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(Note de lecture), Peter Gizzi, Archéophonies, par Matthieu Gosztola

21 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Peter Gizzi  archeophoniesQuand les mots repartirent leurs fictions restèrent / Cumulo-nimbus et pluie, eaux lexicales raclant les caniveaux, sculptant un monde. / Le stylet vivra dans l’éclair. / Une lumière hardie de l’étain à qu’importe. / Désormais des observations discrètes produisent un son sans drame, du genre je suis une bulle, / faites de moi la mer. O, faites de moi la mer.
Oui, faites de moi la mer. Et pourtant, comment ne pas dire que l’on habite la réduction ridicule de son vocabulaire ? Et ce alors même que c’est une population entière à quoi l’on assiste : Longtemps le nom des choses et les choses innommées / Longtemps les faucons et leurs poussins, les renards et leurs renardeaux, les souris et leurs souriceaux. / Longtemps les bambis et les boojum, et un nom pour chaque oiseau en moi. / Je suis un indigène des plumes – leurs outre-faces.
Ailleurs : Je sais que c’est l’été même si je ne peux déchiffrer l’appel. / Je crois dans les oiseaux qui me hantent. / […] Je fais des bruits, oublie de mourir. J’appelle ça vivre, / cette conque inhumaine dans l’oreille. / Une sensation d’étain et le vent.
Ce sont des phrases bien sûr = seulement des organisations tièdes d’allées un peu trop profondément fleuries. Il existe au moins un dictionnaire de chaque langue. Même le tchouktche dont tous les locuteurs vont mourir. Mais ce n’est pas assez. Il faudrait un dictionnaire de chaque homme. Chacun. Chacune. Car aucun mot n’est le même d’une bouche à l’autre. Et chaque mot est le labyrinthe d’un monde et cela est inépuisable. Les mots... Comment les posséder tout entiers et nous garantir d’un sens pour nous-mêmes et pour les autres ?
Voilà le dictionnaire de Peter Gizzi, qui a des choses vibrantes à dire :  Toi téra-octet d’un état miracle / ici sur la terre qui se forme, / flotte et s’atomise, / s’adonnant à l’ombre, / puis un silencieux grondant, / moteur lointain, un petit couvre-pot, / un ombrage acoustique / ou quand les cloches / meurent lentement, telle la lumière / à travers les cieux / plombagine du quartier, / une sensation de couette / en face du récit, / une carte sur la face de quelqu’un / changeant soudain / du temps qu’il faut / au temps qu’il faut, / et tu n’arrêtes pas de penser, / au-dessus la stridulation / ancestrale, ce bleuissement / créaturel du soir semble / carrément numérique, / tels des pois / au plafond, pourtant / tu te demandes comment / cette stridulation et / le soir afférant, / des riens erratiques, un tressage / matériel, un ourdissage, une excavation / excessive, des airs ancestraux, / ce dont tu parles…
Sûr que le langage se trompe parfois et qu’il suffit de parler pour inventer l’abri de notre arrivée. Les dictionnaires de chaque femme, de chaque homme (il est alors possible de prononcer tous ses mots comme un espoir, il est alors possible de choisir sa propre liste du verbe vivre), doivent permettre ceci : participer à notre cité de paroles. Se lancer dans la conservation des gens, loin, il est vrai, d’une consolation nue dans une chaleur de chambre. Toutes les étoiles sont ici. Sur la terre. « Toutes les étoiles sont ici qui appartenaient à qu’importe qui parlait », écrit superbement Peter Gizzi. La stratégie ? La stratégie c’est de descendre respirer dans la sphère communale du langage sous d’adolescents abris de silence. Est-ce que vous croyez qu’on respire mieux même morts à cause de parler ensemble dans nos années anciennes ?
« Le monde aujourd’hui / est slowcore, / section rythmique / qui se traîne », constate Peter Gizzi. Nécessité de réintroduire du rythme, pour ramasser les respirations... Nécessité du chant. « Qui es-tu, samedi : chante-moi un truc. » Besoin d’un « shoot de musique / Enveloppant tout », ajoute le poète. « J’ai tenu bon. / Je suis super fanfaron mais super visionnaire. / Je ne suis pas prêt à reposer le livre. / À cesser de chanter les zones brillantes électrisant le vif-argent au-dessus de mon torrent », prévient Peter Gizzi. Mettre le poème dans la chanson pour sa respiration la plus légère. Mettre le poème dans la chanson pour l’équiper…
À l’instant des ondes adolescentes / crient à travers ton corps / pendant qu’on s’échange des sms. / C’est le moment où il faut que tu chantes / avec moi. / Je trace mon chemin dans une chambre obscure / cherchant d’autres structures à aimer.
Ailleurs : J’en sais assez pour deviner que le carreau fêlé / ne sera pas réparé de sitôt. / Qui a le temps pour ce genre de choses dans la chanson ? / Éclater. Éclore. / Le tremblement de lumière sur le grain du bois tard / dans la journée. / Dans la solitude de l’orange. / Dans la sollicitude de l’orange.
Ailleurs : Donc chanter c’est voir et la vision est musique / j’ai vu des diadèmes et des couronnes, des abélies et des abeilles, des rubans, des rouges-gorges et des disques de neige / effets bondissants dans la lumière-pinceau
Ailleurs : Po-ly-pho-nie c’était / une musique pour moi / une effluve effrayante / qui me pénétrait éclairé / par ce parler / par cette musique / épaisse embryonnaire / née dans une bizarre / lumière nouvelle et plus sombre / que toutes celles / que j’avais connues / alors, la polyphonie / me parla // C’était une / langue / pour avaler le ciel / une langue / pour dire au revoir / debout / avec les autres / debout / dans la poussière…
Ailleurs : Un monde de lumière et un monde d’ouverturisme // Une syntaxe de chaleur et de dynamisme // Un monde humain miaulant dans le noir // Un giga espace de silence, de temps // Un esprit enflammé par la chaleur de sa quête // Rythme percussion assonance // Magie silencieuse énergisante // Un nimbe textuel, né de l’air… Titre de ce poème ? « Savoir lire ».
Vous entendez comme le poème est équipé ? Équipé pour saisir le moindre frisson.
Les visages filent / en un bordel aléatoire / quand les rayons de septembre / cognent les pelouses. / Les faisceaux blancs et secs surlignés / légèrement surannés. / L’horizon / vif se pomponne / dans l’air fifre.
C’est un poème très simple sur voir des gens sur vouloir qu’ils contribuent eux aussi aux délocalisations vers nous de l’espoir.
En ce moment, par / la vitre de la voiture, / des drapeaux en papier / et des bulletins cerfs-volants // Tu sens l’air / qui parade sur ta peau. / Qu’une chemise de coton / touche. Les / rayons manufacturés / sont antiques, frappent / à travers une palette / de serpentins d’antan. / Là-haut les chars / et les volutes et les bannières.
Peter Gizzi sent simplement que le monde déborde et lui coule dessus et le noie de présence : tout ce qui a lieu, dans les moindres détails. Même un paysage presque complètement immobile, il ne peut jamais vraiment lui faire face entièrement. Saisir la terre de l’espace ; contempler son bleu incommensurable ; je pense aussi à ton visage, sa brousse sombre toujours, son flou brûlant incandescent ; ce n’était pas exactement le ciel, c’est plutôt le genre de ciel dans lequel une flèche vole ; jadis j’ai textoté que ton visage est la seule chose que je puisse vraiment voir ; le monde est en morceaux ce soir, quand tu es loin je n’aime pas la mer, n’aime pas non plus ces nuages, ni la canopée des arbres, n’aime pas ces écrans tactiles que la distance magnifie.
Titre de ce poème ? « Google Earth ». Désormais le soleil.
Désormais le soleil était / une charmille / de câbles rouillés / son centre profond / clignotant, soudant / cette pièce / au silence / une ascension / soulèvements / acharnés et hissant / plus haut le temps et / son amarre // Quand je pense / à tout ce que tu as / fait je / pense à tout / ceci et / tu connais la façon / dont je foulai le sentier / dissimulé / sous les feuilles / sous les ombres / fantômantes d’un orme / et découvrai / les pages de / mon livre / ouvertes pour l’accueillir // Dans le poème / je suis gros / de rêves…
Ailleurs : Le soleil était un haillon d’or cloué à l’échelle. / Et ici les soucis poussent jusqu’au bord des rives. / Les éphémères somnolent sur les eaux. / Alors comment la surface aveuglante et ses élocutions sous des piles de nuages, / et les nuages posés là près du lieu et du son. / Un truc. Ce truc et des paillettes de son. / Un détail transitif indicatif lutte contre le vide. / Tout l’après-midi une lumière silencieuse vert-dorée / sur l’herbe tachetée, bondissait.
Simplement : lorsqu’un poème nous pénètre, il y a une nouvelle bougie à la fenêtre du soir, et c’est un vacillement invincible de plus posé en sentinelle à la porte de garde. Chez nous, nous avons construit une carte du monde et nous plantons de petites ampoules dessus comme des drapeaux de victoire à chaque nouveau poème logé en nous, abrité en nous, et parfois nous les faisons clignoter, éparses prières électriques de notre existence.

Note : Parce que l’œuvre de Stéphane Bouquet et son travail de traducteur (ses auteurs amis, frères ; choisis, aimés) ne sauraient être séparés, étant donné (c’est très simple) qu’ils sont une même embouchure de fleuve, ce compte rendu est principalement, pour ce qui est de l’écriture en romain, fait d’un bouquet de brins arrachés à la prairie (où s’allonger, où vivre des après-midis) de ses livres. J’en profite pour les nommer ici (avec bonheur) : Dans l’année de cet âge. 108 poèmes pour, et les proses afférentes, Champ Vallon, 2001 ; Un monde existe, Champ Vallon, 2002 ; Le Mot frère, Champ Vallon, 2005 ; Un peuple, Champ Vallon, 2007 ; Nos Amériques, Champ Vallon, 2010 ; Les Amours suivants, Champ Vallon, 2013 ; Les oiseaux favorables (avec le photographe Amaury Da Cunha), Les inaperçus, 2013 ; Vie commune, Champ Vallon, 2016 ; La baie des cendres (avec le photographe Morgan Reitz), Warm, 2017 ; La cité de paroles, José Corti, 2018.

[Matthieu Gosztola]

Peter Gizzi, Archéophonies, traduit par Stéphane Bouquet, Éditions Corti, Série américaine, 88 pages, 2019, 16 €  - sur le site de l’éditeur



(Note de lecture), Julien Blaine, Petit précis.... et Le Livre, par Olivier Penot-Lacassagne

20 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Julien Blaine  petit précisJulien Blaine l’aurignacien, comme naguère Joseph Delteil le paléolithique… « Dans la chair-boue jusqu’à mi-cuisse », étrillant la modernité acosmique de nos contemporains, retrouvant « le ventre de la terre », Blaine vient de faire paraître deux ouvrages qui ne peuvent rester lettre morte. L’un, Petit Précis à l’aide d’un exemple sur l’écriture originelle, chante – comme on le fit dans les grottes de Chauvet, de Cazelles ou de Cosquer – « notre rapport / au noir profond, / aux animaux alliés, / à la nature, / à ses éléments ». L’autre, intitulé Le Livre et publié une première fois en mars 1965 dans la revue Ailleurs, est un récit des commencements, genèse hors des monothéismes, mythographie des liaisons et des relations. Dans ces ouvrages, différents bien sûr (50 ans les séparent) mais de même veine, le monde afflue.


Julien Blaine  le livreLe second, étrange et puissant, marque un seuil. Inaugurant une vie d’écriture, Le Livre relate du monde la fureur originelle, les ensemencements successifs, la chaîne des fondations. De la « Naissance de la ruchée et de son paysage » à « L’éparpillement de la ruchée », Blaine remonte le « fleuve » du temps, « au-delà de la source », en deçà de l’Histoire, pour conter la formation des choses, la venue des hommes et des femmes (« calcairiens à la chair de calcaire », « calcairoises à la peau d’ambre »), le tumulte des vies modelées par l’air, l’eau, le soleil. Apprentissage du langage (« les sept onomatopées qui permettaient de communiquer en sauvegardant l’émerveillement ») et des rites funéraires, apprivoisement des éléments (« vaincre l’eau », « imiter le feu », « dominer le vent »), érosion de l’ignorance et déploiement de la connaissance, concurrence de la pulsion sexuelle et du sentiment amoureux (devenir « chair pure », « outre chair », « plus que chair »), célébration des forces surnaturelles (Poulpo, Cypresséant, Mouetter, Leïkina) dont on apprend les colères, dissémination des « progénitures » sous l’élan des « découvreurs », installation de nouvelles communautés : des commencements aux fondations, l’auteur propose une poétique de l’histoire où le temps de la terre et le temps des hommes s’épousent et s’entremêlent.

Loin des hystéries religieuses et des ciels vérolés de croyances assassines, le premier opus Petit Précis à l’aide d’un exemple sur l’écriture originelle chante un demi-siècle plus tard « notre union au ciel et au feu / à la terre et aux mers ». Ample et généreuse, la Vénus à la corne, de toutes humanités, y supplante le « dieu unique » des Chrétiens, des Juifs et des Musulmans. Feuille, plume, poisson, œil, vulve, ovales fendus ou percés, abondamment reproduits, rappellent « d’où nous venons » – « ventre de chair molle » ou « ventre de la terre ». Dans ces pages illustrées de photos, d’images et de dessins se dit une longue errance érudite et sensible (voir la « Conférence au musée de la préhistoire de Tarascon/Ariège »). Mythes apolliniens et solaires, rites d’Amérique et d’Afrique, représentations symboliques ou allégoriques, travaux des paléontologies et des spécialistes de la préhistoire, explorations sur le terrain à « la rencontre des cultures naturelles » ont nourri pendant plus de vingt ans les recherches de Julien Blaine sur « l’écriture originelle », quête ponctuée de nombreuses parutions (1 500 pages publiées) dont est donné un aperçu passionné et pressant. Pourtant, l’accumulation érudite ne tarit pas les aléas de l’intuition. Ouverture plus qu’errement, l’erreur est promesse de savoir. Elle fait valoir ce qui restait inaperçu, renoue les liens défaits, relève les significations perdues.

Je vis dans l’erreur, cette erreur me comble. Elle a sur moi un effet aussi fort que si j’avais découvert leurs rites, leurs chants ; je lis et décrypte leurs icônes, je traduis tout et je transmets : je sais.

Bien sûr, je ne sais rien mais cette incompétence, cet accomplissement dans l’incompétence est plus fort que le savoir.
Je connais leur culture, je vis leur culture mais je ne puis ni la dire…
Comme les enfants, je fais semblant de connaître, je fais semblant d’y être ;
Je fais semblant d’en être.


Propos de poète, dira-t-on négligemment, pointant d’un doigt magistral l’extravagance des suggestions (naturalistes, chamaniques, primitivistes) mises en mots. Blaine, répètera-t-on, n’est pas le premier à chanter ceci et à célébrer cela, cultures disparues, cérémonies rectifiées, rites oubliés. Vieillissant, se détourne-t-il de son époque pop-pop-pop, friande d’audaces formelles et de jeux intermédiaux ? Quid de ses poèmes de naguère, « en chair et en os », « à cor et à cri » ? En plus de pourfendre les attendus poétiques, transmettaient-ils déjà cela ?
Apprenons à lire dans cette semblance (« faire semblant » d’y être et d’en être) l’expression d’un renversement, la volonté de nouvelles fondations : contre une culture mondialisée « fondée sur la mort, et qui ne revient qu’à la mort, répétitivement » ; dans un monde « écrasé par les thanatocraties, d’irraison et de raison » (M. Serres), il est bon d’avoir la mémoire longue pour éviter de répéter les mêmes gestes de mort et de destruction. Le « je » omnipotent du Précis (« qu’est-ce que je veux dire ? ») s’efface donc et se met à l’écoute (« qu’est-ce qu’ils veulent me dire ? ») ; il se densifie sans se répandre, s’affermit sans parader. L’aurignacien qu’est Julien Blaine « essaie de comprendre » ; il « réinvente des rites certainement inexacts », s’approprie et fait semblant de connaître, se trompe (il le sait) mais ne renonce pas à faire parler le lointain (aurignaciens vieux de 45 000 ans, aziliens vieux de 15 000 ans), à parler des langues inconnues de nous ses contemporains amnésiques, égarés dans un monde à l’agonie.

« L’esprit parfois se plaît à vagabonder dans les lieux extrêmes, où l’air est rare », écrivait Delteil. « Rompre avec le Temps et l’Histoire », « entrer à pieds joints dans le Désir » pour « d’autre alliances et combinaisons diablement fertiles » (Delteil encore). Le Petit Précis de Blaine est tout à la fois une autobiographie vertigineuse, bien que lacunaire et partielle, un exposé rapide présentant l’essentiel d’une matière, le résumé d’une vaste recherche ouvrant sur « un espace autrement plus vaste que la culture française » (K. White), une course intellectuelle et sensorielle « à la recherche des représentations de la vulve à travers les cultures et à travers le monde », un manifeste enfin pour un avant-gardisme décillé. Apportant à cette dernière notion un accroissement considérable, Blaine redécouvre et cartographie un monde que les avant-gardes ont délaissé. Le temps d’un élargissement est venu. Sur les ruines d’une culture étriquée, explorant de nouvelles manières d’expérimenter la vie, il s’aventure hors des déconstructions convenues, sur des territoires où poursuivre en mode majeur l’impérieux travail de refondation de l’action et de la pensée.

À partir des gravures des vulves aurignaciennes, je réinvente des rites, des cérémonies, des chants, l’avant-garde de la fin du XXe et du début du XXIe siècle qui a réinventé le rapport aux gestes, au corps, aux cris et à la voix retrouve ses sources.
Sans doute, une fois encore, une fois de plus, je me trompe… mais sait-on jamais ?
Peut-être de temps à autre, je tombe juste, vrai.

Saluons cette exigence autant que cette exubérance. Elles nous enjoignent d’ouvrir les yeux, tendre l’oreille, humer le vent. À la langue près, une pensée neuve, entre nous et le monde.

Olivier Penot-Lacassagne

Julien Blaine, Petit Précis à l’aide d’un exemple sur l’écriture originelle, Éditions Dernier Télégramme, 2019, 64 p., 25€
Julien Blaine, Le Livre, Les Presses du réel, coll. « Al Dante », 2019, 208 p., 17€



(Carte blanche) à Alice Godfroy : "En lisant Michèle Finck"

18 mai, par Florence Trocmé[ —]


Logo_poezibao_2En complément de la revue Nu(e), hébergée par Poezibao et dont le dernier numéro est consacré à Michèle Finck, Poezibao propose cet article d'Alice Godfroy, "En lisant Michèle Finck".

Afin d'en respecter la mise en page et pour qu'il soit plus facile à imprimer ou à enregistrer, Poezibao le propose ici au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.



(Poezibao Hebdo) du samedi 18 mai 2019

18 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Info poezibao nouveau-page-001Les quinze derniers articles parus dans Poezibao
On peut lire aussi deux nouvelles parutions dans Muzibao


1. Dans Poezibao :
Les notes de lecture de Poezibao, avec notamment une triple note consacrée à Esther Tellermann :
(Note de lecture), Esther Tellermann, Un versant l'autre, trois notes de Paul Darbaud, Michaël Bishop et Didier Cahen
(Note de lecture), Claude-Henri Rocquet, Aux voyageurs de la Grande Ourse, par Eric Eliès
(Note de lecture), Antoine Emaz, Sans place et James Sacré, Je s'en va, par Alexis Pelletier
(Note de lecture), Guillaume Decourt, Un gratte-ciel, des gratte-ciel, par Dan Ornik
(Note de lecture), Jean-Pierre Bobillot, Prose des Rats, par Murielle Compère-Demarcy
(Note de lecture), Marie-Laure Le Berre, Ligne, par Arnoldo Feuer
(Note de lecture), Gérard Noiret, En passant, par Gérard Cartier

Une carte blanche à Philippe Fumery
(Carte blanche) à Philippe Fumery : N'oubliez pas Verlaine

Dans l’anthologie permanente :
(Anthologie permanente) Jean-Pascal Dubost, Compositions
(Anthologie permanente) Claudia Rankine, Citizen, par Jean-René Lassalle
(Anthologie permanente) Langston Hughes, Mes beaux habits au clou

Les dernières informations
(Agenda, liens, informations) du 15 mai 2019
(Agenda, liens, informations) du 17 mai 2019

Les trente-trois livres, revues et disques reçus cette semaine :
(Poezibao a reçu) du samedi 18 mai 2019

Une nouvelle fiche de poète :
(Poètes) Claudia Rankine


2. Dans Muzibao
(Curiosité) Olivier Messiaen, Improvisation à l’orgue sur des poèmes de Cécile Sauvage, par Jean-René Lassalle
(Note de lecture), Lola Gruber, Trois concerts, par Matthieu Gosztola



(Poezibao a reçu) du samedi 18 mai 2019

18 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Marie-Claire Bancquart  Toute minute est premièreLes trente-trois livres, revues et disques reçus par Poezibao cette semaine.

Poésie
Marie-Claire Bancquart, Toute minute est première suivi de Tout derniers poèmes, Le Castor Astral, 2019, 15€
Jean-Luc Steinmetz, 28 ares de vivre, Le Castor Astral, 2019, 13€
Eric Sautou, Les jours viendront, Faï Fioc, 2019, 9€
Julien Bosc, La demeure et le lieu, Faï Fioc, 2019, 9€
Maxime H. Pascal, L'Usage de l'imparfait, Plaine Page, 2019, 15€
Gérard Bocholier, Psaumes de la foi vive, Ad Solem, 2019, 16€
Gérard Bocholier, Depuis toujours le chant, Arfuyen, 2019, 13€
Daniel Biga, Il n'y a que la vie, poèmes 1962-2017,  préface de François Heusbourg, Le Castor Astral, 2019, 18€
Caroline Cranskens et Elodie Claeys, Arabat, dessins et gravues Agnès Dubart, films + textes + photographies, Editions Isabelle Sauvage, 2019, 22€
Sofia Queiros, une même lunaison, Editions Isabelle Sauvage, 2019, 14€
Fanny Garin, des disparitions avec vent et lampe, Editions Isabelle Sauvage, 2019, 15€
Laurine Rousselet, ruince balance, Editions Isabelle Sauvage, 2019, 17€
Jean-Paul Boudaud, Trente poèmes et davantage, Léon, 2019, 16€
Odile Fix, Scander un peu, Gros Textes, 2019, 9€
Michel Gravil, Ecrire l'eau le vent le ciel, dessins de François de Asis, Les Belles Lettres, 2019, 25€
Annie Dana, Il y avait, préface de Marc Kober, images de Vincent Rougier, Rougier V. éd. , 2019, 18€
Florentine Rey, Le bûcher sera doux, la rumeur libre, 2019, 16€
Serge Delaive, Suite irlandaise en quatorze stations, Angle mort éditions, 2019, 5€
Paul Guillon, La couleur pure, Ad Solem, 2019

Traductions :
Joseph Ridgwell, 9 poèmes de l'exaltation perdue, traduit de l'anglais par Tom Buron, bilingue., Angle mort éditions, 2019, 5€
Gulzar, Le chant de la nature, poésie banyan, traduction du hindi par Jyoti Garin, Ganesha Rollé, Martine Gobert, bilingue, Editions Banyan, 2019, 15€
Solmar Sharif, Mire, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Raduca Maria Hanea et François Heusbourg, Editions Unes, 2019, 19€
Pia Tafdrup, Le soleil de la salamandre, traduit du danois par Janine Poulsen, Editions Unes, 2019, 19€
Friedrich Hölderlin, Aelic Odes, Odes éoliennes, traduction française métrée, english metered translation, Claude Neuman, trilingue Deutsch, Français, English, Ressouvenances, 2019, 22€

Prose :
Corinne Lovera Vitali, Ronette et  Modine, Abrüpt, 2019, 7,50€
Ludovic Drouet, Trilogie de Rome, MMXVII, Angle mort éditions, 2019, 9€

Revues :
Doc(k)s, Esther Ferrer, 4ème série numéro 29/30/31/32, avec un DVD, Édition Akenaton, 2019, 50€
L'ours blanc, n° 21, Julien Maret, Nulle part le déclencheur, éditions Héros Limite, 2019, 5€
L'ours blanc, n° 22, Pascal Poyet, un futur, éditions Héros Limite, 2019, 5€
L'Echarde, n° 2 ,, 2019, 10€

CD
Leonardo da Vinci, la musique secrète, Doulce Mémoire, Denis Raison Dadre, Alpha Classics
Concerto Grosso, émigré to British Isles, F. Scarlatti, A. Scarlatti, F. Geminiani, A. Coreilli, (Oh!) Orkiestra Historyczna, Martyna Pastuszka, Muso



(Note de lecture), Gérard Noiret, En passant, par Gérard Cartier

17 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Théâtre de poche

Gérard Noiret  en passantGérard Noiret publie peu : son dernier recueil, Autoportrait au soleil couchant (Obsidiane, prix Max Jacob), remonte à 2011. C’est dommage, car sa voix est singulière. Aucun poète qui ait su comme lui saisir la vérité des banlieues populaires, où il a longtemps vécu et travaillé, les restituant sans céder à la facilité que pourrait appeler le sujet – sans être savante, sous des dehors de clarté et de fluidité, son écriture ne manque pas de subtilité.

Comme l’indique son titre, ce nouveau recueil est fait d’éclats de réalité notés sur le vif : scènes de la vie courante, instantanés de Venise, de New York ou de Konakry, rencontres de hasard. Tout est saisi dans un étroit compas, êtres et choses, avec une prédilection pour les minimes évènements du quotidien qui témoignent des grandes misères du monde. Les acteurs de ce théâtre de poche, le plus souvent anonymes (même si, au détour d’un vers, on entrevoit John Lennon ou Maurice Nadeau), sont fixés avec une légère distance, une sorte de sympathie clinique – celle qu’on devrait avoir avec soi-même. La mélancolie, et même le sourd désenchantement qui percent dans ces pages, n’empêchent pas l’ironie.

PARVIS

Entre les seins bronzés
À l’étroit dans le corsage
La croix en or
Comme
Le diable dans le bénitier

Les vers sont courts, les poèmes aussi. La référence incontournable dans ce domaine est aujourd’hui, hélas (tant de contrefaçons !), le haïku. Les poèmes d’En passant ont une tout autre forme (ni compte ni mesure apparente), mais leur esprit peut parfois y faire penser, en particulier dans la série de très brèves notations rassemblées sous le titre programmatique La tête haute – une seule ligne faite d’un titre emmanché d’une demi-phrase :

ROCHERS EN BRETAGNE les restes d’Icare sur le sable

Le rapprochement avec le haïku est pourtant trompeur car, autant qu’à l’acuité du regard, ces poèmes doivent beaucoup à l’interprétation des scènes. Une courte pointe est dans la queue, une saillie morale ou politique qui donne sa profondeur au poème. L’exergue finale, empruntée à Jean Lacoste, suggère la méthode de composition : « …dans les illusions d’optique, l’œil [peut] à la fois "se tromper", ou donner une première interprétation spontanée de ce qu’il voit, et ensuite, à force d’attention ou sous l’effet d’une sorte d’illumination, corriger cette première interprétation ou voir les choses autrement, sans que les "sensations" aient changé… ». Les poèmes n’existeraient pas sans ce retour sur le sujet. Peut-être est-ce alors, dans l’approfondissement du sens, que naissent les références à la mythologie (païenne, chrétienne ou historique), comme dans le poème ci-après, qui montre qu’on peut dire beaucoup de notre société en cinq vers, et comme sans y toucher :

PÔLE EMPLOI

Le mal rasé du cinquième
A son chemin de croix
Il imprime chaque matin
Sa face au revers
Du torchon de la sainte

Ce recueil est sans doute un peu bref pour rendre pleinement justice à l’écriture de Gérard Noiret. Il s’agit, prévient l’éditeur, d’un choix dans un ensemble beaucoup plus vaste : souhaitons que celui-ci paraisse un jour. À défaut de chanson pour finir, je transcris cette définition de la poésie qui clôt le recueil, due à une élève lors d’un atelier, peut-être moins naïve qu’il y paraît : « La poésie / C’est quand il y a / Des mots / Et qu’on lève les yeux / En disant Ah oui ! ».

Gérard Cartier


Gérard Noiret, En passant, dessins de Jean-Louis Gerbaud, Obsidiane, 2019, 64 p. 15€.



(Note de lecture), Marie-Laure Le Berre, Ligne, par Arnoldo Feuer

17 mai, par Florence Trocmé[ —]


La musique à Carnac

Marie Laure Le Berre  ligneQue sait-on de la musique avant de l’avoir entendue?

La question se pose dès la première page, dès les premiers sons de Ligne, car les mots pauvres de la lande de Carnac chantent une étrange musique cachée derrière le titre abrupt et la couverture austère du recueil.

« Ciel d’ardoise et de lait gris » à la clef, il ne faut à cette ouverture pas trois douzaines de lignes courtes — et à peine plus de mots — pour exposer tout ce qui va sonner sans jamais quitter les demi-tons jusqu’à la page 47 : « La ligne vibre/au loin/comme une corde ». Une vibration ininterrompue, économe, obsédante comme une pièce de Steve Reich, fondée dans les éléments primordiaux.

Dans une versification brève et hachée, la Ligne de Marie-Laure Le Berre accomplit le prodige de trouver une ampleur entendue dans les grandes prosodies plus guère en honneur en ce temps. Pas de ruptures entre les strophes courtes, mais des liens subtils faisant vivre le balancement où circule la Ligne entre les menhirs. Et la poète ne perd pas la raison dans l’ivresse de si bien chanter : « Souffle dans tes cendres Poète/pour dire si ces mots chantent bien ».

À quoi il faut lui répondre, de derrière ce petit volume si fort habité par la musique, que nous l’entendons parfaitement et sommes impatients d’en écouter davantage.

Arnoldo Feuer


Marie-Laure Le Berre, Ligne, Polder n° 182, 2019, ouverture, Georges Le Fur, présentation, Jean-Michel Maulpoix – sur le site de Décharge



(Anthologie permanente) Langston Hughes, Mes beaux habits au clou

17 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Langston Hughes mes beaux habits au clouLes éditions Joca Seria publient Mes beaux habits au clou de Langston Hughes, dans une traduction de Frédéric Sylvanise.






Mort du Filou : ta chanson d'un clodo

Ah, c'est dur d'trouver un copain
Qui soit toujours près d'vous
Pour vous v'nir en aide
Quand z'avez pas l'sou.

C'était un ami à moi.

Ils l'appelaient l’Filou
Passqu'il était noir de peau
Qu'il avait tailladé sa copine
Et tiré sur un homme, en plein dans l'dos.

Mon ami à moi.

Mais quand j'avais faim
Et rien à manger,
I' m'achetait du pain d'maïs
Et d’la viande en civet.

Mon bon ami à moi.

Et quand les flics m'attrapaient
Et m'mettaient en prison
Si l'Filou l'avait d'l'argent
J'étais libéré sous caution

Oh, mon ami à moi.
La nuit qu'il a été r'froidi

J'me t'nais sur l'pavé
Quelqu'un passe
Et m'dit ton pote s'fait tabasser

Mon ami à moi.

Mais quand j'suis arrivé
Et qu'j'ai vu l'ambulance
Un gars m'a dit

I' va pas en réchapper.

Mon meilleur ami à moi.

Quant à ceux qui l’ont r’froidi,
Qu’leurs âmes brûlent en enfer,
J’vais prendre mon flingue
Et en faire du gruyère.
Mon ami à moi.


Death of Do Dirty: A Rounders’ Song

0, you can't find a buddy
Any old time
'Ll help you out
When you ain't got a dime.

He was a friend o' mine.

They called him Do Dirty
Cause he was black
An' had cut his gal
An' shot a man in de back.

Ma friend o' mine.

But when I was hungry,
Had nothin' to eat,
He bought me corn bread
An' a stew meat.

Good friend o' mine.

An' when de cops got me
An' put me in jail
If Dirty had de money
He'd go ma bail.

0, friend o' mine.

That night he got kilt
I was standin' in de street.
Somebody cornes by
An' says yo' boy is gettin' beat.

Ma friend o' mine.

But when I got there
An' seen de ambulance
A guy was sayin'
He ain't got a chance.

Best friend o' mine.

An' de ones that kilt him, —
Damn their souls, —
I'm gonna fill ‘em up full o'
Bullet holes.
Ma friend o' mine.

///

Rieurs

Chanteurs du rêve,
Conteurs d'histoires,
Danseurs,
Grands rieurs entre les mains du Destin,
            Mon peuple.
Plongeurs,
Garçons d'ascenseur,
Femmes de chambre,
Joueurs de dés,
Cuisiniers,
Serveurs,
Jazzmen,
Nourrices,
Dockers,
Noceurs,
Auteurs de revues,
Comédiens de cabaret,
Et musiciens de cirque
Des chanteurs du rêve, tous,
            Mon peuple.
Des conteurs d'histoires, tous,
Mon peuple.
            Danseurs
Et Dieu ! Quels danseurs !
            Chanteurs
Et Dieu ! Quels chanteurs !
Chanteurs et danseurs
Danseurs et rieurs.
            Rieurs ?
Oui, rieurs ... rieurs ... rieurs
Rieurs aux éclats entre les mains
            du Destin.


Laughers

Dream-singers,
Story-tellers,
Dancers,
Loud laughers in the hands of Fate—
            My people.
Dish-washers,
Elevator-boys,
Ladies' maids,
Crap-shooters,
Cooks,
Waiters,
Jazzers,
Nurses of babies,
Loaders of ships,
Rounders,
Number writers,
Comedians in vaudeville
And band-men in circuses—
Dream-singers
            My people.
Story-tellers all,—
My people.
            Dancers—
God! What dancers!
            Singers—
Gad! What singers!
Singers and dancers
Dancers and laughers.
            Laughers?
Yes, laughers…  laughers…  laughers—
Loud-mouthed laughers in the hands
            Of Fate.


Langston Hughes, Mes beaux habits au clou, Traduit de l'anglais (États-Unis) par Frédéric Sylvanise, Joca Seria, 2019, 149 pages, 13,50 €,, pp. 46/49 et 118/119

Sur le site de l’éditeur
Mes beaux habits au clou compte parmi les œuvres américaines majeures des années 1920. Ancrée dans la culture et le parler populaires noirs, elle donne ses lettres de noblesse au blues comme genre poétique à part entière. Tournant le dos aux formes traditionnelles, imposant une langue profondément américaine, Langston Hughes s’inscrit dans la lignée d’un Walt Whitman, érigé en modèle absolu, en même temps qu’il conçoit son recueil comme un manifeste pour toute une génération de jeunes écrivains noirs soucieux de ne pas complaire à la bourgeoisie de Harlem. Ses poèmes, récits de cœurs brisés, de misère et de malheur poisseux, gardent l’esprit du blues autant que la lettre. Ici, on rit pour ne pas pleurer, pour continuer à vivre malgré tout.

Langston Hughes (1902-1967), un des principaux animateurs du mouvement de la Renaissance de Harlem dans les années 1920 et 1930, est un poète, dramaturge, essayiste et romancier africain-américain. Il a également été le traducteur de Federico García Lorca en anglais. Nul n’a poussé aussi loin que lui l’exercice d’écriture de blues et de poèmes inspirés par le jazz : son influence sur la littérature américaine a été considérable.



(Note de lecture), Jean-Pierre Bobillot, Prose des Rats, par Murielle Compère-Demarcy

16 mai, par Florence Trocmé[ —]

 

Prose-des-rats-2-edition-revue-augmenteeLes "Papous dans la tête" n’auraient sans doute pas détourné leur attention de ce curieux livre d’expérimentation poétique, sous-titré en première de couverture « textes pour la lecture/axion » et dédié aux « deux Rats de la fable / & à tous les gaspards / y compris ceux de Dracula / d’Edgar Poe, de Charles Baudelaire ou de Pierre Tchernia ». Nous sommes dans l’actio contraignant l’elocutio (les figures de style) et la dispositio (la structure) -une littérature à contraintes vocales qu’Eric Blanco appelle OudOPo : « Ouvroir d’Oralité Potentielle ». Un formalisme lyrique que le « poète bruyant » Jean-Pierre Bobillot lui-même revendique, avec la volonté de mettre en vitrine le « sens de la forme » tout en modalisant une intervention précise dans l’espace public où le Poème sera discours (oral ou écrit) passant par le canal de mise en voix.

Qui sont donc les Rats ? — « chacun d’entre nous » dans ce que nous agitons de révolutionnaire « —les RATS, c’est nous tous, c’est l’Humanité tout entière, éperdument victime, pantelante et obscurément consentante, indéfiniment prise à ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par elle-même, de l’Histoire et de sa propre Condition, de sa propre cruauté : faite, défaite, refaite. / C’est une fable. » —La « Cruauté » fait sa fable révolutionnaire comme la « fureur » a crié dans l’Histoire, par les « rats » que nous sommes : « on les aura » ! Ainsi sommes-nous avertis d’entrée et « à la cantonade » par Bobillot comment l’articulation / l’élocution des mots va se cabrer dans cette Prose des Rats, pour tordre à rebours la morphosyntaxe, pour tordre de notre rire cette « Danse » effrénée qui nous entraîne au fil des pages sur un rythme endiablé, de rats-corps en rats-courcis.

Bobillot ne démontre rien, sa rhétorique se montre à rebours en travaillant la langue, la retournant, la débridant, la jetant dans l’arène d’une joute ou d’une tirade au long cours oratoire. La bobine de « mots-Rats » de Bobillot déroule le jubilatoire pour lui faire mordre les murs d’incarcération où la langue parlée / instituée / convenue nous tient de coutume histoire de mieux nous enfermer dans le monde-miroir standardisé qu’elle reflète. Le poète ouvre la double-écluse d’un canal linguistique où dire est agir, proférer : produire, racler-remuer-raturer-retoucher : créer. N’est pas cRéATeur qui veut, mais cette prose salue chaque rébellion poétique en son forum / agora de formes majesTUEUSES où desiderata & « Dé-Ri Dé RIEN » peuvent dire d’une seule voix :

« Le Rat est mort, vive la Rat ! ! ! »

Et comme le genre de la fable nous le souffle au tRépAs de son Texte, mais pour rebondir à chaque fois afin de rePROpoSEr un tour de piste aux « rats cruels », « rats virtuels ou réels » que nous sommes : « Rat bien qui Rat l’dernier ! ! ! »

Dans Poème trop long (« … ou pas assez ! »), destiné à la lecture publique, Jean-Pierre Bobillot nous emmène dans une partition « enjouée » pour une « durée (de) 50’ / et un peu (plus ou moins) plus », dans une succession de « brief ones – that is to say, of brief poetical effects » (Edgar Allan Poe), autrement dit dans un poème antinomique à la possibilité existentielle improbable ! (« I hold that a long poem does not exist. / I maintain that the phrase, a long poem, / is simply a flat contradiction in terms. » (Id. in citations en exergue). Ce Poème trop long nous fait la démonstration verbale, bruyante et brillante que la poésie n’est guère effets de rhétorique mais porte et emporte avec elle une réévaluation intégrale du discours -révolution spontanée radicale. Par la grâce insurrectionnelle où Lire c’est comme Ecrire = Vivre, pincer le monde pour en rire ; via la grâce salutaire sans laquelle on aurait

« comm’ le souffle sans les coupes
les entours sans les loupes (...)
comm’ la vie sans l’mode d’emploi
comm’ la Poésie sans donner d’la voix. »

Dans Plaidoyer pour l’intellectuel calomnié, Bobillot bouscule les horloges émotionnelles de l’opinion publique en réhabilitant le statut de « l’intellectuel » ordinairement méprisé ; en l’occurrence Jean-Luc Godard. Adressé « à la codiseuse » le plaidoyer s’ouvre d’ailleurs sur le propos du Cinéaste-Poète affirmant que, pour lui, être (qualifié d’) intellectuel « n’est pas un reproche (…) qu’«au contraire, (… ) c’est très beau, c’est laudateur, ça a pris un sens péjoratif. C’est dommage. En tout cas, ça ne me gêne pas du tout (…) ». Nous sommes donc là propulsés dans un univers à rebours de la majorité diseuse, voire calomnieuse, et bien dans la lignée éditoriale des Éditions de l’Atelier de l’agneau ouvertes aux formes expérimentales d’écriture pourvu qu’elles soient originales et singulières, qu’elles aient un style.
N’est pas « intellectuel » qui veut et sans doute le rayonnement magnétique cérébral suffit-il à faire briller, même dans la médisance (lapidant « c’t’intellectuel dévoyé »), ses visions précieuses. Les « rats » investissent aussi ce plaidoyer et caressent de leurs moustaches les interstices des « sacrés p’tits riens », dans le sens du poil pour mieux polir le ravissement du rire, ou à contre-courant pour mieux remonter la pente des suffisances.

Roborative et salutaire, cette prose « bobillotesque » décoiffe et pousse le poème reptilien là où « intellectuel » ou « Astral Graal » ou « mister »-RAT  mènent la danse de l’Imaginaire du haut de leurs « voltes-faces » en RATiboisant mille & une facettes, avec leurs « 7 couleurs », leurs « 7 Douleurs », leurs « 7 Merveilles », tournant 7 fois leur langue dans le bocal de leur souffle-lumière… —« Lecture (Clap ! ) /axion » !


Murielle Compère-Demarcy

                                   
Jean-Pierre Bobillot, Prose des Rats suivie de Poème trop long & Plaidoyer pour l’intellectuel calomnié, (années 80-2018), Éditions Atelier de l’agneau (2e édition revue & corrigée) , avec 7 museaux par Jean-Marc Scanreigh, 2019, 92 p., 17€



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