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(Poezibao Hebdo) du samedi 21 avril 2018

21 April, by Florence Trocmé[ —]

 

DSC_1482Les articles publiés par Poezibao cette semaine, à lire aussi directement sur le site
Les mentions en bleu sont des liens sur lesquels il suffit de cliquer pour ouvrir l’article concerné.
On peut lire aussi une nouvelle parution de Muzibao, dans la série « Un disque, une vie », une contribution de Christian Désagulier

→ Cinq notes de lectures de livres de E. Gonatas, A. Etwebi, I. Akhmetiev, R. Wagô et Lambert Schlechter par Jean-Pascal Dubost et Claude Minière :
(Brèves de lecture) Épaminondas Gonatas, Ashur Etwebi, Ivan Akhmetiev
(Note de lecture) Ryôichi Wagô, "Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima", par Jean-Pascal Dubost
(Note de lecture) Lambert Schlechter, "Une mite sous la semelle du Titien", par Claude Minière

→ Les quinze livres reçus par Poezibao cette semaine,  notamment G. Perros, James Sacré, M. de Quatrebarbes, Pierre Vinclair, Alexis Pelletier, Mireille Gansel, Giovanni Pascoli...
(Poezibao a reçu) du samedi 21 avril 2018

→ et aussi l’agenda
(Agenda et revue de presse) du 20 avril 2018


(Poezibao a reçu) du samedi 21 avril 2018

21 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Mireille gansel maison d'âmeLes quinze livres reçus par Poezibao cette semaine :

○ Georges Perros, Œuvres, Quarto Gallimard, 2018, 32€
○ James Sacré, Écrire pour t'aimer ; à S.B. suivi de S.B. hors du temps, Faï Fioc, 2018, 10€
○ Pierre Vinclair, Le Cours des choses, Flammarion, 2018, 18€
○ Marie de Quatrebarbes, John Wayne est sous mon lit, CipM, 2018, 15€
Mireille Gansel, Maison d'âme, La Coopérative, 2018, 15€
○ Alexis Pelletier, Les Moires et Slamlash, Rougier V. éd., 2018, 13€
○ Sylvie Fabre G., La Maison sans vitres, La Passe du Vent, 2018, 20€
○ Julien Boutonnier, M.E.R.E., Publie.net, 2018, 25€
○ Jean-Christophe Belleveaux, Territoires approximatifs, Faï Fioc, 2018, 10€
○ Stéphane Page, Autrement nommé, Dernier Télégramme, 2018, 12€
○ Jean-Marc Barrier, virga, Les Cent regards, 2018,
○ Michel Diaz, Bassin-versant, Editions Musimot, 2018,
○ Laurent Bouhaër, Terre d'asile poétique, et autres poèmes, Espérances provisoires éditions, 2018, 10€
○ Luminitza C. Tigirlas, Noyer au rêve, Editions du Cygne, 2018, 12€

Traduction :
○ Giovanni Pascoli, L'Impensé de la poésie, choix de poèmes (1890-1911), présenté et traduit de l’italien par Jean-Charles Vegliante, Editions Mimesis, 2018, 12€



(Note de lecture) Lambert Schlechter, "Une mite sous la semelle du Titien", par Claude Minière

20 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Lambert Schlechter, Une mite sous la semelle du Titien

Lambert Schlechter  une mite sous la semelle de TitienLe titre ne lance certes pas l’ouvrage dans l’espace de l’épopée, du chant, mais le place dans celui de l’intime, des fragments, de ce qui reste ou s’amenuise. On se demande a priori pour qui, pourquoi, la renommée du Vénitien est devenue écrasante.  Sa peinture est-elle mitée ? Lambert Schlechter se branche sur le murmure du monde. Le sous-titre porté par le livre, barbare, de « proseries », n’est à mon sens pas très heureux, il me semble que celui de « prosopopées » le serait davantage. Il faut y aller voir de plus près.

L’auteur est né en 1941 au Luxembourg, pays où il réside et où il a reçu de nombreux prix. Une mite sous la semelle du Titien sera son premier livre à paraître aux éditions Tinbad. Voici trois ans, la maison dans laquelle il vivait a été détruite par un incendie qui a emporté sa bibliothèque. L’écrivain écrit sur cette perte, il regagne dessus. Il capte sur sa page des flammèches, des brûlures blanches. Il voit et écoutes des « fantômes », ces livres qui ne sont plus sur les rayonnages. Il écrit sur des trous. La perte qu’il a subie est irréversible mais elle donne au moins l’opportunité d’une évocation et convocation. La perte de forme, d’unité, rend plus attentif aux détails, aux « miettes », qui sont relevées, se posant sur la ligne,

Pour vivre et élaborer cette « matière », Lambert Schlechter a adopté un protocole efficace : il ouvre des fenêtres mentales, une par page, dans une suite qui en comptera cent huit. Les pages se suivent comme celles d’un journal intime où sont sollicités et s’enregistrent des échos, des suites, des retours, des suspens. Ce sont des séances.

Schlechter aura certainement pensé au Comment c’est et au Not I (« Pas je ») de Samuel Beckett, à leurs longs monologues en ruban d’ADN mélancolique et ironique. Il réussit fort sensiblement à nous intéresser dans une manière de présence/disparition de l’auteur.

Claude Minière


Lambert Schlechter, Une mite sous la semelle du Titien, Tinbad, 2018, (en librairie le 5 mai), 184 p, 16€


Extrait

« Parfois, en plein traçage d’un mot, au milieu du mot, avant de passer d’une lettre à l’autre, j’hésite, m’interromps, pendant une infime fraction d’instant, moins sans doute qu’un dixième de seconde, dans l’homogène flux du geste de tracer, je marque un arrêt, un imperceptible indécelable arrêt, de l’extérieur un observateur ne s’en rendrait pas compte, sauf peut-être le Créateur qui sait & voit tout, et encore, pas sûr, tellement c’est infime, je ne sais pas à quel point et jusqu’où lui il est capable de scinder le temps, jusqu’aux plus infimes atomes du temps, jusqu’au cœur le plus nano du nano… »
(fragment 105, page 114.)




(Note de lecture) Ryôichi Wagô, "Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima", par Jean-Pascal Dubost

17 April, by Florence Trocmé[ —]

 

201706213558Wagô - Jets de poèmesVoici le second volet de l'ensemble consacré par Jean-Pascal Dubost aux dernières parutions de Po&Psy, avec une note de lecture du livre de Ryôichi Wagô, Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima, traduit du japonais par Corinne Atlan, Erès , Coll. Po&Psy a parte, 302 p., 25€. Pour en respecter la mise en page, en permettre l'impression ou l'enregistrement, cette note est proposée ici au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.

 


(Brèves de lecture) Épaminondas Gonatas, Ashur Etwebi, Ivan Akhmetiev

17 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Journée spéciale Po&Psy sur Poezibao avec un ensemble proposé par Jean-Pascal Dubost : en premier lieu trois « brèves de lecture » puis une note plus longue consacrée à Ryôichi Wagô.

Voici donc trois « brèves de lecture » autour de trois livres de la collection princeps de Po&Psy :
Épaminondas Gonatas, la crypte
Ashur Etwebi, Le chagrin des absents
Ivan Akhmetiev, Rien qu’une collision de mots


La collection princeps de Po&Psy
La collection princeps de l’association Po&Psy, dont le domaine éditorial est hébergé par les éditions érès, publie 3 livres par an sous la forme d’un recueil glissé dans une pochette cartonnée à rabats de couleur vive, suivant le format 10,5 x 15,5. Ce sont essentiellement des œuvres traduites, couvrant une grande variété de langues, d’époques et de styles ; la plupart du temps accompagnées d’œuvres graphiques ou photographiques. Elle comprend actuellement 30 titres.
Ce travail de la collection Po&Psy en matière de traduction (dont l’esprit est développé à l’intérieur de la pochette) méritait une attention à partir des trois dernières parutions, pour accompagner la lecture des Jets de poèmes de Ryôichi Wagô.


GonatasÉpaminondas Gonatas, la crypte, 96 p., 12€ (traduit du grec par Marie-Cécile Fauvin, dessins d’Alexis Akrithakis)

Cet artiste, né en 1924 et mort en 2006, exerçait la profession d’avocat, a peu publié (7 ouvrages), et vivait dans une demeure ancienne ceinte d’un vaste jardin, en harmonie avec tout un peuple de choses insolites, de plantes et de petits animaux. Refusant de se laisser enfermer, de quelque manière que ce soit, dans aucun genre défini, ni dans aucune dénomination (refusant celle de poète), ses textes, entre poésie et prose, poèmes en prose et petits récits, sont le fruit d’une grande liberté d’esprit et de sympathie. Ils libèrent tout un peuple dit inanimé ou prétendument dénué d’intelligence (à l’aune humaine), tout un peuple auquel on ne prête qu’une attention négligée. Le poète outre-regarde ce qu’on voit, visite un autre monde au cœur du monde réel, et nous montre un monde fantastique, animé dans l’apparent inanimé ; nous donne accès à notre propre méconnaissance des choses. Ici, les poires dansent, les chaussettes bêlent, les sapins prient, et au-delà des apparences figées, il y a tout un monde. On sait grand gré à cet artiste de nous rouvrir les yeux.


EtwebiAshur Etwebi, Le chagrin des absents, 96 p., 12€ (traduit de l’arabe (Libye) par Antoine Jockey, dessins de Yahya Al-Sheikh)

Cet ensemble commence d’une grande force interrogative : « Ne vois-tu pas la peur dans les yeux ? Ne sens-tu pas l’odeur putride des corps ?/N’entends-tu pas les cris des noyés ? » C’est un poète meurtri par l’histoire de son pays, la Libye, qui nous en donne des nouvelles autrement plus profondes que ce qui nous parvient par le biais de la prose journalistique. Quand la guerre dépouille un pays et ses habitants, il ne reste plus à quelques-uns comme Ashur Etwebi (né à Tripoli en 1952, et aujourd’hui en exil en Norvège) que la poésie pour ne pas pleurer, « Ou chanter avec le chagrin des absents ». Se tournant vers le passé de son pays, portant le regard sur les choses évocatrices - les dunes, la brise, la fourmi etc. -, et « parce que les yeux sont un verset modifié dans le livre sacré », c’est à une méditation spirituelle, que nous invite le poète autant tourné vers l’intérieur des choses que porté vers leur au-delà. Il veut retrouver une intimité avec son pays qu’il a perdu, renouer avec des rêves d’enfance. Si l’inquiétude domine, elle est exprimée avec calme, presque avec douceur.


AkhmetievIvan Akhmetiev, Rien qu’une collision de mots, 96 p., 12€ (traduit du russe par Christine Zeutounian-Beloüs, gravure d’Edith Schmid)

Tout est presque dit dans la tournure restrictive du titre, au moins sur la modestie et l’humilité de ce poète russe né en 1950, que le peu de l’expression aura assimilé au minimalisme : « pris séparément mes textes/ne représentent/rien de particulier », dont la définition du minimalisme pourrait être ça : « tel Michel-Ange/en épluchant des patates/j’enlève le superflu ». Devant l’immensité à écrire, avec une conscience exacerbée du monde, il a choisi une attitude détachée, c’est-à-dire dégagée du lien par lequel il est fixé à ce monde, pour dire, en poèmes et vers brefs, son amusement de tout ça, de toute cette mascarade d’être, pourrait-on dire ; des poèmes, dit-il, qui sont des « fragments de quelque chose d’immense/que je n’ai pas la force d’écrire. » Son humour rappellera aux lecteurs de poésie américaine celui de Richard Brautigan, quand tout semble prêter évidemment à sourire, et quand le sourire ébranle le trop évident. On lirait en ce livre un manifeste de l’anti-poésie en ce que la poésie aurait de (trop) sérieux ; mais avec beaucoup de sérieux.


Jean-Pascal Dubost


(Poezibao hebdo) du samedi 14 avril 2018

14 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Livre ouvert carréLes seize articles publiés par Poezibao cette semaine, à lire aussi directement sur le site
Les mentions en bleu sont des liens sur lesquels il suffit de cliquer pour ouvrir l’article concerné.
On peut lire aussi une nouvelle parution du Flotoir, autour notamment d’Emmanuel Hocquard, Marc Blanchet, Fabienne Raphoz, les oiseaux, Gérard Cartier, quelques « flacons de sels », Antoine Emaz…

→ Un nouveau numéro de Sur Zone, six poèmes inédits d’Henri Droguet :
(Revue Sur Zone), n° 42, Henri Droguet, six poèmes inédits

→ Un grand entretien avec Marc Blanchet :
(Entretien) avec Marc Blanchet

→ Un jeu littéraire, proposé par Claude Minière :
(Chantier de poème) Claude Minière invite à un jeu /1

→ Un hommage à Geneviève Huttin, par Véronique Pittolo :
(Hommage) à Geneviève Huttin, par Véronique Pittolo

→ Une carte blanche à Eric Darsan autour de la poésie d’Arno Calleja :
(Carte blanche) à Eric Darsan : "Arno Calleja, recueils choisis, 2003-2007"

→ Les notes de lecture de livres de Luo Fu,
Hanns Zischler, Bernard Noël, Nohad Salameh, et Bruno Krebs pas Camille Loivier, Marc Blanchet, Chantal Colomb, Béatrice Bonhomme, et Marc Wetzel :
(Note de lecture) Luo Fu, "En raison du vent", par Camille Loivier
(Note de lecture) Hanns Zischler, "I wouldn’t Start from Here", par Marc Blanchet
(Note de lecture) Bernard Noël, "Le Poème des morts", par Chantal Colomb
(Note de lecture) Nohad Salameh, "Marcheuses au bord du gouffre", par Béatrice Bonhomme
(Note de lecture) Bruno Krebs, "Dans les prairies d'asphodèles", par Marc Wetzel

→ Dans l’anthologie permanente, textes de Caroline Bergvall, Gérard Haller et Dagmara Kraus (le dossier de Jean-René Lassalle) :
(Anthologie permanente) Caroline Bergvall, "L'Anglais mêlé"
(Anthologie permanente) Gérard Haller, "mbo"
(Anthologie permanente) Dagmara Kraus, par Jean-René Lassalle

→ Une fiche de poète :
(Poètes) Dagmara Kraus, par Jean-René Lassalle

→ Les seize livres reçus par Poezibao, notamment Aurélie Foglia, Julien Blaine, Jacques Josse, Fernando Pessoa, Lambert Schlechter :
(Poezibao a reçu) du samedi 14 avril 2018

→ Et aussi :
(Agenda et revue de presse) du 9 avril 2018



(Poezibao a reçu) du samedi 14 avril 2018

14 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Aurélie Foglia  Grand-monde
Les seize livres reçus par Poezibao cette semaine :

 

 




Poésie :
○ Aurélie Foglia, Grand-monde, Editions Corti, 2018, 18€
○ Julien Blaine, 2017, Les Presses du réel, 2018, 30€
○ Odile Massé, La Nue du fond, dessins de Maike Freess, lecture d'Olivier Apert, L'atelier contemporain, 2018, 20€
○ Chantal Dupuy-Dunier, Je est morte, gravures de Lionel Balard, Editions du Fau, 2018, 5€
○ Georges Guillain, Un Bouquet pour les morts, gravures de Marie Alloy, Les découvreurs, 2018, 12€
○ Colette Thévenet, Au nom du père, des groseilles et des alouettes, Les Écrits du Nord/ Éditions Henry, 2018, 10€
○ Frédérique Germanaud, Intérieur. Nuit, Le Phare du Cousseix, 2018, 7€

Traductions :
○ Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux, poèmes d'Alberto Caeiro, nouvelle traduction du portugais de Jean-Louis Giovannoni, Remy Hourcade et Fabienne Vallin, Editions Unes, 2018, 17€
○ Kim Hyesoon, Autobiographie de la mort, traduit du coréen par Koo Moduk et Claude Murcia, Circé, 2018, 12€

Prose :
○ Lambert Schlechter, Une mite sous la semelle de Titien, proseries, Le murmure du monde / 7, Tinbad, 2018, 16€
○ Odile Massé, L'Envol du guetteur, dessins de Christine Sefolosha, lecture de Claude Louis-Combet, L'atelier contemporain, 2018, 25€
○ Julien Blaine, 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Galerie Jean-François Meyer, 2018,
○ Jacques Josse, Débarqué, Editions La Contre Allée, 2018, 16€
○ Alexandre Rolla, Sur le liseré des commissures, suivi de Les pays désolés, un voyage avec Courbet, La Clé à molettes, 2018, 13,50€
○ Jean Azarel, Trans'Hôtel Express, Tarmac Éditions, 2018, 10€
○ Mandin, Appelle-moi Dee, Les Editions Sydney Laurent, 2018, 18,90€




(Entretien) avec Marc Blanchet

13 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Entretien avec Marc Blanchet
avril 2018

Marc Blanchet les amis secretsFlorence Trocmé : Poète, essayiste, vous avez publié en 2005 un livre important, Les Amis secrets, dans la belle collection « en lisant en écrivant » de chez José Corti. Lisant ce livre, qui n’a rien perdu de son actualité et de sa force, on découvre une méthode critique très particulière, qu’on serait tenté de nommer critique poétique, tant vous épousez, via un vrai travail de langue, l’objet sur lequel vous vous penchez, qu’il s’agisse de livres ou d’œuvres musicales. Puisqu’il faut le dire d’emblée, vous entrelacez les deux champs dans votre approche. La première question serait donc la suivante : quelle est votre méthode/approche du livre ou de l’œuvre musicale ? Comment faites-vous pour passer au-delà de la barrière de l’apparence -que ne franchissent pas la plupart des critiques, obsédés par la lettre et éternels disserteurs-, pour aller débusquer l’obscur, le profond, voire parfois l’inavoué ou l’inavouable de l’œuvre (par exemple dans des pages sans concession sur Claude Louis Combet) ?

Marc Blanchet : Votre question soulève beaucoup d’éléments auxquels je suis sensible : « critique poétique », « objet », et bien sûr le rapport à la musique, plus précisément l’écriture sur la musique. Si on dépasse les injonctions « On ne peut écrire sur la musique. » ou « La musique se passe de discours. » à l’instar de la peinture (généralement ceux qui écrivent ça sont partis pour tartiner des pages et des pages) et en ajoutant dans mes activités la critique littéraire (vous me parlez de mes pages sur Do l’enfant-pot de Claude Louis-Combet), eh bien ce « travail sur la langue » qui fait le sel même de l’écriture se confronte à un autre mot, tout simple, celui de « vigilance ». Et un autre, qui va être la forme d’expression de ces différents paramètres : le fragment. C’est par la brièveté, toute relative, que j’approche dans Les Amis secrets musique, littérature et plus partiellement peinture. J’ai pu depuis me livrer à de plus vastes essais, mais toujours j’essaie de raconter ma perception d’une œuvre, de cheminer dans cette perception sans la brouiller avec trop de références et plus encore de biographique : j’entends par là les écrits sur la musique, ou se voulant tels, que rédigent de nombreux contemporains. La musique n’est pas pour moi une consolation. C’est un monde sonore qui se déploie, a ses logiques, ses écritures, ses obsessions, ses enjeux même. Il peut témoigner de quêtes personnelles mais il est bon de retirer parfois de la biographie, ou de ne la convoquer que peu. Ce qui compte, c’est comment entreprendre une narration à l’écoute d’une œuvre. Toutefois, j’ai lu sur la musique et mes deux références d’emblée sont Nietzsche et Jankélévitch. Chez eux l’écriture se fait pensée, sûrement parce que la musique pense. Si elle vient agacer nos limites corporelles, ou perturber nos certitudes sensorielles, elle n’en est pas moins un écoulement sonore qui semble déborder de lui-même, défiant la notion de temps pour créer, et je pense qu’on en trouverait la preuve dans mes textes, des espaces, des lieux. Si on a ça de présent à l’esprit, il faut creuser là-dedans, et se dire : là je décris, mais cette description déjà témoigne de tournures aphoristiques : donc je pense, si je pense que fais-je entendre à mon tour ? Alors je lie, du verbe lier, cette écoute à ces pensées ; je mêle une description à la réflexion qu’elle engendre. C’est une vigilance continue. Je ne peux pas dire : « Ach Mozart quel apaisement, quelle allégresse ! » Je dois dire de quoi c’est fait. Il est vrai que j’écris plus facilement sur Bartók, Kurtag, ou sinon Beethoven. Ça ne change rien. On descend dans les profondeurs de cette musique ; on essaie de partager le monde que l’on découvre. Toutefois la prose est là, la pensée est en cours, on crée des ramifications, on soulève des hypothèses. Et puis on lit aussi les écrits des compositeurs, on s’instruit des écoutes comparées à la radio, ce fut une longue éducation passés les dix-huit ans où la musique classique n’était guère présente à la maison, exceptées les musiques de films, ce qui ne signifient pas rien dans leur héritage de la musique à programme. Je chemine donc ainsi, et me dis que pour la littérature je dois faire de même : trouver l’obsession à l’œuvre dans le poème ou le récit, voir comment cela s’est dessiné dans le crâne d’origine ; j’ai parfois des aimantations comme on imite les mimiques de quelqu’un, c’est pour cela aussi que lorsque j’animais des rencontres littéraires les auteurs étaient souvent satisfaits, mais ils ne se rendaient pas toujours compte que j’habitais leurs corps, que je m’étais glissé en eux, portant leurs jupes si l’occasion s’en présentait. J’essaie de respirer à travers ces œuvres, avec un goût sûrement prononcé pour le sombre, du moins le nocturne, ce dont mes photographies portent aussi témoignage. Enfin, ma manière de m’adresser à vous le dit aussi : j’ai un goût pour la divagation, écrire sur la musique nécessite cela : divaguer, tenter, s’écarter, essayer en somme pour raconter cette chose qui nous absorbe. Dès lors la critique devient poétique, dans sa manière d’être une chose en train de se faire, se bâtir et se construire avec du langage, avec un souci de clarté bien sûr, d’énonciation, ce qui n’est pas le plus facile.


Florence Trocmé : On l’a dit, vous mêlez dans Les Amis secrets les textes sur des livres ou sur des œuvres musicales. Un peu comme s’il y avait une écoute littéraire et une lecture musicale…. Ces deux mondes communiquent-ils en vous ? Se nourrissent-ils, dans le travail critique ?

Marc Blanchet : De l’impair avant toute chose peut-être, mais aussi de la correspondance. Écrire comme je le fais sur la musique (ce que j’ai repris depuis peu…) ne suffit pas. J’écris sur la danse (donc j’en vois), sur la peinture (donc je connais des peintres), sur la photographie (donc j’ai des confrères) et sur la littérature (déjà à l’origine par la chronique). Et le cinéma, l’architecture (écrire sur une maison Prouvé ?) ou la sculpture évidemment sont d’autres possibilités. De plus j’ai des contemporains, donc des enthousiasmes, ou des différends, bref de la fertilité. La musique appelle la pensée ; la littérature peut appeler une écoute spécifique. Il s’agit d’écrire, et d’échanger. Écrire Les Amis secrets est un cadeau que je me suis fait ; j’ai approfondi par ce livre ma nature intellectuelle, ce fut un lent combat que de s’aventurer à « dire » Schoenberg, Webern, Kurtag, Ohana ou d’autres. En face les certitudes et les sentences pèsent lourd. J’ai voulu aussi faire cela avec des fragments sur la littérature, souvent la poésie. Beaucoup de changements depuis dans mes lectures, moins dans la musique. Et puis on découvre, on comprend mieux parfois, on rejette aussi plus tard. La vie, quoi. Ce qui est intéressant, c’est de bâtir un livre en conséquence, de ne pas le gâcher par des artifices de composition, juste l’alternance musique/littérature/peinture, avec des études littéraires un peu plus longues. En tout cas ces mondes communiquent, me traversent, me hantent au jour le jour.


Florence Trocmé : Une des choses qui frappent dans votre livre, c’est la manière très féconde dont vous faites des associations fortes entre une œuvre donnée et d’autres créations. Ainsi, par exemple, à propos de Franck Venaille, vous opérez un rapprochement entre le Cornette de Rilke (mis en musique par Frank Martin), le Winterreiser de Schubert et le marcheur d’eau de Venaille. Pensez-vous que l’on a trop tendance à isoler, à mettre sous cloche les objets d’étude et qu’il est opportun de rechercher une fécondité critique en opérant des rapprochements ? (Il me semble que vous citez quelque part l’expression transgression féconde du musicien Charles Ives).

Marc Blanchet : Der Cornet de Frank Martin est une des plus belles œuvres vocales avec orchestre du vingtième siècle, un joyau de diction, de scènes haletantes, de blessures chantées traversées d’attente. Ça devrait être joué tout le temps si les lieux de programmation étaient moins crétins, en plus ça pourrait plaire à une bonne partie du public bourgeois. Ce n’est pas une œuvre d’avant-garde, mais si fine, si ténue, si parfaite que peut-être oui finalement. Si je lis Venaille je vois un homme qui chemine, qui partage sa mélancolie, parfois sa voix tremble, les villes l’éprouvent, les femmes l’effraient (elles sont effrayantes il est vrai pour qui écrit parfois !), puis il y a des soirs, des arrêts, et on se dit : cet homme-là, cette voix d’homme-là, est celle d’un Wanderer. On peut alors évidemment aller vers Schubert (mais non pour les âneries du type : quand j’écoute le soir Schubert je pense à mon enfance, etc.), plutôt pour penser à la solitude des hommes, à la beauté de l’attente dans bien des poèmes, ou juste à la Beauté. Et se rappeler l’aventure du cornette dans le poème de Rilke. Puis penser à l’œuvre de Martin, et mettre en relation ces mondes, en créer les correspondances comme une figure obligée, une belle contrainte. Le rapprochement s’impose de lui-même. Ensuite le texte doit répondre de ces correspondances, donner à penser ce que la pensée a déposé en vous. Pour votre remarque concernant Charles Ives, ça vient de sa manière de faire sonner l’orchestre en des fanfares joyeuses, dispersées, nombreuses, des parfums et des sons dans l’air du soir, dès qu’on écrit ça on peut alors se dire : c’est une manière de percevoir qui vaut comme pensée du monde. Et de poursuivre : voilà un Américain qui bosse comme banquier dans la journée et au soir écrit ces musique agitées, entrecroisées, il pense le monde à travers elles, il pense son Pays, il a compris que sa nation est un lieu d’entrecroisement, de cosmopolitisme même, et il veut faire entendre ça coûte que coûte, avec ivresse, quitte à briser la musique. Mais si les temporalités ne correspondent pas, justement, toujours, avec Ives on peut appeler Cummings à la rescousse, ou, pourquoi, pas, le génial Oppen. Les rapprochements peuvent être évidents ou osés, jamais obligatoires.


Florence Trocmé : Vous n’en parlez pas dans Les amis secrets, mais vous êtes aussi photographe et critique de photographie ? Comment ce travail-là s’articule-t-il avec vos autres travaux critiques ?

Marc Blanchet : Je suis venu à la photographie en 2000 grâce à mon amie. Et je n’ai jamais arrêté, avec aujourd’hui expositions en galeries et centres d’art. Je ne dis pas cela par pédantisme mais parce que j’ai voulu partager et me confronter au regard des autres. J’écris peu sur la photographie mais suis devenu par contre avec le temps un écrivain-photographe. Toutefois j’ai mis à distance au début l’écriture pour ne pas faire passer mes photos en étant reconnu comme écrivain. J’avais ce souci-là. Depuis ces années, un travail est né, avec ses récurrences, ses obsessions, sa nature. Comme il s’agit d’écriture encore une fois (peut-être ne s’agit-il tout le temps que de ça), c’est un même flux, la littérature comme la photographie, cela se rencontre, en confrontation et lecture l’un de l’autre, dans des projets à venir. Très rapidement (rien à faire), il m’est apparu que me contenter d’images d’un héritage humaniste, bienvenu mais limité, comme d’une inscription dans un vibratile graphique trop satisfaisant ne me suffisait pas (et je suis encore moins un photographe « clinique » ou un metteur en scène en studio). Je devais penser mes images. D’elles-mêmes, elles m’ont montré le photographe que j’étais et depuis, avec élans et doutes, je creuse ce sillon d’une photographie en noir et blanc faite de nuits et de troubles, portant les trois fondamentaux de la peinture : paysage, portraits et natures mortes (ou « vies silencieuses » que le détail ou l’intime en photographie permet d’approcher). La photographie est dans ces sujets de peinture, n’étaient les sujets de photographie qui sont plutôt pour les incidents devenus volonté : le flou, le trouble, les profondeurs de champ, les tremblements, et le reflet qui dépasse les constats et essais de la peinture, mais il faudrait développer et parler aussi de matières. Je passe donc de l’écriture (essais, proses, récits, poésie, tout sauf le roman) à la photographie pour laquelle je raisonne en séries. La publication récente d’un portfolio en tirages palladium, La Nuit, par les éditions Immanences viennent d’inscrire un nouveau chapitre à ce parcours.


Florence Trocmé : Peut-on penser qu’écrivant ces mots, à propos de Manganelli, (dans une note critique du livre Salons pour Poezibao), c’est un peu de votre manière de faire (ou de celle à laquelle vous tendez) que vous parlez ? : « Il ne s’agit pas de consacrer l’élégance de sa propre pensée : il s’agit de la faire résonner dans des écarts, des "perversions", qui montre qu’un cerveau à l’œuvre ne saurait se contenter de circonscrire intelligemment des objets d’étude ; il doit les défaire, les démonter – les remonter aussi ; non pas pour les dire davantage, plutôt pour qu’ils deviennent tournures, jeux de mots et d’esprit, analyses plus inouïes qu’inédites, en somme phrases multiples qui en circonvolutions permettent de voir et de dévoyer. »

Marc Blanchet : Je dirai cela pour ma prose, et seulement pour ma poésie passée, jusqu’en 2006, date à laquelle j’ai arrêté d’en écrire pendant dix ans. Aujourd’hui, depuis que j’ai repris, c’est différent pour la poésie : elle a un souci d’énonciation très simple (c’est de la pensée inscrite dans les objets et sentiments du monde, avec le poids des oppressions et des solitudes – dont la mienne). Pour la prose, je pense avoir pas mal déplacé le curseur pour l’emporter dans des sursauts inédits, que je perçois comme salutaires. J’ai même accolé un terme à mes proses : « fantasmatiques ». Les livres chez l’éditeur La Lettre volée, L’Éducation des monstres ; Méditations & autres brièvetés et prochainement Valses & Enterrements portent ce sous-titre. Un auteur pense la littérature avec ce qu’il a dans la tête (quand il la pense). J’aime la circonvolution dans l’écriture, voire l’expression, des autres ; je m’y livre de même. J’aime proposer une réflexion, soulever une hypothèse pour ensuite, dans l’esprit du précipité chimique, voir les réactions, les couleurs, les nuisances même. Ce sont dans ces conditions de ramifications et de situations presque délétères que la prose m’apparaît comme parfaitement en route pour relater une vision du monde, se confronter aux autorités du temps présent, et donner sa perception de l’époque. Le labyrinthe n’est pas seulement le miroir de notre cerveau : il est une condition de parcours, et même d’avancée. Le retour au point de départ n’est jamais le même, et se heurter aux murs peut se faire joyeusement. Le désespoir fait aussi partie du trajet. Toutefois ma prose a quelque chose du petit singe qu’il y a en moi, et me permet par ces saints égarements d’offrir un état du monde qui est ensuite, pour les lecteurs, l’état de mon écriture, voire un état de la littérature. Je me reconnais forcément, et non sans une fraternité un rien épouvantée, dans cette approche de Manganelli, sans avoir son érudition cependant et vouloir faire les mêmes livres !


Florence Trocmé : En quoi Les Amis secrets ont-ils façonné, façonnent-ils peut-être encore cette « main à écrire » qui est la vôtre, aujourd’hui ? Et de manière plus générale, alors que vous semblez réinvestir actuellement fortement l’écriture poétique et critique, que pouvez-vous dire sur les raisons de cet investissement renouvelé dans le champ de l’écriture critique, mais aussi de l’écriture poétique ? Et quels sont vos projets en cours ? S’inscrivent-ils aussi dans un travail plus général en faveur d’une meilleure diffusion, d’une meilleure connaissance par le public de tout le champ de la poésie contemporaine ?

Marc Blanchet : Les Amis secrets sont un point de départ, et sûrement par ce titre ma manière de vivre aux côtés des auteurs passés et présents. Livre d’amitié, il est aussi un manifeste, juste le mien, pour une exigence de pensée, un rapport à la musique avéré, une volonté de voir la littérature dans la prose comme dans la poésie (je ne place absolument pas la poésie au-dessus de tout), et une forme aussi d’éducation puisque je me suis connu comme écrivain par ce livre (mais narrateur d’histoires par Trophées, cinq récits mythiques, à la même période, des histoires en rien aristotéliciennes). Ce qui m’intéresse est d’allier, je suis ainsi, des écrits sur la musique, la danse, la peinture et la littérature, de la poésie (très féconde depuis deux ans) et des proses, avec un récit s’il doit surgir. Je ne pensais pas réécrire de la poésie. Elle est réapparue comme une évidence, mais une évidence ruminée. J’en avais assez des effets stylistiques qui m’entouraient, des espacements à qui mieux-mieux, des références à tout bout de champ, toutes ces obligations qui ne sont pas la Modernité, seulement ses travestissements. Il a fallu vieillir, eh oui, ruminer plus justement la chose, retrouver des nécessités et faire confiance à la langue. Alors des poèmes sont venus, simples, directs, et que je pense vraiment inscrits dans une lecture critique du monde. Ils peuvent être entendus de tous et n’en concerner que quelques-uns. En ce sens, parce qu’ils regardent vers les leçons du passé et font le pari d’exister aujourd’hui, ils sont modernes, ce qui n’est pas une obsession ! J’ai depuis peu en effet réinvesti le champ critique, chronique serait plus juste, en revenant après des années d’absence parmi mes semblables, tout ça parce que j’ai fait autre chose. Les travaux dits alimentaires m’ont permis de voir à quel point j’étais bon comme rédacteur ou dramaturge ; quant à mes investigations, encore récemment, dans le monde des associations littéraires, elles nourriront peut-être un jour un grand roman comique… Comme je vous le disais, j’ai animé beaucoup de rencontres littéraires, j’ai toujours eu le souci de faire comprendre l’auteur par toutes sortes de publics. Pour l’écriture de chroniques, il s’agit de rendre compte de publications en poésie mais pas seulement (j’aime l’essai littéraire) qui méritent le terrain d’une réflexion ; ça y est, je suis lancé depuis quelques mois, comme ça je lis encore plus, et cela me réjouit. Quant à la photographie, bien des choses sont en vue, là encore réjouissantes, j’espère en avoir encore pour des dizaines et des dizaines d’années à créer et partager.




(Note de lecture) Bruno Krebs, "Dans les prairies d'asphodèles", par Marc Wetzel

13 April, by Florence Trocmé[ —]

 

Bruno Krebs  dans les prairies« Jours », seconde partie de ce recueil, justement décrit par Antoine Emaz comme « un journal sans date, et pourtant chronologique », à la fois dérange comme une auto-lamentation du monde, et fascine comme une pure syntaxe de la luminosité. Texte assez ancien de notre auteur (né en 1953), paru en revue il y a une vingtaine d'années, peu lié au reste de l'œuvre (Krebs est plutôt connu comme le maître du récit onirique), il restitue – son titre le dit – l'apparente gloire des jours, des ponctuelles rations d'existence que nous distribue la pirouettante Planète. Voici comment :

Les choses ne parlent pas ; elles n'ont rien à dire les unes des autres, et leur renvoi mutuel n'est jamais un acte, seulement reflet, accident, écho ou choc. Mais le poète, qui sent qu'elles n'ont personne à cacher ou montrer, saisit que ce sont justement elles, et non lui, qu'il s'agit d'exprimer :

« Jours – nuits où rien ne parle.
Éclats, cloches et tintements, voix, conciliabules, mots couverts – mais rien ne parle.
Rires – verres vaisselle pulvérisés, rires et risées, bruits de pas, cliquetis, cristaux et monnaie -
cris et rires explosés, mais rien ne parle -
tout ce bruit en silence 
» (p. 57)    

Mais il faut fêter les choses comme elles sont, comme il en est exactement pour elles, là où elles sont ; par exemple, les si beaux et libres nuages sont réellement transis, grelottants en leur lieu de là-haut. Ils ne sont habitables qu'en nous :

« Je souris remontant la rue, joue battue givrée par le vent, œil plissé clair cherchant au ciel le mouvement des nuages qui à toute allure fuient paradant bien éclairés là-haut plein soleil, mais si froids sans doute, Icare mon souffle, mes ailes et mes rêves s'y glaceraient » (p. 62)

Car en nous, c'est la présence même du monde qui devient explorable. Les bruits pensés du monde deviennent nos instruments, le glas lui-même se fait créateur. L'appel à revivre suit directement l'écoute vivante :

« Écoute – si tu écoutes la cloche, la cloche de l'église sonner, égrener les heures – écoute jour après jour la cloche tinter, sonner les heures – non les heures ne signifient rien absolument plus rien pour toi mais la cloche – la cloche oui qui sonne tinte résonne quelque part dans ton corps quelque part où – ta tête ton cœur tu ne sais pas, ta mémoire peut-être oui ta mémoire c'est cela : elle sonne la cloche résonne dans ta mémoire, sonne le glas de quelque chose fait tinter quoi le souvenir ou l'oubli ou le souvenir de l'oubli, la cloche te rappelle quelque chose ou quelqu'un ou toi-même – oui toi-même la cloche te rappelle à toi-même te ramène te retire en toi-même citadelle – ta cloche citadelle écoute la cloche sonner le glas de ta citadelle fissurer ses murs, écoute comme ta mémoire au son de la cloche frémit bat faiblement au choc du marteau vibre, vibre un temps, deux temps, lentement secoue voiles et haillons, couches de feuilles et de cendres, sourdement s'éveille et revit » (p. 66-67)

La plus triviale perception est une épopée (l'usager du devenir est secoué partout), un risque régressif (l'univers est si ancien que le plus chevronné des regards s'y sent novice), une surexposition à l'inconnu (dans la considération d'un paysage, où toutes les heures et les places sont comptées, l'indomptable résidu de la lumière est comme un sauvage qui écrase tout) :

« Quelque part dans le ciel mon œil se lézarde.
Une fissure un frisson zèbre les feuillages me secoue – mon corps en chaque feuille dans l'azur s'éparpille doucement se pulvérise.
Journée calme pourtant – dimanche, ciel si sereins 
»  (p. 68)

Même sur un vélo, soleil couchant derrière soi, on s'instruit de la familière étrangeté, et de l'étrange invariance, de notre ombre glissant sur le bitume. On comprend soudain ce qu'est vieillir : on s'éveille, non plus au monde, mais par souvenirs décisifs de lui. Douce-amère impression d'être soi-même un trésor révolu. C'est comme une bourrade intérieure, la tape d'un complice oublié, qui revient dans notre ombre commune :

« Pédalant soleil dans mon dos – pas le soir encore mais plus si loin projette mon ombre sur la route droit devant moi – l'ombre de ma chemise battue déchiquetée par le vent la vitesse – et celle de ma chevelure.
Un frisson m'a saisi, en dépit de la chaleur.
Pédalant, fixant cette ombre, j'y ai reconnu la même exactement que vingt ans, trente ans plus tôt – en arrière.
Identique cette ombre, immuable cette découpe fouettée par le vent, la vitesse.
Grande frayeur.
Face à l'ombre de moi-même, lambeau flottant la mort en ombre légère m'apparut d'un coup très proche, comme si j'avais pédalé, effrangé, repoussé par le vent, ma vitesse – en arrière
 » (p. 70-71)

Et l'été, qui est l'aboutissement de la nature, déçoit pourtant toujours le spectateur du monde, car le monde affiche complet en toutes saisons, et peu importe à ce tout du vivable où il va :

«  L'été vient et rien avec.
L'été bientôt sa tiède chaleur ses bras nus, sombres ses feuilles et rien tu ne vois rien venir que le soleil jour après jour plus installé quand cet hiver rappelle-toi comme tu l'avais guetté le printemps et puis l'été.
Mais rien - ou si peu de chose – le vent peut-être oui, le vent qui sous les branchages s'infiltre doré ou la blancheur peut-être, la blancheur voilée du ciel là-haut -
n'avais-tu guetté rien d'autre qui vaille d'attendre, si longs jours gris si longues nuits si blêmes -
mais non peut-être rien ne devait venir rien d'autre que cet été-là qui juste commence -
s'anime houle matinale se lève mauve au soleil, se déploie, doucement ourle sa lèvre, et silencieuse étale son écume 
» (p. 77)

Saluée, on l'a dit, par Antoine Emaz, mais aussi par André Comte-Sponville* ou Jacques Réda, et défendue par un courageux éditeur (F.M.Deyrolle), l'œuvre de Bruno Krebs est, on l'a compris, d'une fraternelle noblesse ; et d'une hospitalière excellence. À destination d'imminents Martiens, tout manuel de vie terrestre s'honorerait d'en contenir quelque chose.

Marc Wetzel


* La Revue Littéraire consacre le dossier de son dernier numéro – n°72, mars-avril 2018 – à un passionnant Entretien avec Bruno Krebs d'André Comte-Sponville


Bruno Krebs, Dans les prairies d'asphodèles, lecture d'Antoine Emaz, dessins de Cristine Guinamand,  L'atelier contemporain 2017, 96 p., 20€



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