécialistes de l'Irak s'accordent sur une répartition de 60 % pour les chiites et 30 % pour les sunnites. Ces derniers, prédominants dans l'exercice du pouvoir (1932-2003), ont été les auxiliaires de l'occupant britannique ou ottoman.

(7) En juillet 2014, M. Massoud Barzani, alors président de la région autonome du Kurdistan irakien, a annoncé la tenue d'un référendum pour l'indépendance, sans toutefois en préciser ni les modalités ni le calendrier.

(8) Cf. Hosham Dawod et Hamit Bozarslan, La Société irakienne. Communautés, pouvoirs et violences, Karthala, Paris, 2003.

(9) Créé en 1947 à Damas et divisé en deux branches, l'une syrienne, l'autre irakienne, le Parti de la révolution arabe et socialiste a dirigé l'Irak de 1968 à 2003.

(10) Le royaume d'Irak, créé en 1921 et instauré de fait en 1932, a été dirigé par une dynastie hachémite, chassée du pouvoir par un coup d'État en 1958.

(11) Depuis le retrait officiel de leur armée, les États-Unis maintiennent 3 500 militaires au titre de la formation des troupes irakiennes.

(12) S'il contribue à plus de 83 % du budget, le secteur des hydrocarbures n'emploie que 1 % de la population active. Les efforts de diversification de l'économie ont été entravés par trente ans de guerres et de crises, tandis que le coût de la reconstruction du pays a été évalué à 400 milliards de dollars (source : Banque mondiale, 2015).

(13) Né en 1930 en Iran, M. Al-Sistani s'est installé à Nadjaf en 1961. Il est la figure la plus respectée du clergé chiite irakien.


L'art de la désinformation

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12 January, by Claude Julien[ —]

Débordant de sollicitude pour le menu peuple sans défense, un académicien de bonne famille écrivait voilà deux mois : « Deux pestes sont à notre porte : le terrorisme et le SIDA. » Double tromperie. Premièrement, par erreur de lieu, car ces deux pestes ne sont pas à notre porte mais, déjà, dans nos murs. Ensuite, par erreur de calcul, car, si l'on ose une formule d'un goût douteux, de ces deux pestes, la plus redoutable est la troisième : la désinformation, qui seule vise les esprits, l'âme même d'une nation. Contre cette menace, un sursaut s'imposait.

Ce sursaut s'est d'abord manifesté aux Etats-Unis, où, depuis quelques années, deux organisations sont apparues : Accuracy in the Media et Accuracy in Teaching traquent, dans la presse et dans l'enseignement, quiconque s'écarte tant soit peu de l'orthodoxie libérale et reaganienne, pourtant bien vacillante. Cet affaiblissement et les hésitations de l'exécutif rendent d'autant plus nécessaire la courageuse intervention des preux chevaliers qui veulent mettre hors d'état de nuire les esprits subversifs, consciemment ou non employés à faire le jeu du Kremlin. Ces brigades de délateurs sont les dignes successeurs de l'American Protection League, qui, avant la fin de la première guerre mondiale, regroupa 250 000 volontaires s'acharnant à donner la chasse aux espions, aux suspects. Elles sont aussi les héritières de tous ceux qui, après la seconde guerre mondiale, alimentèrent le maccarthysme.

Avec son habituel retard sur l'Amérique, la France se lance enfin, à son tour, sur la piste des mauvais citoyens qui, à une échelle insoupçonnée, pratiquent cette désinformation dont Moscou attend qu'elle mine le moral du peuple et annihile ses défenses spirituelles pour mieux affaiblir sa sécurité militaire. Comme aux Etats-Unis, ces « chasseurs de sorcières » recrutent sans difficultés des volontaires qui, seuls juges de la vérité et de l'intérêt national, vont clouer au pilori les traîtres infiltrés dans la presse, la télévision, l'édition, le cinéma. Les plus proches ancêtres de ces délateurs se dépensèrent sans compter pendant l'Occupation.

Que l'on se garde bien de rire de ces médiocres zélateurs d'un ordre monolithique : la désinformation existe vraiment. Mais elle ne s'exerce pas d'abord là où ils l'attendent. Qui sont ses agents ? Quelle cause servent-ils ? À quelles techniques modernes ont-ils recours ?

Pour répondre à ces questions, le Monde diplomatique ouvre un dossier riche en informations qui stimulent la réflexion.


Tir groupé contre Bernie Sanders

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11 January, by Thomas Frank[ —]

Pourquoi les médias américains, qui souhaitaient la défaite de M. Donald Trump, ont-ils torpillé M. Bernie Sanders, un candidat démocrate qui aurait pu l'emporter ?

Jamais la presse américaine n'avait aussi ouvertement pris parti dans une élection. Mois après mois, elle s'est employée à discréditer tous les candidats qui lui déplaisaient, à commencer par le sénateur « socialiste » du Vermont Bernie Sanders, concurrent de Mme Hillary Clinton lors de la primaire démocrate. Or les scores réalisés par celui-ci dans les États-clés, ceux où Mme Clinton a été battue à la présidentielle, n'interdisent pas de penser qu'il aurait obtenu un meilleur résultat contre M. Donald Trump.

À coups de tribunes, d'éditoriaux et de billets de blog, le Washington Post a servi de boussole et de métronome à la campagne de dénigrement menée contre le candidat progressiste — qui proposait une assurance- maladie universelle et publique, une forte augmentation du salaire minimum, la gratuité des universités, etc. Avec ses appels incessants à la courtoisie et sa prédisposition quasi génétique au consensus, ce quotidien est bien plus qu'un « journal de référence » : il fait office de gazette d'entreprise pour l'élite méritocratique, laquelle a transformé la capitale fédérale en arène privatisée pour ses pratiques.

Les chroniqueurs et éditorialistes du Washington Post sont des « professionnels » au plein sens du terme. Bien éduqués, toujours connectés, arborant souvent des accréditations, ils gagnent confortablement leur vie. Quand ils croisent de hauts fonctionnaires, des professeurs d'université, des médecins, des financiers de Wall Street ou des entrepreneurs de la Silicon Valley — tous très bien payés également —, ils voient en eux des pairs. Ou d'anciens camarades d'études : cinq des huit membres actuels de la direction éditoriale du Washington Post sont passés par l'une des universités de la prestigieuse Ivy League.

À partir des années 1970, le Parti démocrate est peu à peu devenu l'instrument politique de cette classe dominante, à tel point que les « cols blancs » diplômés forment aujourd'hui le bloc électoral que les démocrates représentent le plus fidèlement. Avocate accomplie, dotée d'un CV clinquant, Mme Hillary Clinton évolue dans cet écosystème comme un poisson dans l'eau. M. Sanders, lui, a beau se présenter comme un progressiste s'inspirant du modèle scandinave (1), il n'incarne aux yeux des caciques du parti qu'un atavisme, une régression vers une époque où des démagogues en veste froissée cédaient aux caprices vulgaires de l'opinion publique en se dressant contre les banques, les capitalistes, les patrons.&discReturn;

« Les milliardaires ont fait plus que lui pour les causes progressistes »

La lecture des quelque deux cents éditoriaux, tribunes et billets de blog que le Washington Post a consacrés à M. Sanders entre janvier et mai 2016 fait d'emblée apparaître une inégalité de traitement élémentaire. Parmi les tribunes et éditoriaux, les textes négatifs ont été cinq fois plus nombreux que les positifs, alors que, pour Mme Clinton, la balance était à l'équilibre.

Les tirs de barrage contre le sénateur du Vermont ont commencé lors des semaines précédant le début des primaires, dans l'Iowa, quand l'idée s'est fait jour à Washington qu'il pourrait l'emporter. Le 20 janvier, un éditorial intitulé « Soyez honnête avec nous, monsieur Sanders » ouvre le bal en dénonçant son « manque de réalisme » : le candidat démocrate n'aurait aucun projet valable pour « réduire le déficit » et juguler les dépenses de retraite — les critères du Post pour évaluer le sérieux d'un homme politique.

Charles Lane remet le couvert le lendemain avec un article ridiculisant l'idée, défendue par M. Sanders, qu'il existerait une « classe de milliardaires » unie pour défendre l'ordre social. « Les milliardaires ont fait plus pour les causes progressistes que Bernie Sanders », juge même la tribune. Dana Milbank, un chroniqueur issu de l'université Yale, entre en scène le 27 janvier, quelques jours avant le vote de l'Iowa. « Désigner Sanders serait fou », martèle-t-il, car « les socialistes ne gagnent jamais les élections nationales ». Puis le comité éditorial du journal consacre un article à la « campagne mensongère » de M. Sanders, dépeint comme un virtuose de l'arnaque : « M. Sanders n'est pas un homme courageux qui dit la vérité. C'est un politicien qui vend son propre catalogue de mensonges à une partie du pays qui désire frénétiquement l'acheter. »

Semaine après semaine, une salve régulière d'accusations se fait alors entendre à Washington, la liste des erreurs prêtées au candidat socialiste ne cessant de s'allonger et de se diversifier. Après sa victoire dans le New Hampshire, le 9 février, le Washington Post le qualifie, au même titre que M. Trump, de « dirigeant intolérable » qui ne proposerait que des solutions « simplistes ». Il est également accusé d'utiliser la ploutocratie (le gouvernement des riches) comme un « bouc émissaire commode » pour masquer son absence de projet. Et ses saillies contre le libre-échange reposeraient sur « des chiffres “bidon” qui vont à l'encontre du large consensus entre économistes ».

Puis on en vient au soupçon que les questions raciales l'indifféreraient. Selon Jonathan Capehart, membre du comité éditorial du Washington Post, M. Sanders ne sait pas « parler des questions de race sans tout ramener à la classe et à la pauvreté ». Même son engagement de jeunesse en faveur des droits civiques est mis en doute par une enquête du détective Capehart. Examinant la photographie d'une manifestation de 1962, le fin limier affirme le 11 février que M. Sanders n'y figure pas. L'auteur du cliché a beau contredire cette allégation, le Washington Post refuse de s'excuser : « C'est une affaire où mémoire et certitude historique s'affrontent », se justifie-t-il.

Chroniqueur astucieux, Dana Milbank ne cesse de varier ses angles d'attaque. En mars, il assure que les démocrates sont trop « satisfaits » de la situation du pays pour suivre un rebelle comme M. Sanders. En avril, il s'en prend à ses propositions sur le libre-échange, au prétexte qu'elles ressembleraient à celles de M. Trump et pénaliseraient les pays pauvres. En mai, il présente le sénateur du Vermont comme faisant le jeu des républicains : « Sanders fait campagne contre Clinton, qui a d'ores et déjà remporté la nomination. C'est une excellente nouvelle pour Donald Trump. »

Pendant ces cinq mois, les blogs du journal ont certes accueilli des textes de sympathisants de M. Sanders. Mais les lecteurs de l'édition imprimée ont dû attendre le 26 mai pour lire, sous la plume de l'économiste Jeffrey Sachs, le premier article retentissant défendant les propositions du sénateur. Onze jours seulement avant que le Washington Post déclare Mme Clinton victorieuse à la primaire démocrate...

Les journalistes semblent désormais se comporter comme des soldats en temps de guerre, obligés de peser le moindre mot pour s'assurer qu'il ne servira pas la partie adverse. Cette manière de voir, que certains qualifient de politique, est en fait profondément antipolitique : elle exclut certaines idées du débat au motif qu'elles ne seraient pas « pragmatiques ».

Le Washington Post développe cette ligne dans deux éditoriaux parus en février. Signé par le comité de rédaction, le premier, « Les attaques de M. Sanders contre la réalité », reproche au sénateur de critiquer implicitement M. Barack Obama quand il prétend qu'il serait possible de faire mieux en matière de lutte contre les inégalités sociales ou de couverture sociale. « Le système — et par là nous entendons la structure constitutionnelle d'équilibre des pouvoirs — implique que les législateurs se contentent de changements graduels, explique le comité. M. Obama a orchestré plusieurs réformes ambitieuses, certes incomplètes, mais qui ont amélioré la vie des gens pendant que les idéologues des deux camps se gaussaient. »

Publié quelques jours plus tard, le second éditorial, « La bataille des extrêmes », compare M. Sanders et le républicain évangélique Ted Cruz. L'un et l'autre seraient intoxiqués par la croyance selon laquelle « la route vers le progrès passe par la pureté, pas par le compromis (...). Le progrès viendra de dirigeants qui ont des principes mais qui sont prêts à bâtir des compromis, qui acceptent le changement graduel, qui admettent ne pas avoir le monopole de la sagesse. Ce message est difficile à vendre lors des primaires, mais lui seul peut produire un candidat capable de s'imposer en novembre et de gouverner avec succès pendant les quatre années à venir », tranche le quotidien.

Or, si l'on appliquait la logique du Washington Post à tous, il faudrait réprouver y compris des personnalités tout à fait « pragmatiques ». Que dire, par exemple, d'un candidat qui voudrait — comme Mme Clinton en 2016 — instaurer un contrôle des armes à feu ? Tout le monde sait qu'une telle mesure n'aurait aucune chance d'être adoptée par le Congrès ; et, si elle l'était, il resterait toujours la Cour suprême et le deuxième amendement pour lui barrer la route.

En outre, l'argument du changement graduel, de la réforme à petits pas, permet d'éviter de penser les problèmes. M. Sanders s'est lancé dans la course aux primaires avec des idées qui heurtaient le Washington Post et la plupart des quotidiens de son rang. Au lieu de les combattre, les commentateurs autorisés les ont exclues du champ des possibles. La légitimité est leur propriété ; ils la distribuent à leur guise.

Les éditorialistes ne partagent rien avec leurs collègues en voie de déclassement

Pour avoir leur appui, mieux vaut s'en tenir au consensus, à l'adoration du « pragmatisme », à l'amour du bipartisme, au mépris des « populistes ». Ces ingrédients composent l'idéologie de la classe dominante, ces travailleurs raisonnables de la Côte est, frais émoulus de Princeton ou de Harvard, qui voient comme des autorités leurs pairs officiant dans des secteurs connexes, qu'ils soient économistes au Massachusetts Institute of Technology, analystes au Crédit suisse ou politologues à la Brookings Institution. Par-dessus tout, il s'agit d'un mode de pensée propre à un milieu protégé de l'insécurité économique, d'où l'on observe les gens ordinaires avec des lunettes d'aristocrate.

Pourtant, en tant que groupe social, les journalistes ne sont pas à l'abri des soubresauts économiques. Les journaux imprimés font figure de pièces de musée, au moins autant que les politiques de New Deal défendues par M. Sanders. Les critiques littéraires sont devenus des spécimens si rares qu'ils pourraient bien disparaître, à moins que quelqu'un ne décide de les mettre sous cloche et de les nourrir. Dans certains magazines, les chroniqueurs doivent occuper un autre emploi pour joindre les deux bouts. Bref, aucun groupe ne connaît plus intimement l'histoire du déclin de la classe moyenne que les journalistes. Pourquoi ceux qui occupent les sommets de cette profession moribonde s'identifient-ils donc aux suffisants, aux satisfaits, aux puissants ?

La réponse est simple : les éditorialistes ne partagent rien avec leurs collègues en voie de déclassement. Ils sont persuadés de ne jamais connaître le sort du Tampa Tribune, par exemple, qui a fermé ses portes en 2016. À Washington, les éditorialistes regardent vers le haut, toujours vers le haut. Le programme de M. Sanders échappait donc à leur champ de vision.

Pendant toute la primaire démocrate, les journaux américains « de référence » ont martelé que le sénateur du Vermont n'avait pas la moindre chance de remporter l'élection présidentielle, surtout face à M. Trump. Dans le New York Times, Paul Krugman a même menacé les électeurs qui seraient tentés par le candidat socialiste : « L'histoire ne vous le pardonnera pas », leur a-t-il lancé le 6 février. Pourtant, à l'époque, les sondages indiquaient l'exact inverse : M. Sanders battait systématiquement M. Trump, tandis que Mme Clinton était au coude-à-coude avec le milliardaire fanfaron.

Il y avait une raison évidente à cela : la force de M. Trump venait des classes populaires blanches, qui appréciaient encore davantage les propositions de M. Sanders. À l'inverse, Mme Clinton était impopulaire, plombée par les scandales, incapable de se faire entendre des travailleurs. Tous les médias américains se sont pourtant rangés derrière elle avec un unanimisme et un enthousiasme inédits — par aversion pour M. Trump, et parce que « Hillary » partageait leur idéologie de l'« expertise » et de la « compétence ». Les commentateurs se sont employés à convaincre les lecteurs de les suivre sur ce chemin. En « une » de son édition du 7 août, le New York Times estimait ainsi que, cette fois, les journalistes devaient « se débarrasser du manuel que le journalisme américain utilisait [jusqu'à présent] » et prendre parti — pour Mme Clinton.

La croisade des médias pour la candidate démocrate ne s'est pas achevée comme prévu. Si la guerre contre M. Sanders a été efficace avec les électeurs des primaires, davantage politisés et consommateurs de journaux, le grand public a réagi différemment aux attaques contre M. Trump. Car les Américains ont au moins un trait commun : ils répugnent à se conformer aux oukases des milieux autorisés. Le militantisme passionné des journalistes a engendré un contrecoup titanesque, avec lequel la planète va devoir vivre pendant les quatre années qui viennent.


(1) Lire Bhaskar Sunkara, « Un socialiste à l'assaut de la Maison Blanche », Le Monde diplomatique, janvier 2016.


Quatre ans pour une réforme

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11 January, by Benoît Bréville[ —]

Il aura presque fallu un mandat entier à M. Barack Obama pour faire valider sa réforme du système d'assurance-maladie. Promise pendant la campagne de 2008, celle-ci devait permettre de fournir une couverture aux quarante-six millions d'Américains qui en étaient alors dépourvus. Edulcorée au fil d'un combat législatif tranché par la Cour suprême, la réforme en oubliera finalement treize millions. L'argent des lobbys, l'obstruction parlementaire et les innombrables amendements des républicains sont passés par là… Pourtant, même délestée de certains de ses aspects les plus progressistes — le système d'assurance publique, par exemple —, la loi sur la protection des patients et les soins abordables (Patient Protection and Affordable Care Act) constitue l'une des rares avancées sociales qu'aient connues les Etats-Unis depuis la présidence de Lyndon Johnson (1963-1969).

Auparavant, la santé était une affaire privée. Certains, sans moyens financiers, non couverts par leurs employeurs ou ni assez vieux ou assez pauvres pour bénéficier des programmes publics Medicare et Medicaid, se trouvaient sans aucune protection sociale. Désormais, chaque citoyen (ou presque) est obligé de contracter une police d'assurance (ce dont les compagnies se réjouissent…) ; s'il n'en a pas les moyens, il perçoit une subvention de l'Etat pour l'aider à payer ses cotisations. Autres progrès, les compagnies d'assurances privées n'ont plus le droit de choisir leurs clients en fonction de leurs antécédents médicaux, et leurs tarifs sont réglementés ; les entreprises de plus de cinquante employés refusant de couvrir leurs employés devront acquitter une amende ; le programme d'aide fédérale aux pauvres est étendu à une portion plus large de la population, etc. Mais la plupart de ces dispositions doivent entrer en vigueur en 2014, et les républicains ont d'ores et déjà juré de revenir sur une réforme qu'ils détestent (et appellent « Obamacare ») s'ils remportent la bataille électorale de novembre prochain.











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