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(Note de lecture) Quel avenir pour la cavalerie?, une histoire naturelle du vers français, de Jacques Réda, par Jean-Nicolas Clamanges

9 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Jacques Réda  quel avenir pour la cavalerieTel de nos derniers bardes aujourd’hui nous parle, en douze chapitres, des rapports de la nature du vers à la physique quantique, et de ceux de l’entropie de l’univers à celle de notre langue en son fatal destin, qu’anticipa, à haute époque, l’émergence d’un dodécasyllabe où le « françois » en devenir programmait, nous montre-t-on, une montée en perfection nécessairement appelée à désagrégation, avec celle dudit mètre, aux alentours de 1854.
Le poète Jacques Réda n’ignore rien de la cosmologie contemporaine à l’usage des gens cultivés, non plus que des avatars du chat de Schrödinger, ie. de l’indécidabilité quantique de l’être et du non-être en certaines expériences de pensée, qui se condensent pour lui en celle, ultra-sensible, du vers français, destiné depuis ses origines obscures selon grec et latin, à dire « le sens de tout dissimulé dans l’évidence énigmatique du rythme » (p. 119). Cela quoique (ou parce qu’) acculés furent d’anciens poètes soucieux d’illustrer leur langue, à longtemps rechercher les pieds et mètres nettement accentués des langues antiques dans la monotone mécanique syllabique (longtemps déniée) de la seule langue peu accentuée de l’Europe, où césure épique et alternance des rimes attestent que longtemps demeura l’indécision sur la valeur du ‘e’ dit « muet », autant que sur la possibilité d’une scansion selon brèves et longues jamais renoncée par de très grands, depuis certains proches de la Pléiade, jusqu’à Saint-John Perse et Senghor, sans oublier la fascination claudélienne pour l’ïambe, ni la clef du « nombre » et de la « quantité » chez nos grands prosateurs d’Ancien Régime.

J. Réda nous rappelle tout cela et bien d’autres choses encore de ce qu’on peut appeler un patrimoine en déshérence, et qu’il s’emploie à réactiver. Linguiste autant qu’artiste par pratique invétérée du vers et de la prose (qu’il n’a garde d’opposer, leur proximité prosodique en français étant l’une de ses thèses), il croit fermement que « la langue » élit, choisit, distingue, mémorise ceux qui l’accompagnent rythmiquement dans sa trajectoire temporelle, leurs vers étant considéré comme « élément(s) de base d’un seul poème dont l’auteur est la langue française » (p. 90) ; cela jusqu’à un point d’équilibre quasi homéostatique (XVII-XVIIIe siècles), au terme duquel le roi alexandrin se désagrège insidieusement à son insu, après quoi s’ouvre, une fois franchi le promontoire Hugo, une crise généralisée du vers régulier anticipée de longtemps dans l’histoire des mètres, de leurs coupes, de leurs accents et de leurs dispositifs de rimes tels que pratiqués, réformés, refondés, etc. par les meilleurs, car « la langue » les avait choisis pour énoncer « en avant » sa catastrophe programmée. Et en effet, les dernières pages de l’essai ne font pas mystère d’un effondrement ultime en cours, spécialement sous l’impact d’une langue dite « robotique » dont l’infection s’avérerait irrémédiable à terme n’était, peut-être, l’antidote utopique d’un mixage créatif de plusieurs langues vives qu’intégrerait, s’y révolutionnant, le français polyglotte de demain dont nul aujourd’hui ne peut savoir grand-chose.

Mais revenons au vers selon son Histoire naturelle, un intitulé qui ne cite en creux l’immense Histoire du vers français de Georges Lote (a) que pour en annoncer une relecture pour ainsi dire organique, où l’écoute et la pratique vivantes d’un grand poète contemporain reconfigurent ou bousculent à leur mode un savoir-savant avec lequel il rivalise d’ailleurs d’érudition en ce qui concerne les siècles anciens et la métrique latine. Cela sans préjudice de ce que blues et swing offrent aujourd’hui, mais aussi pour naguère, d’efficience à saisir – depuis ce qu’il en écrivit dans Celle qui vient à pas légers (b) –, de la ‘pneumatique’ du poème : le ressort du ‘grand muet’ suppléant au défaut d’accent de la langue, mais aussi ceux de la diérèse, de l’ouverture et de la fermeture des voyelles, du jeu des allitérations et des assonances, etc., qui règlent – plutôt aléatoirement au fil des époques et des modes de diction il est vrai – la rythmique des œuvres qui nous parlent au cœur et des « beaux vers » (c’est son mot) si mystérieux qui s’y révèlent parfois.
L’empan temporel de l’ouvrage court jusqu’à Du Bouchet, selon un fil rouge à quadruple tors : une méditation sur la naissance, le développement, l’épanouissement puis la désagrégation jusqu’à aujourd’hui de la langue française ; une intuition radicale sur ce que cette langue a dicté au vers français de ses grands mètres – particulièrement l’octosyllabe, le décasyllabe et l’alexandrin –, comme anticipation inspirée de leur dissolution programmée (à l’époque de l’invention du « vers libre ») préfiguratrice de la sienne au XXIe siècle ; une intuition corollaire sur le « génie » de ladite en tant qu’elle élit « ses » poètes pour énoncer/prédire son devenir en acte et en procès (congé in absentia étant donné à toute approche historico-sociologique de la formation du « canon » et a fortiori  au « jugement de la postérité ») ; et plus globalement, une identification de ce devenir à ce que les sciences contemporaines nous proposent du double processus à l’œuvre dans ce que nous savons/ignorons de l’univers : entropie et conservation de l’énergie. – Soit l’inéluctable, auquel répond un travail vers l’ « autre langue » entrevue, espérée, tentée au défaut de celle qui se défait dans les mains d’un Rimbaud, et dont attesteraient créativement, entre très peu d’autres au XXe siècle, les entreprises (in)traductrices d’Armand Robin ou d’Armen Lubin.

Confronté à cette rafale de thèses tranchantes, d’aperçus cavaliers et d’analyses méticuleuses fruits d’une vie d’écrivain intégralement consacrée à la poésie et au jazz, le lecteur ordinaire qu’on se trouve être suspend son jugement quant aux raisons avancées (parfois trouvées discutables), pour s’en tenir à l’essentiel nourrissant : ce qu’enseigne ici la science d’un maître de la rythmique du vers français envisagé depuis ses origines médiévales jusqu’à Toulet, Audiberti, Dadelsen, en passant par La Fontaine, Racine, Voltaire, Rimbaud, Mallarmé, Claudel, Valéry, Cendrars, etc., compte-tenu, toujours, de ce qu’apporte ici l’écoute cultivée des seigneurs du swing. Les analyses proposées sont souvent fort éclairantes (elles témoignent d’une longue pratique mémorielle des œuvres), parfois révélatrices (Thomas de Kent et le Roman d’Alexandre, Toulet, Follain, Dadelsen...), parfois déconcertantes (Delille, Larbaud/Barnabooth, Cocteau...). On est un peu déçu toutefois, pour le XIXe siècle, que les impacts formels de Baudelaire et de Verlaine (celui-ci si musical, si adroitement novateur, et avec qui Rimbaud partage un peu plus que rien en ce qui concerne la dérégulation du vers) soient ici quasiment négligés (mais on peut toujours s’instruire à ce propos dans les travaux de Benoît de Cornulier) (c). Quant au XXe siècle, on attendait plus précis à propos de l’art d’Apollinaire ; mais demeure au lecteur le plaisir de découvrir, au fil des derniers chapitres, ce qui est suggéré de l’impact très ramifié de Pierre Reverdy.

Voilà en tout cas un essai vigoureux qu’on a plaisir à lire pour sa vivacité et pour ce qu’il ramène, aujourd’hui, sur le fond, de la question cruciale du rythme en poésie : ce rythme, nous dit l’auteur, « qui balance l’univers » (p. 23). On osera néanmoins une réserve sur l’analyse de la situation présente : si quelque jour « nous disparaîtrons, nous et nos choses » selon le mot de l’Épître aux Pisons, et si la planète aujourd’hui nous signale nettement l’urgence d’avoir à en retarder l’imminence, cela n’implique pas fatalement que, parallèlement, langue et vers d’aujourd’hui doivent se préparer à la catastrophe entropique que le second aurait annoncée dès longtemps ; les dérèglements rimbaldiens, ducassiens, mallarméens et leurs considérables ciels de traîne peuvent aussi se comprendre comme déchaînement d’énergie dont la charge est désormais notre propre. C’est pourquoi, l’œuvre poétique de Denis Roche par exemple, pour définitivement rompue qu’il l’ait voulue, devrait être pratiquée comme un accumulateur aussi exhaustif qu’énergumène des possibilités inouïes du vers ancien, régulier ou non, plutôt que comme un terminus de l’impossible : est-il faux de trouver que des écrivains comme Pierre Lartigue et Jacques Roubaud ont poursuivi, avec d’autres, le travail de ce côté ? Quant au ci-devant « Volapück du Robot » (p. 202), et au traitement binaire (des textes, de la langue, du savoir) qu’il engage, la meilleure façon de lui résister n’est-elle pas d’en faire rythme de vers par détournement médité, comme par exemple l’invention et la pratique du vers justifié chez des écrivains tels que Lucien Suel, Ivan Ch’Vavar ou Claude Favre ?


(a) En 9 tomes (du Moyen Age au XVIIIe), disponible en ‘openedition’ sur le site des Presses universitaires de Provence, https://books.openedition.org/pup/1788?lang=fr
(b) « Le français est rythmique. On voudrait percevoir objectivement ce rythme, non s’inféoder pour des prunes à de prétendus tempos « intérieurs » [...]. [La poésie écrite] continuera de péricliter et de se morfondre si elle ne ressaisit pas, grâce à une mesure à chaque fois inimitable et objective, le rythme ou encore mieux le swing qui la distingue de la prose qu’elle est aussi quand la prose mérite son nom. » « Poésie parlote » [1972], in Celle qui vient à pas légers, Fata Morgana, 1985, p. 57.
(c) Voir en particulier Théorie du vers. Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Paris, Éditions du Seuil, 1982. On peut aussi consulter son site : https://www.normalesup.org/~bdecornulier/

Jean-Nicolas Clamanges

Jacques Réda, Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français. Buchet-Chastel, 2019, 213 p. 20 €.
Sur le site de l’éditeur

Extrait (p. 61)

À propos de l’étymologie du mot « vers », j’ai déjà mentionné la principale qui tient à la nature de son mouvement orienté « vers » deux sens : le sens signifiant de la langue qu’il utilise et son pur sens spatial et temporel de « direction ». Or l’espace est isotrope, si le temps va dans le sens de celui qu’on appelle sa « flèche », qui n’a d’autre but, peut-être, qu’aller. À l’image du principe du rythme, ces deux sens peuvent se contrarier dans le vers, et peut-être n’y a-t-il « poésie » que lorsqu’un vers réussit à les accorder. C’est alors un de ces « beaux vers » qui nous paraissent un peu inexplicables, indéchiffrables, et qui s’ouvrent en effet, par-delà leur signification discursive ou logique, sur le sens du rythme en tant que retour permanent à soi malgré le balancement qui l’en éloigne. D’où la « douleur » que Nietzche y a décelée, mais qui peut se transformer en euphorie lorsqu’à la manière du « swing » il rend la danse irrésistible. Dans l’ordre du langage, le « beau » vers parvient à saisir la simultanéité de ces deux mouvements contradictoires. Sans s’annuler, ils s’équilibrent alors et, semble-t-il à l’infini qui se dérobe au dicible, mais dont un écho se répercute dans le mouvement de la danse ou du vers.
La rime marque ainsi le moment où le vers, ayant touché ce point d’équilibre, retourne au balancement.



(Note de lecture) Si décousu, de Ludovic Degroote, par Anne Malaprade

9 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Ludovic Degroote  si décousuSi décousu serait un livre-miroir que l’on promènerait le long d’un chemin, celui d’un fragment de vie qui s’étendrait sur une trentaine d’années. Un miroir qui réfléchirait les paysages certes, mais aussi le corps et l’esprit — l’âme unifiée, vibrante et consciente, de celui qui tient cet objet réfléchissant. Ce miroir éclairerait des œuvres picturales auxquelles le lecteur n’a pas accès, il saisirait des souvenirs et des images, des sensations et des expériences que la mémoire n’aurait pas tout à fait perdus. Or ce miroir est devenu un livre de papier réunissant différents textes parus en revues ou en plaquettes, qui ont accompagné pour certains des œuvres de Gérard Duchêne, Odile Fix, Anne-Laure Héritier-Blanc, Marc Brunier-Mestas, Thierry le Saëc, Bernard Pagès, Christiane Sintès, Magali Latil, Mireille Désidéri, Stéphanie Ferrat, Thémis S/V et Marc Pessin. Certains poèmes sont inédits. Tous les textes ont été écrits entre 1987 et 2017, mais ce n’est justement pas une disposition chronologique qui préside à l’architecture de l’ensemble.

Deux gestes concomitants unifient cette trajectoire dans le temps et l’espace : il s’agit toujours de réunir et d’accueillir ce qui ce qui se disperse dans l’intermittence. Écrire, ce serait tenter de conjoindre les apparitions disjointes, sans que ces deux mouvements ne puissent jamais exactement coïncider. Le discontinu tient au continu, de même que le continu ne peut s’apprivoiser sans la discontinuité. Ni le monde, ni l’homme, ni l’objet, ni la matière ne sont des réalités acquises au visible et à la conscience. D’emblée l’être et le vivant se révèlent en se cachant, existent en disparaissant — existent, peut-être, parce qu’ils disparaissent. Certes, il y a des réalités qui semblent plus massives, plus solides, plus impressionnantes. Pourtant elles sont elles aussi soumises au temps et à l’usure. Rien n’échappe à la fracture et à l’éparpillement. Et c’est cette conscience aigüe de la décomposition qui œuvre à la composition du livre.

Si décousus sont le monde, la chair, la mémoire, les objets, les crânes et les os, le corps et la tête, les vivants et les morts. Ces derniers on les avale et on les crache, ils nous pénètrent par la bouche et s’enterrent à même nos corps survivants. On pense, parfois, à ces poèmes par lesquels Bernard Noël fait déchanter la langue. Si décousus sont le langage, les mots, les signes, la forme. Le livre, cousu, dans sa version classique en tout cas, constitue l’un des rares lieux susceptible de ramasser ces morceaux et ces découpes, ces fragments et ces débris. Il assemble, réunit, sauve, récupère, recueille, prend en charge, ramasse ; glane, aurait dit Agnès Varda. En l’ouvrant, on n’accède pas tant à un monde qu’à un regard, une écoute, une attention de tous les sens par lesquels des moments et des perspectives de la réalité sont restitués avec une justesse expressive qui, parfois, fait froid dans le dos : « il faudrait séparer la mer de mon regard séparer mon regard/de ma tête et ma tête du monde ». Ni commentaire ni bavardage. L’interprétation et la digression, la synthèse et l’analyse n’ont pas leur place ici. Les mots ne crient ni ne s’agitent, mais avancent, imperturbables, et fendent le néant, témoignant d’une peur, d’un dégoût et d’une culpabilité inconsolables. La syntaxe, économe, se refuse à tout bouleversement. Aucune mise en scène, mais la restitution d’une flèche temporelle très fréquemment déviante : « nous serons précédés/de notre disparition », « une enfance morte », « j’étais né avant moi/dans une mémoire qui ne m’attendait pas/je me suis construit par effacement ». Cette sobriété et ce dépouillement cliniques, ce refus des effets et des pauses ne rendent que plus nécessaire la parole qui jamais ne cède sur son devoir (plus que désir) d’écrire. Et cette parole trouve sa couture dans les blancs qui la précèdent et la suivent. D’une certaine manière, ces derniers la protègent, l’entourant d’un silence ou d’un vide dont le lecteur a besoin pour entrer progressivement dans cette suite d’intensités. Le si du titre, on peut l’entendre comme un oui, une insistance — peut-être, aussi, l’hypothèse selon laquelle la séparation et le décalage sont la manifestation d’une brisure qui n’est pas tant fatale que fractale. Écrire, c’est durer encore un peu, c’est faire durer le peu qui nous constitue malgré nous, toujours en devant, ou en arrière, ou à côté de nous. On colle à la disparition, et cette couture-ci nous lie et nous délie, un peu comme une frontière sépare deux entités tout en les couplant.

Dans ce décousu, néanmoins, on peut repérer des ensembles formels qui mettent en place une série de séquences impressives. Les premiers poèmes se présentent autour de strophes compactes. Peu à peu, du blanc, des blancs, ajourent les vers, les isolent. Dans la dernière partie du recueil, la prose revient, insiste, le noir gagne sur le blanc, le paragraphe peut aller jusqu’à (se) faire bloc. On ne saura jamais ce qu’est un mot, on s’accroche alors à la structure phrase. On ne saura pas plus ce que déploie un blanc : du vide, une non-couleur, de l’air, une respiration, l’envers d’un signe, un non-dit, une disparition ? « dès que je vis/se dessine un trajet » : écrire des trajets, c’est traverser un paysage qui devient corps de mots, c’est dessiner une vie qui défait le silence autrement que par le bruit, c’est coudre l’hypothèse (Si…) indicible à la parole, inventer des lambeaux de phrases qui contiennent la violence. Même désarticulé, on doit tenir, on tient, on tiendra.

Anne Malaprade

Ludovic Degroote, Si décousu, Unes, 2019, 134 p., 21€

Lire des extraits de ce livre publiés dans l’anthologie permanente de Poezibao.



(Anthologie permanente) Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre

9 December, by Florence Trocmé[ —]

 

1ere_couverture_une_position_qui_est_une_position.-_5_spetembreVirginie Poitrasson publie Une position qui est une position qui en est une autre aux éditions LansKine.


Une position qui est une position qui en est une autre

Raconter une position c'est un peu la trouver. Une place à prendre, que l'on voudrait acquise. Il y a eu ce rêve. Dans un rêve on a toujours une position plus extraordinaire. Cette fois-ci, je me trouvais en Irlande, dans un petit village portuaire, au milieu d'un brouillard soit léger, mais suffisamment humide. Une petite anse abritée et entourée de maisons de briques colorées donnant toutes sur une mer grise et comme déchainée. J'étais dans cette chambre désuète, datant d'un début de siècle, la fenêtre grande ouverte, les rideaux frémissant du vent passant, assise sur une petite chaise en bois, faisant face au paysage marin, à cet horizon fermé des vagues. Là, était assis à côté de moi Samuel Beckett. Sa stature. Ses cheveux blancs épais. Son regard d'une intensité pour laquelle je frémis encore. Et ses larmes qui coulaient, coulaient longuement sur ses joues. Sur notre droite, se trouvait posée sur la commode la photo de sa mère décédée. Il a pris son portrait pour le contempler et a commencé à me parler d'elle avec une émotion qui ne peut être ressentie que les yeux fermés. Pourtant je gardais les yeux ouverts. La fragilité de sa parole, l'intimité tremblée de sa voix, sa respiration remplie de l'air du large. Et j'étais là, dans l'inattendue position privilégiée d'un partage. D'une écoute entière, de toute sa personne. La personne à qui confier. Intarissable, il parlait, toute ouïe, je recevais.

/

P.....1, P.....2, P.....3

Clairement, elles ne m'appartenaient pas. Elles m'avaient toujours fait défaut, en effet, et ne pouvaient être retenues. Je le savais dès le départ. J'avais beau les avoir réceptionnées, déballées, et ayant ouvert chaque boîte, les avoir classées à l'intérieur, je ne pouvais les atteindre. Il y en avait, en plus, des sacs entiers. Le livreur avait mis plusieurs heures pour tout décharger. Après des jours de classement minutieux, après les avoir eues une à une entre les mains, il ne m'en restait que le geste répétitif et bienfaiteur d'en prendre une, de la reconnaître, de me rappeler et de la mettre dans la bonne boîte. Maintenant, elles étaient là, quasi toutes rangées, classifiées (j'aurais pu aussi les numéroter), et rien, rien ne s'ouvrait. Pas de ligne d'horizon, pas de nouveaux champs, juste ma respiration régulière, tenue, qui attendait encore que ça se dégage. Il fallait, je le savais, que je les abandonne, là, tel quel... C'était sûrement la meilleure chose à faire. Surtout ne plus convoquer ce qui était perdu. Cela faisait partie du travail de dégrisement. Je devais tout faire pour m'en départir. Une bonne fois pour toute. Et ceci malgré la question obsédante : est-ce se désappartenir que de s'en départir ?

/

(...)
Bateau
mon
rêve
multiple
et
toi

L’in-
térieur
à
souffle
de qui
le vent

Cette
plume
par-dessus
laquelle
tu
m’as
presque
fait
basculer

Je
suis là-haut
dans
l’air

Et
je
n’ai
jamais
demandé
à Monsieur
météo
si
c’était
juste

Alors
nous
é-
tions
à part
l’un
de
l’autre

Il
pleut
des
viol-
ettes

Rien
sauf
le bleu
du
ciel
d’ici
à
maintenant

Quelqu’un
m’a
arraché
hors
de
tes
bras

Ainsi
ce
n’est
pas
ça
tu
n’es
pas
ainsi

Surtout
plus
toi
que
personne
d’autre

Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, éditions LansKine, 2019, 80 p., 14€, pp. 15, 17, 66-69.

Sur le site de l’éditeur : Ce livre composé de six parties questionne de différentes manières l’amorce de la pensée : Comment la pensée se construit-elle ? Comment reconstruire son cheminement ? Comment la création s’enclenche-t-elle ? Qu’est-ce qui l’active, la réactive ? Quelle(s)position(s) prendre pour produire, pour écrire ? Une position qui est une position qui en est une autre propose comme point de départ cet énoncé : Raconter une position, c’est un peu la trouver. Et ce, avec un esprit vif tout en questionnement et ritournelles, avec humour, distance et dérision. En questionnant l’amorce de la pensée, ce livre s’attaque à la face nord de la langue, sans chercher à résoudre, ni à simplifier. Par le biais d’anti-scènes notamment, ce texte restitue des rêves, des scènes issues de l’inconscient, là où la langue nous échappe complètement. Se mêlent à la fois la gravité (état sauvage) des actes et une certaine légèreté due à leur répercussion dans la langue qui les réordonnance.



(Poezibao Hebdo) du samedi 7 décembre 2019

7 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Info poezibao nouveau-page-001Onze nouveaux articles dans Poezibao.
On peut lire aussi plusieurs nouveaux articles dans Muzibao et une nouvelle parution du Flotoir, avec notamment Christian Prigent, Herta Müller, Peter Handke, GA Goldschmidt, Akira Mizubayashi, Gemma Salem, Walter Benjamin, etc.



Mise en ligne de la revue Nu(e), numéro 70, consacré à Valérie Rouzeau. On peut la lire intégralement sur le site.
(Revue) Nu(e), n°70, Valérie Rouzeau

Le feuilleton, avec une nouvelle « Enquête » de Siegfried Plümper-Hüttenbrink
(Feuilleton) Enquêtes, par Siegfried Plümper-Hüttenbrink, #5, Spectographie

Les notes de lecture :
(Note de lecture), Giorgio Manganelli, La Crèche, par Marc Blanchet
(Note de lecture), Shijing, dans la traduction de Pierre Vinclair, par Claude Minière
(Note de lecture), Un Ciel étranger, d'Emily Dickinson, par Laurent Albarracin
(Note de lecture) Journal de Belfort, de Béatrice Douvre, par Marc Blanchet

Dans l’anthologie permanente :
(Anthologie permanente) Lucian Blaga, La Lumière d'hier
(Anthologie permanente) Etel Adnan, traductions inédites de Jean-René Lassalle
(Anthologie permanente) Emily Dickinson, Un ciel étranger

Notes sur la création :
(Notes sur la création) Antonio Tabucchi, Les Volatiles de Fra Angelico

Et les vingt livres et revues reçus cette semaine par Poezibao
(Poezibao a reçu) du samedi 7 décembre 2019



(Poezibao a reçu) du samedi 7 décembre 2019

7 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Les vingt livres et revues reçus par Poezibao cette semaine :

Laure  écrits completsLaure, Ecrits complets, édition établie et annotée par Marianne Berissi et Anne Roche, postface de Jérôme Peignot, Editions les Cahiers, 2019, 39€
Collectif, Le Système périodique des éléments, Invenit, 2019, 35€
Joël Baqué, Ruche, Eric Pesty éditeur, 2019, 9€
Rémi Bouthonnier, Lire serait voir l'intérieur du déplacement, Eric Pesty éditeur, 2019, 9€
Christine Jeanney, Münri, Abrüpt, 2019, 8,50€
Collectif, Ritournelles, 20 ans de création littéraire transversale, Le Bleu du ciel, 2019, 20€
Flora Souchier, Sortie de route (Prix de la vocation), Cheyne Éditeur, 2019, 16€
Dominique Loreau, Motus, Alentours, éditions Tandem, 2019
Le Système poétique des élémentsJacques Norigeon, Dites 33, Easy Listing, 1 (3-33), Propos2éditions, 2019, 13€
Georges Mérillon, Provisions d'ensemble, brève somme, Ed. La Grange, 2019
Julien Boutreux, J'entends des voix, illustrations de Dominique Spiessert, Editions le Citron gare, 2019, 10€

Traductions :
Ezra Pound, Anthologie classique définie par Confucius, introduction et traduction de l'anglais par Auxeméry, Pierre-Guillaume de Roux, 2019, 28€
Ezra PoundGonzalo Arango, Premier manifeste Nadaïste et autres textes, préface de Jotomario Arbelaez, postface de Philippe Ollé-Laprune, traduction du castillan (Colombie) par Vincent Gimeno-Pons), La Passe du Vent, 2019, 13€
David Mus, Quadri Romani, (édition italienne mais bilingue, avec texte original en français, traduction de Fabio Ciriachi, Empiria, 2019, 12€

Prose :
Bernard Dilasser, La visite (roman), Librairie éditions Tituli, 2019, 7€

Revue :
Chroniques poétiques, n°23, 2019

Trois parutions au Théâtre Typographique :
Edwin Denby, The climate suivi de First Warm Days, avec douze traducteurs, TH.TY. / MW, 2017
Erik Lindner, Un autostoppeur et son accident, traduction du néerlandais par Bénédicte Vilgrain, TH.TY. / MW
Laurent Cassagnau, Oskar Pastior, "Le Projet Pétrarque" E.N.S. 2 juin 2006, TH.TY. / MW, 2018

Et un livre d’artiste :
Henri Droguet et Claire Illouz, Grand beau, livre d'artiste, tiré à 30 exemplaires, 2019





(Revue) Nu(e), n°70, Valérie Rouzeau

6 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Nue  Valérie RouzeauPoezibao héberge désormais la revue NU(e). Celle-ci est proposée au format PDF, facile à enregistrer ou à imprimer et à ouvrir d’un simple clic.

Le numéro 70, cinquième publication au format électronique, est consacré à Valérie Rouzeau.

On peut le télécharger (gratuitement) par un simple clic sur ce lien.

(L'ouverture peut prendre un peu de temps).


NU(e)
Numéro 70
Numéro coordonné par Régis Lefort
avec la collaboration de Béatrice Bonhomme et Danielle Pastor

Sommaire du numéro
Régis Lefort
Introduction
Valérie Rouzeau
Entretien avec Régis Lefort

Témoignages
Jean-Pascal Dubost
L’œuvre pré-Pas revoir de Valérie Rouzeau
Louis Dubost
Pas revoir, la « fabrique » d’un livre
Jean-Pierre Georges
Rouzeauphonie
Étienne Faure
Un si beau chantier
Roger Lahu
Un MYSTÈRE : être atteint en plein cœur par un poème. Lecture d’Apothicaria de Valérie Rouzeau
James Sacré
De l’autre côté des dahlias
Jacques Bonnaffé
Ma Rouze
Albane Gellé
Valérie, un roseau, seule
Sylvie Doizelet
Valérie
Jacques Demarcq
Pétrolette et ouverture éclair
Camille Loivier
Turbulences et sagesse
Yves Charnet
Je pense au cœur de ma mère solitaire

Cahier iconographique
Anne Slacik
Petits gris pour Valérie           
Jean-Gilles Badaire
Des fleurs et des morts pour Valérie

Études
Pascal Commère
Les oiseaux de Valérie
Françoise Delorme
Une altération poétique du monde : « Ma vie j’en parle à peine ou je la brode
Tristan Hordé
Une langue en mouvement : à propos de Pas Revoir et Neige rien
Emma Curty
Parcours du pied malade dans Pas revoir
Sandrine Montin
Vrouz : portrait de la poète en clown
Sylvie Bourgeois
 « Mes mots des autres » : le dispositif atypique des notes dans Vrouz
Gabriel Grossi
La légère gravité de Valérie Rouzeau
Régis Lefort
Valérie Rouzeau ornithologue ou le colibrouzeau



(Note de lecture) Journal de Belfort, de Béatrice Douvre, par Marc Blanchet

6 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Béatrice Douvre  Journal de BelfortOn peut éloigner ce livre pour les mêmes raisons qu’il nous attire. Décédée à vingt-sept ans d’une crise cardiaque, en 1994, Béatrice Douvre était arrivée jusqu’à nous en 2000 par la publication aux éditions Voix d’encre de son Œuvre poétique (préface de Philippe Jaccottet). Les éditions La Coopérative nous proposent de découvrir Journal de Belfort, ouvrage inédit en quatre parties : Belfort, journal, des Poèmes en prose, qui les suivent chronologiquement, comme chaque section, et s’inscrivent dans l’écriture de ce qui les précède, un second journal, Passante du péril, journal d’une anorexique, très différent, enfin Derniers poèmes, l’ensemble se concluant avec la mort de la poète. Quatre parties, quatre formes, quatre écritures aux teneurs variées, et partout la même douleur, les mêmes désirs, la même admiration. Si le journal d’anorexie essaie d’apporter une compréhension plus distante d’un état qui fut continu, et fatal, à Béatrice Douvre, le livre s’avère dans ses mouvements internes d’une composition cohérente, et émouvante. Ces quatre parties témoignent d’un effort incessant pour vivre, survivre, affirmant un rapport au monde qui se nourrit (ce mot paradoxal est choisi à dessein, et sans ironie) d’une vraie ivresse de langage, un langage confondu à l’exacerbation comme à l’épuisement des sens, avec la permanence d’une poésie qui ne s’énonce jamais autrement que par elle-même. Les Derniers poèmes en ce sens viennent autant dire que signer, signifier, la fin de cette existence, montrant au terme d’une prose généreuse le discernement nécessaire pour faire d’une richesse verbale la forme d’un poème, du vers libre la possibilité d’une précision, et du sentiment une manière d’entrer, ou de sortir, d’un espace commun. Les raisons de maintenir à distance ce livre ? Elles appartiennent à quiconque éprouvera un dolorisme à l’œuvre quand il s’agit ici de faire œuvre de sa douleur, non dans l’écriture d’un poème qui serait la transformation maîtrisée du symptôme en création, davantage parce que vivre est un déchirement que certains ne parviennent pas à affronter mais que l’écriture poétique peut limiter dans son ouverture ; cette blessure originelle s’éprouve avec une telle intensité qu’elle fait de leur vie, presque à leur insu, une trajectoire qui fonde toutefois leur exigence intérieure, leur pensée. Le plus troublant c’est que malgré une nature d’écorchée vive la douleur n’est justement pas l’état central chez Béatrice Douvre. Voir en elle la passion qui l’anime permet de l’approcher, en ne considérant plus cette écriture comme un lyrisme obsédé (ce qui n’enlève rien à certaines lourdeurs, redites, maladresses, qui justement n’ont pas trouvé la « forme » du poème pour se dire autrement) mais surtout comme une sincérité bouleversée. Le désir traverse cette écriture, la défait, l’entraîne ou l’absout. La poète ici a un corps sexué, différemment de bien des écrivains. Si Béatrice Douvre parle de sa sexualité, elle confie surtout un abandon, un corps jeté dans l’éreintement du quotidien, les aléas des rencontres, et la douleur d’un amour porté à un homme homosexuel. Béatrice Douvre tente de vivre son désir de l’autre par des étreintes vives, rapides, parmi des nuits d’insomnie, des errances à toute heure, des jouissances avortées, même si l’être aimé est parfois un îlot qu’elle parvient à atteindre. Très clairement marqué par la poésie de Rimbaud (la clef n’est jamais loin de la parade ; il est étonnant de voir combien, sans imitation, dans son rapport à l’expression poétique, Rimbaud et son désir de fixer des vertiges trouve « corps » dans la prose de Béatrice Douvre), le journal Belfort est à la recherche incessante du poème (les récurrences d’un je en quête de visions comme de possessions sont justement les raisons qui éloigneront certains de cette lecture quand d’autres seront fascinés par cette exaltation lyrique, agitée, avide). Cette violence infligée à soi-même par l’anorexie (qui marque la présence du père en un point aveugle, comme souvent pour cet état corporel devenu état existentiel) parvient dans la conscience du poète à sa limite : les Poèmes en prose prennent alors le relais de cette succession d’instants placés sous le sceau d’une exacerbation plus littéraire que sentimentale, pour tenter la clarté dans l’abondance, le répit dans l’ivresse, le discernement dans la dérive. La troisième partie, Passante du péril, journal d’une anorexique, récuse, elle, les formes des deux premières parties. Béatrice Douvre tente de se soigner, de se comprendre, lors d’un internement en hôpital. Très vite, à nouveau, quelque chose déborde ; l’analyse ne trouve pas ses mots ; les situations décrites font dériver la réclusion médicale vers d’autres corps, d’autres visages. Ces trois parties font de ce livre, jusqu’à sa dernière section, une forme troublante de documentation de soi : Béatrice Douvre ne cherche pas à raconter sa vie dans le Journal de Belfort, ou plutôt sa vie se déroule dans un quotidien que ne borne pas la compréhension de soi ; cette existence s’est engagée dans les vertiges d’un désir dont l’écriture doit répondre sans défaillir, tout près d’un équilibre, qui hélas ne viendra pas. Néanmoins, la force de cette écriture poétique ne se soumet pas à une impossibilité. Il y a dans ce journal, dans cette vie, une réponse : le poème en soi, enfin rencontré dans les Derniers poèmes. Ils procèdent comme une lecture à rebours des états précédents, accueillent ce corps en cavale à l’apaisement sans cesse différée, retardée, et s’avèrent pareils à de la clairvoyance après l’inconfort, où le sentiment d’une vie toujours relancée comme un coup de dés accueille une vérité qui la rend entière. L’écriture se fait entendre dans une verticalité qu’il était impossible de connaître auparavant ; la « splendeur étonne » comme l’énonce le tout dernier vers. Dans ces journaux, ces poèmes en prose, jusqu’à ces poèmes marqués du sceau d’une atemporalité atteinte comme vécue, des dates s’inscrivent presque continûment. Ce Journal de Belfort n’est pas une course vers la chute. Il s’agit plutôt du récit évident, plus conscient qu’il n’y paraît, d’une vie qui sait son temps compté, comme si Béatrice Douvre devinait dans cette traversée où toute violence côtoie l’admiration que ce livre serait la forme idéale pour s’adresser à nous au-delà du temps.

Marc Blanchet

Béatrice Douvre, Journal de Belfort, La Coopérative, 184 p., 20 €

Extraits
Journal de Belfort ; I. Belfort, p.59

Paris, le 4 avril 1994.
            Paroles données sans souvenir, bague de champagne, fiancé d’un soir, je vous veux éphémères, la fête est incrédule, ma foi partage votre mort avec pour visages des masques de splendeur. Je suis l’ignorée, l’incomprise, la ténébreuse, je marche déchirée parmi les pas obscurs. Il est nuit où les nuages s’enténèbrent, où la lueur luit, d’un corps, pour rien. Il est nuit et je regarde les lointains avec dans la maison du sable rouge, poussière de sang que draine le ventre des barques.

Journal de Belfort ; II. Poèmes en prose, 9. p. 117

9.

            Nuit apatride, le sommeil mort tel un troupeau sans sel, et moi, rédimée par l’astre mûr, préférée par la bruyance des bistrots de musique.

            Jadis, j’avais le front soucieux de désir, de déraison. Ma passion tacite étreignait les jardins de grilles. Les brumes dépeçaient le ciel. La nuit avait mes regards, mes pleurs de sable, mes nuages ennemis. Maintenant m’est obscur, je luis d’huile froide.
            Je réserve mon rire aux enfants dévoilés, aux mères aux genoux maigres dans le clair de lune, à celle qui m’accompagne nue.

Journal de Belfort ; III. Passante du péril, journal d’une anorexique, p. 153

            Bizarrement, je me sens dégagée de ces tensions, ici, dans cette petite chambre devenue sombre. Je caresse les murs froids et commence une marche interminable entre la fenêtre et la porte, trois mètres à peine, sans compter le meuble qui me gêne. Mais la nuit s’épaissit, il est très tard, je cède et me couche, la station allongée redouble mes pleures et mon angoisse.

Journal de Belfort ; IV ; Derniers poèmes, p. 175

9.

La campagne est mouillée de servage
La voix nuptiale empruntée aux pierres

Heure boisée qu’excède l’amour
Tu innocentes ta trouvaille d’enfant

Tu gis sur le chemin détrempé
Et de pleurs tu défailles

Maintenant brille d’obscures larmes
Tu acceptes la peur immaculée de vivre

                                                                                    12 juillet 1994.



(Note de lecture), Un Ciel étranger, d'Emily Dickinson, par Laurent Albarracin

6 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Emuly Dickinson  un ciel étrangerL’éditeur François Heusbourg des éditions Unes a eu la bonne idée de confier à plusieurs des auteurs de son catalogue le soin de rédiger une postface à un choix de poèmes d’Emily Dickinson, traduits par Heusbourg lui-même. Après Caroline Sagot Duvauroux et Maxime Hortense Pascal, c’est Flora Bonfanti qui se prête à l’exercice. La sélection de poèmes porte sur l’année 1864 qui s’inscrit dans une séquence abondante (1862-1865) pour la poète mais pendant laquelle sa production marque le pas cette année-là, sans doute parce qu’Emily Dickinson vit alors des conditions peu favorables : un séjour de sept mois à Boston où elle soigne une maladie des yeux et où elle se sent une étrangère exilée parmi les hommes, loin de ses amitiés plus spirituelles et familiales tant chéries.

La bonne idée, c’est de donner l’occasion à une auteure contemporaine de signaler, sinon une dette, au moins une proximité. Et en effet on ne peut qu’être frappé par la complicité qui semble unir ces deux poètes si éloignées temporellement. Flora Bonfanti fait plus que comprendre Emily Dickinson, elle semble en dialogue direct avec elle. Même goût chez les deux pour les ellipses, même tournure d’esprit et même hauteur de vue mêlée à un goût de la formule percutante. Bonfanti fait preuve d’une connaissance fine de l’imaginaire de la poète d’Amherst et des références bibliques qui le travaillent. Mais surtout elle éclaire ainsi sa propre pratique poétique en la plaçant sous le signe de son aînée. Car ce qui fascine chez Emily Dickinson, c’est le jeu des symétries et des dissymétries qu’elle instaure en permanence – on peut supposer que c’est cela qui fascine Flora Bonfanti, elle-même grande pourvoyeuse de parallèles non contigus dans son livre Lieux exemplaires. La poésie d’Emily ne cesse en effet de faire se jouxter des incompatibles, de faire se rejoindre des ordres de grandeur incommensurablement séparés, d’opérer des rapprochements sur la base d’un grand écart irréductible, de creuser d’infranchissables fossés entre deux lignes parallèles. Qui ne connaît pas ce plaisir à lire la poésie d’Emily Dickinson de la voir se démener avec l’absolu et le quotidien, avec le divin et le prosaïque, avec l’amour et ses expédients, avec la perfection et les arrangements plus ou moins mesquins de la vie de tous les jours ? On dirait que l’infini n’éclate que parce qu’il est mis face à des limitations. Que la beauté n’explose jamais mieux qu’à la vitre teintée de petitesses, d’étroitesse bourgeoise et puritaine par exemple. Que nous disent les fameux tirets et les fameuses majuscules aléatoires de la prosodie dickinsonienne, sinon qu’elle est tiraillée entre le matériel et le mystique, le circonstanciel et l’absolu, et qu’elle n’y trouve sa place qu’à force de brouiller les cartes entre ces inconciliables. Elle ne tire son épingle de ce jeu-là que pour se piquer jusqu’au sang.

Emily Dickinson se débat avec la Loi autant qu’avec le juridisme étriqué de son milieu. Mais loin de les opposer, elle les réunit. Tout se passe comme si le respect dû aux conventions ne l’empêchait nullement d’accéder à l’absolu mais constituait la voie la plus directe pour le faire. Se soumettre pour se démettre. La modestie comme moyen de ressentir et vivre l’écrasante grandeur. Au lieu de briser les tabous, elle utilise le tabou comme un tremplin. Elle consent à l’infranchissable pour en faire son pont. La mysticité n’est point de ce monde ? Eh bien oui, la fleur et l’abeille le disent à chaque instant ! Assurément le cycle de la perfection commande de se reconnaitre imparfait, de se déclarer indigne. C’est ce que veut dire je crois Flora Bonfanti lorsqu’elle écrit : « Mourir c’est parfaire le circuit, mais parfaire le circuit, c’est mourir ». Etrangement, au lieu d’apposer les réciproques, elle les oppose. Il faut consentir à mourir pour atteindre à la perfection, mais alors celle-ci est aussitôt définitive, péremptoire et destructrice de toute forme d’accès et de survie. Là est le paradoxe de la poésie d’Emily Dickinson : on ne cesse de côtoyer l’infranchissable ; on est voisins de l’irrémédiable.

Flora Bonfanti opère deux rapprochements avec la Bible qui me semblent particulièrement justes s’agissant de la poésie de Dickinson. Le premier concerne le récit de Job. Le second, plus parlant encore, le rappel de la parole du Christ à Marie-Madeleine : noli me tangere. Qu’on peut rapprocher de maints fragments d’Emily Dickinson : « Ce que je ne vois pas, je le vois mieux – à travers la Foi. » Le « ne me touche pas » est, comme le dit Flora Bonfanti, un « dur accord au suspens ». Et elle dit ceci encore : « Il fait communier les distances, ne les supprime pas. » Oui, c’est là sans doute le sésame et la clé de voûte de l’œuvre d’Emily Dickinson, et l’intuition féconde de Flora Bonfanti, que cette communion des distances qui néanmoins ne les abolit pas. Mettre en correspondance ce qui n’a pas de commune mesure, non pour en réduire l’écart, mais pour vivre dans la proximité des infranchissables.

Laurent Albarracin

Emily Dickinson, Un ciel étranger, Traduit de l’anglais par François Heusbourg, Postface de Flora Bonfanti, Editions Unes, 2019, 106, p. 20€

Lire ces extraits choisis pour l’anthologie permanente de Poezibao.



(Anthologie permanente) Emily Dickinson, Un ciel étranger

6 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Emuly Dickinson  un ciel étrangerLes éditions Unes publient Un ciel étranger d’Emily Dickinson,
dans une traduction de François Heusbourg.
On peut lire cette note de lecture du livre par Laurent Albarracin.






Le vent a commencé à secouer l'Herbe
Avec des mélodies sinistres et basses —
Il a lancé une Menace à la Terre —
Une autre, au Ciel —
Les Feuilles se sont détachées des Arbres
Et dispersées dans tous les sens —
La Poussière s'est rassemblée comme les Mains
Et a jeté la Route au loin —
Les Chariots ont accéléré dans les rues
Le Tonnerre s'est hâté lentement —
L'Éclair a révélé un Bec jaune
Et puis une Serre livide —
Les Oiseaux ont barricadé leurs Nids —
Le Bétail s'est accroché aux Granges —
Puis est tombée une Goutte d'une Pluie Géante
Et puis comme si les Mains
Qui retenaient les Barrages, avaient lâché prise,
Les Eaux ont fait sombrer le Ciel,
Mais elles ont ignoré la Maison de Mon Père —
Fendant juste un Arbre en quatre —

The Wind begun to rock the Grass
With threatening Tunes and low —
He threw a Menace at the Earth —
Another, at the Sky —
The Leaves unhooked themselves from Trees
And started all abroad —
The Dust did scoop itself like Hands
And throw away the Road —
The Wagons quickened on the streets
The Thunder hurried slow —
The Lightening showed a yellow Beak
And then a livid Claw —
The Birds put up the Bars to Nests —
The Cattle clung to Barns —
Then came one Drop of Giant Rain
And then as if the Hands
That held the Dams, had parted hold,
The Waters wrecked the Sky,
But overlooked My Father's House —
Just quartering a Tree —



C'est l'Aube — petite Fille — n'As-Tu donc
Rien de Prévu Aujourd'hui ?
Ce n'est pas dans tes habitudes, d'être en retard —
Reprends ton travail —

C'est Midi — Ma petite Fille —
Hélas — es-tu encore en train de dormir ?
Le Lys — attend que l'Epouse —
L'Abeille — As-tu oublié ?

Ma petite Fille — C'est la Nuit — Hélas
La Nuit est pour toi ce que
Devrait être le Matin — As-tu entamé
Ton petit Projet de Mourir —
Si je n'ai pu, t'en dissuader, ma Douce,
J'aurais pu — t'aider —


‘Tis Sunrise — little Maid — Hast Thou
No Station in the Day ?
‘Twas not thy wont, to hinder so —
Retrieve thine industry —
‘Tis Noon — My little Maid
Alas — and art thou sleeping yet?
The Lily — waiting to be Wed The Bee —
Hast thou forgot?

My little Maid — ‘Tis Night — Alas
That Night should be to thee
Instead of Morning — Had'st thou broached
Thy little Plan to Die —
Dissuade thee, if I c'd not, Sweet,
I might have aided — thee


La Patience — a une Apparence paisible —
La Patience — Regarde au fond —
C'est la force futile d'un Insecte
Entre deux — Infinis —

Fuyant de l'Un — à l'Autre
S'élançant sans succès —
La Patience — c'est l'effort de Sourire
Au milieu des frissons —

Patience — has a quiet Outer
Patience — Look within —
Is an Insect's futile forces
Infinites — between —

‘Scaping One — against the Other
Fruitlesser to fling
Patience — is the Smile's exertion
Through the quivering —

Emily Dickinson, Un Ciel étranger, traduit de l’anglais (États-Unis) par François Heusbourg, postface de Flora Bonfanti, Editions Unes, 2019, imprimé en typographie, 112 p., 20 €, pp. 12/13, 42/43 et 50/51.

sur le site de l’éditeur :
« Après Nous ne jouons pas sur les tombes (2015), qui présentait un choix de poèmes de l’année 1863 – la plus prolifique de l’auteur – et Ses oiseaux perdus (2017), qui se concentrait sur les 5 dernières années de sa vie (1882-1886), nous éditons aujourd’hui des poèmes écrits en 1864 par Emily Dickinson. Cette année-là, Dickinson, alors en pleine effervescence créatrice (850 poèmes composés entre 1862 et 1865), effectue un séjour long de 7 mois à Boston pour soigner ses yeux, ce qui réduit sa production poétique (98 poèmes recensés). Ce « ciel étranger » est donc celui de la grande ville, où Dickinson se sent comme une migrante, n’y trouvant pas sa place. Trop d’humains sûrement, elle qui préfère la compagnie des esprits, des livres et des lettres à celle trop bruyante des hommes. Quel est ce monde que nous habitons, destinés à en être les passagers, parfois clandestins, souvent anonymes, rarement célestes ? Dickinson s’adresse à ses mythes, aux êtres disparus, aux terres imaginaires. Elle ouvre des passages entre l’immortalité et la poussière, à travers le temps et les douleurs, cherche un endroit où l’écho de sa voix n’est pas la seule réponse. Elle semble invoquer, poème après poème, un compagnon à qui parler, qui ne serait ni un homme ni un dieu. Un soleil qui éclairerait toutes les surfaces de la terre, à rebours de notre nuit, avec tendresse et vérité. 
Nous poursuivons avec Un ciel étranger notre édition des poèmes d’Emily Dickinson regroupés par années, ouvrant à une approche plus précise de cette œuvre jamais organisée en recueils, mettant au jour les thématiques constantes, les glissements et les impulsions d’une poète mystérieuse, bouleversante et insaisissable.

Emily Dickinson dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4extrait 5, Compte rendu du livre de Claire Malroux, autour d’Emily Dickinson, Chambre avec vue sur l’éternité, entretien avec Claire Malroux autour d’Emily Dickinson, extrait 6, extrait 7, extrait 8, extrait 9, extrait 10, extrait 11, Lieu dit l’éternité, Points, présentation, Car l’adieu, car la nuit (parution), Y aura-t-il pour de vrai un matin (parution), extrait 12, extrait 13, 5 traductions comparées, extrait 13, ext. 14, ext. 15, Emily Dickinson, "En Poussière honorée", traduction par Philippe Denis, par François Lallier, (anthologie permanente) Emily Dickinson, (Anthologie permanente) Emily Dickinson, trois traductions, (Note de lecture), Emily Dickinson, Correspondance complète, par Isabelle Baladine Howald




(Note de lecture), Shijing, dans la traduction de Pierre Vinclair, par Claude Minière

4 December, by Florence Trocmé[ —]

 

CouvSHIJING-scaledIsidore Ducasse ne connaissait pas les Chinois quand il écrivait ce paragraphe des Poésies : « Nous croyons ne pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l’humanité, ne pas médire du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité ridicule a rempli des livres d’hymnes en faveur de la nature ». La sphère culturelle au fondement de la littérature chinoise classique nous demeure étrangère, ou, du moins, difficilement accessible. Pour nous aider à pénétrer cette « sphère », le Shijing édité par le corridor bleu est un excellent vade-mecum. Dans son Introduction, l’intelligent sinologue Ivan Rudivitch nous avertit : « il est vain de croire que la traduction littérale d’un poème chinois, celle qui suivrait fanatiquement le mot à mot, sera plus fidèle et plus conforme à l’original. Car elle restera, foi de sinologue, tout aussi éloignée du vers chinois et de ses résonances que la plus libre et la plus baroque des traductions ». Une telle déclaration aurait apporté bien du réconfort à Ezra Pound* quand il dut faire face aux critiques que des « spécialistes » firent peser sur sa publication de Cathay en 1915.

Il me semble que, dans le « rendu » qu’il nous propose, Pierre Vinclair parvient à laisser filtrer clins d’œil, sous-entendus, variété d’humeurs et de tonalités, sentencieuses ou espiègles. C’est en poète qu’il a dû opérer un décapage car, ainsi que Rudivitch le souligne, le recueil « nous a été transmis par une élite sur-cultivée, ancrée dans une tradition livresque érudite, souvent moralisante ». Cette élite a lié le Livre des odes au destin de la doctrine de Confucius, qui, selon la tradition, aurait effectué au Vème siècle av. J.-C. la compilation des 305 poèmes dont l’usage remontait à une longue période de temps antérieur (de -1100 à – 620). Le défi qu’affronte le traducteur est encore augmenté par le fait que les poèmes (tous anonymes), chansons, chants, odes, hymnes appartenaient à un cérémonial performatif : l’audience les appréciait au cours de fêtes paysannes ou de rituels aristocratiques.

 Si pour tel ou tel texte nous comparons la proposition de Pierre Vinclair à celle de Rémi Mathieu (Bibliothèque de la Pléiade), nous constaterons, amusés, que l’écart est énorme. Ainsi :

Un daim mort gît dans la campagne
Un daim mort gît dans la campagne
Enveloppé de blanc chiendent ;
Cette fille aux pensée vernales,
Le bel homme la veut séduire.    
(R.M.)

Chevreuil mort dans la clairière
Mort dans la clairière un chevreuil
     on le couvre d’herbe à paillote
Voilà une fille rêvant printemps
     heureux hommes tentez votre chance !
(P. V.)


Vent dans la vallée
Ch…Ch…le vent dans la vallée
     pousse noires nuées et pluies
On devrait battre d’un seul cœur
     et non laisser gagner l’aigreur
Cueillir chou sauvage ou radis
     c’est en accepter les racines
Ne trahis pas tes belles paroles
    Tu m’es lié jusqu’à la mort !   
(P.V.)

Le vent des vallées
Le vent des vallées souffle doucement,
Portant les nuées et versant les pluies.
J’ai fait l’effort de partager tes vues,
Point ne fallait contre moi te fâcher !
Quand on ramasse raves ou navets,
On ne se soucie pas des ramées.
Ma vertu jamais ne fut défaillante,
Prés de toi je veux terminer mes jours.  
(R.M.)

Mais dans tous les cas, évidemment, le poème chinois n’a rien des hymnes romantiques « en faveur de la nature ». La circulation de la pensée y est bien plus mobile. Au-delà même du Shijing, dans la littérature chinoise*, la notation de phénomènes naturels se trouvera juxtaposée à l’expression de sentiments humains, en contraste ou similitude, analogie ou rupture, accord ou indifférence, prolongation ou abandon. Il n’y a pas lieu de parler en faveur de la nature ; elle est un « réactif », un révélateur pour l’expression des lois qui fixent ou emportent les humains.

Claude Minière

Shijing, traduction de Pierre Vinclair, le corridor bleu éd. 2019, 42 3p. 24€.

*note de la rédaction : les éditions Pierre Guillaume de Roux viennent de publier Ezra Pound, Anthologie classique définie par Confucius, introduction et traduction de l’anglais par Auxeméry.

**Pour exemple, ce poème de K’iu Yuan (IVème siècle av. J.-C.) :
« Les orchidées d’automne et la livèche
   Poussent en touffes au pied du muret.
Leurs feuilles vertes, leurs tiges blanches
  Lancent vers moi leurs parfums.
Chaque homme, pour sûr, a son grand amour… »
(Anthologie de la poésie chinoise classique, Poésie/Gallimard, 1997).






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