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(Agenda et revue de presse) du 19 juin 2018

19 June, by Florence Trocmé[ —]

(Note de lecture), Jakub Kornhauser, "La fabrique de levure", par Mazrim Ohrti

19 June, by Florence Trocmé[ —]

 

CVT_La-Fabrique-de-levure_2821Jakub Kornhauser, poète polonais né en 1984 se voit traduit par Isabelle Macor qui exerce décidément sa capacité à dénicher les perles de ce pays si mal connu culturellement. La culture juive de l’auteur tient une place essentielle dans le livre, levure nécessaire à son identité. Sept sections composent ce recueil qui reçut en Pologne en 2016 le prix de poésie Wisława Szymborska. Sept comme les sept branches du candélabre issu de la longue tradition hébraïque vécue au cœur de sa Pologne natale où ses paysages, ses maisons, ses personnages, bref son histoire, relient passé et présent, culture ancestrale et encore vivante de l’auteur d’après l’évocation de membres de sa famille et de proches. La forme est une prose narrative qui, en textes courts, rapporte des situations, des souvenirs ouvrant sur un travail de mémoire individuelle confrontée à celle de tout une communauté (« Le bois se déglinguait de partout et le crépi du mur rappelait les rouleaux de la Torah ».) La fabrique de levure est la fabrique d’une conscience singulière qui s’impose chez un être riche d’une histoire avant même sa présence au monde ; une histoire marquée par la tragédie, visible en ses vestiges projetés sur un ciel intimiste. Tous les personnages sont décrits sans traits caractériels ni marques sensibles et affectives, mais davantage par leur rôle social. Il n’en reste pas moins que « Le maire, le rabbin, grand-père, les pompiers, le boulanger, les garçons du heder, l’oncle, le serveur, Monsieur T., les sœurs F., le vitrier, un Juif avec une affiche publicitaire de la supérette ABC… », créent un microcosme suffisant pour cadre d’une mythologie personnelle s’annonçant. De même, les objets (les bouilloires, une croix et des pièces détachées de moissonneuse-batteuse… ») sont ostensiblement réduits à leur seule fonction pour mieux briller et faire briller un monde consacré. La présence régulière des animaux, quant à elle, rappelle cette proximité culturelle d’un pays avec son environnement. Mais c’est le lieu surtout qui sert de guide dans cette réalité en équilibre, le lieu avec un nom rangé au rayon de la mémoire qui cherche l’enracinement quelle que soit l’errance qu’est au fond la vie. Ce sont des maisons de la région de Cracovie (à Kwapinka, Trzyciąż ou Łyczanka) et des rues (Smoleń, Danalówka) bien précises qui ouvrent et ferment le recueil, garde-corps contre l’oubli. Dans le même esprit de volonté d’équilibre et de positionnement, il est beaucoup question de peinture dans ce recueil, d’œuvres de référence. Sans puiser à l’appareil critique, Jakub Kornhauser expose son ressenti (dénué de redondance, sans affect) devant des toiles de Soutine, Klee, Schiele, Ensor ou Malevitch, et même mieux en se plaçant derrière elles. Car les peintures, clairement nommées, sont à envisager comme palimpsestes, comme seconds médiums de sa vision d’un monde, d’un ensemble où les choses tentent de se déterminer entre rêve, source nostalgique et vie à assumer. Exemple de la vision que l’auteur emprunte à Schiele dans sa peinture Façade avec fenêtres : « Eternel problème qui revient, je suis devant la maison et je ne sais pas à quelle fenêtre maman paraîtra (…) Il semble que le mur ne doive jamais finir : boucle de bardeaux de bois, joint de verre dépoli. (…) l’air étrangle à la façon d’un cordon ombilical. Non, c’est un rouleau de câbles qui se déroule (…) J’aperçois une silhouette, je crie. Ma mère, si c’est elle, tour à tour s’ouvre et se referme. » Le matériau tangible et grossier en tant que tel est hors champ de la tragédie de la finitude. Le tourment personnel lié à la perte, la disparition ou à leur prédiction inéluctable fait parti de l’ordre naturel des choses ; dès lors qu’elles ne sont pas liées à un drame historique. Par ailleurs, la mémoire (levurique) en vue d’élever l’individu, possède ici cette autre capacité, par touches identifiées dans un cadre, à se muer en objet de contemplation (quoi de plus naturel pour un adepte d’art pictural). Le poète observe ce que sa conscience fait de lui. Devant ce paysage mouvant et clairsemé, entre zones d’ombres et clair-obscur, la phrase courte (sujet, verbe, complément) toujours renforce cette mécanique formelle, encore une fois en soustrayant toute affectivité aux personnages tutélaires de l’auteur cherchant à se préserver du moindre risque de nostalgie anxiogène, signe incontestable de maturité (« C’est à cette époque que j’ai vu pour la dernière fois la fille des voisins, E. et d’ailleurs c’était plutôt H. Je me souviens qu’elle fredonnait une mélodie triste et joyeuse. »). Tantôt, le paysage prend des allures de fin du monde (« Nous avions moulu les dernières constructions, les glands avaient broyé les églises, le moulin et le maire. L’estaminet envahi par la graisse, s’était disloqué honteusement après le virage. »). Tantôt, il reflète avec force la vie proprement définie par ses objets hétéroclites et leur interconnexion ; image à coup sûr de la diversité des cultures dans un espace donné, vecteur de richesse : « Je cherche les lampes, mais il n’y a que des grenouilles et des taupes empaillées. En pulls jacquards ils réparent le toit, il ne faut pas que je rate le train. (…) J’ai au choix un chapeau, une casserole émaillée et un pipeau de Bulgarie. » Le cas échéant, le poème accueille une vision jubilatoire, presque hallucinée : « Nous nourrissons les souris avec la forêt noire. Non – c’est le cheval qui l’a mangé, il a déchiré le sac à dos avec ses dents, a sorti les pralines et les stylos. » Car « La vie se déroule en dehors des représentations », (se) rappelle l’auteur comme une façon d’échapper du cadre (limitatif, normatif) de celle-ci. Quelle que soit la toile de maître, le poème s’en inspire toujours très librement ; et comme en préalable à une histoire dont seul Jakub Kornhauser possède la clef (cf La cabine de bain de Ensor). A moins d’un jeu d’extrapolation avec l’inspiration hypothétique d’un Klee, de substitution à son discours supposé ; jusqu’à remettre en cause le titre d’une peinture de ce dernier, tel Le parc près de Lucerne, par rapport à une symbolique tout autant virtuelle (« Ça peut induire en erreur ; il ne s’agit pas d’un parc (…) »). Le vrai regard critique est celui qui s’éclaire sous un ciel changeant, qui trouve sa voie dans sa façon de se mouvoir sans chercher à émouvoir. Par ailleurs, l’être qui se sait seul intègre d’autant mieux cette idée à mesure que, entre deux périodes où il faut se satisfaire du pain de l’affliction, lève sa mythologie personnelle, indéfectible, lourde mais nécessaire, rassurante bien qu’insoluble avec ses doutes et ses questions, ses fantômes qu’il faut accueillir avec sérénité.

Mazrim Ohrti

Jakub Kornhauser, La fabrique de levure, traduit du polonais pas Isabelle Macor, éditions Lanskine, 2018, 104 p., 14€.




(Revue Sur Zone), n° 45, Laurent Albarracin, "Six sonnets"

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18 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Image Sur Zone réduiteQuatrième année et n°45 de la revue littéraire de Poezibao, Sur Zone, lancée le lundi 8 septembre 2014.



Ce numéro est consacré à Laurent Albarracin, avec six sonnets inédits, extraits d’un ensemble en cours d’écriture, Contrebande.


Dans le souci de bien en respecter la mise en page, mais également d'en permettre l'enregistrement ou l'impression, ces inédits sont accessibles au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.



(Anthologie permanente) Guillaume Deloire, "Le Graillon"

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18 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Gauillaume Deloire  le graillonMatthieu Gosztola a proposé à Poezibao une note de lecture et un important extrait du livre de Guillaume Deloire, Le Graillon, récemment paru aux éditions Les Vanneaux.





la Fiat 126 pétaradante

Je traverse la zone industrielle de la ville qui m’emploie
une main ballante par la fenêtre ouverte
l’autre au volant
de la Fiat 126 pétaradante
qui fait se retourner sur moi
le peu de gens que je croise

sur la plage arrière
rien d’excitant pour le scélérat
juste de la poésie
empruntée à la bibliothèque
et à la place du mort
l’appareil photo prêt à l’emploi

je traque
l’esthétique des camions-pizza
je traque
les vestiges et les fantômes
et sur les murs de salpêtre
des derniers restos ouvriers de l’avenue Louis Roche
les couchers de soleil géants

(mars 2011)


bleu de Chine

J’ai mis mon bleu de Chine
mais j’ai pas des mains de manuel
des mains d’employé de bureau ils doivent se dire
ballon de rouge
je me sens bien ici
on voit l’ancienne usine en face
je pense à mes grands-parents
à mes racines
sur la nappe en papier gaufré
je trace des lignes sans réfléchir
je ne sais pas de quel morceau de la bête il s’agit
mais le steak est au poil
les hommes ont leurs habitudes ici
leurs tables
pas les femmes
d’ailleurs il n’y en a pas
à part la serveuse
et sa tache de vin sur la moitié droite du visage

(mars 2011)


trois ans plus tard

Café Europa
existe encore
c’est là que je prends mon repas

trois années se sont écoulées et j’y reviens seulement
la serveuse n’a pas changé
toujours cette tache de vin sur le visage

parmi les plats du jour
j’ai choisi le foie de génisse
cuisson rosée sur ses conseils

je viens rarement dans les parages
pourtant je m’y sens bien

il a fallu que ma vieille Fiat ne passe pas le contrôle technique et que je la confie à Fathi, un mécano qui officie rue de l’Industrie, près de la fourrière et de Brunoto, pour qu’il me la remette en état et que, ainsi motorisé, je m’autorise à venir ici à nouveau

j’ignore toujours si c’est une usine en face
cette carcasse énorme
squelette de dinosaure

a-t-il fallu que tous mes grands-parents soient ouvriers
pour que j’apprécie autant être ici
cette semaine
j’aurais pu nous hisser
ma famille et moi
un cran au-dessus sur l’échelle sociale
(bien qu’à un salaire plus bas)
et devenir fonctionnaire territorial

mais j’ai échoué à l’entretien

ils m’ont trouvé trop lyrique
et j’ai pas su répondre l’obéissance
quand ils m’ont demandé de leur dire
la principale obligation du fonctionnaire

en attendant je savoure
mon plat et ce moment

le chef cherche dans la salle
celui qui a goûté son foie
de fait c’est moi

il est heureux d’en parler
m’assure qu’il est frais
débarqué de Rungis
et qu’il en a converti
des qui n’aimaient pas ça
j’ai salué la touche d’ail et de persil
puis il m’a parlé des usines qui alentour avaient fermé
qu’ici auparavant le midi ça affluait

(10.10.14 - Café Europa)


les types étaient soudés

Le coucher de soleil avec les palmiers
sur le mur qui me fait face
les fraises en gros plan
sur la serviette en papier
le carrelage d’un autre âge
le reflet de mon visage
se confondant dans celui de l’ouvrier
qui boit sa 1664
de l’autre côté de la porte vitrée
qui nous sépare

la conversation des types au comptoir
déjà est un voyage
elle rappelle que cette ville a un port

bâbord on mange le couscous royal
tribord des tripes (le chef est venu me prévenir que demain il y en aura)
on boit du vin des deux côtés du bar
le couple de gérants est kabyle

le ciel se gâte
la lumière change
au comptoir ils parlent d’une époque révolue
où il était question de soudure humaine

comparé à maintenant
les types étaient soudés disent-ils

avenue Louis Roche
les camions passent
comme des essuie-glaces
parfois
une petite grappe d’hommes marche, mais vers où ?

(13.10.14 – Café Europa)


elle me parle de ma voiture garée devant

La maîtresse de maison
essuie ses lunettes devenues grasses
à force de la voir
j’oublie la tache sur son visage
j’y vois la grâce

elle me parle de ma voiture garée devant
qu’elle croyait sans permis
un type lui dit que si d’aventure
il se retrouve à nouveau à attendre en vain un ami
il ne poireautera plus comme un con
parce qu’il n’aime pas les temps morts
demi après demi clope après clope il prouve qu’il est en vie

(13.10.14 – Café Europa)


je suis revenu pour les tripes

Je suis revenu
pour les tripes à la provençale
aujourd’hui c’est silence
personne ne parle
tout le monde a l’air d’attendre
tout le monde regarde
dehors le soleil darde
il inonde la salle

les entrepôts calcinés
sont notre cathédrale

deux types portent des t-shirts rouges
à l’effigie de l’enseigne
pour laquelle ils travaillent

deux autres déjeunent au comptoir
d’un sandwich merguez harissa

personne n’en parle
tout le monde regarde

la carte propose des vins arabes
le chef demande si j’ai aimé ses tripes

et me ramène du rab

(14.10.14 – Café Europa)


un passé s’imagine

Avenue Louis Roche
un passé s’imagine
des hommes usés dans des usines

bœuf bourguignon coquillettes
je commence à tisser une relation avec le chef
on parle de sa cuisine
évidemment qu’il a mis du vin dans sa sauce
du Côte du Rhône
malgré son accent à couper au couteau
je crois comprendre quand il me parle
de l’Allemagne où il a travaillé
ça fait bientôt trente ans qu’il est là
affairé à ces fourneaux

il n’a pas voulu que je le prenne en photo
mais Dieu que son bœuf est bon

(17.10.14 – Café Europa)


le patron m’a dit chef

Aujourd’hui vendredi on est nombreux
le type qui boit demi sur demi
ne fait pas les choses à moitié

on commence à m’identifier
pour la première fois le patron m’a dit chef
lorsque je suis rentré

un rayon de soleil
fait d’un verre de bière
une féérie de noël

le liquide jaune n’en finit pas de scintiller

je remarque que le papier peint au coucher de soleil est dédoublé
par le mur opposé et son large miroir
que le serveur regarde régulièrement
pour observer ses clients
plutôt que de les regarder directement

(17.10.14 – Café Europa)


un Tupperware rempli de gousses d’ail

Plutôt que de parler
l’homme au verre de 16
jamais vide préfère
ne pas parler

et pour autant il communique
quand même avec son visage impassible

un autre homme
au vêtement de travail blanc
s’adonne à un drôle de rituel
après s’être servi une assiette de crudités
il s’assied
toujours à la même table
et sort de ses poches
un couteau
un petit rond en bois en guise de billot
et un Tupperware rempli de gousses d’ail
qu’il hache menu
avant d’en recouvrir
son assiette abondante

(17.10.14 – Café Europa)


les derniers ouvriers

L’avenue Louis Roche échappe encore
aux nouveaux plans urbanistiques
et dans le peu d’immeubles qu’il reste
très peu de gens habitent

l’avenue Louis Roche est longue
comme un jour sans pain
elle mène à l’Île des Vannes
par le Pont de Saint-Ouen
mais avant de franchir la Seine
on croise la semoulerie Panzani

et avant cela trône la Gondole,
l’ancienne chapelle Sainte-Jeanne-d’Arc
transformée en débit de boisson

et avant cela deux-trois restaurants ouvriers
où déjeunent encore
les derniers ouvriers

j’ai emmené Élise avec moi

Aujourd’hui j’ai emmené Élise avec moi
nous sommes dans l’arrière salle
près du crudités bar
steak frites
Élise les trouve sucrées les frites
elle a bu deux Orangina
je doute qu’elle soit autant émue que moi par l’endroit

(20.10.14 – Café Europa)


Villa Médicis

J’ai garé mon pot de yaourt devant l’entrepôt immense, j’ai marché, je me suis rapproché du bâtiment, je l’ai photographié, avec le tapis de feuilles mortes en premier plan. J’ai hésité mais j’ai changé d’établissement pour jouer le jeu de l’avenue et voir comment c’est ailleurs. La pizzeria Valentino était bondée, j’ai même reconnu le serveur que j’avais déjà vu dans une autre pizzeria plus centrale de la ville, une sorte d’italo-maghrébin gay le serveur, pas forcément commode mais aux gestes agiles. Je n’ai pas voulu rentrer, j’ai tracé mon chemin, j’ai remonté l’avenue jusqu’Au père tout va bien. J’aurais voulu manger près d’une fenêtre à côté du bar, mais la table était déjà réservée, on m’a placé dans l’arrière-salle. Aussitôt un autre standing qu’au Café Europa : des menus dignes de ce nom, des chaises au dossier rembourré, plus de personnel et moins d’ouvriers, plus de gens habillés comme toi, plus de tables, plus de couverts. À scruter toutes choses et à le consigner dans mon carnet, je me sens plus comme un inspecteur du guide Michelin que comme un homme de poésie, j’ai l’air suspect ici. Plus une ambiance comme dans les films de Claude Sautet. J’ai pris le plat du jour, de la viande rouge, ce projet d’écriture me réconcilie avec la viande, les abats et tout ça. Je m’efface dans le brouhaha, je me ressers un verre, la porte qui indique l’hôtel me fait rêver : qui peut bien y dormir ? Si ma vie je pouvais complètement la choisir, j’élierais ici ma Villa Médicis, je serais un artiste en résidence Au père tout va bien, si on me cherche demandez la chambre de l’écrivain, il descend déjeuner et dîner systématiquement, l’après-midi, on peut le voir errer près des hangars et des usines à la recherche de quelque vérité, je ne sais pas trop, il pourra mieux vous le dire.

(21.10.14 – Au père tout va bien)


les photos murales rendent les couchers de soleil éternels

Les photos murales géantes rendent les couchers de soleil éternels
les criques les rochers le sable aussi vrais semble-t-il que le zinc sur le bar
resté en l’état depuis un bail
le monsieur bègue s’en va, bye
et les autres attendent leur entrecôte
les gens baillent
les gens salivent les gens sifflent des gencives les gens savent
qu’un ticket restaurant ne leur suffira pas
pour étancher leur soif
les choses ont changées
mais pas eux

un papier peint est-ce
un cache misère
un cache-misère est-ce
un bonheur gardé secret
un bonheur gardé secret
comment se mérite-t-il ?

(21.10.14 – Chez moi)

[Choix de Matthieu Gosztola], en lien avec cette note de lecture

Guillaume Deloire, Le Graillon, Éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, 2018. 17€.



(Note de lecture), Guillaume Deloire, "Le Graillon", par Matthieu Gosztola

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2018/06/anthologie-permanente-guillaume-deloire-le-graillon-.htmlplay episode download
18 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Gauillaume Deloire  le graillon« [J]’ignore toujours si c’est une usine en face / cette carcasse énorme / squelette de dinosaure // a-t-il fallu que tous mes grands-parents soient ouvriers / pour que j’apprécie autant être ici […] la conversation des types au comptoir / déjà est un voyage / elle rappelle que cette ville a un port // bâbord on mange le couscous royal / tribord des tripes (le chef est venu me prévenir que demain il y en aura) / on boit du vin des deux côtés du bar / le couple de gérants est kabyle // le ciel se gâte / la lumière change / au comptoir ils parlent d’une époque révolue / où il était question de soudure humaine // comparé à maintenant / les types étaient soudés disent-ils // avenue Louis Roche / les camions passent / comme des essuie-glaces / parfois / une petite grappe d’hommes marche, mais vers où ? »
Voici, sur une ville « déchue », des pages de « poésie ouvrière », et « documentaire » (Marx rencontre Cendrars). Écrites avec une admirable rigueur. C’est-à-dire avec une sincérité confondante, qui rend regard et écoute à même de cheminer (d’abord l’auteur, à sa suite le lecteur) à flanc des choses. Au plus près de ce qui est. À cheminer lentement, en reparcourant, sans cesse ― habitudes écloses comme des fleurs à même le bitume, les restes, les déchets ―, ce qui a été effleuré déjà. Pour approfondir. Loin des poses, des noblesses par quoi l’homme s’invente, un à un, des atours. Des atouts. Loin de la superbe mensongère de ses prestiges par quoi il cherche délibérément à faire se muer le quotidien en odyssée. L’absurdité en destin.
« J’ai mis mon bleu de Chine […] / je traque / l’esthétique des camions-pizza / je traque / les vestiges et les fantômes / et sur les murs de salpêtre / des derniers restos ouvriers de l’avenue Louis Roche / les couchers de soleil géants ». Loin de l’inessentiel qui aujourd’hui fait florès, se tenant continûment à l’écart de l’arbre à palabres pourrissant de nos sociétés dont la sève est le consumérisme, Guillaume Deloire avance pour témoigner. Pour recueillir. Jour après jour (ou peu s’en faut), prenant des notes et des photos. « [S]crut[ant] toutes choses ». Attentif à ce qui respire, quand bien même tout, autour (tout, ou presque), aurait été recouvert, jusqu’à l’intime, du voile sale d’une immobilité sépulcrale. Cette immobilité serait-elle parcourue de quelques éclairs : soubresauts persistants, louables éminemment. Quand bien même tout, serait-ce invisiblement, se serait écroulé. Laissant à vif les boursouflures, laissant visibles les cicatrices que laisse la pauvreté. Ainsi Gennevilliers.
Demeure une lumière, veilleuse grâce à quoi, quelle que soit la morsure de l’obscurité, il ne nous sera jamais possible d’être blessé au point de nous égarer. Quelle est cette loupiotte ? L’humaine manière de se tenir, sans presque bouger, dans la vie, dans le monde : d’être en étreinte (même sans le savoir) avec le monde, et la vie.
Guillaume Deloire est attentif à ce qui est tout : un geste, une parole. Empruntant non les méandres d’une pensée qui se cherche mais le trajet direct de l’affirmation d’une simplicité qui bouleverse. Poésie documentaire, quasi « cinématographique », qui nous donne à respirer, à ressentir ces gestes, ces paroles. Sans jamais forcer ― ou rehausser ― le trait du réel. Sans jamais enjoliver, ou dramatiser : sans jamais ajouter du romanesque ou du poétique (le titre seul du livre suffit à le montrer). Et sans supprimer la plus chétive part, démesurément anodine, blanche, terne dans sa vacuité, de ce qui s’est passé. Nous insistons : sans rien arracher à ce qui est survenu, a vécu, pour le moment seul qui l’a vu naître. Pour le moment ténu qui ― dans une indifférence diffuse, mais toujours contredite par le poète ― a assisté à cette venue : à cette éclosion de rien. Sans rien ôter, en somme, à tout le dérisoire qui fait l’ordinaire, et le magnifique inavoué, d’une vie telle qu’on peut la vivre dans une ville comme Gennevilliers.
Est nécessaire le fait de rendre compte de chaque chose appréhendée par le sensible qui vit en nous, jamais ne sommeille, dès lors qu’elle a des affinités avec l’humain, avec l’humaine condition. Cette humaine condition, effilochée, brinquebalante, il s’agit pour l’auteur ― sans orgueil aucun (loin du chant qu’a prôné à sa manière sublime Villon) ― de l’accueillir. Le plus justement, banalement possible : d’emazienne façon. Dans une attention et une bienveillance de tous les (nombreux, et c’est heureux) instants. Par le poème, et dans sa vie même (mais comment séparer l’un de l’autre, quand l’un et l’autre, avançant, marchent main dans la main ?) À l’abri de la riche et vaine, quoique fondamentale et fondatrice féérie du littéraire.

Matthieu Gosztola
Lire de larges extraits de ce livre, choisis par Matthieu Gosztola.

Guillaume Deloire, Le Graillon, Éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, 2018. 17€.



(Poezibao hebdo) du samedi 16 juin 2018

16 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Logo_poezibao_2Les articles publiés par Poezibao cette semaine, à lire aussi directement sur le site
Les mentions en bleu sont des liens sur lesquels il suffit de cliquer pour ouvrir l’article concerné.

On peut signaler aussi une nouvelle parution du Flotoir, autour notamment de Georges Didi-Huberman, Henri Cole, Claire Malroux Emmanuel Hocquard, Gérard Haller, Claude Mouchard et l’ADN environnemental.


Les notes de lecture de livres de Henri Michaux (une double note l’une d’Antoine Emaz l’autre de Marc Blanchet), de Blaise Cendrars, de Charles Reznikoff, d’Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut et de Jean-Pascal Dubost, par Antoine Emaz, Marc Blanchet, Matthieu Gosztola et Philippe Fumery :
(Notes de lecture) Henri Michaux, "Coups d'arrêt" par Antoine Emaz, et par Marc Blanchet
(Note de lecture) Blaise Cendrars (Pléiade, tome I) par Matthieu Gosztola
(Note de lecture) Charles Reznikoff, "Inscriptions", par Marc Blanchet
(Note de lecture), Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut, "La Grande Année", par Philippe Fumery
(Note de lecture), Jean-Pascal Dubost, "& Leçons & Coutures II", par Antoine Emaz

Dans l’anthologie permanente, textes de Henri Michaux, José-Flore Tappy et Olivier Apert :
(Anthologie permanente) Henri Michaux, "Coups d'arrêt"
(Anthologie permanente) José-Flore Tappy, "Trás-os-Montes,"
(Anthologie permanente) Olivier Apert, "Si et seulement si"

Dans les notes sur la création, textes de Zao Wou-ki et de Marc Blanchet sur Pierre Skira :
(Notes sur la création) Zao Wou-Ki
(Notes sur la création) Marc Blanchet (à propos de Pierre Skira)
(Notes sur la création) Salah Stétié, "Lapidaires verdoyants"

Une archive sonore avec Anne-Marie Albiach :
(Archive sonore) Anne-Marie Albiach, "Poésie sur parole"

Les neuf livres reçus par Poezibao cette semaine :
(Poezibao a reçu) du samedi 16 juin 2018

Et aussi :
(Agenda et revue de presse) du 11 juin 2018



(Poezibao a reçu) du samedi 16 juin 2018

16 June, by Florence Trocmé[ —]

 

James Sacré  une main secondeLes neuf livres et revues reçus par Poezibao cette semaine.

James Sacré, Une Main seconde, dessins de Jacques Clauzel, Fario, 2018, 13,50€
Luc Delisse, Cases départ, Le Cormier, 2018, 16€
Dominique Chipot et France Cayouette, Musique du moindre bruit, illustrations d'Aurélia Colombet, Pippa, 2018, 15€
Odile Cohen-Abbas, Long feu aux fontaines, Les Hommes sans épaules, 2018, 20€
Evelyne Boix-Molès, Se taire et se taire, Al Manar, 2018, 16€

Traductions :
Janos Garay, Hary Janos, le vétéran, traduit du hongrois et présenté par Guillaume Métayer, préface de Karol Beffa, éditions du Félin, 2018, 8€

Prose (récits, essais, etc.) :
François Maurin, Black Dog, chroniques Agd'Khazes, Tituli, 2018, 15€
Catherine Zittoun, Zao Wou-ki, Henri Michaux, une amitié, précédé de Zao Wou-Ki et la Chine, une libre destinée, préface de Bernard Noël, Editions des Crépuscules, 2018, 8€

Revues :
Décharge, n°178, 2018



(Note de lecture), Jean-Pascal Dubost, "& Leçons & Coutures II", par Antoine Emaz

15 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Dubost  & leçons & couturesPar rapport au tome 1, paru aux mêmes éditions en 2012, le dispositif est fortement allégé dans la mesure où les poèmes sont ici donnés nus, sans accompagnement de notes, gloses et périphéries diverses. Mais le principe reste le même : en titre, un nom d’auteur, suivi d’un poème bref d’un seul souffle, « selon la stimulante contrainte du neuvain en prose » (p3 ; cf. l’Anthologie permanente de Poezibao, 28/05/2018). L’objectif aussi reste identique : constituer un « hommagier », entre bibliothèque idéale et panthéon personnel, « Grand Livre de Dettes ». Avec les 99 écrivains ici présents, auxquels il faut ajouter ceux et celles du tome 1, nul doute que Jean-Pascal Dubost, comme tout poète, soit très endetté. On n’écrit pas à partir de rien, on reconnaît seulement ses dettes, ou non. Ajoutons que la multiplicité et la diversité des auteur(e)s dans le temps, l’espace, la notoriété, le genre littéraire (même si les poètes prédominent), ainsi que l’uniformité de traitement et l’absence de classement dans le livre interdit de privilégier tel ou telle. La dette s’annule dans la profusion, en quelque sorte, et il ne reste que l’écriture propre à Jean-Pascal Dubost, qui salue au passage, sans marquer d’insistance particulière, toutes et chacune de ces œuvres. A la lecture des sommaires des tomes 1 et 2, le lecteur peut néanmoins distinguer des pôles : américains XX°, poésie française moyen-âge et XVI°, XX° français, poésie contemporaine… Mais Dubost ne partage pas ce souci de regroupement ou de délimitation de zones d’influence, il propose plutôt une circulation à travers une bibliothèque sans catalogue raisonné ; toutes ces œuvres existent en même temps et nourrissent (ou ont nourri) la sienne. En ce sens, elles sont égales et ont toutes droit de cité (et d’être citées) dans ce qui est moins un musée que l’état présent d’une culture littéraire vivante, celle de l’auteur.

Chaque neuvain est particulier, chantourné singulièrement en fonction de l’auteur évoqué, mais on distingue tout de même à la longue une méthode : d’une part, une prise synthétique sur l’œuvre ou un aspect de cette œuvre qui est celui qui a compté (le plus ?) pour Dubost, ce qui fait qu’il retient ou est retenu par l’écrivain en question. Puis, à partir de là, une broderie disons lyrique, souvent énumérative, toujours joueuse, tournis de langages qui entrechoquent sons et sens produisant de la vitesse et quelque chose comme une musique hétéroclite autant que maîtrisée dans son flux baguenaudant sans se perdre jusqu’au tiret final. A peu près ça. Il y a donc du jeu, mais pas seulement, il y a aussi une vraie justesse dans la prise première, personnelle et globale à la fois, embrassant l’œuvre.
J.C. Pirotte, « une pluie d’une exquise désuétude longueusement tombe dans la prose »(p.31) ; Hugo, « une monstre monstruosité libérée dans un (…) génie spontanément travailleur (…) sans qu’aucune crise du vers ne ronge sa propre fiance »(p.22) ; Bukowski, « le cul cruel est cul sec » (p.18) ; Gracq, « une Phrase Sans Retour aux racines aériennes et aux veines apparentes »(p.26) ; Lahu, « heureuse et réelle rencontre réussie d’une philosophie entre zut et zen »(p.13) ; du Bouchet, « le poids des choses simples est difficile à porter dans l’infini verbal du recommencement »(p.48) ; Whitman, « être vastement soi, dans un brin de poème »(p.33)…
Le dernier poème du livre est consacré à Paul Valéry, et ce n’est sans doute pas un hasard, tout comme le premier évoquait Bernard Collin dont la contrainte « 22 chaque jour » entre en écho avec celle des 9 lignes de prose par auteur que s’impose Dubost. De fait, pour Valéry, il y a bien dans le poème dubostien ici « une fête de l’intellect », mais il faudrait ajouter illico qu’il y a autant travail et débauche, jeu et plaisir et jouissance de s’ébattre « dans le grand bazar souk souk de la langue tous azimuts »(p.47).

Antoine Emaz

Jean-Pascal Dubost, & Leçons & Coutures II, Editions Isabelle Sauvage, 2018, Collection présent (im)parfait, 114 pages, 16€.



(Notes sur la création) Salah Stétié, "Lapidaires verdoyants"

15 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Salah stétié  lapidairEn ce qui me concerne, j’ai avec les mots –  mes mots – des rapports ambigus. Je les choisis en les laissant monter vers moi en constellations déjà faites, organisées par des rapports secrets qui se sont tissés entre eux en mon absence (mais ai-je été vraiment absent ? comment en être sûr ?... ), je les accueille tels quels et les crois porteurs d’une vérité qu’il me faut compléter en me mettant à l’écoute d’autres mots que je produis furtivement de par leur relation avec ceux déjà venus, déjà donnés : une écoute singulière et qui peut s’étendre sur des heures, sur des jours, parfois interrompue et reprise plus loin des mois après. Leur naissance seule est furtive, leur ombre longue. Quand ces mots attendus, espérés, enfin viennent et font la soudure avec leurs devanciers, je les reconnais et je leur fais place à leur place exacte dans le poème en train de se construire avec, l’une après l’autre, ses alvéoles. Entre-temps, des vocables ont rampé vers moi, me sont arrivés masqués pour remplir les blancs du textes, mais je les ai démasqués à temps, j’ai vite pressenti leur imposture, je les ai éliminés, – faisant place nette, attendant le vrai mot, le véritable regroupement des vrais mots, invités le moment enfin venu à se placer à leur juste place, dans la juste logique secrète du poème et aussi sa plus juste musique, identifiée par l’oreille interne. Je fais parfois, tandis que les mots sont en chemin vers moi (je le sens) un pas vers eux, mais un pas discret, vite suspendu si tel charme – insistant de ma part et par trop conscient – risque de se rompre. Tout cela qui est difficile à préciser est affaire de mesure, de balance invisible, de manipulations d’innocence – innocence mystérieusement rusée. Il y a deux ouvriers qui travaillent en même temps, projections du même moi : l’un est puisatier penché sur la margelle du puits intime et, ainsi que je l’ai dit, à l’écoute, oreille très fine, tympan tellurique ; l’autre s’active aux abords , chasse les importunités, veille à sauver le plus pur du silence au sein même des bruits qu’il ne se refuse pas d’écouter pour évaluer leur résonance et, derrière elle, leur charge possible de silence précisément et de vide. Il s‘agit là de ce vide/plein qui est l’une des mesures de la densité de l’être et dont certaines cultures, notamment d’Asie, ont reconnu d’expérience l’insaisissable palpitation spirituelle.
Telle pourrait être pour moi l’hermétique « raison » à laquelle je me voue et qui, à sa manière, est une herméneutique.

Salah Stétié, Lapidaires verdoyants, Fata Morgana 2017, p. 90.

Choix de Pierre Herlent.



(Anthologie permanente) Olivier Apert, "Si et seulement si"

15 June, by Florence Trocmé[ —]

 

Olivier Apert  si et seulement siOlivier Apert publie Si et seulement si, aux éditions Lanskine






BROMAZÉPAM

ça — c'est du titre (en veux-tu : en voilà) :
[à l'instant me souviens d'un pouaîte auto-proclamé (entre
pithécanthrope au front borné par la gravitation et
outre lâche à pastis nuitamment ânonné) — dont la
salive ne cessait de ressasser 2 ou 4 titres, faisant
avec gravité office de « valeur absolue » : comme c'était...
ridicule (?) pathétique (?) grotesque (?) ou que sais-je
commesi, par sa métonymie à volonté englobante, un titre
pouvait-devait signifier le sens d'un livre ainsi,
par mémoire imbécile (fixée à quelque obsession déjà
sans avenir), dispensé d'être lu] : donc — ça
c'est du titre       (en voilà) : : en voudras-tu ?



PARACÉTAMOL (en mémoire)

de titre, ils en cherchaient 1, les G.E* (pour Mémoires) — dociles
cabris entre accroupissement & assoupissement — trop heureux
après coup de mimer, extatiques, la « parole » » : alètehia          alètehia !
épistémé
 !!!
                                                                                   habitus !!!
[en lieu et place, JNV (je pleure) & votre serviteur étions      Jean-Noël Vuarnet**
décoiffés par le soleil — un philosophe-artiste celui-là —
dardant la Triumph Spitfire 1500 de ses rayons
allant bénir les cocktails au château de Marmontel]

au retour sans retour les G.E* — vaguement avertis
de la relation pedagogus-discipulus
(les microphones remplaçant le poulet offert par la fille du paysan mal lavé aux « hussards noirs de la république »)
s'extasiaient comme cabris du narrateur intradiégétique
abordé par la grammaire générative du schéma actantiel : : comme c'était mignon.


*G.E : Gentils étudiants — comme il y eut G.0 et G.M au Club Méditerranée
** : on me permettra de reprendre ci-après un texte-tombeau écrit juste après sa défenestration, en 1996



Post-scriptum

Giovanni Natale : où es-tu ? Jean-Noël Vuarnet, 11 rue Servandoni — Paris 75 006. Comme tu m'avais fait rire : « Un matin, j'écrivis à nouveau quelques pages, ce qui n'arrivait plus tellement — Si vous saviez mes chers amis ce que je souffre, pas un seul d'entre vous ne voudrait accomplir ma mission, elle est célèbre mais que me rapportera-t-elle ? — pas autre chose que de la peine — (...)
— Mais ça sert à rien, je disais tous les matins : quand je pense, ça plisse, quand j'image, ça dégringole.
Stop, basta, basta cosi ! je disais tous les matins... À quoi bon ? Pour quoi faire ». Et l'on partait, nos fronts
solaires offerts au vent que décapotait ta Triumph, verte : cocktails au château de Marmontel en lieu et place des cours à l'Université de Paris VIII, toi enveloppé de cette canadienne-trench coat à col de fourrure : le col de fourrure : l'hommage à Lacan comme Le philosophe-artiste offert à Deleuze – mais ta façon toute intuitive de t'emparer de la pensée, de la féconder sensuellement... Comme on riait : cette jeune étudiante qui te traquait, old young Beau & ton whisky apéritivé sous un dessin de Klossowski, moi dessous, dans le petit crapaud si accueillant : bon dieu ! Que n'es-tu parti vivre, même un temps, ailleurs : Tahiti comme Gauguin, ou Venise que tu connaissais tant ou dans une île, comme ton personnage & son livre : il y avait là, cités pour le vendre : Hélène Cixous, Roland Barthes (ton voisin ?), Frédéric Benrath, Cioran, Gilles Deleuze, Ariel Denis, Viviane Forrester, Julien Gracq, Ernst Jünger, Pierre Klossowski, Jacques Lacan, Claude Mauriac, Catherine Millot, Valère Novarina, Maurice Roche, Jean Vauthier : le poids de la littérature est-il si lourd ? Et pourquoi le payer ainsi ? Ces Saintes, dont tu as tant tenu à être le scribe, oui ces Saintes disaient-elles en vérité la dette d'impuissance, et comment cette impuissance allait te conduire à ... bon dieu ! Que n'as-tu tenu, même à bout de force, ce bel enjeu de la séduction que tu connaissais si bien : Giovanni Natale, t'en souviens-tu ? La séduction blanche, la séduction noire : il faut voir comment, quand on en parlait, tu grillais clopes sur clopes — et tes amis, ces dîners dans ton petit appartement, ta petite bonbonnière de la rue Servandoni & ce balcon, celui-là ou un autre : en bas, un excellent petit bougnat, cela remonte à loin déjà : nous avions déjeuné ensemble, après un moment douloureux pour toi : je pensais à toi en traversant le jardin du Luxembourg, un peu ivre : je pense à toi, j'ai pensé à toi : pas assez. Nous ne sommes comptables de rien ni de personne. Je sais tant d'ordures vivantes que cela me fait mal : Giovanni Natale : tes doubles, où sont-ils maintenant ?



BÉTAÏNE (citrate de — 2g x 2)

de titres — nous* en avons plus que de livres & de gloire —
[encore un peu :
nous* ne parlons pas ici de noblesse (sinon
des 3 mages** du petit Rimb.), 1 minute monsieur le bourreau]
nous avons plus de titres                                                            Baudelaire
que si nous avions écrit mille livres : à quoi bon nalors***
en ajouter r1*** quand Un seul suffit, coupe court
monsieur Deibler


*nous = je tu il nous vous ils elles (id est : mézigue tézigue cézigue, etc.)
** le cœur, l'âme et l'esprit — ou quelque chose comme ça
*** j'indique la liaison nécessaire


Olivier Apert, Si et seulement si, éditions Lanskine, 2018, 112 p., 14€


Olivier Apert dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait 1, Upperground (P. Drogi et A. Vasiliu), ext.2, [note de lecture] Anthologie "Women" d'Olivier Apert, par Geneviève Huttin, (Note de lecture) Olivier Apert, "Si et seulement si", par Dan Ornik, (Anthologie permanente) Olivier Apert, "Si et seulement si"



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