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La politique possible pour tous

19 April, by Observatoire des inégalités[ —]





Ce texte est extrait de l'ouvrage « Que faire contre les inégalités ? 30 experts s'engagent », sous la direction de Louis Maurin et Nina Schmidt, édition de l'Observatoire des inégalités, juin 2016, 120 p., 7,50 €.
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En France, les citoyens ne sont pas égaux face à la politique. Tout d'abord, il existe une inégalité en termes de participation : les ouvriers et les employés, qui sont aussi les moins diplômés et les moins riches, sont de moins en moins présents dans les partis politiques et votent de moins en moins. Trop souvent, l'abstention est expliquée sous le prisme moral, comme un manque de civisme. Cette explication ne tient pas la route longtemps : la plupart des enquêtes montrent que les Français sont très loin d'être indifférents aux affaires publiques. En revanche, ils ressentent de plus en plus de défiance envers leurs institutions et la classe politique dans son ensemble.

Démocratiser l'accès à la vie politique

Il est d'ailleurs logique que la moitié la moins favorisée de la population soit la plus réticente à participer au jeu électoral : les ouvriers et les employés sont ceux qui ont le plus pâti des politiques menées depuis vingt ans par la droite comme par la gauche, qui ont organisé une redistribution des richesses du bas vers le haut. Cela a sans doute à voir avec le fait que les principaux bénéficiaires de ces politiques sont aussi les plus représentés dans nos institutions. L'inégalité de représentation dans la vie politique signifie que, selon votre milieu social, vous ne serez pas représenté de la même manière dans les instances décisionnelles de la République. Les classes supérieures sont très largement présentes parmi les élus et la classe politique au sens large : 81 % des députés sont cadres et professions intellectuelles supérieures alors que seulement 3 % d'entre eux sont ouvriers ou employés (sachant que cette catégorie sociale regroupe plus de la moitié de la population française !).

Les solutions qui visent à « forcer » la participation électorale des citoyens sont illégitimes et improductives : le vote obligatoire par exemple, qui pénaliserait l'abstention, contribue à faire passer celle-ci pour une question individuelle et morale, dédouanant au passage les institutions. Or, c'est d'abord celles-ci qui devraient évoluer pour mettre fin à la défiance populaire dont elles sont l'objet.

Réformer les institutions

Au niveau institutionnel, on peut réduire les inégalités face à la politique en cessant tout d'abord de croire aveuglément en la démocratie représentative : quand la grande majorité des élus sont de classes supérieures, il est hasardeux de penser que ces derniers peuvent représenter les intérêts de toute la population. Partant de ce constat, il faut faire en sorte que les citoyens puissent prendre part à la décision publique sans déléguer entièrement leur pouvoir à des élus qui les représentent de moins en moins. Cela implique de vraies mesures, et pas des assemblages cosmétiques : la « démocratie participative » telle qu'elle est pratiquée par certaines municipalités pour compenser la perte de légitimité des élus est un remède pire que le mal. En effet, lorsque vous confiez un pourcentage du budget public à une minorité des habitants volontaires, vous avez de grandes chances que ces volontaires soient aussi les plus aisés et ceux qui ont le plus de temps. Cette minorité, encore moins légitime que les instances élues, ne fait que représenter une seconde fois les classes supérieures. Afin d'être réellement démocratiques, les mesures d'implication des citoyens doivent être contraignantes et décisionnelles.

On peut par exemple constitutionnaliser le recours aux référendums. Le dernier référendum national en date, celui de 2005, a été un succès en termes de mobilisation des citoyens, toutes catégories sociales confondues. En posant une question directe à la population, on peut sortir des jeux politiques, ceux qui consistent à arbitrer entre plusieurs candidats et ainsi court-circuiter les logiques de monopolisation du pouvoir politique par les classes supérieures.

Surtout, pour briser ces logiques, il faut renouveler la classe politique et en démocratiser l'accès. Il faudrait, pour commencer, que les mêmes ne monopolisent pas les mandats sur la durée : il faut absolument en interdire une bonne fois pour toutes le cumul, mais aussi limiter le nombre de mandats possible. Ensuite, il est impératif de reconditionner le versement des indemnités. Actuellement, les compensations financières que touchent les élus sont indépendantes des revenus ou du patrimoine dont ils disposent par ailleurs. On peut être riche et toucher en plus une indemnité très confortable, ce qui augmente encore plus le décalage financier entre nos élus et la majorité des citoyens – sans compter le fait qu'en cumulant des mandats, on en cumule aussi les indemnités ! Enfin, il est très compliqué pour un salarié de se présenter à des élections et d'occuper un poste. C'est pourquoi les politiques français sont généralement avocats, médecins, hauts fonctionnaires ou chefs d'entreprise. Le droit du travail doit impérativement contraindre les entreprises à faciliter la carrière politique de tout citoyen, de façon à ne plus réserver la politique à ceux dont la profession permet les aménagements nécessaires pour briguer et occuper un mandat.

Changer les organisations partisanes

Ces quelques mesures sont toutefois difficiles à mettre en place dans le contexte actuel. D'abord, parce que ceux qui seraient en capacité de le faire sont juges et parties : la classe politique actuelle n'a aucun intérêt à remettre en cause ses revenus et ses places. Et, même en cas d'ouverture d'accès aux mandats, encore faudrait- il que des partis politiques y portent des candidats de classes moyennes ou populaires. Or, cela semble pour le moment très improbable : les organisations politiques françaises ont été désertées d'une partie des classes moyennes et de toutes les classes populaires. Le Parti socialiste est composé à environ de 50 % de cadres et professions intellectuelles supérieures quand ouvriers et employés n'en constituent que 12 %. Le niveau d'éducation y est très élevé puisque 64 % des adhérents sont titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur contre 25 % dans la société. Mais c'est aussi le cas de toutes les organisations politiques françaises, du Front national au Nouveau parti anticapitaliste.

L'évolution du programme politique de nos partis y est pour beaucoup. La question sociale, qui intéressait tout particulièrement les ouvriers et les employés, a été délaissée au profit d'une vision gestionnaire de la société (pour les grands partis) ou de combats identitaires et symboliques (pour tous). Par conséquent, les organisations politiques ont valorisé les militants les plus diplômés, faisant monter ceux qui maîtrisent les compétences technocratiques dans un monde politique qui, depuis les années quatre-vingt, est décrit comme voué à gérer le système plutôt qu'à le questionner et le modifier.

On ne résoudra donc pas les inégalités face à la politique sans s'intéresser à la question des inégalités sociales, parce qu'elle est indispensable à la réflexion sur l'égalité d'accès à l'exercice de la politique, condition même de la démocratie. Dans une société où une part croissante de la population est précarisée, menacée par le chômage, contrainte à travailler plus longtemps ou de manière imprévisible, on ne peut attendre qu'elle puisse exercer réellement ses droits. Cette société les laisse être monopolisés par les plus riches et les plus stables, ceux qui sont maîtres de leur temps et qui ne sont pas inquiets de leurs revenus.

Tant que nous dépendrons d'un système économique qui requiert la précarisation de la population salariée, voire prône la fin de ses protections les plus élémentaires, il est vain de croire que quelques aménagements institutionnels et de nouvelles formes de mobilisation politique comme celles permises par Internet vont pouvoir inverser durablement la tendance de la marginalisation politique des classes moyennes et populaires. La montée continue de l'abstention, la baisse de la syndicalisation, l'exclusion permanente des classes populaires des partis politiques montrent en fait que l'expansion des privilèges économiques, scolaires et symboliques des classes possédantes est incompatible avec la démocratie.

Nicolas Framont, auteur de Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter, avec Thomas Amadieu, Le bord de l'eau, 2015.


Cinq millions d'emplois demeurent fermés aux étrangers non européens


19 April, by Observatoire des inégalités[ —]


5,4 millions d'emplois dans les secteurs public et privé demeurent fermés aux étrangers (hors Union européenne), l'équivalent de plus de 20 % des emplois en France. Pour l'essentiel (4,4 millions), il s'agit de postes de la fonction publique, mais plus d'un million d'emplois privés sont aussi difficilement accessibles aux étrangers du fait des conditions de diplôme ou d'une procédure d'une autorisation préalable. Seule évolution notable depuis cinq ans : un étranger peut désormais devenir patron de pompes funèbres.

Les fonctionnaires et assimilés du secteur public

4,4 millions d'emplois sont interdits aux étrangers dans la fonction publique. La législation européenne a obligé les États à ouvrir les concours de fonctionnaires aux étrangers citoyens des États membres de l'Union européenne. Mais ces concours restent toujours fermés aux autres étrangers, qui peuvent néanmoins occuper certains postes en tant que non-titulaires.

Seuls deux corps de fonctionnaires sont ouverts à tous les étrangers : les médecins des hôpitaux et les enseignants-chercheurs dans les universités, soient 172 000 emplois. En revanche, la grande majorité des postes (défense, enseignement, impôts, police…) restent totalement fermés en vertu de la loi aux étrangers, même européens.

Plusieurs entreprises publiques emploient des fonctionnaires ou disposent de salariés au statut proches de celui de la fonction publique et interdisent aux étrangers hors Union européenne d'y postuler. Ces statuts perdurent à la SNCF - un jeune étranger ne peut pas devenir conducteur ou contrôleur par exemple -, mais aussi à la Banque de France et dans l'enseignement privé.

Des avancées ont toutefois été enregistrées : les statuts du personnel de la RATP, gestionnaire des transports publics parisiens, des organismes de sécurité sociale et d'EDF-GDF ont supprimé en 2001 et 2002 la condition de nationalité pour le recrutement de leur personnel. Quant au statut du personnel d'Air France fermé aux étrangers, il a été abrogé suite à sa privatisation en 2003. Ces quatre statuts couvraient auparavant environ 450 000 emplois non accessibles aux étrangers.

Toutefois, les quelques tentatives législatives pour supprimer les conditions de nationalité pour l'accès à la fonction publique ont échoué en dépit d'une volonté affichée de diversifier le recrutement et aussi de condamnations de la SNCF pour discrimination [1].

Emplois publics fermés aux étrangers
En milliers
Administrations de l'Etat1 329
Militaires303
Collectivités territoriales1 468
Établissements publics (hôpitaux, universités, etc.) hors médecins hospitaliers et enseignants-chercheurs des universités875
Enseignement privé sous contrat avec l'Etat141
Fonctionnaires des entreprises publiques (La Poste, France-Télécom)147
Statuts dérivés (SNCF, Banque de France)150
Total fonctionnaires et statuts dérivés4 413

Source : calculs de l'Observatoire des inégalités à partir du rapport annuel sur la fonction publique 2016, bilan social de La Poste, rapport annuel Banque de France, Caisse de prévoyance et de retraite du personnel de la SNCF - Données 2015 - © Observatoire des i

Les professions fermées aux étrangers du secteur privé

Plusieurs professions du secteur privé, souvent libérales, ne sont pas ouvertes aux étrangers. Non du fait même de leur nationalité, mais parce que souvent, seuls les diplômes français sont reconnus. Il s'agit généralement de professions médicales ou juridiques. Il est alors possible d'exercer avec une nationalité étrangère, à condition de posséder un diplôme français ou d'obtenir une équivalence. Un jeune étranger ayant fait des études en France peut, par exemple, occuper un emploi de dentiste s'il est diplômé d'une école française. Sinon, le processus de reconnaissance du diplôme étranger est très long, voire impossible selon les professions. On compte 7 000 médecins libéraux exerçant avec un diplôme étranger sur plus de 130 000 en France, ou encore un millier d'avocats non européens sur 62 000.

Les professions régies par des monopoles publics (débitants de boissons et de tabac par exemple) ou détentrices de pouvoirs d'officier de police judiciaire, d'état civil et ministériel (notaires, huissiers, capitaines de navire en mer) sont limitées aux Européens ou aux ressortissants de quelques pays offrant par réciprocité les mêmes avantages aux Français expatriés.

Notre liste ci-dessous n'est pas exhaustive mais reprend les métiers les plus importants numériquement. Un rapport parlementaire a dressé en 2010 la liste des cinquante professions fermées aux étrangers [2]. Depuis, seule une dizaine de professions leur ont été ouvertes, à l'instar des démarcheurs financiers, des agents généraux et courtiers d'assurance, et plus récemment, des dirigeants ou gérants d'établissements de pompes funèbres.

La profession de notaire a été ouverte aux Européens en 2011, ainsi que celle de patron de café-bar en 2016. Celle d'expert-comptable a été ouverte en 2012 aux étrangers sous réserve d'une autorisation ministérielle après une épreuve d'aptitude.

Principales professions du privé fermées aux étrangers en 2016
Unité : milliers
En milliers
Métiers interdits aux étrangers non européens35
Débitants de boissons35
Buralistes (débits de tabac) 25
Dirigeants de sociétés de sécurité ou de détective13
Notaires10
Officiers de la marine marchande7
Huissiers de justice3
Métiers où seuls les diplômes français sont autorisés172
Infirmiers hors hôpitaux226
Techniciens de laboratoire médical40
Opticiens-lunetiers34
Manipulateur d'électroradiologie médicale34
Orthophonistes24
Psychomotriciens et ergothérapeutes 21
Ambulanciers14
Pédicures-podologues13
Diététiciens10
Orthoptistes4
Audioprothésistes3
Métiers soumis à une autorisation d'exercice préalable
Médecins224
Pharmaciens74
Avocats62
Chirurgiens-dentistes40
Architectes30
Sages-femmes22
Experts-comptables20
Vétérinaires18
Géomètres-experts2
Total1 008

Source : ministère de la Santé, ordres et syndicats professionnels - mars 2017 © Observatoire des inégalités

La fermeture d'une partie du marché du travail constitue l'un des facteurs du chômage des étrangers, et notamment des jeunes immigrés.
Pour certains métiers qui demandent des compétences techniques précises - médecin, architecte, avocat, etc. - il est normal de définir des équivalences entre les diplômes, mais il s'agit souvent d'un artifice pour freiner l'emploi d'étrangers dans ces secteurs.

La légitimité de l'interdiction de très nombreux postes de travail est devenue douteuse au fil du temps : en quoi le simple fait d'être étranger hors Union européenne représente-t-il une difficulté aujourd'hui pour enseigner, posséder un bureau de tabac ou contrôler un train ? Le contraste est très grand entre les discours sur la « nécessaire diversité » ou le « refus des discriminations » et la lenteur avec laquelle est mise en œuvre la politique d'ouverture des emplois, dans la fonction publique en particulier. La Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) avait émis une recommandation en 2009 quant à ces pratiques qu'elle jugeait discriminatoires, à la suite de quoi une proposition de loi, visant à supprimer les critères de nationalité dans le secteur privé, a été adoptée par le Sénat mais rejetée par l'Assemblée nationale en 2010. La loi « Egalité Citoyenneté » adoptée fin 2016 a permis de timides avancées grâce à des amendements de députés, avec l'ouverture aux étrangers du métiers de patron de pompes funèbres et l'ouverture aux Européens du métier de patron de bars.

Photo / © shocky - Fotolia.com



Pour réduire les inégalités à l'école, il faut repenser le rapport au savoir

13 April, by Observatoire des inégalités[ —]


Le constat est désormais largement partagé : les inégalités scolaires en France sont particulièrement élevées. Les études nationales et internationales (dont on peut toujours discuter les méthodes) convergent : non seulement le niveau moyen des élèves stagne ou régresse, mais les inégalités se creusent. Plus grave encore peut-être, selon ces enquêtes, la France est l'un des pays où l'origine sociale des élèves influence le plus fortement les inégalités des résultats et des parcours scolaires.

De nombreuses pistes ont été explorées quant à la lutte contre ces inégalités : réduire de façon ciblée la taille des classes, lutter contre la ségrégation voire l'apartheid scolaire, combattre les inégalités économiques (notamment les inégalités d'accès au logement), s'opposer à la logique de concurrence des marchés scolaires (entre établissements). Les pistes d'action sont bien connues, ne manque que la volonté politique.

Il existe une piste rarement évoquée, celle des inégalités d'apprentissage liées à la façon dont le rapport au savoir se construit. Nous avons expliqué ailleurs les méfaits de l'opinion pédagogique dominante aujourd'hui à l'œuvre sous forme de « pratiques interdisciplinaires » et autres « classe inversée » [1]. En rupture avec les idées reçues sur l'éducation, il faut refonder les apprentissages sur le principe « d'égalité des intelligences » et de l'accès de tous les élèves aux savoirs nécessaires à l'autonomie intellectuelle.

Il faut tout d'abord penser l'école pour celles et ceux qui, pour l'essentiel, n'ont que l'école pour apprendre les savoirs formels. Les activités d'apprentissage doivent être conçues pour que l'école fournisse à tous les élèves les moyens de les réussir. Cela suppose de renoncer aux logiques de compétition, de classement, de filières hiérarchisées, de structures de relégation pour élèves en difficulté. L'école doit permettre l'accès aux moyens matériels des apprentissages : ressources bibliographiques, informatiques, culturelles, etc. Elle doit être organisée pour fournir à tous les élèves les étayages, les explications, les pistes de réflexion, les conseils méthodologiques, permettant de franchir les obstacles aux apprentissages.

Il faut ensuite rendre aux savoirs leur légitimité scientifique. Sous prétexte d'esprit critique, on fait comme si tout se valait, on distille une remise en cause de la validité des savoirs qui est intellectuellement démobilisatrice. Sous prétexte de participation des élèves, on accepte des « débats » qui s'inscrivent dans le registre de l'opinion plutôt que dans la logique de la recherche de la vérité [2]. C'est justement parce que tous les discours ne se valent pas que les savoirs sont émancipateurs. Il faut former les élèves au rationalisme critique, combiner refus des discours de sens commun et exigence de rigueur. Il faut rendre aux savoirs leur portée démystificatrice. Il faut mettre en œuvre, dans la pratique ordinaire de la classe, la satisfaction intellectuelle que l'on éprouve quand on parcourt « les sentiers escarpés de la connaissance », comme l'indiquait Karl Marx.

L'éducation doit voir grand. Elle doit confronter tous les élèves au plus haut niveau possible de la pensée dans tous les domaines en l'adaptant à l'âge des élèves. Elle ne doit pas se contenter d'enfermer les élèves dans un savoir du quotidien et du familier mais leur permettre d'éprouver « la saveur des savoirs » [3].

Il faut, dès l'école maternelle et tout au long de la scolarité, engager tous les élèves dans un rapport au langage qui permet l'accès à la pensée conceptuelle et qui permet aux élèves de faire preuve de réflexivité et de recul critique sur la façon dont on manie la langue écrite et orale. Cela suppose de refuser l'allant de soi. Un triangle a trois sommets, mais une montagne un seul : la capitale européenne de la culture n'est pas la capitale d'un pays, etc. Dans chaque cas rencontré, il faut inviter les élèves à ce détour réflexif. Il faut convaincre les élèves, sans arbitraire culturel et sans violence symbolique, que la langue de l'école n'est pas celle de « la vie ». Que cette langue de l'école, qui se rapproche de la langue savante, est l'arme incontournable de l'appropriation des savoirs, qu'elle est accessible à toutes et tous et qu'elle n'est pas réservée à celles et ceux qui en héritent dans leur environnement familial.

L'école repose sur une division en disciplines. Les savoirs sont structurés en disciplines savantes, c'est un fait. L'école est organisée en disciplines scolaires qui mobilisent toujours diverses disciplines savantes. Les élèves ne peuvent s'approprier les savoirs qui figurent dans les programmes d'enseignements et sur lesquels ils sont évalués que s'ils s'approprient la logique des disciplines au sein desquelles ces savoirs prennent sens parce qu'ils s'inscrivent dans un réseau de concepts, de problématiques, de techniques d'investigation et d'exposition. C'est vrai dès l'école primaire, où l'élève doit pouvoir distinguer les activités qui conduisent à des apprentissages en lecture, en mathématiques, en histoire, etc. C'est vrai au collège et au lycée, où l'élève doit savoir que la chimie n'est pas la physique, l'histoire n'est pas la géographie, l'algèbre n'est pas la géométrie, la sociologie n'est pas la science économique, etc. Il faut que chaque tâche, chaque activité, chaque concept soit précisément rattaché à un champ disciplinaire. Le travail sur un texte n'est pas identique si on l'aborde comme une œuvre littéraire, comme un discours philosophique, comme un document historique, etc. Et la maîtrise de ces savoirs disciplinaires est la condition préalable à leur mobilisation croisée éventuelle dans des activités co-disciplinaires.

Il faut aussi assumer la classification des savoirs et le cadrage des activités. Depuis les travaux de Basil Bernstein [4], nous savons que seule la mise en œuvre d'une pédagogie visible est de nature à réduire les inégalités d'apprentissage. Cette pédagogie visible suppose notamment que les activités d'enseignement et d'apprentissage assument la classification des savoirs : distinction entre les savoirs courants, les savoirs d'expérience et les savoirs scolaires, distinction entre les énoncés qui disposent d'une légitimité savante et ceux qui relèvent de l'opinion ou du préjugé, distinction entre le vocabulaire qui désigne des concepts précis et la langue ordinaire de communication ou d'expression.

La classe, comme le champ scientifique, est un lieu où ne peut prévaloir que la force du meilleur argument énoncé dans une langue rigoureuse. De même les activités d'apprentissage des élèves doivent faire l'objet d'un cadrage précis par l'enseignant, en particulier le lien entre les activités et les enjeux cognitifs des apprentissages doivent être explicites. La nécessité pour les élèves de construire progressivement une autonomie intellectuelle n'est pas contradictoire avec une conduite méthodique et organisée des apprentissages, au contraire. Trop souvent, faute d'explicitation des exigences scolaires et de leurs enjeux cognitifs, les enfants des catégories populaires, ceux qui sont les plus éloignés des normes et des implicites de l'école, sont victimes de malentendus : ils croient faire ce qui leur est demandé et pourtant ils ne réalisent pas les apprentissages visés [5].

L'élève ne peut accéder à la maîtrise des savoirs scolaires que s'il s'engage dans une logique d'appropriation de ces savoirs. Cette appropriation suppose donc une restructuration de ses connaissances, de son rapport au monde et aux savoirs. Aucun apprentissage authentique ne peut reposer sur une logique mécanique de répétition. On ne peut pas apprendre en étant intellectuellement passif. Mais cette conception des apprentissages, qui conduit l'institution à recommander aux enseignants de « mettre les élèves en activité », ne doit pas conduire à opposer appropriation et transmission. L'élève ne peut pas redécouvrir tout seul l'ensemble des savoirs produits par l'humanité. Toute activité d'enseignement comporte donc une part de transmission et la relation entre enseignant et élève est toujours en partie verticale. Toutes les injonctions institutionnelles qui demandent aux enseignants de renoncer à transmettre pour adopter une posture d'accompagnement de l'élève dans son tâtonnement et sa démarche spontanée de découverte conduisent à créer et amplifier les inégalités sociales d'apprentissage. Même si des phases d'exploration et d'investigation sont indispensables, l'enseignant est le garant de l'institutionnalisation du savoir, c'est-à-dire de l'explicitation de ce qui a été appris et qui doit être approprié.

Enfin, l'école doit rester l'école. On ne peut justifier la présence des élèves dans l'institution scolaire que si cette institution est au service des apprentissages. Si elle est un lieu qui ne se distingue pas de la vie quotidienne, son existence même ne peut qu'être remise en question. L'école doit donc permettre de s'approprier des savoirs structurés et légitimes. Elle doit assumer et expliciter sa spécificité : elle est une institution qui, dans un langage spécifique et au prix d'activités cadrées, conduit à s'approprier des savoirs qui ne peuvent pas être acquis dans un autre contexte. On apprend à faire du vélo en dehors de l'école, mais on n'apprend pas les mathématiques sur Youtube. On trouve sur ce réseau des dizaines de vidéos qui expliquent la mobilité sociale , mais l'élève, laissé à lui-même, est incapable de discerner celles qui disent justes et celles qui sont remplies de contre-vérités et d'approximations.

Il existe aujourd'hui des courants politiques conservateurs, voire réactionnaires, qui s'opposent explicitement à l'idée même de démocratisation scolaire et qui n'ont à offrir qu'un discours de restauration (retour à la blouse, au lever du drapeau, etc.). Mais, face à eux, le courant favorable à la démocratisation est divisé. Certains mettent en effet l'accent sur l'innovation pédagogique et d'autres sur le rôle central des savoirs. Il nous semble, dans l'intérêt même de l'école et des élèves (et particulièrement de ceux qui sont en échec dans l'école actuelle) qu'il faut sortir par le haut de cette « querelle de famille ». Il est possible et nécessaire, de refonder le fonctionnement de l'école en combinant les apports des mouvements pédagogiques (qui mettent l'accent sur les méthodes d'apprentissage) et les apports des didacticiens (qui mettent l'accent sur les savoirs). Si l'on ne parvient pas à réaliser cette synthèse, le risque est grand de voir s'amplifier les critiques et les ressentiments à l'égard de l'école, ce qui ne manquera pas de faire le jeu des conservateurs ou de ceux qui voient dans la marchandisation de l'éducation la condition de son efficacité.

Alain Beitone, professeur de sciences économiques et sociales (retraité), membre du Groupe de Recherches sur la Démocratisation Scolaire (GRDS) et Raphaël Pradeau, professeur de sciences économiques et sociales, formateur à l'ESPE d'Aix-Marseille, membre du CA d'Attac France.

Photo / © Nazzalbe - Fotolia.com


[1] « Le débat sur l'école : le camp progressiste doit se battre sur deux fronts », Alain Beitone et Raphaël Pradeau, Les Possibles, n° 11, Septembre 2016.

[2] Le débat en classe peut être très formateur s'il constitue une procédure d'investigation (on parle de « débat scientifique dans la classe ») ou une procédure d'apprentissage des règles du débat démocratique et l'échange public d'arguments. Mais le rôle du professeur est alors essentiel pour discuter ce qui relève de l'opinion ou du préjugé et ce qui relève de l'argumentation rationnelle.

[3] Jean-Pierre Astolfi, La saveur des savoirs. Disciplines et plaisir d'apprendre, Paris, ESF, 2008.

[4] Daniel Frandji et Philippe Vitale, Actualité de Basil Bernstein. Savoir, pédagogie et société, Presses universitaires de Rennes, 2015.

[5] Elisabeth Bautier et Patrick Rayou, Les inégalités d'apprentissage. Programmes, pratiques et malentendus scolaires, Paris, PUF, 2013.


Des classes préparatoires et des grandes écoles toujours aussi fermées


12 April, by Observatoire des inégalités[ —]


Cinquante fois plus d'enfants de cadres que d'enfants d'ouvriers à Polytechnique. Vingt fois plus dans les Écoles normales supérieures. La composition sociale des filières les plus sélectives de l'enseignement supérieur, et les mieux dotées en moyens, reste très homogène : les enfants de cadres représentent au moins la moitié des élèves alors qu'ils constituent à peine un quart de l'ensemble des jeunes. Dès les classes préparatoires aux grandes écoles, les catégories les moins favorisées sont quasiment absentes : on y compte 6,4 % d'enfants d'ouvriers, 10,1 % d'employés, contre près de 50 % d'enfants de cadres. Tout naturellement, ce déséquilibre se retrouve ensuite, et il est même amplifié quand on s'élève dans l'élite scolaire. L'ENA accueille 4,4 % de fils d'ouvriers et d'employés alors que 68,8 % de ses élèves sont issus de familles de cadres supérieurs, de professions libérales et d'enseignants. Les écoles d'ingénieurs sont, en moyenne, légèrement moins élitistes (46,5 % de cadres supérieurs) parce qu'elles comprennent certaines écoles ultra-sélectives et d'autres qui le sont moins.

L'élitisme social des filières dites « d'excellence » ne date pas d'hier. Il y a presque vingt ans, les enfants de cadres supérieurs et de professions intellectuelles représentaient plus de la moitié des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles. Comme c'est encore le cas aujourd'hui, ils étaient huit fois plus nombreux que les enfants d'ouvriers et cinq fois plus que ceux d'employés. La part de ces deux dernières catégories, les plus populaires, qui représentent 38 % des jeunes âgés entre 18 et 23 ans, n'a pas changé depuis la fin des années 1990. On retrouve la même situation à l'ENA. Les enfants de cadres supérieurs sont surreprésentés par rapport à ceux d'ouvriers et d'employés. Les premiers sont, en moyenne, douze fois plus présents que les seconds, alors que, dans la population active, ce rapport est inversé.

Pour répondre à cet élitisme social, certaines grandes écoles ont ouvert des filières spéciales (souvent dites « égalité des chances ») qui devaient permettre d'intégrer quelques élèves issus d'établissements moins favorisés. Elles n'ont eu aucun impact au niveau global et servent surtout d'outil de communication. Désormais, ces dernières mettent l'accent sur l'augmentation de la part d'élèves boursiers. Même absence d'impact : une partie de ces boursiers appartiennent aux classes moyennes et disposent de bourses de très faible niveau. Sciences po Paris, par exemple, met en avant ses 30 % d'étudiants boursiers alors qu'on n'y compte, en réalité, que 11 % d'élèves d'origine populaire [1].

La faible représentation des enfants de milieux populaires est choquante et très ancienne : les filières d'excellence n'ont jamais recruté en masse parmi le bas de l'échelle sociale. Il faut noter d'ailleurs que le public des masters, à l'université, n'est guère différent [2]. L'hypocrisie actuelle sur « l'ouverture sociale » est à peu près totale : les catégories les plus favorisées disposent de filières spécifiques, taillées sur mesure et dotées en moyens sans rapport avec les catégories dont les enfants vont à l'université.

Origine sociale des élèves des classes préparatoires et des grandes écoles de l'enseignement supérieur
Unité : %
Agric., artis., commerç. et chefs d'entr.
Cadres sup.
Prof. interm.
Employés
Ouvriers
Retraités et inactifs
Non rens.
Ensemble
Part d'enf. de cadres/part d'enf. d'ouvriers
Ecole Polytechnique *6,963,710,55,61,3nd12,010049,0
Écoles normales supérieures12,153,212,36,72,74,88,110019,7
ENA **9,468,88,74,54,44,3***nd10015,6
Ecoles d'ingénieurs11,546,511,77,56,07,49,31007,8
Classes prépas10,649,512,010,16,46,45,11007,7
Ensemble des 18 à 23 ans13,117,517,78,929,26,86,81000,6
France métropolitaine et Dom. * Élèves de première année, données 2003-2013. ** Tous concours confondus, catégorie socioprofessionnelle du père, données 2015. *** Inactifs, chômeurs et non renseignés. nd : non disponible.
Source : ministère de l'Education nationale, ENA-Cera, Cour des comptes, Sénat - Données 2014-2015 - © Observatoire des inégalités
Évolution des origines sociales des élèves des classes prépas
Unité : %
Agric.
Artis, commerc, chefs entrep
Cadres, profess. intellectuelles sup.
Profess. interm.
Employés
Ouvriers
Retraités, inactifs
Non renseigné

Ensemble
1999-20002,07,052,016,09,06,07,02,0100
2000-20012,07,251,415,08,85,46,93,3100
2004-20052,17,652,314,58,75,16,43,4100
2009-201010,8 *51,112,99,36,36,43,2100
2014-201510,649,512,010,16,46,45,1100
* A partir de 2009-2010, les agriculteurs dont le pourcentage est de l'ordre de 2 %, sont regroupés avec les artisans, les commerçants et les chefs d'entreprise.
Source : ministère de l'Éducation nationale - © Observatoire des inégalités
Évolution des origines sociales des élèves de l'ENA
Unité : %
1947 à 1954
Pop. act. 1954

1955 à 1962
Pop. act. 1962

1963 à 1969
Pop. act. 1968

1970 à 1975
Pop. act. 1975

1978 à 1982
Pop. act. 1982

1987 à 1996
Pop. act. en 1990

2008 à 2012
Pop. act. en 2009
Agric.4,320,02,616,05,612,03,68,02,66,02,44,51,22,0
Art. et commerç.9,312,06,311,06,410,05,99,09,77,03,67,12,65,7
Industriels9,71,07,01,07,01,06,81,01,21,04,40,81,60,6
Prof. libé.8,21,06,81,013,21,011,41,011,31,012,42,118,22,5
Cadres sup.24,33,032,14,033,85,037,26,053,97,052,09,649,714,0
Prof. Interm.27,06,027,88,020,610,019,714,015,517,011,520,012,224,3
Employés15,311,012,412,010,715,09,717,03,027,08,226,511,029,4
Ouvriers1,940,04,941,02,841,05,639,02,833,05,529,43,521,5
Total1009410094100951009510099100100100100

Source : ENA, Insee - © Observatoire des inégalités
Pour vivre heureux, vivons cachés ?

Nous ne publions pas les données pour les écoles de commerce, pour une raison simple : pour près d'un tiers des élèves, la situation des parents est « non renseignée ». Les données n'ont donc pas de sens. De plus, les données présentées incluent un ensemble « retraités » qui n'est pas une catégorie sociale en soi : on peut être retraité cadre supérieur, comme retraité ouvrier. Très peu d'écoles publient d'ailleurs des données détaillées et fiables, ce qui leur permet de masquer la situation réelle.

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« Les tensions de notre société naissent dans le refus de voir la situation de domination des catégories aisées ». Entretien avec Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités

5 April, by Observatoire des inégalités[ —]


Alors que l'éducation supérieure devient l'atout primordial dans une économie de la connaissance, ce poids culturel est comme nié, ou à tout le moins minoré, au profit d'autres thématiques plus consensuelles, en particulier le déclassement des classes supérieures. Sans nier ces préoccupations, Louis Maurin invite à prendre du recul avec un discours qui risque de rendre invisibles des pans bien plus larges de la société française.

La représentation de la société française semble prisonnière de stéréotypes : un pays surprotégé ou, à l'inverse, malheureux et en déclin. Qu'en est-il réellement ?

Le débat sur les inégalités reste complètement pollué. D'un côté, par ceux qui nous disent que tout va pour le mieux, de l'autre par ceux qui exagèrent. Prenons l'exemple de la pauvreté. On estime que notre pays compte 9 millions de pauvres, dont les revenus se situent en-dessous de 60 % du niveau de vie médian (niveau qui partage la population en deux), alors que pendant très longtemps la référence était la moitié du niveau de vie médian.

En changeant de seuil, on passe de 4,5 à 8,8 millions de pauvres… Or, ce seuil de 60 % correspond à 2.500 euros de revenu (après impôts et prestations sociales) pour une famille avec deux enfants. On est très loin du niveau de vie de certaines familles les plus démunies qui doivent faire appel à des secours d'urgence ou à des associations caritatives. À force de tout confondre, on arrive à ces discours selon lesquels en fait, les pauvres sont riches, ils ont des téléphones portables et des écrans plats et donc tout va bien dans la société française.

Tout en restant l'un des pays où le taux de pauvreté est parmi les plus faibles au monde avec les pays du nord de l'Europe, la France a vu le nombre de pauvres augmenter d'un million en dix ans – au seuil à 50 % du niveau de vie médian donc. Sans avoir connu une explosion des inégalités comparable à celle des pays anglo-saxons, la France a connu un phénomène d'accroissement des inégalités qui ne s'observe pas seulement « par le haut », au sommet des revenus, mais aussi « par le bas ».

Un des lieux communs des inégalités consiste à opposer les ultra-riches au reste de la population. Or, vous écrivez que cette focalisation sur le 1 % des plus riches nous exonère de réfléchir en profondeur aux questions qui fâchent…

En France, les « riches » sont tous ceux qui gagnent plus que nous… Tout le monde pense qu'il y a trop d'inégalités, c'est normal. Mais en se focalisant sur les « ultras-riches », on loupe toujours le coche dans les débats sur la répartition des revenus : on montre du doigt certaines catégories étroites pour éviter une redistribution bien plus globale. Certes, l'enrichissement des très riches est indécent, mais se concentrer sur ce point est une façon pour les catégories aisées de se défausser, de repasser le mistigri de la solidarité. Aujourd'hui, en France, avec 3 000 euros nets par mois pour une personne seule (après impôts et prestations sociales), vous faites partie du club des 10 % des plus favorisés. Vous êtes quoi ? « Moyen » ? Toute une partie des catégories aisées, qui peuvent se réclamer de la gauche, se déguisent en « classes moyennes », parfois « supérieures ». Si tout le monde est moyen alors tout va bien, et il n'y a plus de domination sociale !

Les inégalités augmentent-elles ?

On peut faire trois constats.

En haut de l'échelle des revenus, le « festival » des années 2000 qui ont conjugué marasme économique, montée du chômage, baisses d'impôts et hausse des hauts revenus s'est un peu atténué. Les rendements financiers ne sont plus les mêmes et, entre 2011 et 2013, la fiscalité s'est accrue pour les plus riches. Ils continuent de s'enrichir, mais plus avec les mêmes perspectives.

Les catégories moyennes, qui ne sont ni « martyrisées », ni « étranglées », contrairement à ce qu'on entend parfois, ont, en revanche, depuis 2008 un niveau de vie qui n'augmente plus. Or, en matière de revenus, comme dans bien des domaines, c'est moins le niveau lui-même qui compte que l'écart entre votre situation et ce à quoi vous aspirez. Vous n'êtes pas « étranglé », votre situation est meilleure que celle des catégories inférieures, mais le freinage est brusque : il marque une rupture.

On est depuis dix ans une société de stagnation des revenus, et c'est un changement historique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, une partie des catégories sociales modestes (ouvriers, employés, agriculteurs), ont été aspirées par le haut et, à force de mobilité sociale , ont accédé aux couches moyennes. Elles arrivaient jusque récemment à obtenir des niveaux de consommation toujours plus élevés, une amélioration du logement, etc. Désormais, elles font du surplace. Rien ne dit que cela durera toujours, mais il faut y prêter attention, ce phénomène de freinage est une source de tensions. Alors que les politiques publiques ont, c'est normal, comme priorité d'alléger le fardeau des plus démunis, une partie des classes moyennes ont tendance à se sentir oubliées.

En bas de l'échelle sociale, enfin, on observe un phénomène vraiment nouveau depuis notre précédent rapport de 2015 : la baisse de niveau de vie réel des plus pauvres. Là, il ne s'agit plus de stagnation, mais bien de marche arrière. Jusqu'à présent, le modèle social a amorti en partie le choc, ce qui explique qu'on ne vive pas une situation à l'américaine avec un effondrement du niveau de vie. Mais avec le chômage, les indemnisations qui arrivent à leur terme, les jeunes qui arrivent à l'âge adulte et deviennent autonomes avec des niveaux de vie de plus en plus faibles et les familles qui en se séparant peuvent devenir deux foyers pauvres, le phénomène est inquiétant.

Une situation où les inégalités se creusent parce que les plus riches ont des revenus fous mais aussi où les plus pauvres continuent à s'élever est très différente d'une situation où les écarts se creusent des deux côtés. Plus encore qu'au sein des classes moyennes, une partie des couches populaires sont exclues du progrès et le vivent très concrètement avec la baisse de leur niveau de vie.



Parmi les dimensions des inégalités sociales, lesquelles sont les plus handicapantes ?

L'école est génératrice d'inégalités sociales très structurantes. Avec le statut stable d'emploi, qui assure qu'on aura encore du travail demain, le diplôme est devenu l'une des protections majeures. Il sépare très souvent le monde des « stables » et celui des « flexibles ». Les serviteurs des autres classes sont massivement des jeunes (parfois pas tant que cela) peu diplômés qui travaillent en horaires décalés, le dimanche, le soir pour des faibles salaires. Ceux qui ont les emplois les plus difficiles et les tâches les plus épuisantes sont massivement des gens qui n'ont pas réussi à obtenir le bon diplôme dans le système scolaire. Les stables ont besoin de toujours plus de flexibilité des flexibles, pour mieux les servir.

Un diplômé peut aussi connaître une période de chômage, et son niveau de vie va peut-être baisser. Mais sa probabilité de retrouver un emploi n'a rien à voir avec celle des non diplômés, qui, eux, resteront sur le bord de la route. Au-delà de l'emploi, le formalisme du titre scolaire et son poids dans les parcours professionnels structurent très fortement notre société. Un peu comme l'étiquette sociale dans l'Angleterre du XIXe siècle, le diplôme français joue cette forme d'étiquette beaucoup plus puissante que dans d'autres pays.

Même avec la massification scolaire, il y a encore deux France dans le rapport aux études supérieures ?

Comme pour les revenus, il faut remettre certaines pendules à l'heure. En France, 16 % de la population de plus de 25 ans a un diplôme supérieur au niveau Bac + 2. Les classes moyennes du diplôme, c'est le CAP ou le BEP, les pauvres, le certificat d'études. N'oublions pas que plus de la moitié des 25-29 ans ne sont pas diplômés de l'enseignement supérieur. Arrêtons de faire comme si c'était la règle. Le décalage est total entre la façon dont on se représente la société chez les diplômés et la société réelle : d'où notamment une incompréhension d'une partie de la classe politique, dont le discours s'adresse à une poignée de bac + 5. Les autres ne comprennent pas son langage abscons.

Vous êtes vous-même assez critique sur le « déclassement » social que connaîtraient les « intellos précaires » et plus généralement les catégories diplômées…

Le discours sur la soi-disant précarisation en masse, les « intellos précaires », est un discours de réassurance des diplômés. Refuser de voir que les non-diplômés sont bien plus souvent concernés est une manière de s'approprier la crise, de se placer parmi ses victimes et d'occulter la valeur du diplôme.

Je ne veux surtout pas nier qu'il y a de vrais phénomènes de déclassement pour certains diplômes universitaires : les niveaux scolaires ne conduisent plus aux mêmes positions qu'hier. Comme pour les revenus, ce qui compte est l'écart entre les aspirations et la réalité. Au passage, c'est pour cela qu'il est totalement absurde de traiter les Français de « pessimistes », comme le laissait croire un rapport de France stratégie opposant la perception des inégalités par les Français à la « réalité ».

Le Bac + 5 ne vaut plus ce qu'il valait il y a vingt ans ou trente ans : que la jeunesse diplômée déclassée ait du ressentiment, c'est compréhensible. Mais il n'y a rien de commun entre la situation de ces classes-là et celles d'en dessous qui n'ont pas de diplôme. Certes, quand on part de rien et qu'on n'aboutit à rien, on tombe de moins haut, mais on vit avec rien. On confond donc des parcours de vie qui n'ont rien à voir en termes de statut et de position sociale, on mélange des bac + 5, dont une partie va effectivement avoir des difficultés quelques années avant de se stabiliser, et des sans-diplôme qui vont galérer une grande partie de leur vie professionnelle et la terminer au niveau du Smic. S'apitoyer sur le déclassement des diplômés de l'enseignement supérieur est aussi une façon de ne pas parler de la vie des jeunes de milieux populaires, de les rendre invisibles.

Comment expliquer cette focalisation sur le « malheur » des plus diplômés ? Est-ce le signe qu'ils vivent dans un « ghetto culturel », comme le formule Emmanuel Todd ?

Tout est une question d'accès à la parole publique : les bac + 5 peuvent se faire entendre, les autres beaucoup moins. La bourgeoisie culturelle – horrifiée si on la qualifie de « bobo » – refuse absolument de se voir bourgeoise, et tente de nier le rôle essentiel du titre scolaire qui forme son capital. Elle manifeste bruyamment contre le « grand capital économique », mais pour elle, ses titres ne sont pas du capital. Il y a aujourd'hui un discours de classe des diplômés ­– elle a toute une presse pour cela – qui occulte totalement la situation des couches populaires pour se concentrer sur sa prétendue misère.

Arrêtons de nous cacher derrière notre petit doigt, on reste dans un système de domination de groupes sociaux par d'autres. Curieusement, peu de recherches se demandent qui est propriétaire du capital culturel, comment ses membres le conservent, avec quelles stratégies scolaires notamment. On le voit dès qu'on soulève la question de la démocratisation de l'école : essayez d'assouplir un tout petit peu la compétition scolaire ou de toucher à un cheveu de leur emblème, les « grandes écoles », et la réaction est immédiate. Ces classes diplômées ressortent leurs pancartes sur la complainte du niveau scolaire, en se servant de pseudo-intérêts des classes populaires pour justifier leur conservatisme. Le tour est joué.

Notons que les porteurs de pancartes sont autant de gauche que de droite, qu'ils sont très organisés, et d'une violence à la hauteur des enjeux pour eux : imaginez si leurs enfants n'étaient plus certains de prendre leur place ! C'est tout l'ordre social qui serait alors bouleversé. C'est pour cela que les candidats à l'élection présidentielle n'ont aucun projet de refonte sérieuse de notre système scolaire et ne proposent que des replâtrages.

Il existe une forme de consensus des conservateurs de tous bords pour ne rien toucher au fond, pour ne pas transformer le système, se contenter d'empiler quelques dispositifs, comme le nombre d'élèves par classe, de donner un peu plus dans quelques quartiers, mais ne pas toucher à la façon dont l'enseignement français est construit, à son élitisme, à son côté extrêmement académique, où tout est dans l'implicite pour les élèves, au système de notation sanction, etc.

Mais on va vous rétorquer qu'on vise l'excellence…

C'est tout le problème. Un système éducatif ne vise pas uniquement à produire l'excellence, il forme tout le monde. Il faut renverser notre mode de fonctionnement. L'école ne doit pas chercher seulement à produire une élite soi-disant issue de tous les milieux (l'élitisme républicain est un mythe depuis le début) mais à faire progresser tout le monde, à ne laisser personne en chemin. Ce qui n'a rien d'incompatible avec des filières plus poussées. Mais il faut accepter d'en donner un peu moins à ceux qui ont déjà beaucoup et un peu plus à ceux qui ont peu. Regardez comment se lamentent les parents ultra-diplômés dès qu'un de leur enfants soi-disant « s'ennuie » à l'école, et vous avez tout compris. Ou les tonnes de littérature sur nos pauvres « surdoués ». C'est vrai que ceux qui dorment au fond de la classe, tout est de leur faute. Comme en plus une partie est d'origine immigrée…

La France a mis du temps pour ajouter les discriminations (ethniques, de genre) au logiciel des inégalités. Quels constats l'Observatoire fait-il sur le caractère pluriel des inégalités ?

Les inégalités se cumulent, et notre rapport donne toute leur place aux inégalités entre catégories sociales, entre femmes et hommes, entre Français et étrangers ou entre générations. Une femme noire originaire d'un pays extérieur à l'Union européenne et de parents ouvriers n'est pas dans la même situation qu'un homme blanc de plus de 50 ans.

Il y a également une lutte politique entre les formes d'inégalités, on pourrait parler d'une inégalité entre les inégalités. Pour ne pas voir les écarts de classe, on met en avant les « nouvelles inégalités » de la France dite « post-moderne ». Très souvent, on s'inquiète de la parité entre femmes et hommes en oubliant la précarité. Vive les femmes au conseil d'administration du CAC 40, peu importe le temps partiel contraint, massivement féminin. Les femmes touchent 10 % de moins que les hommes à poste équivalent, tout le monde connaît ce chiffre. Mais n'oublions pas que les femmes ouvrières gagnent trois fois moins que les femmes cadres...

De la même façon, la mise en avant de la « diversité » sert souvent à faire diversion par rapport aux inégalités sociales. Plus de femmes ou de personnes de couleur dans les entreprises, cela ne remet pas en cause leur mode de fonctionnement, ni la répartition des revenus dans la société. On s'inquiète de l'égalité des « chances » pour mieux oublier à quoi mènent ces « chances », comment sont construites nos sociétés, leurs hiérarchies, les rapports de force qui s'y jouent. Tant que le système n'est pas bousculé, il a tout intérêt à mettre en avant quelques leurres. Ça ne mange pas de pain.

Il ne s'agit pas d'occulter la domination masculine, le racisme, les discriminations et leur violence dans notre société. La femme noire dont les parents sont ouvriers, elle subit aussi les conséquences du racisme. Aujourd'hui, les immigrés sont une cible facile pour l'homme blanc. Mais une forme d'inégalité ne doit pas en cacher une autre. Les tensions importantes de notre société naissent dans le refus de voir la situation de domination des catégories aisées, tant sur le plan des revenus que du diplôme, sur le reste de la population. Ces gourmands ont besoin de toujours plus de flexibilité à leur service. Ils risquent pourtant une indigestion.

Propos recueillis par Jean-Laurent Cassely

Cet article est une reprise de l'entretien paru le 29 mars 2017 sur le site de Slate.fr.

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La seconde édition de notre « Rapport sur les inégalités » à nouveau soutenu par un grand nombre d'experts


5 April, by Observatoire des inégalités[ —]

Pour éditer son Rapport sur les inégalités en France, l'Observatoire des inégalités reçoit le soutien intellectuel de chercheurs. Il fait aussi appel au financement participatif. Plusieurs centaines d'individus y contribuent. Soutenez l'édition du rapport par un don. Nous avons besoin de vous.

Ces experts reconnus avaient déjà soutenu la publication du premier rapport de l'Observatoire des inégalités en 2015. Certains ont aussi contribué à l'ouvrage collectif « Que faire contre les inégalités ? 30 experts s'engagent », que nous avons publié en juin dernier. Réjane Sénac, Christian Baudelot, Marie Duru-Bellat, Laurent Mucchielli, Denis Clerc… voici quelques-uns des noms parmi la longue liste d'experts, qui apportent à nouveau leur soutien à ce deuxième « Rapport sur les inégalités en France ». Certains d'entre eux nous sont fidèles depuis 2003, date de création de l'Observatoire des inégalités. Qu'ils en soient chaleureusement remerciés, ainsi que tous les autres qui soutiennent notre initiative.

Si l'Observatoire des inégalités cherche à toucher le public le plus large possible, il nourrit ses données et analyses des travaux de nombreux scientifiques. Par ce geste de confiance, les experts qui soutiennent la publication de notre rapport témoignent de l'importance de la question des inégalités pour l'ensemble des sciences humaines et sociales. Ils appuient le travail de l'Observatoire pour lutter contre les inégalités qui menacent notre modèle social. Il va de soi que ces soutiens ne témoignent pas d'une adhésion de leur part à l'ensemble de ce qui est publié sur notre site Internet ou de ce qui le sera dans le rapport. La variété des soutiens qui nous sont témoignés et le pluralisme de l'Observatoire des inégalités impliquent nécessairement des analyses divergentes, qui font la richesse du débat. De la même façon qu'il est indépendant de tout parti politique ou entreprise privée, l'Observatoire des inégalités ne s'inscrit dans aucune école de pensée particulière et souhaite que différentes analyses puissent être confrontées pour améliorer la compréhension de la situation.

Ils soutiennent l'édition du second rapport sur les inégalités en France, à paraître :

Guillaume Allègre, économiste, OFCE

Christian Baudelot, sociologue, professeur émérite à l'ENS, chercheur au Centre Maurice Halbwachs

Christophe Benavent, professeur en sciences de la gestion, à l'université Paris Nanterre

Nathalie Bonini, anthropologue, maître de conférences à l'université de Tours

Louis Chauvel, sociologue, professeur à l'université du Luxembourg

Denis Clerc, économiste, fondateur d'Alternatives économiques

Pascal Combemale, professeur de sciences économiques au Lycée Henry IV, directeur de la collection Repères aux éditions La Découverte

Johanna Dagorn, sociologue, Observatoire européen de la violence à l'école et au LACES (EA 4140), co-directrice de la revue Les Cahiers de la LCD (Lutte contre les discriminations)

Julien Damon, sociologue, professeur associé à Sciences Po Paris

Jean-Paul Delahaye, inspecteur général honoraire de l'éducation nationale et auteur du rapport « Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous »

Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé Pierre

François Dubet, sociologue, professeur à l'université de Bordeaux, EHESS

Marie Duru-Bellat, sociologue, professeure émérite à Sciences Po Paris et chercheuse à l'IREDU et à l'OSC

Nicolas Framont, doctorant en sociologie et enseignant à l'université Paris-Sorbonne

Pauline Fron, statisticienne à la Division des Politiques sociales de l'OCDE

Jean Gadrey, économiste, professeur honoraire à l'université Lille 1

Jérôme Gautié, économiste, professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheur au Centre d'Economie de la Sorbonne

Sibylle Gollac, sociologue au CNRS (CRESPPA-CSU)

Elise Huillery, économiste, professeure à l'université Paris-Dauphine

Bernard Lahire, sociologue, professeur à l'ENS de Lyon

Pierre Mercklé, sociologue, maître de conférences en sociologie à l'ENS de Lyon

Mathias Millet, sociologue, professeur à l'université de Tours, CITERES

Julie Minoc, sociologue, Université Paris-Saclay (laboratoire Printemps) et ENS-Paris

Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS, Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES, Aix-en-Provence)

Marco Oberti, sociologue, professeur des universités à Sciences Po, directeur de l'OSC

Nicolas Oppenchaim, sociologue, maître de conférences à l'université de Tours

Camille Peugny, sociologue, maître de conférences habilité à diriger des recherches, chercheur au CRESPPA-CSU (Paris8/CNRS)

Roland Pfefferkorn, sociologue, professeur à l'université de Strasbourg

Emilie Potin, sociologue, maître de conférences à l'université Rennes 2

Georges Solaux, économiste et sociologue, professeur émérite à l'université de Bourgogne, IREDU

Réjane Sénac, politiste, chargée de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

Patrick Simon, socio-démographe, directeur de recherche à l'Ined

François de Singly, sociologue, professeur à l'université Paris Descartes

Louis-André Vallet, sociologue, directeur de recherche au CNRS

Pierre Volovitch, économiste de la santé, chercheur émérite à l'IRES

Le conseil scientifique de l'Observatoire des inégalités est présidé par Patrick Savidan, philosophe, professeur à l'université Paris-Est (Créteil) et président de l'Observatoire des inégalités.


L'Observatoire des inégalités fait appel au financement participatif pour éditer son Rapport sur les inégalités. Vous pouvez y contribuer. Merci.

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Il faut bousculer l'ordre établi

31 March, by Observatoire des inégalités[ —]





Ce texte est extrait de l'ouvrage « Que faire contre les inégalités ? 30 experts s'engagent », sous la direction de Louis Maurin et Nina Schmidt, édition de l'Observatoire des inégalités, juin 2016, 120 p., 7,50 €.
Commander l'ouvrage

Quand on parle d'inégalités, on ne pense en général qu'à l'argent et donc aux différences économiques. Les 50 % de ménages dont les ressources mensuelles sont en-dessous du revenu médian , 2 460 euros en 2013, sont incapables d'évaluer « le seuil de richesse » : pour les uns, c'est le voisin du dessus avec ses 4 000 euros par mois qui est riche, pour d'autres, c'est l'oncle Picsou et ses 40 000 euros mensuels, à moins que ce ne soit le trader et son bonus annuel de 400 000 euros ou le P-DG d'une grande entreprise dont les rémunérations, les retraites chapeaux et les parachutes dorés, représentent des millions d'euros impossibles à convertir mentalement en nombre de Smic ou de revenus médians.

Pourquoi n'existe-t-il pas de seuil de richesse ?

Statisticiens, économistes et sociologues se sont beaucoup plus intéressés à la définition d'un seuil de pauvreté qu'à celle d'un seuil de richesse. Le seuil de pauvreté est aujourd'hui fixé à 1 000 euros par mois et par personne. Il concerne 8,5 millions de Français dont une partie vit en-dessous de 600 euros par mois. L'absence de définition d'un seuil de richesse est due à de multiples raisons dont la principale tient aux institutions dont dépend la recherche. Les financements orientent les travaux vers les problèmes sociaux, le chômage et la formation, l'immigration, la précarisation, etc. Les chercheurs sont eux-mêmes pris dans l'objet de leur discipline. Occupant des places sociales moyennes ou supérieures, il paraît plus confortable de travailler sur les plus démunis. Tandis que les investigations sur les plus riches remettent immédiatement ces intellectuels à leur place dans une société de classes fortement contrastées.

La dispersion à l'intérieur des grandes fortunes constitue la deuxième raison de l'absence de seuil de richesse. Bernard Arnault, principal actionnaire du groupe LVMH, occupe encore, en 2015, la première place du palmarès des fortunes professionnelles de l'hebdomadaire Challenges, avec 34 660 millions d'euros. Une telle fortune est 48 fois supérieure à celle de Michel David-Weil, héritier de la banque Lazard dont il fut longtemps un associé gérant, et 422 fois supérieure à celle du dernier de la classe des 500 premières fortunes de France, le « pauvre » Alain Ducasse, grand chef cuisinier, et ses 82 millions d'euros ! Un tel écart dans le monde majoritaire des salariés est impensable. Une pareille dispersion rend difficile et non significative la construction d'un seuil de richesse. Mais la multidimensionnalité de la richesse vient encore en complexifier l'approche. Car pour faire partie du Gotha, la richesse matérielle et financière, qu'elle soit acquise ou le plus souvent héritée, doit s'allier à d'autres formes de richesses, culturelle, sociale et symbolique.

Richesse symbolique

Réussir le concours d'entrée à l'École nationale d'administration (ENA), Polytechnique ou l'École des hautes études commerciales (HEC) est déjà la reconnaissance de la valeur d'un héritage culturel lié à la naissance dans un milieu très favorisé qui constitue l'essentiel de la population des beaux quartiers. Les enfants qui ont grandi sous le regard des ancêtres, dont les portraits peints ornent les murs du château de famille, se persuadent facilement d'être supérieurs et en persuadent ceux qui ne font pas partie de leur milieu social. La socialisation des jeunes grands bourgeois est d'autant plus soignée que la richesse économique et la richesse culturelle sont partagées dans une intense sociabilité au sein de leur classe sociale. On ne peut pas être riche tout seul, car, pour entrer et rester dans la confrérie des grandes familles, il faut pouvoir s'appuyer sur un portefeuille de relations sociales à l'échelle nationale et internationale. Ainsi, les richesses de chacun rejaillissent sur celles de tous les autres.

L'appartenance à des rallyes pour les jeunes, à des cercles et clubs pour les adultes, les dîners en ville, les vernissages d'expositions, les soirées à l'opéra sans oublier l'entre-soi des beaux quartiers et des conseils d'administration mettent en évidence une classe sociale consciente d'elle-même et soucieuse d'en défendre les intérêts.

Toutes ces richesses se combinent en une richesse que les sociologues, à la suite de Pierre Bourdieu, qualifient de « symbolique ». Celle-ci donne à voir une excellence qui va de l'élégance, de la tenue du corps toujours soignée, à la maîtrise de l'expression orale que requièrent les dîners et les conférences. Ces qualités donnent l'illusion d'attributs innés et naturels, alors qu'elles sont le résultat d'une éducation conçue pour masquer l'arbitraire économique des rapports sociaux de domination. La domination économique doit impérativement aussi être une domination symbolique, une domination dans les représentations que les gens du peuple se font des nantis et des puissants. Le citoyen ordinaire doit reconnaître la supériorité de ceux qui mènent le monde. Les inégalités doivent paraître normales et naturelles afin que le changement de l'ordre établi ne puisse même pas être pensable.

Transformer la classe politique

La première condition pour réduire les inégalités économiques et sociales réside dans la transformation de la classe politique puisque ce sont les députés et les sénateurs qui écrivent les lois. Or, les assemblées parlementaires « brillent » aujourd'hui par l'absence quasi totale des ouvriers et des employés, qui constituent 52 % de la population active. Interdire le cumul des mandats et la professionnalisation en politique, créer un statut d'élu, permettraient à la politique de redevenir le bien commun de l'ensemble des citoyens. Rendre le vote obligatoire et comptabiliser les votes blancs dans les suffrages exprimés encourageraient les populations isolées à manifester explicitement leurs choix dans les urnes et, du même coup, relèveraient l'exigence des candidats à lutter concrètement en faveur de plus d'égalité.

Abolir les privilèges

Le savoir étant le véritable pilier du pouvoir, son accès doit être démocratisé dans une lutte acharnée contre l'échec scolaire. La connaissance de la société, notamment dans cette phase du système capitaliste particulièrement violente, est indispensable.

L'école peut et doit donner à comprendre les processus sociaux qui conduisent aux inégalités, d'autant plus que les membres de la classe dominante cherchent à tout prix à masquer les racines de leurs privilèges et de leurs rémunérations exorbitantes. Compte tenu du rôle essentiel des grandes écoles dans la reproduction des élites, leur suppression serait un acte symbolique de la plus haute importance car elle casserait un peu de leur entre-soi. Car l'impunité, et donc la récidive, dans la prédation des richesses et des pouvoirs à leur seul profit se construisent dans les cercles fermés de l'aristocratie de l'argent.

Des mesures efficaces contre la ségrégation urbaine mettraient à mal un autre entre-soi, celui des beaux quartiers. La représentation systématique des salariés dans les conseils d'administration des grandes entreprises industrielles et bancaires malmènerait les petits arrangements entre camarades de classe. Pour tricher heureux, il faut en effet tricher cachés. L'abolition des secrets dont s'entourent les puissants, les secrets bancaire, fiscal ou des affaires est la condition pour maîtriser l'évasion fiscale, qui prive l'État de près de 80 milliards d'euros chaque année, soit l'équivalent du déficit public de la France.

Les inégalités creusent non seulement un fossé entre les membres de la classe dominante et ceux des classes populaires mais elles constituent, en plus, une arme pour l'asservissement de ces dernières. Le refus des plus riches de payer des impôts à la hauteur de leur fortune construit une dette que les salariés sont sommés de rembourser. C'est donc bien par des mesures concrètes prises simultanément dans les différents secteurs de l'activité économique et sociale qu'une classe politique profondément réformée pourra diminuer les inégalités en prenant en compte les relations qu'elles entretiennent les unes avec les autres. Des réformes à potentialité révolutionnaire.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
Auteurs de nombreux ouvrages sur la grande bourgeoisie et notamment de Voyage en grande bourgeoisie, journal d'enquête (coll. Quadrige, PUF, 2015).

Photo / © Johanna Bourgault


Prix « Jeunesse pour l'égalité » : qui sont les lauréats ?

29 March, by Observatoire des inégalités[ —]


Et le vainqueur est ? Suspense... Venus des quatre coins de la France, de Marseille à Hazebrouck, en passant par Pontarlier, Reims, Grenoble, Rezé, etc., 250 jeunes finalistes du concours « Jeunesse pour l'égalité » de l'Observatoire des inégalités ont assisté à la remise des prix de cette quatrième édition, le mercredi 22 mars 2017 à l'Hôtel de Ville de Paris.

C'était déjà une belle victoire pour eux d'avoir été sélectionnés parmi les 1 500 jeunes participants et aussi une bonne occasion de passer une journée à Paris où bon nombre d'entre eux n'avaient jamais mis les pieds. Hélène Bidard, adjointe à la Mairie de Paris, chargée de l'égalité femmes/hommes et de la lutte contre les discriminations, les a accueillis et a ouvert la cérémonie. Devant elle, les jeunes occupaient les sièges habituellement réservés aux élus parisiens dont certains bien connus : Rachida Dati, Myriam El Khomri ou encore Bernard Debré. Avec - certains habitués du conseil municipal présents en ont témoigné - bien plus d'attention que leurs aînés !an Nina Schmidt, cheffe de projet et responsable de l'organisation du Prix “Jeunesse pour l'égalité”, a souligné que, plus que les trophées, c'est la manière dont les jeunes ont réfléchi à l'égalité comme valeur citoyenne qui importe.

Après la projection des 29 affiches retenues, un petit groupe de jeunes venus de Trets dans les Bouches-du-Rhône, ont présenté leur réalisation : une planche de BD « Apprendre à se connaître ». Leur point de départ : les moqueries subies par les jeunes de leu entourage sur leurs origines étrangères, et notamment portugaises. Ils nous ont raconté comment ils ont créé leur mini roman-photo : de la prise des clichés à la rédaction du contenu des bulles. Les jeunes lycéens de Lons-le-Saunier ayant réalisé l'affiche « 9 m² » ont également présenté leur démarche : « On entend peu parler des inégalités d'accès au logement. Nous avons eu l'idée de travailler sur ce sujet en nous renseignant sur la taille minimale d'une chambre de bonne et la taille d'un garage. On s'est rendu compte que des personnes vivaient dans la même surface qu'une voiture », ont-ils expliqué.

La cérémonie s'est poursuivie avec la projection des 25 vidéos sélectionnées. Enfin, à 17 h, séquence émotion : l'annonce des noms des 14 équipes lauréates (voir la liste et leurs créations ci-dessous). Morgane Lecomble (en service civique à l'Observatoire des inégalités), Louis Maurin (directeur de l'Observatoire), Naïma Teï et Corinne Bord (respectivement chargée de mission et cheffe du bureau de la promotion de la citoyenneté et de la prévention des discriminations au Commissariat général à l'égalité des territoires) ont remis les trophées aux gagnants. L'ensemble des finalistes a eu droit à un diplôme ainsi qu'à de petits lots aux couleurs de l'Observatoire, en souvenir de cette journée.

Pour l'Observatoire des inégalités, c'est l'heure du bilan. Le prix « Jeunesse pour l'égalité », soutenu d'année en année par le ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, le Commissariat général à l'égalité des territoires et la Mairie de Paris, se développe et reçoit de plus en plus de candidatures. La remise des prix constitue l'un des moments forts de l'année. « L'engagement de ces jeunes, la qualité de leurs œuvres et leurs témoignages nous poussent à aller de l'avant. Je leur donne rendez-vous l'an prochain pour un nouveau prix », a conclu Nina Schmidt.

Vidéos 11-15 ans

1er prix : « Mets-toi à ma place », réalisée par Mina Bayade, Fezla Halidi, Cheima Mnioulat, Daloba Bangoura, Nanbitou Fadiga, Mundeba Martine et Kone Sitan de l'association Ville Simplement à Rezé (44).
2e prix : « Le Chemin vers l'égalité », réalisée par Hamady Badiaga, Younes Bentoumi, Tony Lima et Alexandre Velez Moreno de la Compagnie du Son des Rues à Paris (75).

Vidéos 16-25 ans [1]

1er prix : « L'homophobie : faire face à la réalité », réalisée par Laura Prieur, Laetitia Forestier, Lucie Bradbury, Alisson Lambiel et Kamilia Burlot du lycée Guillaume Fichet à Bonneville (74).
2e prix : « Trizogédie », réalisée par Emeric Berniard, Edna Berniard, Come Naulleau, Loan Pizon, Antoine Chanal du lycée Sainte-Marie du Port aux Sables-d'Olonne (85).
3e prix : « Racaille ! », réalisée par Tony Edet, Yanis Vahe et Nicolas Sacleux du lycée Lavoisier à Auchel (62).
4e prix : « Ce que nous sommes », réalisée par Lise Verger et Manon Sevenier du lycée des Eaux Claires à Grenoble (38).

Prix de la vidéo professionnelle [2]

« Toutes égales ? », réalisée par Sarah Bellanger et Lauréline Baron de Nantes (44).

Prix du jury

« La Course », réalisée par Antonin Charbonneau, Corentin Thomas et Tommy Gaudin du lycée Sainte-Marie du Port aux Sables-d'Olonne (85).

Affiches 11-15 ans


1er prix : « L'accès à l'éducation un droit pour tous », réalisée par Salomé Ledez, Léane Roque et Lana Lebouille du collège Emile Auvray à Dourdan (91).

2e prix : « Apprendre à se connaître », réalisée par Mariana Rodrigues Dasilva, Lamine Drimi, Paul Laquinta, Zinedine Mathlouthi, et Noah Resseguier de l'Espace Jeunes de Trets (13).

Affiches 16-18 ans


1er prix : « L'égalité ne tient qu'à un poil », réalisée par Théo Adou et Paul-Eliott Roger du lycée des Flandres à Hazebrouck (59).

2e prix : « 9m2 », réalisée par Nathan Dumont, Iris Gauthier, Clémentine Jaillet et Méline Chamouton du lycée Jean-Michel à Lons-le-Saunier (39).

3e prix : « Juste une question d'égalité », réalisée par Romane Martineau et Marie Scherpereel du lycée Jean Paul II à Sartrouville (78).

4e prix : « Demain j'irai travailler », réalisée par Lilas Billaudel, Oriane Delatour et Félicie Cantin du lycée Jean-Michel à Lons-le-Saunier (39).

Affiches 19-25 ans


1er prix : « Pauvre en argent mais riche en avenir », réalisée par Frayda Menut, Mazarine Okni et Maëva Pichard du lycée Paul Emile Victor à Avrillé (49).

2e prix : « L'inégalité dans l'alimentation », réalisée par Madjidi Ahamadi, Alexis Lalu et Nicolas Saillier du Centre de formation Médiapte à Poitiers (86).
Le Prix « Jeunesse pour l'égalité » 2016-2017 bénéficie du soutien du Ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, du Commissariat Général à l'Egalité des Territoires et de la Mairie de Paris.


[1] Faute d'un nombre suffisant de candidatures dans la catégorie « vidéo 19-25 ans », nous les avons regroupées en une catégorie, les vidéos 16-25 ans.

[2] Nous avions décidé cette année, pour la première fois d'ouvrir une catégorie « Professionnels », sans critère d'âge, pour les affiches, comme pour les vidéos. Cette catégorie s'adressait aux jeunes ayant bénéficié de l'aide d'adultes, professionnels de la création visuelle. Nous n'avons pas reçu suffisamment de candidatures professionnelles dans la catégorie des affiches.


Soutenez le deuxième rapport sur les inégalités en France

16 March, by Observatoire des inégalités[ —]


Nous avons atteint, grâce à vous, notre premier objectif de rassembler la somme de 10 000 euros. Le second Rapport sur les inégalités en France verra le jour, c'est désormais certain. Mais pour augmenter sa diffusion, le nombre d'exemplaires imprimés, et réaliser des infographies sur les chiffres clés, nous visons un nouvel objectif de 15 000 euros.

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Il s'agit, comme nous le faisons tous les deux ans, de rassembler un ensemble de données précises et actualisées sur les inégalités en France, des revenus à l'éducation, en passant par la santé, le logement, les modes de vie, la vie politique, etc. Inégalités entre femmes et hommes, entre catégories sociales, entre générations, entre Français et étrangers. L'objectif est d'éclairer un débat marqué aussi bien par des exagérations que par le déni des fractures qui traversent notre société.

Ce rapport est destiné à un large public. Composé de tableaux, de graphiques et de textes simples, il n'est pas réservé à des « experts » qui connaissent déjà bien le sujet. Tous ces éléments sont accompagnés d'analyses, de définitions, d'explications sur la méthode employée.

Peser dans le débat public

En soutenant ce rapport, vous avez la capacité de peser dans le débat public. De montrer qu'il est important de mesurer, de rendre visible la situation de certaines catégories de genre, d'âge, d'origine géographique ou encore sociales, catégories qui sont pour partie les laissées pour compte du progrès. Dans cet ouvrage, vous trouverez par exemple un certain nombre de données sur le monde du travail d'aujourd'hui (accidents, maladies professionnelles, conditions de travail…), beaucoup trop rarement évoquées.

La France reste l'un des meilleurs modèles sociaux au monde : cela n'empêche pas que le décalage est énorme entre les discours sur l'égalité et la situation réelle d'une grande partie de la population. Derrière sa façade égalitaire, notre pays cultive les privilèges dont bénéficient les couches favorisées, qu'il s'agisse de revenus ou de diplômes.

En soutenant ce rapport, vous lancez un signal fort. Notre pays souffre de sa rhétorique, de petites phrases, de l'à-peu-près, où chacun a raison en même temps. Nous devons avancer dans la connaissance de la situation sociale. Nous devons élaborer un diagnostic informé et le plus large possible, pas uniquement en ce qui concerne les revenus ou l'éducation par exemple, dont on parle le plus souvent. Pas seulement non plus pour dénoncer l'indécente « richesse des plus riches » en pleine période de chômage, mais aussi pour montrer en quoi les inégalités sont liées entre elles et forment un ensemble. Pour dire en quoi « l'égalité des chances » n'est qu'une partie du problème et qu'il faut réfléchir au fonctionnement global de notre système, à l'école, dans l'entreprise et dans la vie quotidienne.

L'édition de ce document est un nouveau pari pour l'Observatoire des inégalités. Depuis 14 ans maintenant, nous œuvrons pour essayer d'améliorer l'information sur le sujet, avec des moyens limités. L'Observatoire ne dispose pas de partenariats avec les géants de l'économie, n'accepte pas de publicité sur son site et ne reçoit que très peu d'argent public. Ce rapport n'est pas un document officiel commandé par un ministère ou une commission quelconque. Il est réalisé en totale indépendance par un organisme libre de tout engagement envers un parti politique, un syndicat ou une entreprise. L'Observatoire des inégalités vit principalement des dons de citoyens de bords divers qui estiment que ce travail d'information est indispensable à notre démocratie. Nous comptons sur vous.

Le deuxième rapport sur les inégalités en France
• 192 pages en couleurs, dont une synthèse de quatre pages
• 200 tableaux actualisés, des graphiques et infographies
• des analyses rigoureuses
• un tirage minimum de 2 000 exemplaires
• un prix de vente volontairement modique de 8,50 euros

Photo / © Virginie de Galzain











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