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(Dossier) en hommage à Louis-François Delisse, par Laurent Albarracin

30 March, by Florence Trocmé[ —]

 

Louis-François Delisse et Gambo en juillet 1965 photo de Jacky Dodin  sans bordure"Le poète Louis-François Delisse est mort dans la nuit du 6 au 7 février 2017. Nous rassemblons ici quelques hommages et témoignages de ceux qui l'ont connu et qui ont défendu son œuvre, lumineuse mais encore trop méconnue".

A la demande de Poezibao, Laurent Albarracin a composé un dossier, en hommage à Louis-François Delisse (1931-2017). Pour en respecter la mise en page, il est ici proposé sous forme de fichier PDF, facile à enregistrer ou à imprimer.


Ouvrir le dossier : Hommages à Louis-François Delisse

 

 


(Archive sonore) Jacques Prévert, "J'ai la neurasthanie, c'est rigolo, o, o"

29 March, by Florence Trocmé[ —]

 

738_prevertLes Nuits de France Culture
Lien de l’émission, durée 20’
Jacques Prévert : "Ce fut ma mère qui m’apprit à lire car il fallait bien y passer"
Émission de 1960, avec la voix de Jacques Prévert
Photo Sipa

 

 


(Note de lecture) Philippe Jaffeux, "Entre", par Christophe Esnault

29 March, by Florence Trocmé[ —]

 

Jaffeux  entre  couvertureDonner à lire Entre aux animaux sauvages
La matière de l’écriture (lettre, images & rythme)

L’œuvre de Philippe Jaffeux a son extension : un déjà très grand nombre de chroniqueurs semblent avoir eu la nécessité d’écrire des textes sur ses livres, qu’à ce jour à peu près personne n’a lus hors le cercle de ceux qui écrivent aussi. La poésie expérimentale que propose l’auteur crée des impulsions à écriture. Passez deux semaines d’immersion dans Alphabet (une véritable expérience) et il se peut que vous ayez vous aussi les doigts électrisés par une urgence à témoigner ou à offrir votre vision (d’un choc esthétique, d'un "dé-lire" et d'une démesure,…) parvenant à renverser la manière de lire, surtout si vous n’avez pas tenté une autre expérience, celle des textes des collaborateurs de la revue TXT, par exemple (dont on pourra effectuer un rapprochement avec l’œuvre de Philippe Jaffeux), et que l’on découvrait déjà dans O L’an, son premier livre. L’œuvre en construction pose une multitude de questions (avec un refus de la vérité), notamment celle-ci : Qu’est-ce que veut dire lire aujourd’hui ? À l’ère du numérique, de l’ordinateur et des (non)-informations à profusion, d’images proposées en continu jusqu’à la saturation (la nausée ?). Pour Deleuze, il n’y a aucune place pour l’information dans une œuvre d’art… Pas de place dans l’œuvre pour l’information (ce qui pose les bases d’une écriture « de contraintes » n’en relève pas).

Il me faudra évoquer un peu Entre, ce qu’a déjà très bien fait François Huglo sur Sitaudis. C’est page 67, que je crois découvrir une « clef » de lecture possible : "Elle intègre l’espace de onze nombres aux méditations d’une page." Les espaces (blancs) associés aux « lancers de dés » qui créent la ponctuation du texte sont donc de 2-12, de deux à douze, ce qui nous sera indiqué en dernière page du livre. Viendront ouvrir des fenêtres sous la forme (l‘empreinte) de cercles, carrés, triangles (encore des images quand on sait que chez Jaffeux, les lettres sont aussi des images). Fenêtres ouvertes sur le vide et sur l’énigme. L’aléa du « placement dans le texte » des formes transcendantes (des images !) ne s’inscrira pas de prime abord dans le hasart (le hasart le plus grand des arts - celui qui mène à la rencontre ?), sauf si l’instinct de l’auteur se mue lui-même en hasard…
On n’obligera personne à prendre du peyotl ou une autre plante pour que son esprit se confonde avec l’instinct d’un animal sauvage, mais on pourra aussi tenter de lire Entre sous un mode sensitif-instinctif-animal. C’est peut-être ainsi qu’à première lecture de Entre, je suis entré au contact de l’écorce, de l’humus d’une vaste forêt inexplorée. Quelque chose m’y a aidé. En utilisant le Je, Tu, Il, Elle, vous, nous, Ils, mes, mon, sa, vos, nos, ton, et en élargissant considérablement son vocable, jamais le monde n’a été si grand dans ses textes précédents. Dans Alphabet, le champ lexical est moins étendu. Il y a cette place capitale (centrale) de l’ordinateur et de la lettre. L’écriture s’articule (opère-t-elle presque en parfaite autonomie ?) aussi sur l’exploitation du format 21 / 29.7 ou plus précisément des potentialités qu’offre le logiciel Word. Lire Écrit parlé est une excellente introduction (un prélude) pour tenter l’expérience Alphabet. Et ce sont à ce jour peut-être les Courant blancs et Autres courants qui ouvrent le mieux cette possible immersion que certains trouveront difficile pour les lecteurs hostiles à l’expérimentation, le courant étant peut-être une forme aphoristique-électrique (c’est réducteur, il faut les lire, les vivre - lire avec son corps). On trouvera aussi certains grands lecteurs, qui pourtant n’auront pas envie d’aller plus avant dans n’importe laquelle des pages de Jaffeux. Ce n’est pas une question d’illisibilité (je n’ai jamais trouvé ses textes illisibles, aucun), mais il faut savoir que le rejet ou le non-désir de tenter l’expérience (je souligne) existe bien. Abandonner après dix premières lignes sera sans doute l’attitude la plus fréquente rencontrée devant des textes de Philippe Jaffeux. Posez L’Alphabet (ou Entre, ou les Courants, n’importe lequel de ses livres) bien en évidence dans une librairie avec un post-it « Le texte expérimental de la décennie » et comptez les secondes de consultation moyenne de l’ouvrage, et si l’improbable se produit, si quelqu’un emmène le livre jusqu’à la caisse, téléphonez à son éditrice, ça ravira peut-être sa journée.

Redire : Philippe Jaffeux écrit maintenant, avec l’aide d’un dictaphone et d’un logiciel de reconnaissance vocale. L’œuvre est parole(s). Parole réhabilitée alors qu’elle a été confisquée par les pétomanes protéiformes : animateurs télés, politiques, chaînes d’informations, et même, peut-être, jusqu’au cercle des universitaires. Pour eux, la parole ne se corrige pas ; Elle est figée, rationnelle, prisonnière de la communication, elle abuse de son pouvoir… Chez Jaffeux : la parole est dialogue elle est imprévisible, elle incite l'étonnement, l'instabilité, la magie ; le hasart
Même en évitant l’autopsie. Il y aura mille angles d’attaque et de tâtonnements possibles pour aborder l’œuvre de Philippe Jaffeux. Recherches et études de l’occurrence des mots. Un électricien aurait-il aussi des éléments d’importance à nous confier ? Un médecin (on m’a appris cette semaine que la formation des étudiants en médecine dans certains pays anglophones contenait l'étude de textes littéraires et philosophiques sur le corps (et la souffrance)). Des mathématiciens. Des neurologues. Des philosophes, … N’oubliez aucun champ exploitable des sciences et de l’art. Complétez vous-même ! La somme de ce qui sera écrit sur lui (l’œuvre & le corps, la parole, la pensée …) dépassera peut-être un jour le volume d’un gros Cahiers de l’Herne alors que, sans doute, l’auteur se défendra d’être un écrivain, un poète, un philosophe, un penseur… Je pense que Philippe Jaffeux ne doit pas être lu exclusivement par des critiques littéraires, des poètes et écrivants. Ce n’est pas si grave que l’on écrive tout et n’importe quoi sur lui (ce que je fais là maintenant par exemple), savoir lire avec acuité, on n’en est jamais sûr, souvent on se trompe. Jaffeux dira qu’il n’y croit pas une seconde quand j’écrirai : son œuvre a davantage de chances de laisser une trace dans l’histoire littéraire que celles de bon nombre de ses contemporains aujourd’hui reconnus (et lus), mais je sais aussi que cette possibilité est une grande loterie et qu’elle a souvent à voir avec la biographie de l’auteur.
Dans l’œuvre de Philippe Jaffeux la révolte est spiritualisée (et pacifique bien évidement), mais j’entends aussi un combat (le corps-livre, c’est lui, en fait, qui écrit le texte). Nietzsche écrivait lui aussi d'abord avec son corps… Qui est "l'écrivain-analphabète" qui revient souvent dans l’œuvre ? "L’écrivain analphabète" (l’auteur ?), un oxymore perçu comme une provocation ? "L'écrivain-analphabète" pourrait aussi s’incarner sous la forme d’un animal qui écrit avec des images, des cris, un rythme, des lettres au lieu de composer des belles phrases. "L'écrivain analphabète" réinvente l'écriture en reliant celle-ci à tous les autres arts ainsi qu’à un savoir de l'ignorance. Il est un animal car ses phrases pulsionnelles et instinctives adhèrent à la sauvagerie de sa langue.
Il faut donner à lire Entre aux animaux sauvages. Pas une étrange idée, non.  Eux savent mieux percevoir le mouvement.

Christophe Esnault

Philippe Jaffeux, Entre, éditions Lanskine, 2017, 12€

 

 


(Anthologie permanente) Philippe Jaffeux

29 March, by Florence Trocmé[ —]

 

Jaffeux  entre  couverturePoezibao publie aujourd’hui deux extraits de Entre, le dernier livre de Philippe Jaffeux. Pour respecter la mise en page de ces textes, ils sont proposés sous forme de fichier PDF à ouvrir d’un simple clic sur les deux liens.

Philippe Jaffeux "Entre", p. 23

Philippe Jaffeux "Entre", p. 47

Ces deux pages ont fait également l’objet d’une mise en voix :

 

Écouter la page 23 de "Entre"

 

Écouter la page 47 de "Entre"

 

Lecture Florence Trocmé. Musique, Drummings de Steve Reich.

 

 


(Archive sonore) Muriel Pic

27 March, by Florence Trocmé[ —]

 


Trois documents audio et vidéo avec Muriel Pic, en lien avec la note que Françoise Clédat consacre au livre Elégies documentaires.

→ Un extrait de Elégie de Rügen, lu par Muriel Pic :


Lien de la vidéo, durée 3’46 mn


→ Une émission de David Collin de la RTS :
Lien du document audio, durée 33’20

 



Poezibao propose aussi cette conférence sur Henri Michaux par Muriel Pic, durée 45’.

 

 


(Note de lecture) Muriel Pic, "Elégies documentaires", par Françoise Clédat

27 March, by Florence Trocmé[ —]

 

  Pic_4-1482329038-mini Élégies documentaires

Le titre d’emblée. Magnifique. Sa force d’appel. Son oxymore qui n’en est pas un et dont Muriel Pic nous livre la clé en deux vers d’une condensation exemplaire :

il n’est d’art documentaire
sans chant de deuil

Assertion que semblerait contredire le vers cité en exergue du recueil et reproduit sur la 4ème de couverture :

Ouvre l’oeil, ne chante pas.

si celui-ci n’était extrait d’un poème de l’éditeur de W.G. Sebald , Hans Magnus Enzensberger qui, interrogé sur la diversité de ses propres pratiques littéraires (poésie, essais, biographies, etc.), a déclaré la poésie en être le centre de l’énergie. Là où les choses commencent. Le poème dont le vers est extrait se présente comme livre d’études ; il se conclut sur la colère et (la) patience (…) nécessaires / à qui veut insuffler dans les poumons des puissants, la fine poussière meurtrière / qu’égrènent ceux qui ont beaucoup appris, / et qui , comme toi, sont précis.

Muriel Pic, docteur de l'EHESS, professeur de littérature française à l’université de Berne, écrivain et photographe, traductrice de Walter Benjamin, est également une spécialiste de W. G. Sebald (W. G. Sebald – L'image-papillon suivi de W. G. Sebald : L'art de voler , essai paru en 2009).
Elle intitule la postface à son propre recueil Quand la poussière devient élégie, et précise que Les Elégies documentaires ont été écrites d’après archives, avec la sensation d’une poussière dans l’œil de la pensée. Poussière, le mot comme l’élément, des doigts de l’archiviste aux étoiles, ne cesse de revenir dans les Élégies.
Si j’insiste en préambule sur ces références parmi tant d’autres, Enzensberger et Sebald, c’est, qu’associées à l’entreprise de Muriel Pic, elles dessinent avec elle comme une famille littéraire, que caractérisent la mise en œuvre d’écritures fondées sur la quête documentaire et l’intégration du document en tant que tel à leur poétique, innovant par là un rapport singulier au lyrisme que Muriel Pic formule ainsi:
Au-delà des thèmes et des questions qui les animent, les Élégies documentaires parlent donc d’une expérience lyrique, atmosphérique, élémentaires des documents.

De l’utopie
Les élégies se répartissent en trois ensembles dont chacun, lié à la découverte d’une ou plusieurs archives autour desquelles il s’organise, a pour thème une utopie.

Le premier ensemble, intitulé Rügen, concerne Prora, camp de vacances pour travailleurs du IIIème Reich dont Hitler lança la construction sur l’île de Rügen en mer Baltique. Utopie totalitaire appliquée au tourisme et aux loisirs de masse - Kraft durch Freude (KdF), la force par la joie - , dont le rêve architectural, interrompu par la guerre en 1939, restera inachevé, son état actuel de ruine insulaire témoignant de la démesure du projet et de son désastre.

Prora propagande
Propagande prora
Je regarde des documents
des photographies.
je regarde des morts.
Par-delà la résidence vue sur la mer
à l’horizon du camp au format Welt
je vois six millions de matériel humain
des corps nus sans soleil
des corps nus avec la mort en fac
e
écrit Muriel Pic.

Le second , Miel, a pour incipit

L’art ancien des abeilles :
figurer la communauté parfaite.
L’art ancien des communautés :
prendre les hommes pour des abeilles.

La ruche, modèle d’architecture communautaire, a nourri (à tous les sens du mot), l’utopie des kibboutzim incarnée ici par le kibboutz fondateur de Gan Shmuel qui, se lançant dès 1913 dans l’économie de l’apiculture, inspira l’architecte Arieh Sharon.
Le transport d’un essaim de deborah (nom hébreux de l’abeille), par et dans la bouche même de leur apiculteur Azaria Alon - apparié sur la même page à l’apiculteur Julius Cohen, l’un et l’autre fondateurs de la protection de la nature et de l’environnement en Israël - , a pour contre-modèle le déportement des peuples :

             En Europe le calendrier dit 1939 ;
(…)
En Palestine le calendrier dit 1948 ;
les abeilles butinent des fleurs de fer.
 
Ou, dans la concision de cette autre métaphore mellifère :

Le miel ne coule plus
fracas d’escadrille dans la mémoire d’Alep.

C’est par la transition lyrique - voleurs de miel plus que de feu - que l’on arrive au troisième ensemble, Orientation ; lyrisme du poète Virgile rêvant des femmes-abeilles (les Thries) et d’Aristée dont les essaims furent décimés par Orphée ; chant de deuil du poète Orphée dont, après la mort, la lyre devint constellation.
Des essaims aux étoiles. De la poussière des archives à celle des nébuleuses, Orphée, Orion. L’utopie est celle de La tribu des Skidi, Amérindiens des Grandes Plaines, pour qui la carte du ciel était table divinatoire, sa lecture fondant une organisation sociale spatiale que toujours un astre orientait , ainsi chaque village ( portant) le nom d’une étoile qui lui ressemblait , (…) les villages Skidi étaient sur la terre le reflet de leur étoile sans le ciel.
À quoi met fin l’extermination.
À quoi succède, utopie quasi inverse tant l’élan en est d’emblée intrusif , ce dans sa son expression même :

pénétrer à l’intérieur d’une étoile
à l’intérieur d’un atome
 
et dont la réalisation amène à ce constat :
A l’intérieur d’une étoile
tohu-bohu, désordre, fusions
Les atomes s’agitent en tout sens
(…)
Des vagues sans fin
de rayons X et Gamma, d’ultra-violets
une marée radioactive.
A l’intérieur d’une étoile : il y a la destruction.

Ainsi par une chaîne d’associations sommes-nous (re)conduits à l’année 1939. Le 2 août. Un mercredi atomique. Einstein écrivant. Le Président Roosevelt décachetant la lettre. Une réaction nucléaire en chaine (…) la réalisation de bombes (…) Manhattan Project.

De la destruction
Comment ne pas reprendre ici ce titre de Sebald ?
Derniers vers de la dernière des élégies de Muriel Pic :

Le ciel est un livre dont les récits se répètent.
Qui sait le lire devine la destruction.

« Destruction » sera le fin mot de l’élégie, le fin mot du livre. Littéralement et au sens propre. Son but. Sa douleur, telle qu’elle émane de la lecture des traces, déchiffrement, divination de ce qui n’a pas été vécu. Son pathos assumé. Muriel Pic en ose la formule : de pathétiques épiphanies, lesquelles génèrent des deltas d’émotion.
Je continue de construire des ruines
constate-t-elle dans un de premiers poèmes du livre, dans l’un des derniers elle évoque :
le temps qu’il reste à notre planète
d’ici sa destruction
.
Dans l’intervalle elle aura scandé :

C’est toujours la même histoire
politique, poétique, darwinienne
Toujours la même histoire
de vols, de viols, de rapts, de guerres
.

Le vertige qui résulte de la répétition de l’histoire de la destruction est pris en charge par la construction du livre dont le montage actualise une porosité des lieux, des époques et des chronologies.
Si Muriel Pic souligne l’intensification du présent produit par l’archive et qu’accompagne un cortège surprenant d’interrogations sur l’avenir, si elle se veut

le témoin
de ce qui ne passe pas

si, déplaçant le chiasme, elle voit se soulever les images mortes (…) sous l’œil vivant du passé,
c’est que de ce vertige temporel naît la nécessité de la poésie comme seul mode d’écriture capable d’apporter à l’intensité du trouble et aux interrogations qu’il suscite, une réponse que le recours au mode de l’analyse insuffit à produire:

C’est un livre qu’il faut
Un livre come un coup de hache
(…)
pour briser la fable chronologique
et regarder l’effroi
du passé qui ne passe pas.

D’une réinvention de l’élégie
L’élégie sera la forme élue pour articuler la distance stricte et impersonnelle propre au chercheur et l’accueil intime, émotionnel, de cette poussière dans l’œil de la pensée et de l’effroi qui en résulte, ressentis au contact premier avec les documents .
En Grèce où elle s’origine, l’élégie n’était pas un genre littéraire, mais une forme correspondant à une structure métrique codifiée. Chant de deuil ou de mort selon son étymologie (elegeia), son usage n’était pas réservé à la seule expression de la douleur. Elle traitait de thèmes relevant de la philosophie, de la morale, de la politique, la subjectivité de l’auteur se devant alors d’être mise en retrait. Contrairement en ce qu’il en advient dans le lamento élégiaque lorsque l’élégie, entendue comme genre, se voit associée à ce qu’on appelle, dès la Renaissance, la poésie lyrique.
C’est bien l’elegeia des Grecs que Muriel Pic reconnaît comme sa forme convenante liée à une parenté des intentions thématiques. Si librement qu’elle le fasse, si réinventée en soit la pertinence, on trouve mémoire de la scansion du distique élégiaque antique dans les alinéas qui rythment les poèmes composés d’une suite de vers narratifs, descriptifs, informatifs, réflexifs, où l’introduction de nombreuses citations référencées appuie l’aspect documentaire, en même temps qu’elle réalise une mise à distance de la subjectivité - toujours présente - par la pluralité des subjectivités. À côté de Sebald et Enzensberger, sont convoqués pour leurs travaux nombre de scientifiques, philosophes, théoriciens, inventeurs, journalistes ; on énumèrera parmi eux, outre les déjà cités, Charlotte Beradt, Hannah Arendt, Ernst Bloch, A.D. Gordon,Thomas More, Mandeville, Horkheimer, Noam Chomsky, Kepler, Arthur Eddington, Einstein…
Des photographies d’archives, en noir et blanc, parfois teinté de sépia, œuvres de photographes souvent inconnus, interagissent avec le poème à la manière des citations. Mais plus singulièrement, leur insertion établit une équivalence poèmes/images par le traitement de l’espace conféré à ces dernières dans le montage du livre, alternance et mise en page. Les légendes des photos placées en haut de la page font titres, à la façon des titres de poèmes dont elles ne se distinguent pas, les uns et les autres reprenant la fonction de résumé du contenu propre aux titres détaillés de chapitres dans les narrations anciennes. Leur report in extenso dans la longue table des matières font de celle-ci un poème à part entière, tant visuel que sonore, à lire comme tel.
De fait le poème ne cesse d’être présent jusque dans la manière dont sont (ré)appropriées les citations, ce qu’annoncent aussi les titres - Hannah Arendt écrit à peu près -, réappropriation qui introduit le tremblement d’une écriture personnelle qui se sait authentiquement réécriture et n’hésite pas à intégrer à son invention celle de nombreux autres poètes, de Lucrèce et Virgile à James Joyce, Charles Reznikoff, Cendrars, en passant Tennyson, Allan Poe, Paul Valéry, Johann Peter Hebel.
Une attention particulière portée à Kafka, la photographie le concernant réalisant en soi le lien texte/ image évoquée ci-dessus : il s’agit d’une photographie de mots, double page manuscrite de son carnet de vocabulaire allemand/hébreu, dont le poème, à la double page suivante, est la retranscription en même temps que traduction de la traduction par Muriel Pic. De liste en liste. Ecriture de gauche à droite, écriture de droite à gauche. Chaque mot est la porte d’une autre maison. L’émotion est à son comble. Kafka n’ira jamais en Palestine, parti pour une autre terre promise :

un pays imparfait en cela que plusieurs
le seul pays possible pour la poésie.
Sa cartographie est sans frontières :
essaims de mots ou vers documentaires.

Essaim de mots.
Ce qu’il en est de la métaphore. Ce qu’il en est du vivant dans le chant de mort. Ce qu’il en est du sentiment de la nature dans le lyrisme des documents. Atmosphérique et élémentaire. Ce que des éléments et de leurs combinaisons, ce que du miel et du ciel nous avons vu. Ce qui d’avantage s’en dit. En revenir aux falaises de Rügen. Lesquelles sont décrites d’un blanc squelette.
Calcaire des années 
sous la mousse et la bruyère d’été.
Calcaire et fossiles.
Au crépuscule de Rügen
on entend leur voix d’empreintes
leur élégie de témoins de craie.

Archives de la nature et archives de papier,
Elles ne décrivent pas le malheur
elles attendent un qui va dire
elles attendent de devenir

fragments malgré tout continués
.
La séparation nature/culture est ici dépassée. Muriel Pic dénonce une conception romantique (incarnée par Caspar David Friedrich, peintre de l’île de Rügen avant Prora) selon laquelle
la nature est sans histoire
Une mémoire l’infiltre, anonyme, mais à laquelle, le temps d’une strophe, Muriel Pic donne son expression la plus personnelle :

Parmi toutes les herbes
Il y a cette herbe
Parmi tous les ossements, il y a les tiens.
(…)
Nul repos pour les blanchir.

Sans hiatus elle affirme une conception de la nature comme monde. Cette identification nature et cosmos appelle à réinterpréter la formule :

Nature et histoire
En une seule et unique matière

Celle-ci ne s’adresse pas qu’aux touristes. Le mot matière est un des mots rémanents des Elégies, relayé par le mot poussière. Citons :

Sous les astres errants du ciel
sans fin s’agitent et se transforment
tous les éléments de la matière
.
Ou, plus explicite encore :
Aucun instant pareil
dans le rythme élémentaire
.

A quoi font écho les

figures libres et anarchiques
extases insensées vers la liberté
d’une population d’électrons échappée des atomes.

Voix, geste, et larmes contre l’ordre mort, telle serait l’ hypothèse lyrique de Muriel Pic.

Foisonnant et condensé à l’extrême. Rigoureux et faisant appel au plus sensible.
Modeste par ses dimensions (80 pages) mais faisant coexister de grandes variations d’échelle,

- de l’atome à l’étoile
à mi-chemin : l’échelle du corps humain .

Ce livre, Les élégies documentaires, rejoint parmi les livres ceux que nous aimons appeler « livres-monde ».


Françoise Clédat

Muriel Pic, Élégies documentaires, Collection : Opus incertum, 92 pages, 3 illustrations couleur, 16 illustrations noir et blanc, éditions macula, 2016, 15.00 €

 

 


(Anthologie permanente) Hart Crane, "les pommes, Bill, les pommes !"

27 March, by Florence Trocmé[ —]

 

Sur la tombe de Melville

Souvent, sous la vague, au large de ces hauts-fonds,
Il a vu ces dés, les os des noyés, lui léguer
Une ambassade. Comme il les regardait, ils heurtaient
Nombreux le rivage poussiéreux, puis étaient recouverts.

Et les naufrages passaient sans son de cloches,
Le calice de la mort généreuse donnait en retour
Un chapitre dispersé, le hiéroglyphe livide,
Présage enroulé dans des corridors de coquilles.

Puis, dans le circuit calme d’un vaste rouleau,
Ses lacérations sous le charme et sa méchanceté apaisée,
Il y avait des yeux givrés qui élevaient des autels;
Et de silencieuses réponses coulaient entre les étoiles.

Compas, quadrant, sextant n’inventent
Pas de marées plus lointaines... Haut dans l’azur escarpé,
Le chant monodique n’éveillera pas le marin.
Cette ombre fabuleuse que la mer garde seule.

« Sur la tombe de Melville », poème du recueil Bâtiments blancs (White buildings), traduit par Chantal Bizzini


At Melville’s Tomb

Often beneath the wave, wide from this ledge
The dice of drowned men’s bones he saw bequeath
An embassy. Their numbers as he watched,
Beat on the dusty shore and were obscured.

And wrecks passed without sound of bells,
The calyx of death’s bounty giving back
A scattered chapter, livid hieroglyph,
The portent wound in corridors of shells.

Then in the circuit calm of one vast coil,
Its lashings charmed and malice reconciled,
Frosted eyes there were that lifted altars;
And silent answers crept across the stars.

Compass, quadrant and sextant contrive
No farther tides ... High in the azure steeps
Monody shall not wake the mariner.
This fabulous shadow only the sea keeps.

Hart Crane, “At Melville’s Tomb” from The Complete Poems of Hart Crane by Hart Crane, edited by Marc Simon. Copyright © 1933, 1958, 1966 by Liveright Publishing Corporation. Copyright © 1986 by Marc Simon. Used by permission of Liveright Publishing.
Source: The Complete Poems of Hart Crane (Liveright Publishing Corporation, 2001)

/

Dimanche matin, pommes

À William Sommer

Les feuilles tomberont encore un jour, lesteront
La toison de la nature de ces desseins
Qui sont la force de ton tracé ample et juste.

Il y a désormais un défi au printemps
Dans ce nu de la maturité, la tête
                                                     levée
Parmi un royaume d’épées, son ombre pourpre
Sur l’hiver de la terre, jaillissant
De la blancheur qui provoque la neige d’un cri.

Un garçon court avec un chien face au soleil, chevauchant
Des enthousiasmes qui tracent librement leurs orbites,
Lumineuses et éternelles
Dans la vallée où tu vis
                                      (Qui s’appelle Brandywine.)

Là, j’ai vu les pommes qui te jettent des secrets, —
Des pommes aimées de la folie de saison
Qui nourrissent tes questions de vin aérien.
Pose-les de nouveau près d’un pichet avec un couteau,
Équilibre-les, pleines à exploser —
Les pommes, Bill, les pommes !


« Dimanche matin, pommes », poème du recueil Bâtiments blancs (White buildings), traduit par Chantal Bizzini


Sunday Morning Apples

                   To William Sommer

The leaves will fall again sometime and fill
The fleece of nature with those purposes
That are your rich and faithful strength of line.
But now there are challenges to spring
In that ripe nude with head
                                    reared
Into a realm of swords, her purple shadow
Bursting on the winter of the world
From whiteness that cries defiance to the snow.
A boy runs with a dog before the sun, straddling
Spontaneities that form their independent orbits,
Their own perennials of light
In the valley where you live
                                    (called Brandywine).
I have seen the apples there that toss you secrets,--
Beloved apples of seasonable madness
That feed your inquiries with aerial wine.
Put them them beside a pitcher with a knife,
And poise them full and ready for explosion--
The apples, Bill, the apples!


source : http://hartcranepoems.blogspot.fr/#sunday_morning


Ces deux traductions ont été publiées en septembre-novembre 1999 dans Le Nouveau Recueil n°52, Champ Vallon. Poèmes tirés du recueil White Buildings.
On peut écouter ici Tennessee Williams lire un autre poème de Hart Crane, "To Brooklyn Bridge".

 

 


(Poezibao hebdo) du samedi 25 mars 2017

25 March, by Florence Trocmé[ —]

 

Les 13 articles parus dans Poezibao du 18 au 25 mars 2017 (et aussi, pour information, les nouvelles parutions de Muzibao).
Toutes les mentions en bleu sont des liens, cliquables, qui conduisent aux articles.

En voix (lecture à haute voix)
(En voix) Boris Wolowiec, Jean-Philippe Cazier, Laurent Albarracin

Archives sonores, Christian Vogels, Derek Walcott et Henri Deluy :
(Archive sonore) Christian Vogels lit deux "iconostases"
(Archive sonore) Derek Walcott
(Archive sonore) Henri Deluy

Dans l’anthologie permanente, Christian Vogels, Derek Walcott et L.-D Bessières :
(anthologie permanente) Christian Vogels
(anthologie permanente) Derek Walcott, "tu aimeras de nouveau l'étranger qui était toi"
(anthologie permanente) L-D Bessières, le métromane

Les notes de lecture des livres de Christian Vogels, Pascal Commère et sur Henri Deluy et la revue Action poétique :
(Note de lecture) Christian Vogels, "iconostases", par Antoine Emaz
(Note de lecture) Pascal Commère, "Aumailles", par Gérard Cartier
(Note de lecture) "Henri Deluy, Ici et ailleurs : une traversée d’Action poétique", par Pascal Boulanger

Carte blanche à Claude Minière, Dante et la traduction de Danièle Robert :
(Carte blanche) à Claude Minière : Dante, par Danièle Robert

Agenda et revue de presse :
(agenda et revue de presse) journal du mercredi 22 mars 2017

Les 31 livres et revues reçues par Poezibao :
(Poezibao a reçu) du samedi 25 mars 2017


Et aussi, dans Muzibao :
(La Chronique du 20), André Hirt, "que vaut la IXème symphonie ?"
(note d'écoute) Le Triple Concerto pour violon, violoncelle et bayan de Sofia Gubaidulina

 

 


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