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(Les Disputaisons) La critique en poésie, Jean-Marc Baillieu

16 September, by Florence Trocmé[ —]


Image disputaisonPoezibao
propose une nouvelle rubrique, intitulée Les Disputaisons. Il s’agira à chaque fois de débattre d’une question littéraire, en donnant la parole à plusieurs intervenants sollicités directement par le site.

Poezibao inaugure cette rubrique avec une première série à parution aléatoire, qui comportera sans doute une quinzaine de contributions. Le thème : la critique en poésie. Cette nouvelle rubrique comme cette première Disputaison ont été conçues par Jean-Pascal Dubost (lire ici la demande adressée aux contributeurs sollicités pour cette première disputaison)

Un témoignage
Jean-Marc Baillieu

Débutant dans la critique journalistique de poésie (au sens large), je me souviens du parti pris de Michel Giroud, directeur et animateur du Kanal magazine (années quatre-vingt), qui avait posé le principe d’articles critiques seulement positifs, nous incitant dès lors à ne pas utiliser les adjectifs valoratifs : « Si c’est dans Kanal, c‘est que c’est bien, inutile d’en parsemer vos articles ». Je retrouvai ce parti pris de la critique positive dans l’hebdomadaire d’une sous-préfecture qui acceptait de publier mes notules relatives à ce type de littérature à laquelle j’étais satisfait de donner un écho au-delà du microcosme, ce qui ne m’empêchait pas d’apprécier par ailleurs les descentes en flamme de feu Renaud Matignon dans Le Figaro littéraire. A ma modeste échelle, je n’hésitai pas non plus à critiquer positivement ou négativement dans Hop ! Hercule, bulletin photocopié à cent exemplaires diffusé par mes soins. Ayant « pris du galon » et associé au projet du Cahier Critique de Poésie (cipM dirigé par E. Ponsart), j’ai procédé de même, n’ayant provoqué (sur une soixantaine d’articles) que deux ou trois fois le courroux d’un poète critiqué négativement. En tant que poète, de même que pour un manuscrit proposé à un éditeur, je sais que la réception peut être négative ou positive, d’autant plus que fondée. J’ai effectivement constaté que la critique interne (on se coule uniquement dans le projet de l’auteur) est plus courante que la critique externe où l’on se met en mesure de critiquer aussi le projet de l’auteur dans un cadre plus large, diachronique par exemple, une mise en perspective critique nécessitant un savoir. J’ai aussi constaté que la contrainte d’un nombre de signes à respecter évite les débordements (enthousiasme échevelé, égocentrisme scriptural), d’autant plus incontrôlés que le traitement de texte y incite car donnant d’emblée une page justifiée d’apparence nette. Enfin, même manifestant mon enthousiasme, je cherche l’éventuel bémol car très rares sont les ouvrages totalement « impeccables » et, pour illustrer mon propos, je renvoie à mes articles diffusés par Sitaudis.

Jean-Marc Baillieu



(Note de lecture), Didier Cahen, Trois pères, Jabès, Derrida, du Bouchet, par Anne Malaprade

16 September, by Florence Trocmé[ —]

 

Didier Cahen  trois pèresGénéalogie de la littérature, famille de papier, adoption, tutorat, héritage vertigineux…  Didier Cahen, avec rigueur et générosité, raconte dans ce dernier ouvrage quels sont ses pères, qui sont bien sûr autant de repères — ces écrivains redoublent son père et constituent des modèles, des maîtres, des exemples pour l’orphelin qu’il se sentit être et dont nous, ses lecteurs, sommes les frères. Ce livre ne se présente ni comme une lettre aux pères, ni comme une biographie spirituelle, encore moins comme la succession de trois monographies. Plus souple que ces catégories génériques, il invente une forme autant qu’un ton qui participent d’un plaisir d’écrire, de lire et de transmettre communicatifs. Ce tombeau absolument vivant, presque joyeux, léger en tout cas, tout en étant très riche d’anecdotes, de pensées, de citations et de propositions graves, s’articule en plusieurs moments. Tout d’abord, le chapitre intitulé « Histoires… » propose un entretien imaginaire entre Didier Cahen et Didier Cahen, comme une archive inédite de France Culture, une émission Du jour au lendemain qu’Alain Veinstein et son invité auraient enregistrée autour de minuit : parole, disponibilité, rencontre, écoute d’une voix dans la nuit, recherche de présences, c’est bien de tout cela qu’il s’agit ici. Didier Cahen questionne son identité juive en revenant sur ce que ses « rois mages » lui ont apporté : comme dans un rêve éveillé et lucide, Jabès, Derrida et Du Bouchet lui ont légué leurs histoires juives, voire trans-juives, mais aussi une éthique, une forme d’humour, un cheminement et « une traversée de l’impossibilité du Livre ». Parler, lire, écrire, réfléchir dans la clarté, mais sans séparer le oui du non, le possible de l’impossible, le silence de la langue.

La suite du livre continue de mêler des voix tout en démêlant les trajectoires, les choix et les œuvres de ces « merveilleux fantômes ». Et un triptyque se déploie, voire des triptyques dans le triptyque. Le premier panneau est consacré à Jabès, qui s’ouvre autour des ensembles suivants : « Mémoires », « Aimer Jabès », « Le Livre ». Le second rend hommage à Derrida avec les sections « Je me souviens », « Une vie », « Vademecum ». Enfin, la figure tutélaire d’André du Bouchet s’articule elle aussi en trois temps : « Boire ses paroles », « S’entendre » et « Aimer du Bouchet ». Les titres des sous-titres choisissent souvent la modalité infinitive, comme pour mieux dire que les histoires narrées s’inscrivent dans une temporalité déchirant la découpe temporelle traditionnelle. Le passé nourrit le présent, lequel est tourné vers un avenir incarné par des mémoires ô combien vivantes.

Découvrir Jabès, Derrida et Du Bouchet grâce à Didier Cahen, c’est feuilleter quelques pages centrales de l’Histoire littéraire, intellectuelle et affective des cinquante dernières années. C’est, bien sûr, croiser encore d’autres pères (Celan, Blanchot), d’autres types d’engagements, d’autres amitiés, d’autres amours, c’est interroger la fidélité et la trahison, l’expérience et l’inexpérience, c’est cheminer dans les paroles et les livres, les entretiens et les souvenirs, mais aussi prendre le temps de recopier, de retracer, de reproduire certaines citations qui sont bien plus que des formules : des sésames fulgurants ouvrant une bibliothèque de voix et de murmures tous essentiels. Ils disent certes, promettent, mais entre, contre, avec, pour, et « laisse[nt] venir ce qui échappe ». Soit des livres, des œuvres, des recueils, des témoignages, des dialogues qui trouvent une respiration, cherchent ce qu’ils recherchent, « savent laisser la parole » (Derrida),  — questionnent la question. Nous, lecteurs, avançons en tout cas dans un noir un peu moins opaque : Didier Cahen parvient en effet à nous rassurer sur nos capacités à apprivoiser des œuvres ambitieuses. Nous continuerons donc sa lecture, car c’est bien un « Viens ! » qui nous est adressé, comme « un appel antérieur à tout discours et à tout événement, à tout ordre et tout désir, une apocalypse qui ne termine et ne dévoile rien… ». Apocalypse : au-delà de la fin et de la déconstruction, les toujours possibles révélations.

Anne Malaprade

Didier Cahen, Trois pères, Jabès, Derrida, Du Bouchet, Le Bord de l’eau/Nouveaux classiques, 2019, 166 p., 16 euros.


Extrait [choix de la rédaction]

Alors, Derrida, Jabès, du Bouchet n'ont pas été des maîtres en un sens ordinaire, mais ils ont été assez ouverts à leur altérité, à leur propre étrangeté, pour nous permettre de suivre leurs traces, de leur emboîter le pas — il ne s'agit pas seulement de moi, mais d'une authentique communauté de lecteurs — sans être sûrs de rien, sans le moindre acte d'allégeance; en exerçant seulement cette liberté bien ordonnée, qui commence par soi-même ! Moins des figures à recopier que des visages à scruter, questionner, dessiner, si l'on reprend le beau terme de Lévinas.

Mais encore ?

La force tranquille doublée d'une force inquiète ! Non, je plaisante. Pour dire les choses très simplement, ils restent des sources d'inspiration autant que des modèles. Grâce à eux, avec eux, d'abord par le truchement des livres, j'ai pu discipliner l'indiscipline fondamentale qui me faisait courir un peu dans tous les sens ; sans doute ai-je trouvé ma propre voie, sans doute m'ont-ils permis d'entendre ma propre voix, de l'activer d'abord, puis de la façonner ; d'aller, en somme, où je devais me rendre pour tenter de conquérir, avec mes propres mots, un peu de ma liberté...

...poète en cela ?

Comment savoir ? Mais animé par une espèce de sens de l'absolu, d'un absolument autre et... sans doute interdit ! Comme pris entre deux feux. D'abord la vie de tous les jours, ensuite l'emprise de la nuit noire. D'où cette nécessité d'y mettre les deux mains. Poète et essayiste, dit-on... un peu dans l'entre-deux. Comment s'y prendre ? Comment nommer ce non-savoir, cette relation sans relation, comme aurait dit Blanchot, et pourtant amoureuse, qui me portait, me porte vers ce que je ne connais pas, qui m’importe d’autant plus qu’il n’y a rien à connaître, pas même de foi pensable ; ni sujet, ni objet, un point aveugle, comme les trous noirs des physiciens constitués d’anti-matière et pourtant accueillants pour d’autres univers, de véritables aimants...
(pp. 25-26)



(Anthologie permanente) Cédric Demangeot, Pour personne

16 September, by Florence Trocmé[ —]

 

Cédric Demangeot  Pour personneCédric Demangeot publie Pour personne aux éditions l’Atelier contemporain.
« Ouvrage-matrice situé au seuil de l'œuvre de Cédric Demangeot, à part dans la production de son auteur et jusqu'à présent inédit, Pour personne part d'une défiance à l'endroit du poème pour s'engager, avec une défiance non moins grande, dans la voie de la narration. Anti-poésie, anti-récit : double impasse, passe étroite, d'où doit émerger un possible recommencement.
Et de fait, quelque part entre la première partie, où un narrateur refuse férocement à son récit tout personnage et finit néanmoins par introduire un certain jean personne, et la seconde, journal intime dudit jean personne, dans lequel alternent anecdote, pensée, humeur, maxime, pastiche, portrait, lettre et même poème ; quelque part dans ce coq-à-l'âne tragique et jubilatoire, dans ce ruban de Möbius, dans ce grand huit d'écriture, dans ce chemin de chaussetrappes et vertiges, entre la prose du monde et l'intériorité de la poésie, la parole se retrouve, se libère et dégage, pour elle-même comme pour son lecteur, une nouvelle perspective.


5 JUILLET
L'été sous les toits s'annonce infernal. À moins que je le domestique. Que je l'ironise et le réduise. À sa minuscule. À son écrit le moins. Seulement rien faire épuise avant. Chaleur empêche — et les mains. Rien d'autre écrit. Alors l'été les épluchures. Le reste sec. L'ongle cassé. Dans la peau. Profond. Dans la masse immobile du cœur. La fournaise et le fou.

[saison sèche]

Une aube clichée.
Son coq à claques.
Essaie encore.
*
Maître mot de démission.
Son suspens permet le monde.
Son actualité l'abolit.
*
La peau de l'ours
retournée, volée, vendue : il
court toujours, l'ours.
*
Du double usage du fémur des morts :
on aspire pour la moelle
on souffle pour la flûte.
*
Creuses gens.
Je fais de la musique sur vos crânes.
Ce n'est rien.
*
Saccager sa vie.
Pour à distance savourer.
La démultiplication.
*
Hasard insaisi.
Je saute en marche.
En marge de mon geste.
*
L'été me tue, me tète, me tait.
*
Le silence
est une densité.
Est une faille.
Est une perte
de qualité.
Un mot
de trop.
*
Pulvérisé, on se sent mieux.
On ne se porte pas mieux.
Au contraire.
*
Ne pas confondre lâcher l'échelle et lécher l'aisselle ?
On le pourrait pourtant.
*
Plonger dans la fiction pour plus de réalité.
Assoiffer l'habitude et le visible.
Retourné comme un gant l'intérieur est vivant dehors.
*
Il y a l’apparue
et il y a le désemparé de parole.
Un sac de nœuds.
*
Le vagin noie l'ongle
et la sirène le singe
et la nuit la formule.
*
L'ogre pond un œuf :
l'œuf libère un ogre.
L'ogre avale un œuf :
il dévore un ogre.
*
Et la nuit continue.
*
Ciel d'été trop lourd d'oiseaux.
On ne peut plus lever la tête.
Trop d'espace.
Trop de place pour l'imagination.
On serait défait.
*
Satan c'est rater.


2 SEPTEMBRE
L'été m'a émietté. Aux premières fraîcheurs je ramasse mes éclats comme d'autres à la pelle les cadavres des feuilles. Un à un je rappelle mes morceaux. Je commence par raccoupler les paires. La main qui traque le moustique avec celle qui gratte la table. La jambe qui tourne en rond avec celle qui se repose sur la chaise. L'œil de la lampe avec l'œil du tiroir. Puis je m'attaque aux unités. Le torse enroulé dans les draps. Je le déroule et le remets à sa place. La tête pendue à la fenêtre. Je la dépends. Je la visse sur le reste. Mais qu'est-ce qu'il manque encore. Je vois bien que ça ne va pas, que ce n'est pas complet. C'est comme si je n'avais rien fait. Il ne manque presque rien pourtant, le nez, le sexe et la bouche — des détails — mais il est évident que sans eux ça ne marche pas. Comment remettre la main dessus. Qui peut savoir jusqu'où ma dispersion les a propulsés. Je retourne l'appartement à leur recherche. Je finis par retrouver le nez dans un cendrier, la bouche dans un vase, mon sexe sous le lit. Je crache beaucoup pour recoller le tout. En espérant que ça tienne un moment. Car la ville se repeuple en septembre et je vais forcément croiser des gens. Il faudra que je sois présentable. Ne serait-ce que visible. Avec un corps, un visage, tout à sa place et bien entier. Sinon je vais les inquiéter. Et je les connais. Sitôt que vous les inquiétez ils vous enferment dans une petite cage. Comme Pierre.


Cédric Demangeot, Pour personne, dessins d’Ena Lindenbaur, lecture d’Alexandre Battaglia, éditions L’Atelier contemporain, 2019, 128 p., 20€.
Une page très complète de présentation du livre et de l’auteur sur le site de l’éditeur, avec d’autres extraits.



(Concert-lecture), Marie-Claire et Alain Bancquart, Toute minute est première

15 September, by Florence Trocmé[ —]


Hommage à Marie-Claire par Alain Bancquart


Hier soir, samedi 14 septembre 2019, à Reid Hall, rue de Chevreuse à Paris, très beau concert-lecture en hommage à Marie-Claire Bancquart, avec plusieurs créations mondiales de son époux, le compositeur Alain Bancquart.

Soirée Alain et Marie Claire BancquartCe furent des instants de très haute tenue et de profonde émotion que ceux offerts par Alain Bancquart en mémoire de Marie-Claire Bancquart disparue le 19 février 2019. La soirée, sous forme d’un concert-lecture, mêlait des œuvres d’Alain et des poèmes de Marie-Claire Bancquart.

Parmi les œuvres musicales, plusieurs ont été écrites au cours de la dernière année de la vie de Marie-Claire et ont été données hier en première mondiale. Six œuvres en tout, rassemblées sous le beau titre de Le Livre du Doute : « Le Dialogue de l’oubli », pour flûte alto et violoncelle, « Chaque matin bouge la mort », splendide partition pour alto solo admirablement interprétée par Laurent Camatte ; « Monologue du Double pour violon et alto » ; « Verticale du secret », pour violon, alto et violoncelle ; « Mémoire de l’improbable », pour quatuor à cordes et « In fine », pièce pour harpe et quatuor à cordes (toutes pièces en création mondiale sauf le Quatuor « Mémoire de l’improbable »). Toutes pièces à l'écriture foisonnante et complexe, mêlant des moments au bord du silence, aux sonorités spectrales, parfois en longues plages quasi hypnotiques et des phases intenses, emportées, déchirées et déchirantes, marquées par la récurrence d'une montée crescendo sur une corde, comme un cri, en bel écho avec l'univers poétique contrasté de Marie-Claire Bancquart.

Soirée Bancquart  2La soirée était en six temps, associant une pièce musicale et une lecture de textes de Marie-Claire Bancquart choisis dans ses livres Avec la mort, quartier d’orange entre les dents (Obsidiane), Qui vient de loin (Castor Astral), Tracé du vivant (Arfuyen), Verticale du secret (Obsidiane). A la toute fin, avant le quatuor avec harpe, les très forts et émouvants « Derniers poèmes » (in Toute minute est première, anthologie réalisée par Claude Ber, Castor Astral). Ces textes ont tous été lus, remarquablement, par Frédérique Wolf-Michaux.
 
Marie Claire BancquartAprès la dernière note de musique a retenti dans la salle un enregistrement de la voix de Marie-Claire Bancquart dont la présence fut palpable tout au long de cette soirée. Dont il faut aussi souligner qu’elle a proposé un très bel exemple de lecture-concert bien conçu, capable de renouveler l’attention des auditeurs, autour de textes et d’œuvres musicales parfois difficiles. La qualité d’attention du public, riche de plus de cent personnes, fut d’ailleurs tout à fait exceptionnelle.

Florence Trocmé

Les musiciens : Sona Khochafian et Leo Marillier, violons ; Laurent Camatte et Claire Merlet, altos ; Pierre Strauch, violoncelle ; Jean-Luc Menet, flûte alto ; Fabrice Pierre, harpe. Joël Soichez, chef.
Textes lus par Frédérique Wolf-Michaux.

Les deux dernières parutions de Marie-Claire Bancquart :
Terre énergumène précédé de Dans le feuilletage de la terre et de Verticale du secret, préface d'Aude Préta-de-Beaufort, Gallimard, coll. « Poésie-Gallimard », n° 541, 2019
Toute minute est première, suivi de Tout derniers poèmes, Le Castor Astral, 2019

Photos : la scène de Reid Hall à la fin de la soirée.
1. Fabrice Pierre, Claire Merlet, Alain Bancquart, Pierre Strauch, Joël Soichez
2. Frédérique Wolf-Michaux, Alain Bancquart (de dos), Laurent Camatte, Leo Marillier, Sona Khochafian et Fabrice Pierre.
3. Marie-Claire Bancquart
©Florence Trocmé


(Les Disputaisons) La critique en poésie, Claude Minière répond à Gérard Cartier

14 September, by Florence Trocmé[ —]


Image disputaisonClaude Minière a proposé à Poezibao ce commentaire de La critique en poésie (Gérard Cartier)
Lire ici la contribution de Gérard Cartier.



Pulsion et pulsations ___
La disputation de Gérard Cartier est vertueuse, pacifique ; cependant elle manque à intégrer des données déterminantes. La poésie française généralement continue aujourd’hui de se produire entre deux pôles : Victor Hugo / Dadaïsme. J’en vois la cause dans ce qu’a été écartée la lecture des « grands Américains » (Pound, Williams, Creeley, Zukofsky, Olson, Duncan,... Projective verse, The Opening of the field). Yves di Manno et Isabelle Garron ont peut-être voulu (plus ou moins consciemment) nier cette réalité en surimposant le titre de « Un nouveau monde ». Leurs choix me sont parus initialement faussés, inertes. Ces choix ne sont pas critiques, ils sont justifiés par le renoncement à une critique profonde ; ils ne sont pas sentis mais appartiennent à la gestion. En fait de nouveau monde, de nombreuses écritures poétiques aujourd’hui me paraissent tenter de s’échapper de la double polarisation formulée supra en s’adonnant au récit (Péguy est presque à la mode), en versifiant des proses, ou en jouant de certains mimétismes. Pour ce qui est de ma conscience personnelle, j’aime de l’écriture poétique qu’elle soit pulsations de la pensée. Je ne considère pas la poésie comme discours, comme oratoire (l’oratoire n’est pas l’oralité mais sa simulation), mais bien comme notes chues des pulsations de la pensée et des sensations. Font pour moi poésie les traits, les formulations « brutes », directes (parfois belles « comme l’oxygène naissant », Breton). Et qui m’a fait prendre conscience ici d’une voie ? Lautréamont (Poésies), Rimbaud (Illuminations), Hölderlin, G.M. Hopkins, et... LES GRANDS AMÉRICAINS.


Pour que les notations gardent (« tenir le pas gagné ») des indices de la tradition poétique il « suffit » alors de se tenir dans une certaine disposition (sensuelle et intellectuelle), une sorte d’engagement moral. Ça ne s’invente pas, les syllabes tombent en place... déroulé, échos, suite, condensation, transfert, décrochages, emportement vers les surprises « naturelles » (non recherchées). Je lis ici la jouissance de poésie, là où j’oserai parler d’une poésie sincère et non d’une illustration cérébrale à la Valéry. Le cœur de la poésie est à mon goût l’impétuosité et le franchissement. Nous avons ça avec, si je dois prendre deux exemples, Marcelin Pleynet et Pascal Boulanger. Départs, lancements ...Le rapport à la tradition s’y lit autant que la nouveauté. Mais Yves di Manno et Isabelle Garron ont trop voulu être mondains, au sens large

Claude Minière



(Poezibao a reçu) du samedi 14 septembre 2019

14 September, by Florence Trocmé[ —]

 

Profils_perdus_de_stephane_mallarme-168x264Les douze livres et revues reçus par Poezibao cette semaine :

Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants, dessins de Mark Brusse, lecture de Marielle Macé, L'atelier contemporain, 2019, 20€
Jean-Claude Milner, Profils perdus de Stéphane Mallarmé, Verdier, 2019, 15€
Gérard Titus-Carmel, Ecrits de chambre et d'écho, préface de Thomas Augais, L'atelier contemporain, 2019, 30€
Cédric Demangeot, Pour personne, dessins d'Ena Lindenbaur, lecture d'Alexandre Battaglia, L'atelier contemporain, 2019, 20€
Alexandre Desrameaux, Saut fixe, Atelier de l'Agneau, 2019, 16€
Kristell Loquet, Une lettre en suspens, L'atelier contemporain, 2019, 5€
Philippe Rosset, Hekla, postface de Régis Boyer, Alidades, 2019, 6€
Philippe Macaigne, Six préludes, peintures Etienne Yver, Editions Delatour France, 2019, 22€
Hélios Sabaté Beriain, Fukushima Flowers, Unicité, 2019, 14€,

Traductions
Erich Von Neff, Le cabaret de la souris rugissante, traduit de l'américain par Jean Hautepierre, Atelier de l'Agneau, 2019, 16€
Ruth Fainlight, La Chaumière anglaise, poèmes (1980-2010), traduits de l'anglais par Michèle Duclos, Alidades, 2019, 6€

Revue
Florilège, n°176, septembre 2019, 10€



(Carte blanche) à Didier Cahen : Chaque poète invente son écriture

13 September, by Florence Trocmé[ —]

 

Chaque poète invente son écriture
par Didier Cahen


Didier CahenLa poésie a plutôt bonne presse dans notre monde qui se cherche. Pensez, les entreprises elles-mêmes lui trouvent quelques vertus ! D’où ce paradoxe : on a parfois le sentiment que seuls les poètes se méfient de la poésie ?

Soit ! Mais si vous le voulez bien, commençons par un point rapide. Bien sûr, on doit se féliciter du large succès du 37e Marché de la poésie qui a pu accueillir, comme chaque année, près de cinq cents éditeurs et revues, plusieurs milliers de lecteurs, sans oublier la Périphérie et les Etats-Généraux de la poésie sur tout le territoire. Par ailleurs, le Printemps des poètes a fêté cette année son vingtième anniversaire.
Et Poezibao poursuit son inlassable travail d’information au quotidien sur l’actualité de la poésie : parutions, agenda, rencontres, critiques, notes de lectures... Comme Sitaudis ou Diacritik à leur façon, d’ailleurs. Mais au-delà de ce constat, on doit aussi prendre acte d’une situation très fragile : vous le savez mieux que moi, la bonne quinzaine de livres de poésie qui sort chaque semaine doit se contenter d’une grosse poignée de lecteurs, à de très rares exceptions près. La poésie souffre clairement de son image triviale et/ou angélique : une gamme d’idées reçues qui va du verbe flamboyant aux éternels clichés sur les poètes maudits, même si le mythe d’un Rimbaud mi-voyou mi-prophète a de quoi fasciner de jeunes adolescents qui se cherchent. Et que dire de l’adjectif qu’on met à toutes les sauces dès qu’on ne sait plus quoi dire : « c’est poétique », vous connaissez le cliché. En vérité, la poésie reste trop souvent normée par son usage scolaire : mémoire, récitation, dictée, un moyen d’éduquer d’abord et un objet d’étude ensuite, avec ses classifications et son histoire figées ; d’où cette idée un peu confuse qu’en gardent beaucoup de lecteurs : un foisonnement d’images, l’usage d’une rhétorique qui fait souvent de la poésie un exercice de style. Vous en avez l’illustration parfaite avec la poésie datée et stéréotypée qui s’affiche dans le métro au gré des circonstances : miettes de soleil, jardin secret et joie immaculée ; lyrisme sur commande... Et si le jugement peut sembler bien sévère, il suffit d’ouvrir les yeux pour découvrir une réalité bien plus diversifiée au-delà de la répétition de ce « modèle unique ». Oui, dit sans précaution aucune, gardons-nous de réinscrire la poésie dans un schéma urbanisé, soumis aux normes discrétionnaires de la « littérature universelle » : l’alignement sens, récit, histoire qui impose sa loi planétaire et qui imprime le règne du roman. Avec en arrière-plan, cette inquiétude sourde : la poésie contemporaine émarge-t-elle encore à l’ordre de la littérature (actuelle) ? Appartenance, complémentarité ou divorce consommé ? Et doit-on le déplorer ou plutôt s’en réjouir ?

Vous dénoncez « le poétiquement correct », en somme

Exactement. De nos jours, chaque poète invente son écriture. Pour preuve, l’anthologie réunie l’an dernier par Yves di Manno et Isabelle Garron, « Un nouveau monde » (Flammarion) : près de 1000 poètes de langue française publiés à compte d’éditeur entre 1950 et 2000. Sans oublier les quelques recalés ! Mais c’est un autre débat... Alors, me direz-vous, à ce compte-là, qu’est-ce que la poésie ? Quid de LA poésie ? Je vous le concède, ça reste une vraie question, mais, en même temps, doit-on la caractériser, courir le risque de la stéréotyper, de mettre à mal cette belle diversité hyper-contemporaine ; une multiplicité hybride, chercheuse, aventureuse, qui colle à nos désirs et parle à nos oreilles. Gardons-nous de confondre la poésie avec son expression, le poème avec ses formes culturelles, le poète avec les figures académiques qu’en donnent l’institution et ses réseaux ferrés.

Quel rapport avec la poésie telle qu’on l’entend en règle générale ? N’y a-t-il pas une sorte d’abus de langage ?

La poésie ultracontemporaine (selon son A.O.C.) ne vient pas de nulle part. C’est l’extension de la poésie au sens traditionnel. Bien entendu, elle reste l’art de bien dire ce qui doit être dit, la manière de rien dire quand rien ne peut se dire. Mais elle trouve son ressort dans un élargissement de la forme et du sujet...  Qu’on imagine seulement toutes les combinaisons possibles, avec un espace d’expression qui se virtualise, s’étend et se démocratise : vocal ou textuel, hypermédiatisé, scénique, livresque ou délivrée des supports affichés... Alors, de quoi la poésie est-elle encore le nom ? Et qui sont les poètes actuels ? Tous ceux, poètes estampillés ou non (slameurs, chanteurs, clameurs) qui acceptent ces quelques mots d’ordres principiels : ouvrir le sens aux sens..., ne plus réduire le corps au cœur, l’affect au sentiment, le trouble à l’émotion, apprendre, en somme, à jouer sur tous les registres de la « corde sensible » ...

Tout au feeling ?

Si vous voulez ; l’inspiration, en prime, comme on disait jadis ...

On en revient alors à ce « modèle unique » que vous semblez rejeter !

Qui sait ? Mais n’allons pas trop vite. Permettez-moi de décrire sommairement les deux extrémités du spectre poétique ; d’une part, une poésie qui porte le poids de l’histoire, qui loin d’être un art du langage, tente de fonder, dans des formes très variables, une autre façon de parler ; qu’on pense à Paul Celan ou à Edmond Jabès, pour s’en tenir à deux incontournables témoins de l’indicible et à leurs héritiers : Antoine Emaz ou Esther Tellermann. Une expérience de la poésie, qui, à partir de la faillite de notre culture dans les fours crématoires d’Auschwitz, s’essaye à moins parler pour mieux se faire entendre, à moins communiquer pour transmettre davantage. « Écrire, c’est le contraire d’imaginer, c’est écouter le silence » disait Edmond Jabès ; contre la Poésie (grand P) qui parle trop fort et se trahit d’elle-même, contre l’emprise du verbe, la force du silence et la vertu des mots ! A ce niveau de rectitude et d’exigence, la poésie parvient à trouver dans la langue - avec la langue/sa prose/contre la langue - la parole contenue qui permettra de dire ce que la langue dans son usage convenu ne peut pas retenir. Elle trace peut-être l’irremplaçable voie d’accès à la réalité quand tous les chemins sont bouchés ; le seul moyen de l’exprimer quand tous les moyens d’expression sont impuissants ou épuisés.

C’est la voix des sans-voix...

... de ceux qui n’ont pas le choix. Et en même temps, à l’autre bout du spectre, cette hantise de coller à l’époque, au XXIe siècle - sexactualité, fakeniouses et trumperie généralisée. Une nouvelle partition de l’existence… Si l’on suit les poètes de la jeune génération, ils vivent comme vous et moi, un pied dans le réel une main dans le virtuel et ils écrivent comme ça en fondant le moi dans le nous, dans un nous informel, plastique et perméable à tout ce qui leur arrive, livrés aux sensations tactiles, instinctives, reptiliennes ; bref, ils sont acteurs du monde, auteurs de l’hypermonde. Seule singularité : ils mêlent la langue courante avec une autre langue - l’alangue, épidermique, active et réactive ! Croyez-moi, rien de gratuit quand je désigne ainsi une langue aspirée, inspirée qui semble ne pas s’entendre, privée de parole, de verbe - pas le temps - mais pas de sonorité et surtout pas d’intensité ! Mêler la langue/l’alangue, en ébruiter le sens, en faire une langue vivante toute perméable à ses aspérités, aux chocs frontaux, aux accidents de l’histoire, aux bousculades des lettres, aux catastrophes de nos écologies mentales …, c’est ça le défi actuel.  La boulimie, en somme, après l’anorexie. Dans de telles conditions, vous me l’accorderez, il n’est plus temps d’être poète, et moins encore de l’être en C.D.I.

Si on vous suit, il n’y a donc plus de poète

Bien entendu. De vous à moi, être poète ça ne veut plus dire grand-chose. On ne nait pas poète, on ne le devient pas. Être poète, c’est être à tout le moins plusieurs et plusieurs fois soi-même ; qui suis-je si je suis celui-ci plutôt que celui-là ? Poète on l’est en un éclair, quand on prend le risque de s’accepter tels quels, intermittents de notre quotidien ; poète on le reste pour une fraction de seconde quand on parvient à conjuguer un état de précarité essentiel ou de déséquilibre balancé par la lettre ; avec cette obsession : capter pour l’amplifier ce qui circule au-delà des réseaux codifiés... Respirer l’air du temps pour bien s’en imprégner, mettre les mots qu’il faut pour mieux s’en délivrer, c’est ça le souffle du poète. D’abord décoller de l’ordinaire. Prenez les livres de Séverine Daucourt ou de Marie de Quatrebarbes... Poème, récit, hors-genre, transgenre ? Qu’importe ! Elles cherchent ce qu’elles cherchent... Elles savent prendre des risques, paraître et transparaître, réapparaître ailleurs ; leurs livres nous parlent de façon stupéfiante, avec un timing impeccable, un « nez » décomplexé, des sens déshabillés... Je vous l’assure, admiration non feinte.

Oui, mais comment éviter l’improvisation permanente ? La poésie ce n’est pas non plus la première phrase venue, les mots jetés à la figure...

Par pure commodité, on dira poétique toute forme de parole qui vit de ce qu’elle dit... Trouvera-ton des repères ou des marqueurs quasi-intemporels pour éviter de confondre le geste poétique avec les pires désordres de la langue, avec sa maltraitance ? Ce simple garde-fou : le poète se doit de prendre langue avec sa propre langue. Évidement il n’y a pas de recettes mais, malgré tout, quelques règles de base : phraser le chant, l’intraitable ressource ; entendre l’appel du mot sans forcément le soumettre à la tutelle du verbe ; le lier à la voix intérieure, au corps des lettres, au souffle de la langue etc. etc. Surtout ne pas tricher, ne pas truquer ! Pas de langue transgénique, dopée ou transfusée, mais une langue cultivée, finalement retrouvée comme si, à chaque instant on se devait d’apprendre, réapprendre à parler. Comme le dit du Bouchet, ce poète magnifique, orfèvre en la matière : « inventer du français dans le français ». Autrement dit : creuser la langue parlée, la travailler au corps pour faire entendre « l’alangue » toute musicale parlée en langue française. Croyez-moi, la démarche reste toujours la même. « Savoir laisser la langue » disait Jacques Derrida. Et en même temps savoir saisir sa chance, continuer à parler ou, si vous préférez, s’enrichir de sa langue ! La poésie, n’est-elle pas liée à ce défi, cette aporie, ce tremblement d’abord où c’est la langue, rien d’autre, qui doit pallier le défaut de langue (1) ; c’est elle cette langue inconcevable, insoumise à la lettre, rebelle à son autorité, qui doit draguer le tout-venant.  Belle partition, en somme ... Ça marche à tous les coups, si on parcourt la gamme des émotions et des situations : accrocher le silence, tout aussi bien désaccorder le verbe et s’accorder aux vibrations de l’époque. D’ailleurs, comme le rappelle si bien Marcel Cohen, « écrire ce n’est pas parler de soi mais faire entendre sa voix ». Pour vous faire une idée, allez donc voir du côté de Laure Gauthier ou d’Anne-James Chaton, ces étonnants performers et plasticiens sonores. Ce sont eux les poètes post-prophètes, avec leurs corps-antennes branchés sur une surface où fusent des pulsations rythmées, un tempo afférent, des sens électrisés ; eux les poètes/trans/poètes contemporains des temps décomposés.

Implicitement, vous confirmez « l’adage » : la poésie ne sert à rien ; c’est même son principal titre de noblesse...

Ah oui, l’affirmation bravache et un brin masochiste de tant et tant de poètes ! Va pour la gratuité... Mais en même temps, qu’on mesure la responsabilité du poète d’aujourd’hui quand le poème consiste à témoigner de la réalité sans dire un mot de trop, en parlant juste pour ce qui échappe aux codes habituels. Clairement, c’est tout autant une forme de résistance aux discours convenus, aux bruits artificiels qu’une force d’insistance et de proposition : désaligner (désaliéner ?) le sens, nourrir l’imaginaire, fixer l’intensité, rien de tel pour commencer à élargir notre horizon de pensée. Alors si elle ne change pas le monde, la poésie transforme notre rapport au monde. Sans oublier le plaisir spécifique qu’on doit à la parole ou à son exercice. Pensons à Luchini ou, plus près de nous, à un Jacques Bonnaffé. Au-delà de ce constat, c’est un poète, Friedrich Hölderlin, qui a posé la bonne question : Wozu ? En vue de quoi ? Oui, à quoi bon ? Que peut la poésie en cette époque de mondialisation des têtes et des oreilles, de surinformation, de vérités hâtives, de surdité et d’affirmations infinies ? Pas de visée… De fait, la poésie contemporaine ne dicte rien ! Elle touche..., sans plus, dans tous les sens du terme. Voici peut-être le point d’attache avec la poésie universelle et soit dit en passant la confirmation de son in(o)utilité. Sait-elle, alors, créer ou rassembler quelque chose comme une communauté de lecteurs, des cercles de passionnés, d’amateurs éclairés ? Prudence… Rappelons-nous cette belle sagesse d’un philosophe que du Bouchet citait avec un infini plaisir : « pour réunir les hommes, il ne faut pas les rapprocher » !

En somme, plus de poètes, mais en même temps la poésie pas morte, elle aide un peu à vivre, elle participe à la culture, au bien commun ; d’où ce besoin assez courant de se réclamer de la poésie. C’est là le paradoxe

Rêvons ! Eh oui, être poète n’est pas une sinécure. Peut-être d’ailleurs est-il plus sage d’être poète sans l’être ...

Comme un défi ?

Je ne sais ; gardons les pieds sur terre. Être un poète, au sens classique du terme, c’est parler dans le désert, parler pour ne rien dire – dénégation, j’assume - tout en trouvant ses mots et leur destinataire. Voyez les combinaisons rituelles : le dit et le non-dit, le dit et l’ineffable, le dit et l’indicible, et toute la litanie. Mais prenons garde de na pas oublier le reste. En clair, la force psychique, quasi-spirituelle, cette force libératrice qu’Antoine Emaz appelait de ses vœux quand il lançait un stimulant « bonne énergie ! » à la fin de ses mails. Comment le nier ? En vérité, de Ronsard à Baudelaire, de Rimbaud à Bonnefoy et largement au-delà, l’histoire reste toujours la même. Seul le poète sait composer avec la folle envie de libérer la langue. Lui seul sait d’expérience jongler avec le sens, lui seul a l’intuition de ce que parler veut dire. Rimbaud encore, en figure tutélaire, en poète inspiré, viscéralement ouvert à ce qu’il sait ignorer : « J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ! » Bien sûr la phrase sonne un peu creux à force d’être reprise. Mais elle souligne encore cette soif de l’inconnu (2) qui anime le poète, l’intime besoin de courir après son ombre, la certitude inquiète de dire plus qu’il ne dit. D’ailleurs, tous les lecteurs de poésie le savent, l’émotion vraie, due à la poésie, naît de ce rapport de l’inconnu (qui parle) à l’inconnu. Bref, si l’on préfère, cette autre formulation que je vous livre en guise de conclusion : être un poète c’est exercer ce métier d’ignorance revendiqué naguère par cet immense poète qu’est Claude Royet-Journoud ; c’est s’accrocher au non-savoir, l’aimer, savoir l’écrire, le dire..., en un mot comme en cent savoir ou non-savoir toucher à l’inconnu.

Didier Cahen

1. D’où la nécessité de distinguer langue du poème/langue du poète, (Celan en est l’exemple même :  avant de parler en allemand, le poète parle sa langue) ; d’où le besoin, l’envie d’en faire une langue vivante qui, pour une part, traduise le souffle de toute une vie, et d’autre part, compose avec la langue et ses usages conventionnels et communicatifs. Inventer de la langue, certes, mais dans le mouvement de la langue.
2. D’ailleurs tout laisse penser qu’à travers la réponse à sa mère, Rimbaud visait d’abord un introuvable destinataire...





(Note de lecture), Yi Sang, Plan à vol de corbeau, par Philippe Di Meo

13 September, by Florence Trocmé[ —]

 

Yi sang  plan à vol de corbeauPlan à vol de corbeau a paru en 1934 dans le quotidien Joseong Jungang.
Le titre du recueil de vers, qui inclut des points, des équations, des suites de chiffres, est une déformation du chinois Plan à vol d'oiseau obtenue en modifiant imperceptiblement un caractère chinois. Car l'œuvre en examen a été écrite dans une langue mixte mêlant coréen, chinois, méthode de transcription de l'alphabet latin pour les noms propres, çà et là également agrémenté de mots japonais.
De sorte que l'identité poétique et littéraire coréenne dans laquelle évolue Yi Sang trouve depuis toujours l'altérité en son sein pour en néanmoins asseoir une forme d'unité, certes incomparable. Ainsi, par exemple, les journaux eux-mêmes offraient-ils à cette époque couramment des textes mêlant chinois et coréen dans leurs articles.

Yi Sang, Kim Hae-yeong pour l'état civil (1910-1937), saura tirer le meilleur parti de ce riche substrat littéraire plurivoque d'une tradition qu'il va renouveler, à tel point qu'on le qualifie ordinairement de "Rimbaud coréen" dans son pays natal.
Ce dont le titre atteste à sa façon, le corbeau étant perçu dans les croyances populaires du cru plutôt comme un mauvais présage, un animal un tant soit peu maléfique. Sibyllin indice de surprises à venir.

Davantage, mettant à profit sa formation d'ingénieur-architecte, il saura tout aussi bien irriguer ses textes de langage mathématique, ou scientifique, pour en élargir le champ de la lettre et l'imaginaire.
Mais venons-en au texte. La poésie de Yi Sang paraît émaciée, filiforme, maigrelette, linéaire même, donnant le sentiment d'une volonté de progression dans l'espace et l'espace d'un discours monocorde tendu vers un but expressif sans surprise notable.
Mais le lecteur attentif comprend sans peine qu'à mesure qu'il se déroule, le fil du discours perçu d'emblée a tôt fait de s'embrouiller pour donner dans une forme de funambulisme subtil ou, encore, de véritable marelle. Le pas en avant implique la plupart du temps un pas de côté ou un pas en arrière. Ça tressaute, ça sautille. Dans ce mouvement, comme récapitulatif, la moisson symbolique n'en est que plus riche.
Le recours à un langage mixte, mêlant des idiomes différents, pour partie consanguins, issus d'une tradition bien établie, a probablement permis à Yi Sang d'élaborer une composition élastique, parfois paradoxale, mettant à profit épiphanies, interpénétrations du monde du "dedans" et du "dehors", et autres paralogismes, comme autant de jongleries savantes déplaçant sans cesse le lieu du discours poétique. Toujours mobile. Jamais figé. Du quotidien le plus banal à la méditation la plus inattendue.
En géomètre, il a su plier sa tradition poétique vers l'innovation selon les lois de la projection et de la superposition, semble-t-il.
Ainsi, la progression de la phrase et du vers est-elle retournée comme un gant pour aboutir à une régression discursive mimant une forme de circularité. Le déroulé du propos suppose assez fréquemment un retour de l'image poétique sur elle-même. Le poète tient les deux bouts. Le fil se découvre pelote. Boucle. La linéarité, compacte densité.
La régression habilement amenée n'est nullement négative, et encore moins psychologique. Parée d'un signe plus implicite, elle pointe avec une acuité surprenante les arcanes de la représentation pour se mesurer avec ses sinueux sortilèges.
Tout l'art de Yi Sang semble consister à reconduire une complexité emblématique dans une forme éloquente ambiguë mais parée de simplicité. Diserte. En poète tirant adroitement profit de sa culture scientifique.
Ainsi, le thème du miroir sert admirablement ce dessein. Chiralité dans le langage scientifique ou encore énantiomorphisme* l'asymétrie si intrigante de cet instrument devient imperceptiblement une métaphore, ou une allégorie, de toute représentation. Dont l'écriture.
Représentation rime dès lors nécessairement avec déformation. Toute l'œuvre de Yi Sang semble tenir dans ce décalage omniprésent, finement discerné, habilement traité.
La reproduction au sein de son recueil d'une série de chiffres vus dans un miroir, autrement dit, inversés pour l'œil du spectateur, illustre cette poétique à la perfection.
Compte tenu de ces découvertes, Vol à plan de corbeau, qui déplace si bien le sens de Plan à vol d'oiseau, introduit, à l'autre bout du monde, dans la conscience du poète et de l'écrivain modernes l'autoconscience des moyens et des fins. Autrement dit, l'autonomie du fait littéraire. Autonomie si riche de parcours potentiels, admirablement stylisés par la poésie de Yi Sang.
Mais, in fine, pourquoi ne pas céder au plaisir d'une citation ? Celle-ci, par exemple : "dans ma maison, je cherche la trace de mes pas à venir." Saurait-on mieux dire ? Saurait-on mieux évoquer son registre ?

Philippe Di Meo


Yi Sang, Plan à vol de corbeau, Traduction de Cori Shim & Jean-Yves Darsouze, avec la participation d'Olivier Gallon, La Barque, 2019 ; 153 p., 21€

 

Extrait, page 33

Poème n°15

1
Je suis dans une pièce sans miroir. Moi dans le miroir alors est absent. Maintenant je tremble de peur à cause de moi dans le miroir. Quel complot est en train de préparer moi dans le miroir, où et pour me faire quoi ?
(...)
4
Mon rêve d'où j'étais absent. Mon miroir où ma contrefaçon n'apparaît pas. Lui qui désire ma solitude même impuissante. J'ai finalement décidé de conseiller le suicide à moi dans le miroir. Je lui ai indiqué une lucarne sans vue. Elle n'est faite que pour le suicide. Mais il m'apprend que mon suicide, lui ne peut pas se suicider. Moi dans le miroir est presque un phénix.

5
Avec un blindage à gauche sur ma poitrine j'ai couvert mon cœur, j'ai visé et tiré au pistolet vers le côté gauche de la poitrine de moi dans le miroir. La balle a traversé son côté gauche, mais son cœur est à droite.



*Phénomène bien connu de l'inversion des chiffres et des lettres par le miroir.



(Anthologie permanente) Marik Froidefond, Oyats

13 September, by Florence Trocmé[ —]

 

Marik Froidefond  OyatsMarik Froidefond publie Oyats, avec des dessins de Gérard Titus-Carmel, aux éditions l’Atelier Contemporain.

LAISSES D'ENFANCE

1.

tenter aujourd'hui        aux régions natales et incertaines        le souvenir vandale des ronces            rue du point du jour            elles griffaient les genoux les tibias      en notre jeune sang     lorsqu'on se hissait dans l'embellie             pour cueillir les mûres qui éclataient douces et noires             au tournant du chemin là où de ses mains il avait bâti

il ne restait plus qu'un peu d'herbe sur l'emplacement de quoi s'agripper encore en nos mémoires mêlées de rêves
nous qui fûmes d'un pays autrefois clair

la rue montait plus loin que le petit pont         plus loin que la vieille poste et la route des corneilles continuait jusqu'au minuscule cimetière entre les champs et l'église des moissons          anse d'apaisement        pays des mères et des enclos on exultait dans le soleil

refaire du bout du doigt le dessin des dalles polies      alignées droites en longue échine        les noms photos et médaillons des enfants qu'on énumérait on les énumérait toi et moi tout à notre gaieté bourdonnante        avec nos robes courtes et nos bracelets       et on sautait au rythme de la bêche     solange simone louise marcelle la comptine de la Ville-aux-Bois parfois jusqu'à la nuit   la comptine pour se préparer à être terre comme toi

les mains arrachaient l'herbe actionnaient le levier      de la fontaine
apprivoisant la place
et 1'eau glacée éclaboussait nos pieds


2.

le goût des cailloux bleus sous la langue
et les mouches tombées entre les longs rideaux d'enfance
quelques unes encore grésillantes au revers du coton
en retrouver la simplicité
en murmurer le mot
ce n'est pas si difficile

près du miroir il y avait           le lit cerclé des enfants là où les visages disparaissent des photos       là où la nuit tu étouffais sous les chevaux de la tapisserie si vaste      et giboyeuse d'armes de sabots            de fils rouges et             terreux

tu croyais qu'il aurait suffi de dire
            je connais les bornes et les barrières
            les pistes cavalières et les sentiers

pour que l'air tout à coup revienne et mate le sifflement
de tes poumons

mais dans l'enchevêtrement des courbes animales et
les bataillons de coudes et de
jarrets
ça durait au-dessus de ta tête
ça durait l'odeur du velours ras
jusqu'aux écorces         éparses de l'aube


3.

entre les briques et les briques
tout ce salpêtre
creusé ongles nus dans l'été immobile

les langues des vaches s'allongeaient pour atteindre les pommes
jusqu'à ce que
tout à coup la cour
devienne trop petite    rétrécie pour le charroi
et le gravillon sans poids dans la main

on était si jolies et méchantes et si gaies
à compter les fraises au pied du mur   à recopier les crinolines des gravures
pendant qu'un à un s'ajoutaient les carrés de laine      mêlés aux billes de
terre les carrés de laine
pour langer les morts futurs

            (jeux familiers
            dans l'odeur des légumes cuits et des pruneaux
            le lapin attendait ventre ouvert
           
            un aboiement enfin
           
            traversait la fraîcheur du soir)

grenier rapiécé des campagnes comment te dire
comment dire le fer repeint chaque été           la craie sur les doigts les dictionnaires
appris par coeur et l'essoreuse             dans son bruit de carlingue
et comment dire le convoi d'octobre dont les roues
ont émietté      les ardoises

essaie
mais à quoi bon

(aussi l'odeur humide la nuit quand ça t'étreint)


4.

mère aimante les longs matins de givre dans le froissement des feuilles
             au-dessus des roches
mère déjà si lointaine   transparente parmi les averses trémières et les
             minuscules violettes
oublieuse de toi de nous à force de chercher aux traînes de l'enfance ta voix
             ta voix emmurée
transie de petite fille sans mère pour toi mère pour un fils mère
inconsolable
mère sans voix si sage et muette


            (l'enfance passait blottie entre les galets et la laine de verre
             on tenait dans nos paumes un instant la chanson du glacier qui allait de
                         village en village
             pénétrant nos cabanes et les branchages au dessus du ru
             Dolloir permanent Dolloir
             es-tu l'ombre ou la douleur
             es-tu le souvenir du fleuve gelé franchi en une nuit
             ou celui du grand yaka le visage mangé par sa cape comme une aile noire
                         craquée de froid et de folie sur le paysage d'enfance

la peur toujours           saisit les reins comme à cinq ans)

nuit si longue aujourd'hui
à contempler le peu
de jour qui s'efface au bout des branches

mère agenouillée près du bois
sous la fumée et le trot des loirs

(l'enfance appelle dans mes nuits de cave)


Marik Froidefond, Oyats, Dessins de Gérard Titus-Carmel, L’Atelier contemporain, 2019, 117 p., 20 €
Lire cette (Note de lecture), Marik Froidefond, Oyats, par Ludovic Degroote

Présentation du livre sur le site de l’éditeur :
« Premier recueil de son auteur, Oyats restitue le cheminement contrarié d’une parole poétique en quête de son lieu propre. Divisée en cinq parties qui représentent chacune l’exploration d’un imaginaire singulier, l’œuvre procède par avancées, ruptures, rechutes et décalages, et englobe ainsi dans son architecture rigoureuse un itinéraire tout à la fois existentiel et poétique. Elle exprime en acte la nécessité de rompre pour persévérer, de liquider ses héritages, qu’ils soient fantasmatiques ou biographiques, pour inventer son souffle, sa voix et sa vision. »

Marik Froidefond
Née en 1979 à Reims. Vit à Lyon. Maître de conférences en littérature comparée à l’Université Paris Diderot où elle dirige l’axe de recherche « Décentrements lyriques » avec Dominique Rabaté. Ses travaux portent sur la poésie du XXe siècle et contemporaine et sur les relations entre poésie, arts (musique et peinture en particulier) et politique. Auteur de plusieurs études sur ces sujets et d’une thèse de doctorat intitulée Images de la suite baroque au XXe siècle. Comment les poètes partagent les fantasmes des musiciens, elle a codirigé plusieurs ouvrages collectifs : Le Modèle végétal dans l’imaginaire contemporain (PUS, 2014), Unité-Pluralité. La Musique de Hans Zender (Hermann, 2015), trois Cahiers Textuel chez Hermann : Que reste-t-il de la beauté ? (2015), « Quelle parole a surgi près de moi ? » Yves Bonnefoy (2016), Formes de l’action poétique (2017). Elle écrit aussi sur des artistes et pour des catalogues d’exposition, en particulier sur l’œuvre de Gérard Titus-Carmel : Allées, contre-allées (RMN, 2008), Écarts tracés (Bernard Chauveau, 2013), préface à Chemins ouvrant d’Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel (L’Atelier contemporain, 2014).





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