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(Note de lecture) Jacques Dupin, "Discorde", par Michaël Bishop

18 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Jacques Dupin  discorde1948-2012 : Discorde, dans son édition établie par Jean Frémon, Nicolas Pesquès et Dominique Viart – peut-on, d’ailleurs, espérer meilleure équipe? –, reprenant le titre du poème de 2011, nous restitue des quasi introuvables paraissant au fil des années tout en nous offrant ces précieux derniers écrits inédits confiés aux éditeurs par Francis Cohen qui se trouve à l’origine de cette initiative proposée à Dupin in extremis.

Rugueuse, rigoureuse, intense, passionnée, tendre par moments, ailleurs violente, férocement et ironiquement accueillante, la poésie de Jacques Dupin creuse implacablement, à la fois étrangement désirante et comme à contre-cœur, l’incessante vague de perceptions et sensations qui déferle dans une conscience tumultueusement ‘tiraillée’, ‘acharnée’ (15), mais à jamais puissamment et richement concentrée. ‘Monte, dans cette voix pas-comme-les-autres, malgré affinités et amitiés de toutes sortes, un chant qui s’ignore’ (40), un chant ‘m’apport[ant] l’écho étouffé des remuements, des girations, des heurts, qui ébranlent les fondations sans déraciner les secrets des dessous de la vie’ (41). Voici une œuvre, finement et emblématiquement révélée dans ces vingt-deux textes de Discorde, qui ne cède pas à la tentation d’y inscrire des équations ontologiques ou même psychologiques définitives, fiables au-delà de la surgissante précarité de ce qu’il appellera vers la fin de sa vie ‘une écriture mise à nu’ (214), ne visant rien de précis, fondée sur le sentiment d’‘être rien, qui exclut le reste’ (ibid.), mais ‘ayant accepté / qu’[une telle écriture] s’unisse à moi, qu’elle unisse / son corps à mon corps’ (ibid.). Et ceci sans aucun nihilisme, sans même cette touche de dérision qui ailleurs peut se faire sentir, mais au contraire embrassant cette fragilité, cette profonde innommabilité que ne cesse, quelque part, malgré peut-être la vanité de nos protestations, de générer, de murmurer même, la parole humaine face à la vastitude de l’énigme de ce qui est, de ce que nous sommes et faisons. Car, au sein du non-dit qu’incarne la poésie – avec même sa poétique de la discorde, de la dystopie, de la ‘désorientation capitale’ (179) – bouge infailliblement cette ‘insoumission’ (143) qui affiche, avec détermination et un petit rire des plus subtils (cf. 139), une conscience aiguë de la nécessité de ‘m’imprégner de l’étrangère / illisible – et jamais loin’ (139), ceci au cœur même de ‘la parole étranglée // sans occulter sans appauvrir / le rai de lumière ici si bas’ (152), sans jamais oublier la si simple, la si extraordinaire expérience de l’enfant de douze ans aux côtés de Fillette, ‘la joue contre sa mamelle / ma main humectée de lait / éprouvant la longueur du pis / l’élasticité des trayons’, Fillette ‘ruminant le divin de l’air’ (181).

Lire les poèmes de Jacques Dupin, c’est s’immerger dans la si tensionnelle paradoxalité d’un Un qui refuse toute articulation orgueilleuse, toute fierté qui aurait pu en découler, c’est s’installer dans ce non-espace qu’est la voix écrite où continue à surgir, aveuglée, aveuglante, ce qu’il appelle, dans La nuit se découvre, ‘une houle, une lame // me raviss[a]nt, tend[a]nt / le droit fil / de l’être devant la mort’ (197). Nuit et révélation, sans distinction, fusionnées, site d’un être frôlant une absence, ce ‘rien’ qui restera fatalement synonyme de ce que Jung nommera ‘plérôme’, ce sublime impossible, cette érotique se profilant à l’horizon de ce qui est et que l’on traverse.

Michaël Bishop

Jacques Dupin. Discorde. Édition établie par Jean Frémon, Nicolas Pesquès et Dominique Viart, P.O.L, 2017, 240 p., 23 euros.

 


(Feuilleton) Jean-Paul Klée, "Avant la fin de tout" / 2

18 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Jean-Paul Klée  carnet 2Jean-Paul Klée a bien voulu confier à Poezibao des extraits de carnets qu'il tient actuellement. Le site proposera chaque lundi, sans doute pendant quatre ou cinq semaines, des pages issues de ces carnets que le poète a titrés Avant la fin de tout, dans une transcription de Mathieu Jung, approuvée par Jean-Paul Klée.
Extraits n°2.


Pour faciliter l'enregistrement ou l'impression du texte et pour en respecter la mise en page, ce feuilleton est proposé en format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.

 


(Anthologie permanente) Fabienne Raphoz, "Parce que l'oiseau"

18 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Fabienne Raphoz  parce que l'oiseauFabienne Raphoz publie Parce que l’oiseau, carnets d’été d’une ornithophile, dans la collection « Biophilia » des éditions Corti.




[Shrike !]

Ici comme là-bas.
L'oiseau fait remonter le voyage, mais ce n'est pas le voyage que je veux raconter ; les voyages, du moins la plupart des voyages, pas les expéditions, sont un peu comme les rêves, ils n'intéressent que ceux qui les ont vécus. Pour que ce voyage remonte dans la tête d'un quelqu'un, pour de vrai, qu'il jaillisse de cette pente poussiéreuse à 10%, Comb Ridge au loin, dans les yeux, qu'il se poursuive sur la piste de Moki Dugway, allez plutôt revoir Thelma et Louise, votre film culte, ou n'importe quel John Ford, mais vous aurez peut-être, comme « moi », une préférence pour L'Homme qui tua Liberty Valance, que vous aurez vu un nombre peu raisonnable de fois, pour cet « homme au tablier » et pour le cactus blanc posé sur le cercueil sobre en pin de Tom Doniphon, et vous y serez.

Print your legend, je ne vous imposerai pas la mienne.
Nous voilà donc, B. et moi, dans cette nature plus vraie que « nature », une wilderness comme fardée telle qu'on la désirerait toujours, immuable, dans sa virginité supposée — ce qu'est d'ailleurs souvent la « wilderness » rêvée du mâle colon blanc américain, wilderness qui fait l'impasse sur la culture des premiers hôtes humains, mais c'est un autre sujet — à l'heure où tous les photographes, comme John Ford himself, sortent leur matériel pour le meilleur profil de la star-paysage. Sauf que nous étions seuls sur la scenic 261 South de l'Utah, au cœur, c'est-à-dire avec une vision à 360° sur la Valley of Gods, parce que, sans le savoir, dans les limites d'ouverture du parc de Monument Valley, en territoire Navajo, et qu'il n'y a strictement rien d'autre à faire ici que s'y rendre ou alors, surtout, y être, observer, humer l'air, se taire, être Indien, car oui, ce superlatif-là, non loin, s'ouvre le matin et se ferme le soir, il convient donc de ne pas le rater, nous étions donc les derniers.

Print your legend, mais ne perdez pas le fil de l'oiseau.
Une « shrike » donc ; en anglais, la pie-grièche dit son cri, ou plutôt l'un de ses cris.
Cette Loggerhead shrike, soit, en français, Pie-grièche migratrice, pour préciser l'espèce, jouissait aussi de solitude, de lumière rasante qui donne autant de relief à ses proies que de profondeur de champ au technicolor. Ne pas la déranger, c'est faire comme elle, se poser là, et ne plus bouger, attendre la plongée sur l'insecte. Combien de fois — je pense que j'y reviendrai — le paysage ne s'est-il pas progressivement transformé, dans mon corps du moins, en territoire, quand, jumelle coincée sur les yeux à m'en faire péter les arcades, je fixais l'oiseau et que, comme par capillarité, les alentours n'étaient plus « regardés » mais sentis. Je ne saurai jamais, hélas, ce que c'est que d'être oiseau, mais j'ai parfois approché, du moins, ressenti, cette transparence qui fait que, lui, l'oiseau ne me voyait plus, dans le même temps où se transformait en moi cet être-là de l'être sur un territoire qui est le sien. Soudain, pendant quelques minutes, je me foutais éperdument d'être dans l'un des plus beaux « paysages » de la planète, ou plutôt, je l'oubliais, pour jouir de la seule attente, le suspens, espérant simplement ne pas manquer le moment de la prise.
Sauf que réussir à voir exactement le moment de l'impact entre le bec crochu de ce rapace miniature et la sauterelle, le scarabée, le papillon, c'est une autre paire de jumelles qu'il — me — faudrait, ou des yeux au millième de seconde. Mais c'est l'intention qui compte et je pus profiter du retour sur le promontoire, un arbuste épineux, comme de juste, puisque la version fordienne de l'écorcheur a exactement les mêmes mœurs que sa cousine eurasienne. Quand on fait l'expérience de l’acuité de l’oiseau, on se demande bien pourquoi les Anglais l’ont affublé d’un nom si peu adéquat, La Pie-Grièche migratrice n’ayant rien d’une « logerhead », soit une abrutie, ou tête de bûche. (…) »

Fabienne Raphoz, Parce que l’oiseau, Carnets d’été d’une ornithophile, collection « Biophilia », Éditions Corti, 2017, 192 p., 15€, pp.31 à 34. Livre disponible le 4 janvier 2018.

Fabienne Raphoz dans Poezibao :
jeux d’oiseaux dans un ciel vide, augures (P. di Meo), jeux d’oiseaux dans un ciel vide (Georges Guillain), ext 1, "Terre sentinelle", par Florence Trocmé, (anthologie permanente) Fabienne Raphoz, "le migrateur lisse l'air",(Note de lecture) Fabienne Raphoz, "Blanche baleine", par Isabelle Baladine Howald, (Archive sonore) Fabienne Raphoz

 


(Poezibao hebdo) du samedi 16 décembre 2017

16 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Cul de lampe 3Les articles publiés par Poezibao cette semaine, à lire aussi directement sur le site

Voici les onze articles parus dans Poezibao au cours de la semaine du 11 au 16 décembre 2017 (ainsi qu’une nouvelle parution du Flotoir et deux articles parus dans Muzibao).
Toutes les lignes bleues sont des liens, que l’on peut cliquer pour aller directement aux articles concernés, sur le site.


→ Poezibao expérimente un nouveau format, les « Brèves de lecture », avec des notes plus courtes (1000 signes) que les habituelles « Notes de lecture », dans le but de mieux couvrir encore l’actualité éditoriale de la poésie :
(Brèves de lecture), Patrick Beurard-Valdoye, La Bibliothèque des Impardonnables, Eric Poindron, Jacques Barbaut

Les notes de lecture de livres de Christian Hubin, Dominique Dou et de la revue Les Carnets d’Eucharis, par Régis Lefort, Yves Jouan et Mazrim Ohrti
(Note de lecture) Christian Hubin, "Face du son", par Régis Lefort
(Note de lecture) Dominique Dou, "Bagdad sous l’ordure", par Yves Jouan
(Note de lecture) Revue "Les Carnets d'Eucharis", par Mazrim Ohrti

Dans l’anthologie permanente, textes de Patrick Bouvet, Gertrud Kolmar dans des traductions inédites de Jean-René Lassalle et François Amanecer.
(Anthologie permanente) Patrick Bouvet, "Trip Machine"
(Anthologie permanente) Gertrud Kolmar, traductions inédites de Jean-René Lassalle
(Anthologie permanente) François Amanecer," Le Corbeau interrompu"


Et aussi des notes sur la création (François Amanecer), une fiche bio-bibliographique, une archive sonore (Sandra Moussempès)
(Notes sur la création) François Amanecer "Vu d'en haut - poétique"
(Poètes) Patrick Bouvet
(Archive sonore) Sandra Moussempès, "Colloque des télépathes"
rupture"

Les sept livres reçus cette semaine par Poezibao, notamment Mathieu Brosseau, Claude Beausoleil, Werner Lambersy
(Poezibao a reçu) du samedi 16 décembre 2017


Une nouvelle parution du Flotoir , « nymphéas de la pensée »
"nymphéas de la pensée"


Et deux nouveaux articles dans Muzibao
(Lectures augmentées) Chopin, "Prélude n°2", André Gide et Edouard Ganche
(Un disque, une vie) Hanns Eisler, par Daniel Pozner

 


(Poezibao a reçu) du samedi 16 décembre 2017

16 December, by Florence Trocmé[ —]

 

 

Mathieu Brosseau  ChaosLes sept livres et revues reçus par Poezibao cette semaine :

Mathieu Brosseau, Chaos, Quidam éditeur, 2017, 18€
Claude Beausoleil, Cette musique de Keats, Écrits des Forges, 2017
Werner Lambersy, Hommage à Calder, Rhubarbe, 2017, 8€
Werner Lambersy, Départs de feux, peintures d'Emmanuelle Renard, Éditions Tipaza, 2017
Didier Malherbe, Escapade en facilie, sonnets, Le Castor astral/La lucarne des écrivains, 2017, 14€

→ Revue
Décharge, n°176, 2017

→ Musique :
Guillaume Kosmicki, Musiques savantes de John Zorn à la fin du monde et après, 1990-2015, Le mot et le reste, 2017, 23€

 


(Notes sur la création) François Amanecer "Vu d'en haut - poétique"

15 December, by Florence Trocmé[ —]

 

François Amanecer  le corbeau interrompuExtrait de Vu d’en haut – poétique de François Amanecer.

« 18 – Face à l’auteur donc, le regardeur. Il faut bien qu’il soit doué lui aussi : un peu autiste peut-être, par sort de naissance ; ou très artiste, par inclination et par vouloir. Il est un être qui a le don de vivre des expériences d’emprunt, ses neurones-miroirs sont sensibles ; pourtant ce ne sont pas des stimuli qui l'orientent, mais plutôt sa propre inclination. Là où il l'applique, sa faculté de s'insérer dans ce qu'il perçoit, de se glisser dans la peau d'un autre, est considérable. Il prend son temps et s'arrête aux détails ; son attention est un tamis au crible très serré. Avec émotion et comme au ralenti il perçoit les textures, la matérialité des sons et des couleurs, et leur singularité aussi. La cohérence d'ensemble de la composition que ses sens appréhendent lui importe peu, et assez peu le contexte dans lequel elle s'inscrit ; cependant il saisit les choses dans leur globalité, il est prêt à s'en emplir. Balayant de son attention tout le champ du poème, c'est comme si, pour lui, chaque vers contenait en germe tous les autres. Il déambule tel un promeneur dans une campagne, s'immerge dans son émotion et, par inadvertance, sort du cadre, se trouve dans un hors-champ : cris d'oiseaux qu'il savait reconnaître à partir d'un fragment hésitant. Un monde où tout avait un nom. Les yeux bandés, le visage couvert d'un masque de fibres végétales. »

François Amanecer, Le Corbeau interrompu, poème, précédé de Vu d’en haut – poétique. Revue Nunc, éditions de Corlevour, 2017, 80 p. 16€, p.19.

 


(Note de lecture) Revue "Les Carnets d'Eucharis", par Mazrim Ohrti

15 December, by Florence Trocmé[ —]

 

Les carnets d'EucharisPour celles et ceux qui ne la connaîtraient pas, la revue Les Carnets d’Eucharis rassemble poésie, littérature, photographie, arts visuels ; elle est visible également sur le site de Nathalie Riera, chapeautrice en chef donc, qui se révèle très impliquée.
Revue qui naquit en numérique en 2008 pour s’enrichir d’une version papier annuelle dès 2013. A son comité de rédaction figurent quelques noms du moment concernant cette parole créatrice de bien des nourritures terrestres, les uns poètes s’accommodant des autres plutôt critiques, et réciproquement. Inutile de les nommer (au risque de vouloir faire caution), ils se reconnaîtront. Toute de noir toute de blanc (à quelques reproductions près, photos et peintures), toute de noir et blanc, et le rouge parfois aidant, la revue laisse voir dossiers, études, entretiens, traductions, portraits, critiques et poèmes.

Ce numéro confirme les autres par sa densité, sa luxuriance lumineuse au regard des disciplines qui s’interpénètrent et ainsi se supportent mutuellement. Ce qui lui donne un air de permaculture, soit une alternative à ce que l’industrie du prêt-à-penser impose par ses ornières… dans le secteur culturel aussi. Et il y a là de quoi nourrir toute la planète. Même cinéma, vidéos, photo et peinture en sont le sujet dans une large mesure ; notamment sous l’œil de Richard Skryzak, vidéaste et écrivain dont le travail fut visible dans l’émission « Die Nacht/La Nuit » sur Arte. Ainsi Sharunas Bartas est à l’honneur dans ce numéro, mais pas que. C’est ce poète méconnu, Charles Racine, qui ouvre la voie par un dossier où « hommage » lui est rendu ; par un témoignage, des extraits de poèmes et des propos exégétiques à son endroit. La thématique mentionnée « sur les routes du monde » s’illustre par Bruce Chatwin, Annemarie Schwarzenbach et Bartas, écrivains ou cinéaste, et voyageurs, cherchant ce qu’il y derrière la notion de nomadisme. Si dans un premier temps il s’agit d’accéder à un ailleurs possible, un « otherground » (illustré par Sylvie Ballester) dans le but très clair d’expérimenter la verdeur de l’herbe, dans un second temps, c’est davantage pour se repaître d’une certaine aridité au contraire, où pousse malgré tout une humanité profonde et spontanée, élémentaire et inconditionnelle, rendue à sa quintessence car dénuée, car libre au-delà de tout idéal préfabriqué et de modèle théorique, en des paysages, des lieux où la beauté réside avant tout dans leur vérité. Autant sur les vestiges de peuplades disparues depuis longtemps que chez des groupes minoritaires actuels mais marginalisés, tout autant oubliés. C’est pour chacun de ces auteurs en rupture avec leur temps, par sa critique devant l’Histoire en sa fabrique, sous couvert d’études sociologiques et d’actions anthropologiques lointaines, le moyen de se nourrir de ces cultures qui fait office de lieu commun. Au regard de quoi on peut se demander s’il y a jamais eu des lieux où vie et poésie se confondent, où la vérité de l’individu transparaît un tant soit peu dans son expression ? Ces trois auteurs issus de trois générations différentes (se suivant comme en filiation), ont su organiser leur fuite pour des motifs différents. Mais dans tous les cas, afin de surmonter leur quête de soi impossible dans les lieux qui les ont vus naître et grandir en se confrontant à eux-mêmes par le voyage. S’il y a une seule route à suivre, c’est ce « chemin excentrique » selon Hölderlin, quitte à s’y brûler.

Concernant les arts visuels, il faut lire les propos d’Alain Bourges sur la télévision, sujet de son livre très circonstancié écrit en 2008, au titre ambivalent : « Contre la télévision, tout contre ». Débat inépuisable à propos de ce « monde devenu visible à lui-même », machine dont l’homme n’a jamais été aussi dépendant et ne cesse d’explorer de nouveaux champs d’action. L’omniprésence de l’image, dont l’enjeu s’étend désormais à l’exploration de ses avatars technologiques, cette image à tous les étages de notre vie, laborieuse et pratique, comblant également notre espace culturel (au sens large), a t-elle de quoi se justifier en tant que nouveau langage ? Et entretiens encore, et entretiens toujours, beaucoup, dans la revue qui traque les conditions de l’expérience de l’écriture soumise à celle de la vie, illisible et insaisissable ; chez des personnalités telles que Marie Cosnay ou Erri De Luca (« citoyen de (s)a langue »), dans l’intimité de leur voix portée, le cas échéant, vers la traduction puisqu’il y est aussi beaucoup question ici. Ainsi, on trouvera de la poésie italienne (à partir de poètes à qui rendre justice ou hommage selon leur notoriété), britannique également, et même de la poésie française traduite en anglais (why not !). Et bien sûr, de la poésie française circonscrite à la langue de Molière ; représentée entre autre par Philippe Jaffeux, Noémie Parant, Ariel Spiegler ou Isabelle Pinçon. « Et banc de feuilles descendant la rivière » (jamais la même donc), rubrique introduisant notes, portraits et lectures critiques, de Corso à Martine Konorski, où le bateau s’arrête enfin. Les Carnets d’Eucharis vivent avec leur temps-suspendant-la-matière sous un regard mouvant. Cette matière qui, si elle échappe à certains, à chaque fois s’invite en viatique au pérégrin.

Mazrim Ohrti

Les Carnets d’Eucharis, « Sur les routes du monde », 2017, 192 p. 19€.

 


(Anthologie permanente) François Amanecer," Le Corbeau interrompu"

15 December, by Florence Trocmé[ —]

 

François Amanecer  le corbeau interrompuFrançois Amanecer publie Le Corbeau interrompu, poème, précédé de Vu d’en haut – poétique, aux éditions de Corlevour.






PREMIÈRE NUIT

I
                                               « Une nuit
                                                           nous te veillerons
                                                sous une lanterne
                                                        éteinte »

Brille sous la lune le bicorne glacé
   de l'homme vert-de-gris
qui voulut en soi épuiser tout sommeil
dissimuler le songe

rêvant seulement d'un soleil qui se tint à son zénith le jour entier
   sans désemparer
mais c'est la nuit — et seul il demeure, seul en soi
   avec seul l'ennui de qui vit dédoublé.
Les étoiles même se sont démultipliées.

Il est hors de sa mémoire : barque sans rameurs glissant
   sur l'étendue noire
point de bruissement ni murmure
                de ressac

pas même la simple mémoire du vent
   ne ferait que l’heure
   fut passée



II

                                                « ... S'ébattant à l'aube dans les eaux
                                                                   scintillantes
                                                 du petit lac suspendu, ou
                                                                   sur les drailles
                                                          baignées de soleil ... »

La marmotte a poussé son cri.

Lui s'est tenu en retrait tandis que les hommes
   rampaient entre les roches.

Un seul coup de feu a retenti
   dans la montagne.

*

Il se souvint du renardeau égaré parmi les vignes –

renard imberbe — les hommes aux canines saillantes
   tapant les barbelés de leurs bâtons

et la résonance gutturale de leurs cris dialectaux
   entre mer et ciel aux Cinq terres

in extremis le renard, aperçu intouché,
   se glissant parmi les pierres et les hommes
          de retour,
          bredouilles

sur la place du village.


III

                                        « Là où les tours se fissurent
                                                                 où la muraille tombe
                                         en poussière
                                               (là où fleurissait
                                              le lys sauvage)

                                                     Si rien ne dit
                                                              le temps
                                                              qui passe

                                                      je deviendrai folle »

La route tourne et file, déportée, centrifuge.

Le visage aperçu sous le tricorne bleu — si calme — a les yeux
   très écartés.
(Non loin, des jeunes filles, prises dans une ronde, se confient
un secret.)

Une petite fille est couchée en chevreau, inaperçue
   dans l'herbe haute
le triangle qui, de sa chevelure abondante, tient lieu de racine
   est placé bas sur le front.

La maison jaune a vacillé à l'extrême bord de la falaise.

L’œil a maintenant couleur d'absinthe. La bouche est
   pleine d'araignées. La nuque s'est durcie.

En face, de l'autre côté du grand détroit, des hommes sont
   nus au soleil,

ils sont prostrés sur des gradins de ciment noir.

Une étrave fend le flot qui les sépare
de la douleur commune

court l'onde laiteuse, très vite.



                                                        « et bientôt de glaise
                                                    debout, confondus
                                             magnifiés
                                       par la splendeur calcaire sous la lune bleue
                                           leur sourire
                                                  rigoureusement
                                                  horizontal »

François Amanecer, Le Corbeau interrompu, poème, précédé de Vu d’en haut – poétique. Revue Nunc, éditions de Corlevour, 2017, 80 p. 16€, pp. 25 à 28.

François Amanecer est poète et essayiste. Après deux ans à Harvard, sa vie professionnelle l’a mené en Espagne, en Italie, en Grèce… Son premier recueil de poésie, Silex I (Éd. Gérard Klopp), est paru en 1996. Depuis, il a publié de la poésie dans les revues Po&sie, Grèges, Nunc, Nouveau Recueil, etc. - ainsi que des essais esthétiques dans les mêmes revues ou dans Études, Positif, Kephas, Diogène, Communio. Ses ouvrages les plus récents sont Cri ténu du grèbe (poème en huit chants) et Le tri poétique (essai), publiés aux Ed. de Corlevour en 2010.
source


(Brèves de lecture), Patrick Beurard-Valdoye, La Bibliothèque des Impardonnables, Eric Poindron, Jacques Barbaut

13 December, by Florence Trocmé[ —]


Poezibao lance un nouveau format de notes. Régulièrement, un choix de livres, parmi tous ceux qui sont reçus, avec une note courte de moins de 1000 signes.


Patrick Beurard Valdoye  le vocaluscritPatrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, Lanskine, 104 p., 14€.
La mise en voix du poème est un acte majeur de la poésie contemporaine ; Patrick Beurard-Valdoye y est sensible, qui ne dissocie pas l’écriture du poème et sa réflexion, et observe attentivement le faire de ses pairs. L’ici et maintenant du texte vocalisé et mis en espace hors livre, quelle que soit sa forme, est une création originale ; une publication sonore disent quelques-uns. La première partie de l’ouvrage se découpe en saynettes de lectures publiques de poètes, qui ne sont pas nécessairement des « performeurs », plutôt des lecteurs à voix nue, dont l’observateur-penseur-poète qu’est l’auteur du Vocaluscrit tire réflexion et enseignement en poèmes en vers ou en prose et en écho, car le geste de dire est en soi poème (devenu). Cet ouvrage participe d’un mouvement (d’humeur voire) qui entend réaffirmer que la mise en voix du poème est un métier, que le métier de poète n’est pas une sinécure : c’est l’objet de la deuxième partie.
Jean Pascal Dubost




ImpardonnablesBibliothèque « Les Impardonnables », Fario, 2017.
Les éditions Fario de Vincent Pélissier ont créé une collection exceptionnelle à plus d’un titre, une collection dirigée par Max de Carvalho : « La Bibliothèque des Impardonnables » ainsi baptisée du nom que donnait Cristina Campo aux poètes. Il s’agit d’une anthologie du  « domaine français » cher à Valery Larbaud, publiée en réédition originale sous forme de beaux livres de poche, chacun sous étui  : à raison de dix-sept volumes annuels en quatre saisons.
On peut voir la liste des ouvrages publiés en 2017 : Léon-Paul Fargue, Paul-Jean Toulet, Léon Bloy, Catherine Pozzi, Laure, Marceline Desbordes-Valmore, Arthur Cravan, Francis Jammes pour n’en citer que quelques-uns. Le lecteur va de découvertes en découvertes au fil de ces petits livrets élégants, remarquablement édités, sur un beau papier, avec une typographie choisie avec soin. Les textes sont livrés sans commentaires mais au terme de l’année, un dix-septième petit livre vient apporter des précisions bibliographiques et biographiques. On peut acheter les livrets par saison ou par année (voir ici les conditions de souscription)
Florence Trocmé




PoindronL’étrange questionnaire d’Eric Poindron, Les Venterniers/Le Castor Astral, 2017, 108 p., 14,90€.
Livre, carnet, questionnaire à trou ? On ne sait pas très bien et tant mieux, car voici un ouvrage ludique mais qui amène le lecteur à se poser beaucoup de… questions. Des questions, il n’est question que de cela ici. A commencer par la question de la question : qu’est-ce que c’est qu’une question ? Eric Poindron donne une brillante ouverture, évoquant ses souvenirs d’enfant questionneur et inventeur de questions, distribuant au fil des pages réflexions et citations tirées de son immense réserve de textes insolites, décalés, inédits, lui qui anime un bloc qui se veut cabinet de curiosités, « Curiosa & caetera. » Puis il passe en partie la main au lecteur, lui posant soixante questions auxquelles le dit lecteur est censé répondre en soixante minutes (en tout !). Sur chaque page la question, un espace blanc pour la réponse et une citation, un commentaire, une référence en bas de page. « Lorsque vous étiez gardien de phare, à quoi rêviez-vous les nuits de tempête. ». Un ensemble passionnant, tout en questions-clés !
FT




Jacques Barbaut  Alice à ZanzibarJacques Barbaut, Alice à Zanzibar, Aethalidès, 2017, 12€.
Une savoureuse collection de 238 limericks inédits, classés par ordre alphabétique des noms propres. Mais qu’est-ce donc qu’un limerick ? : un poème humoristique, à l’origine en anglais, de caractère souvent grivois ou irrévérencieux (selon Wikipédia). Ceux de Jacques Barbaut obéissent à des règles précises : Un nom propre à la première ligne, cinq lignes (ou « vers »), des rimes en aabba (ou aaaaa), pas de contrainte de pieds et une chute le plus souvent grivoise. Cela donnera par exemple : Cette habitant de Sète / pratiquante du 5 à 7 / Y invitait souvent un cheik / Deux ou trois évêques / et de deux à six ascètes. C’est drôle, très fin, passablement grivois en effet. Cela va d’Adam à Zazie en passant par Michel Foucault, Françoise Sagan, Françoise Dolto, Mantes ou l’Ecosse et j’en passe. On peut écouter le poète dire quelques limericks sur le site de l’éditeur.
FT

 

 


(Notes sur la création) Bernard Noël, "le poème, une organisation de la rupture"

13 December, by Florence Trocmé[ —]

 

« Tous les poèmes (…) reposent sur une organisation de la rupture. Au fond, chaque vers, puisqu'il s'arrête, rompt avec quelque chose et c'est par ruptures successives qu'un rythme s'installe, d'une part, et d'autre part qu'il y a cette volonté, dans le vers, de rompre la linéarité. Récemment, j'assistais à un débat où il était question de la linéarité dans le récit et dans le poème. Je pense que dans le poème, elle est contrecarrée par cette rupture que chaque vers institue en fin de ligne. Alors que je me demande si la prose n'est pas condamnée au récit, même s'il s'agit d'autre chose que du récit traditionnel, après tout peut-être qu'un développement philosophique est aussi un récit et une réflexion critique est aussi un récit, même si ça n'a pas les mêmes modes et si on ne les reçoit pas de la même manière. À partir du moment où il y a prose, je me demande s'il n'y a pas forcément adoption de la ligne du temps, et à partir du moment où on entre dans la ligne du temps, on raconte forcément quelque chose, me semble-t-il. Sans doute que le vers s'inscrit contre ce mouvement-là : je ne veux pas du temps, je veux sortir du temps. »

Bernard Noël  du jour au lendemainBernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, éditions de l’Amourier /INA, 2017, 348 p., 23€, p.285.

 

 


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