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(Anthologie permanente) Tristan Felix, Ovaine, la saga

13 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Tristan Felix  ovaine la sagaTristan Felix a publié récemment Ovaine, la saga, aux éditions Tinbad.

On peut lire sur le site une note de lecture de ce livre, signée Christophe Esnault.





7/12/2008

Ovaine est mousse à bord d'un morutier. Elle vit avec un petit cochon bicolore qu'elle bourre d'épluchures pour Noël.

Comme elle ne sait pas nager, la nuit, elle descend dans le saloir, pour contempler les abysses dans l'œil des morues.

Mais le sel a tout brouillé ; il n'a conservé que la mort.

Alors ils vont trouver le capitaine qui se dresse à deux mètres au-dessus de la barre :

—Apprends-nous à plonger, de grâce !

Le capitaine, confondu, se liquéfie immédiatement ; son jus indigo se renverse dans la mer.

Dans ses yeux, les abysses font des spirales comme les épluchures.

9/12/2008

Les araignées du soir s'élancent des poutres pour emporter Ovaine dans un hamac de colle.

Elles la suspendent entre deux toiles pour la bercer au ras du ciel. Mais elle ne s'aperçoit de rien et rêve qu'elle fait du trapèze volant.

Sur la piste, tout en bas, une grosse guêpe accrochée au fesson d'un cheval, s'époumone : c'est un piège, file !

Ovaine, éveillée en sursaut par la douleur de la piqûre, hennit si fort que les araignées lâchent leur proie.

Ovaine, les quatre fers en l'air dans la sciure, commence son règne.



7/3/2010

Ovaine croise dans la Somme un homme des tranchées, complètement inachevé. Sa gourde rouillée fait gling gong toc.

Pour abréger sa mort, elle l'assassine au râteau, sans bavure. Puis elle le découpe à la craie afin de mener son enquête. (Elle doit bien s'y reprendre à plein de fois car le corps déborde toujours un peu.)

A la fin, le dessin est très ressemblant : il lui sourit presque, une main tendue parmi les betteraves.

Ovaine le relève en tapotant sa capote de brave pour faire tomber la craie.

Tout engourdi, il lui faut pourtant la quitter pour achever sa guerre, là-bas, derrière le talus couvert de gros escargots violets.


14/3/2010

Comment voir de face le dos d'un soldat ?

Il suffit de le doubler, puis de se tourner ; mais le soldat peut vous tuer.

Ovaine ne se démonte pas. À hauteur du soldat, elle s'élance et pan, tombe sur le champ. Le brave soldat pivote pour lui ôter la balle qu'elle a reçue dans le cœur. (Comme son ombre est tiède et gigantesque en cette fin du jour...)

Mais sur le ventre elle a chu, avec tout son barda. Le soldat n'a la force ni le temps de la retourner.

Il continue sa marche et Ovaine reste dans la boue, ventousée au souvenir tiède d'une ombre.

On ne peut voir de face le dos d'un soldat (à copier cent fois pour demain).



28/1/2016

Un jour qu'Ovaine interroge les augures, elle note que le ciel est encombré de dieux et qu'il n'y a plus de place pour les oiseaux.

Avec célestitude et signalement précis des intrus, elle alerte son pote haruspice 

— Ruktator de Trucidie, Thanatop Le Pire, Vulgar Putrav, Violace Le Queutard, Obskar Fèce, Mollar Krash, Termitator Mec, et des pièces de rechange en pagaille ! Sans compter les poils !!! C'est le bazar !

L'haruspice de rire se pisse dessus en pleine rue : les dieux sont pipés, hi hi !

Le loup grêle d'Ovaine, un instant distrait, reprend sa conversation avec un bébé rouge-gorge si ému du poitrail de sa maman

qu'il est tombé du nid.


30/I/2016

Ovaine, sans sa blouse de travail, a la biglouse : les formes de l'univers fondent, l'intérieur du dehors se confond avec l'extérieur du dedans, les crêtes s'émoussent et les creux bombent le torse.

Que faire ? Remettre sa blouse et le sens dessous dessus ?

Voilà qu'en le flou de l'univers, un fou tente de fourrer tout dans ses fouilles.

Alors ne plus bouger... Laisser filer en douce les images tombées de ses poches jusqu'à ce qu'elles recouvrent un reste de mémoire.


Bientôt Ovaine remet sa blouse car, dans sa poche à elle, une famille de pipistrelles s'est installée, la bouche pleine de moustiques.

Tristan Felix, Ovaine, La saga, Tinbad, 2019, 226 p., 23 €, pp. 79, 11 et 200.
Lire cette note de lecture de Christophe Esnault.



(Note de lecture), Tristan Felix, Ovaine, la saga, par Christophe Esnault

13 juin, par Florence Trocmé[ —]

 


Tristan Felix  ovaine la sagaOvaine, tous les soirs dresse les cheveux des spectateurs sur sa tête. Un numéro de haute voltige.

Gove de crustace, clown trash est un des doubles et profus personnages/créatures de Tristan Felix dont on ne citera pas ici les hétéronymes tant ils sont nombreux et dont l’écrin a pour certains été la succulente revue La Passe, lieu de passe (rencontres (et de baisers donnés à l’art et aux écritures plurielles)). Il y avait alors Laetitia Dolores dont j’étais sous le charme hypnotique de l’écriture. Gove, donc, extension cinématographique et théâtrale d’Ovaine, connue des services de police de l’insolence et de l’insubordination en sac de jute et faux cils. Dans une de ses frasques, munie d’une serpillère, elle nettoie à l’instant même avec acharnement et un manque d’efficacité évident mais hilarant. Oui, elle nettoie un mot peu lisible inscrit à la craie de couleur sur le sol : HYGIÈNE (ou Hyène ou Gît comme ci-gît). Après sauts périlleux, grand-écart qui déchire tout, ce mot lavé à grandes eaux peut enfin vivre une expérience sensorielle-organique plus s/m/art et harmonieuse. Dans cette ère de vacuité intellectuelle à hélices et vibreurs, à l’heure du roman grand public si émouuuuuuuuuuuvant et bouleeeeeeeeeeversant, le roman aussi économiquement rentable que dénué d’un peu d’écriture : remède ô grand remède (le même médicament pour tous est par ailleurs une dystopie très prisée (qu’il faut savoir ne pas subir et se ré-a-pro-prier)). Donc et en résumé au format XXIe, au format touwit : Il est une mesure d’hygiène de lire et d’entendre être chantonné Ovaine, la Saga et d’inviter à tours de bras bioniques Tristan Felix partout et même ailleurs. Sur Unter, sur Frange cul et 3, dans le fanzine de la MGEN et le bulletin de la MAIF, sur le programme télé en pile à la caisse du Shopi, partout où Ĉapeu et bien sûr dans Pif gadget (sauvons les enfants privés d’écrans tactiles). On peut voter pour des écolos indulgents envers le capicatalisme, voter pour son chat mignon qui boude le poisson en ce dimanche féérique, mais n’espérez pas sauvez le monde sans la science d’Ovaine qui sans plus attendre en tonne son kilo de carnages très très doux – with éponge et gants Mappa – que lui inspire un monde qu’elle retaille aux coupe-choux :

À 99 ans, Ovaine est promue spectatrice du travail. Elle se hâte d’y être.
Cousue de médailles et coiffée d’un tricorne de bouc, elle déboule sur un chantier, dans l’unique fauteuil d’orchestre.
Elle fautographe les ouvriers qui piochent et leur donne des coups de pied quand ils tombent.
Un à un ils déposent avec précaution leurs hématomes et leurs croûtes dans une caisse commune, en fredonnant un air nègre.
Pincée par un perce-oreille, Ovaine se réveille brusquement : non, ce n’est pas un rêve, le monde a basculé.

Ovaine serait révolutionnaire si les chefs de produits et vendeurs de voitures ou de cinquième République n’avaient pas confisqué le lexique à d’autres fins comme celle d’aspirer le bulbe du plus grand nombre. Oui, Ovaine est une incontrôlable dissidente, une pourfendeuse, une amoureuse du vivant et de ce qu’il en reste, de ce qui n’a pas encore été détruit-piétiné. Elle danse, pas vierge et pas benête, sur des ruines, à la frontière des effondrements. Dans un monde qui serait un monde respirable, la Poste – rachetée avec deux pommes-®Ainette, une poignée de noisettes et un œuf de poule de Barbarie – devrait recruter trois cent vingt-quatre mille messagers et pigeons des champs pour acheminer les lettres d’amour venues de toutes les créatures de la Terre, et alors ces mouvements (amphibies compris) seraient les prémices d’un soulèvement avec animaux, arbres, bestioles et vents.   
Il y a en France, en Belgique et en Suisse – Ovaine peut aussi prendre l’avion, elle va juste avant de monter faire sonner le portique de sécurité de l’aéroport car elle raffole des clous et elle en mange trop – un nombre important de festivals de poésie, de théâtre, de contes (Ovaine, La saga, ce sont bien des contelets) et le-fourre-tout-pas-toujours-fameux-de-la-performance. Programmateur : programmez !! Ai vu quelques spectacles de T. F. ; je ne peux pas dire un mot de celui qui se nomme Les revenants de guerre. Cap aux carpes ! Celles qui se nomment Ctenopharyngodon idella, carpe de roseau, carpe herbivore, carpe amour. Ovaine le sait et ne rechigne jamais à croquer une écaille de cette carpe chinoise à l’apéro.

Il faut se promener sur le site de Tristan Felix, découvrir son Théâtre des pendus et ses facettes à 9 (ou à 108) faces. La numérologie magique chez Ovaine à elle seule, c’est une heure d’émission pleine dans les n’œuf épisodes qu’il faut caler d’urgence sur la grille de Radio France.
Hygiène ou plutôt Santé, Santé publique lavée avec le poil long des présentateurs du journal télé et les gesticulateurs a-littéraires. Là où l’hôpital public offre du service déambulatoire, Tristan Felix, elle, offre des chorégraphies slaves, des gestes amples d’oiseaux des hauteurs, des mimes et du théâtre d’objets, des dessins à foisons, des cultes animistes cultes ou des passages fantomatiques dans des forêts à ruisseaux éclatants, cabanes et refuges, temps lent retrouvé, et soin dans le rire contagieux d’Ovaine. Tristan Felix œuvre.
Ovaine sait fabriquer un poste de radio avec une épingle et une boîte d’allumettes, mais c’est avec son appareil dentaire, un peu de bave d’escargot et une éolienne des années soixante qu’elle a piraté mon pc portable (et ma messagerie) à distance. Elle a - tour de passe-passe - copié-collé un beau morceau d’un mail écrit pour réveiller les morts par son éditeur, pour le placer sur ma note de lecture au stade défaillante et incomplète pour l’augmenter de démesure et euphorie à sa hauteur :

Relecture à sa sortie d’impression (…) ce n’est certainement pas de la poésie dans un sens « 21e siècle » ; ce serait plutôt quelque chose de très ancien qui revient : du côté des « Métamorphoses » d’Ovide, de François Villon, des Troubadours, de Cervantès, d’Homère ?) d’ « Ovaine, La saga » de Tristan Felix. Joie, pleurs de joie à lire « ça » en y étant un peu pour quelque chose… Ce livre, tenez-vous bien, est peut-être bien le PLUS GRAND livre de poésie féminine qu’ait connu notre langue française… J’ai beau chercher, je ne vois pas de concurrente ?... Ce serait comme Lautréamont (pour la cruauté, l’invention langagière absolument stupéfiante) qui serait allé avec Pocahontas (pour le côté écolo-à-fond et animiste) et Mélusine (la fée). Tristan Felix, c’est notre LeVice Carole ! Elle invente un monde unique — SON monde ! —, celui d’Ovaine : terroriste très douce (et pour de rire), folle de la forêt (et non du logis, définitivement quitté), dresseuse d’animaux enchantés, justicière chez Noé — le Lévitique retourné comme un gant ! J’en suis tout baba… (…) autant de matière que dans « Les Métamorphoses », mais dans une langue VIVANTE : le français d’aujourd’hui — en train de s’inventer (…)
Guillaume L. Basquin, bouffon du Roy de Terre d’Adélie.

Les Prix Mal armée, le Polo linéaire, en doublette, le Gonjiour Gonjiour dans un fauteuil à bascule, tout ça ne lui est pas seulement promis, c’est le destin qu’Ovaine a avalé goulument entre deux sardines crues. Hue !!

Christophe Esnault

Tristan Felix, Ovaine, La saga, Tinbad, 2019, 226 p., 23 €
Les revenants de guerre (théâtre) :
Le site de Tristan Felix 
La Sirène, T’es où dis où ? et 14 autres vidéos sur Vimeo


(Note de lecture), Liao Yiwu, Des balles et de l'opium, par René Noël

12 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

A bientôt, au Sichuan !

Des balles et de l'opiumKerouac a-t-il d'autres regrets que de n'être pas le contemporain des travailleurs nomades, des aventuriers lorsqu'il écrit ses romans et sa poésie dans les années cinquante ? L'unanimisme et la simultanéité des cultures ne va jamais de soi, pas plus à cette époque qu'à la nôtre. Liao Yiwu devient poète vagabond dans les années quatre-vingt à la lecture des poètes de la beat generation quand l'occident a tourné la page de cette époque. Il a trente-et-un an en dix-neuf cent quatre-vingt-neuf, pratique la liberté sans restrictions, l'errance, l'ivresse, l'amour libre. Ce que le lecteur apprend au fil des livres écrits (rouleau de la vie puisque l'homme est celui qui peut prendre, ainsi de Khlebnikov en Russie après que les bolcheviks ont déclaré la guerre à ceux qui ont fait la révolution, entre ses mains mentales sa naissance, sa mort, sa vie, eaux aussi illisibles que vitales) cède devant ce paradoxe de la poésie, son souffle et son esprit insistent alors qu'à l'entrée au Laogai, goulag chinois, la forme poèmes s'estompe, jusque dans le témoignage crucial Dans l'Empire des ténèbres (2013) sur le système carcéral chinois et les livres postérieurs de Liao Yiwu.

Le grand Massacre, Profération (p. 5) signe son acte d'arrestation. Il écrit ce poème avant le massacre des manifestants place Tian'anmen de Pékin du quatre juin dix-neuf cent quatre-vingt-neuf, alors même qu'il n'y est pas et n'est concerné par ces manifestations que de loin. Après cet écrasement des manifestants assassinés par l'artillerie et les chars d'assaut chargeant la foule, Liao Yiwu écrit Requiem (Poèmes de prison, 2007) qu'il récite, performance qu'il filme avec ses amis, moment où la police, le film achevé, l'arrête lui et ses amis tandis que par dizaines de milliers dans toute la Chine les manifestants sont emprisonnés et torturés, arrestation qui fait de lui un opposant-paria. La fuite en avant des dirigeants va jusqu'à éliminer ceux d'entre eux qui proposent de gouverner avec et pour le peuple, ce qui acte une rupture où la Chine et le monde se tiennent depuis, dans le vide entre une civilisation condamnée et une autre à venir. La vie, l'eau et le vent contre l'amnésie érigée en loi sont ces viatiques que le hasard, la chance, saluent et qui l'aident à passer les frontières avec seulement sa flûte et un ordinateur pour bagages jusqu'à Berlin où il vit aujourd'hui.

L'état de la poésie aux yeux de Liao Yiwu, J'ai subi tant de fouilles que mon inspiration / S'est enfuie pour ne plus jamais revenir. / Même ma mémoire / Porte des marques gravées par les menottes... Et il se produit alors un miracle : pour la première fois, la prison disparut de mon esprit. J'avais trouvé ma liberté intérieure, change étape après étape, la pratique de la flûte, le souffle et la respiration élargissent l'art, lui rappelant les résistances des poètes errants chinois des époques classiques qu'il avait rejetés et qu'il prolonge à sa façon. L'énergie poétique passe par les témoignages des exilés de l'intérieur qui posent les ferments de la société à naître, également par l'Élégie funèbre à son ami Liu Xiaobo (p. 247) prix Nobel de la paix mort de la prison. Retournerez-vous en Chine ? (à la fin de l'U.R.S.S. avait dit Soljenitsyne à une question sur son retour en Russie) -non, pas en Chine, au Sichuan ! répond Liao Yiwu, quand l'impérialisme chinois éclatera...

René Noël

Liao Yiwu, Des balles et de l'opium, traduit du chinois par Marie Holzman, éditions du Globe, 2019, 304 p., 22€



(Anthologie permanente) Franz Josef Czernin, La Clef d‘or et autres métamorphoses, par Jean-René Lassalle

12 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Franz Josef Czernin : La Clef d'or et autres métamorphoses

CzerninEn Autriche le poète Franz Josef Czernin (né en 1952) a publié sa nouvelle œuvre, liant comme à son habitude une poésie complexe à une réflexion poétologique et métaphysique. Un premier volume Der goldene Schlüssel (la clef d’or) offre des poèmes en prose résultant de transformations énigmatiques de contes populaires allemands, tandis que le deuxième tome, Das andere Schloss (double sens : l’autre serrure, ou l’autre château), analyse les textes des Frères Grimm (qui sont eux-mêmes des transformations littéraires de l’oralité) et explicite (apparemment) les métamorphoses qu’il y induit. Concentrons-nous sur le premier livre : Czernin choisit des contes peu connus (insolites, mélancoliques, émouvants, ou quasi-surréalistes) – dont les originaux sont placés en regard de ses propres poèmes – et en tresse, étire, transmute, détraque les mots et motifs pour obtenir de petits textes poétiques très denses qui s’autonomisent. Les expressions idiomatiques sont prises à la lettre, la syntaxe devient serpentin, les répétitions obsédantes, et la pensée polysémique, avec parfois un humour noir kafkaïen ou des réflexions postmodernes sur les morales ambigües et les profondeurs psychanalytiques des contes ainsi que sur la perspective de l’enfant qu’on fut peut-être, vue depuis l’autre bout de la vie adulte. A ceci s’ajoute en filigrane une évocation du drame existentiel qui peut se jouer dans une création artistique voulue radicale.
(Rappelons le seul livre de Franz Josef Czernin traduit en français, chez Grèges en 2011 : Le Labyrinthe d’abord invente le fil rouge.)



Le petit chanteur de l’étoile

Voici que tombent les étoiles, mais à peine l’une apparaît-elle dans la main tiède qu’il est déjà trop tard d’un seul fondant. Moi-même je devrais être de glace ou neige afin que ce qui sans cesse me tomba dessus puisse être bien rendu. Cependant ainsi les mains se vident au premier reflet, et vous me méprisez moi et ma pauvreté ou me laissez faire l’enfant.
Peut-être cela ne tient-il pas qu’à moi mais à vous. L’éclair de temps où quelque chose se tient entre les mains vous est aussi lointain et indistinct que les étoiles elles-mêmes, ce vieil espace de rêve nocturne.
S’il en était autrement je voudrais richement vous le faire payer. Mais tel que c’est, nous n’avons rien qu’un pur rien d’autre à partager.

Source : Franz Josef Czernin : Der goldene Schlüssel, Matthes & Seitz 2018. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle


Sternsänger

Da fallen die Sterne, doch kaum liegt eins auf der warmen Hand, ist es schon um einen Schmelz zu spät. Ich soll selbst wohl Eis und Schnee sein, damit das, was mir andauernd zugefallen ist, wiedergegeben zu sein vermag. So aber sind die Hände schon mit dem ersten Abglanz leer, und ihr verachtet mich und meine Armut oder lasst mich ein blödes Kind sein.
Vielleicht liegt es aber nicht nur an mir, sondern an euch. Der Augenblick, da es auf der Hand liegt, ist euch so fern und undeutlich wie die Sterne selbst, der alte Nachtraum.
Wäre es anders, wollte ich euch reichlich heimzahlen. So haben wir nichts, rein gar nichts anderes füreinander übrig.

Source : Franz Josef Czernin : Der goldene Schlüssel, Matthes & Seitz 2018.



Bois de rose

Si tu coupes le bois longtemps finement la rose pourra éclore. En est-il ainsi ? L’enfant chercha à rassembler les petits blocs, les partagea entre soi, enfin rejeta tout pêle-mêle, ensuite on recommence encore. Le chemin est quand même tracé depuis toujours et reconduit au cœur de la forêt s’assombrissant solitaire comme une âme sans mère. Alors tu tâtonnes à l’aveuglette dans les éclats d’ardoise ou les épines afin d’obtenir plus tard tous les clous dans la main comme les ongles aux dix doigts. Oui ce sont histoires autant vieilles que bêtes, et leur partage et re-, non, contre-découpage n’en sera peut-être jamais assez tenté dans sa propre chair ou celle d’autrui. C’est pourquoi sans doute chaque enfant déjà pressent depuis toujours combien le prix à payer une fois venu sera haut. Il est pourtant d’une complexité terrifiante à mourir que de glaner le nécessaire dans la forêt, de menuiser la caisse pour y inclure tout et le reste sans que ce soit de nouveau pêle-mêle. Car du bois doit maintenant se dégager la rose, comme cela est écrit et sera par conséquent tenté. Un jour tu te retrouves comme Moïse dans sa caisse ou la tienne, poussé dans la rivière en compagnie des tables et des lois. C’est alors que chaque copeau, fracture, éclat d’ardoise et donc chaque lettre prend son importance. Et en est-il vraiment ainsi ? Est-ce bien là mon ancienne, ta nouvelle, notre dernière, volonté depuis toujours ?

Source : Franz Josef Czernin : Der goldene Schlüssel, Matthes & Seitz 2018. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle


Rosenholz

Spaltest du Holz lange und klein genug, kann die Rose blühen. Ist das so? Das Kind suchte die Klötzchen zusammen, teilte sie durch sich selbst, warf dann wieder alles durcheinander, und dann gehts von Neuem los. Der Weg ist immerhin seit jeher vorgezeichnet und führt wieder tief in den Wald, dorthin wo er dunkel ist und mutterseelen allein ist. Da greifts du dann blindlings in Schiefer oder Dornen, damit du später einmal auch die Nägel in der Hand und an den zehn Fingern hast. Ja, das sind Geschichten, so dumm wie alt, und das Teilen und Wieder-, nein, Widerspalten wird vielleicht nie weit genug getrieben, ob in eigenem oder fremdem Fleisch. Daher vielleicht ahnt schon jedes Kind seit jeher, wie hoch der Preis eins gekommen sein wird. Es ist aber zum Todeerschrecken schwer, das Nötige aus dem Wald herauszubekommen, die Kiste zu zimmern und noch alles und jedes unterzubringen und nicht gleich wieder durcheinander. Denn das Holz soll jetzt die Rose freisetzen, so stehts geschrieben, und so sei es auch getrieben. Einst bist du dann, wie Moses in seiner, in deiner Kiste in den Fluss gestoßen, mitsamt allen Tafeln und Gesetzen. Und dann kommt es erst recht auf jeden Span, Schiefer, Spalt und also jeden Buchstaben an. Ist das wirklich so? Ist das mein alter, dein neuer und unser letzter Wille seit jeher?

Source : Franz Josef Czernin : Der goldene Schlüssel, Matthes & Seitz 2018.



Cristal

Il était, il est, et il sera une fois un, multiplication créant souffle en puisant l’air, lorsque s’étendant à l’infini du ciel, la boule gonfle son verre, tournant et basculée encore mais se laissant peu seule immobiliser ou observer sa beauté, pourtant un enfant aura pu en toute clarté limpide se rendre compte comment la boule, par ses yeux et en eux, se voyait regarder cristallinement brèches et fissures, étoilant scintillamment les brisures, et comme il est une fois un, le fut et l’aura été, cela s’était recréé plus avant vers l’enfle du ciel puisant air et souffle, quand pivotant et tournée encore s’était soufflée en verre la boule dans laquelle l’enfant peu restera ou laissera seul regarder comme avec limpide clarté une belle boule de verre, dans ses yeux et par eux, se laissa refléter en brèches et fissures étoilant les brisures, et ainsi ne s’était plus laissée revoir seule retournée pirouettant, puisque puisant air et souffle, et recréée en ciel enflant sa voûte, la boule de verre se gonflera tant qu’il fut une fois un, qu’il l’aura été et est.

Source : Franz Josef Czernin : Der goldene Schlüssel, Matthes & Seitz 2018. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle


Kristall

Es war, ist und wird da einmal eins sein, Atem schöpfend und Luft holend, als es sich, himmelweites Wölben, gläsern die Kugel bläst, drehend und wieder gewendet, aber kaum allein sich schön sehen und bleiben lassend, und also wird es ein Kind sich glasklar deutlich gemacht haben, wie es durchsichtig die Kugel durch seine Augen und sich in ihnen Sprünge, Brüche, sternleuchtend und -splitternd Scherben schauen sah, und da es einmal eins ist, war und gewesen sein wird, hatte es sich, Luft holend und Atem, himmelwölbend weiter geschöpft, als es, wendend und wieder gedreht, sich gläsern die Kugel blies, in der es das Kind kaum bleiben und allein schauen lassen wird, wie es sich, durchsichtig und deutlich, eine schöne Kugel gläsern, in seinen Augen und durch sie sich klar in Brüchen, Sprüngen, sternsplitternd Scherben leuchten ließ, und es also nicht allein, gedreht und wendend, sich wieder sehen gemacht hatte, da es, Luft und Atem holend und geschöpft, Himmel weiter wölbend, sich die gläserne Kugel blasen wird, als es einmal eins war, gewesen sein wird und ist.

Source : Franz Josef Czernin : Der goldene Schlüssel, Matthes & Seitz 2018.

Franz Josef Czernin dans Poezibao :   
biobibliographie
extrait 1  
extrait 2  
Extrait 3 


Choix, présentation et traductions inédites de Jean-René Lassalle.



(Note de lecture), Paule du Bouchet, Debout sur le ciel, par Eric Eliès

11 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Paule du Bouchet  debout sur le cielDans ce très beau texte nourri d’instants vécus, Paule du Bouchet évoque, à petites touches, la figure de son père André du Bouchet. Il ne s’agit pas d’un récit biographique au sens classique du terme mais, dans une sorte de chemin à rebours à travers la mémoire, de retrouver la densité d’une présence telle qu’elle fut ressentie par l’auteure durant ces moments de vie partagée… L’écriture magnifique, sobre et pleine de justesse, ressuscite des souvenirs, à la fois sensoriels (fortement imprégnés de nature) et affectifs, entrelacés dans une synesthésie qui confine à la poésie.

Je ne retrouve qu’à Ouessant les grands ciels maritimes du Belle-Ile de mon enfance et cette impression de fuite, la sensation éperdue d’être sur un bateau lancé à pleine vitesse. J’y éprouve aussi cet obscur appel qui nous vient parfois à la vue de ce qui fait lever une mémoire alors même que parfums, couleurs, saveurs, mouvements ne nous donnent que des indices.

Odeur marine du bar tout juste tiré de l’eau sur le port du Palais, marches de pierre noyées d’océan, étal éphémère du pêcheur vendant sa criée sur le bord du quai, tablier ciré jaune vif, ruisselant, écailles fraîches et moirées du poisson encore frétillant. Rudesse noire et effrayante du congre, énormité de ce serpent des mers à la bouche dentée. Carapace piquante de l’araignée tachetée de blanc, brandie toute vive par une pince avant d’être fourrée dans un sac plastique d’où elle labourera les mollets du cycliste au retour.

Et pédaler face aux rafales, au droit de la route qui traverse l’île dans sa grande longueur, odeur de lande, de sucré, de salé et de brûlé.

André du Bouchet est omniprésent mais ce n’est ni un livre d’hommage ni une présentation du poète. C’est un livre justifié par l’amour, qui irradie chaque page, d’une fille envers son père qui se trouve être le poète André du Bouchet. Père aimant, soucieux du bonheur de ses enfants malgré la précarité des conditions matérielles d’existence, mais aussi un peu mystérieux et un peu distant, car plein de failles où stagnent des ombres (notamment après la séparation avec son épouse) et toujours hanté par son rapport à l’écriture, comme une obsession. Le titre fait d’ailleurs écho aux promenades en vélo au cours desquelles André du Bouchet cessait soudain de pédaler et extirpait de sa poche un carnet où il annotait les mots qui lui étaient venus. Ses enfants, arrêtés un peu plus loin, l’attendaient tranquillement, habitués à ces brusqueries d’écrivain, et, dans la campagne rase, regardaient sa silhouette qui se découpait sur le ciel tandis qu’il se tenait debout, griffonnant le stylo à la main.

Mon père écrivait debout sur des carnets toilés, il écrivait debout sur le ciel ou debout, sur un pupitre à hauteur de regard. S’il travaillait assis, c’était pour relire, raturer, couper, coller, réécrire. Assis était une situation de labeur, debout un état d’alerte. Ecrire était comme regarder, marcher, noter, sentir. (…) Parfois, c’était lors d’une échappée à vélo. Tout à coup, il n’était plus à nos côtés, nous mettions pied à terre et l’attendions, il y avait au loin la silhouette lointaine, vélo tenu entre les jambes, absorbé dans son carnet. Ces arrêts se confondaient avec la nature commune qui nous entourait, avec les choses dont nous devinions qu’il était aussi question dans les carnets. C’étaient de petits cahiers souples, ils avaient le brun de la terre, de l’herbe sèche, le rêche de l’écorce, la profondeur de sa poche. Ils étaient une solution de continuité entre la nature, notre père et nous, ils faisaient cause commune. D’une page à l’autre, les lignes étaient celles des sillons et des labours.

André du Bouchet écrivait et composait ses recueils debout. Paule du Bouchet décrit, dans les maisons qu’il habitait, un cabinet d’écriture aux murs tapissés de feuille, sur lesquelles le poète posait ses mots comme un peintre travaille à son chevalet. Le soin apporté à la disposition des mots et à l’occupation spatiale de la page est évident dans tous les recueils d’André du Bouchet (à tel point que ses poèmes se prêtent mal aux éditions de poche) mais je n’avais pas imaginé la méticulosité patiente qui se cachait derrière chaque livre.

Le livre fourmille d’anecdotes qui, peu à peu, s’assemblent pour donner à voir André du Bouchet tel qu’il fut, en tant qu’homme dans sa vie quotidienne, amateur de longues promenades (dans la nature ou dans les musées) et de plats simples mais bien cuisinés, épris de silence et de musique classique, dans son rapport au monde, obsédé par la justesse et un désir de sobriété presque austère, et dans ses amitiés (Tal Coat, Dupin, Frénaud, etc.), où il se montrait à la fois simple et généreux. Beaucoup, reprenant l’assertion de Rimbaud « je est un autre », considèrent que le poète et l’homme privé sont deux personnalités distinctes et qu’il faut lire une œuvre sans se soucier de l’homme, de chair et de sang, qui la composa, comme si nos fragilités humaines, voire nos défauts et nos mesquineries, pouvaient entacher et amoindrir la beauté d’une œuvre. Cela vaut peut-être pour la littérature mais cette intellectualisation nuit à la poésie, qui repose sur une authenticité de parole dont la beauté naît de la vie vécue, d’un sentiment d’immersion dans le monde et dans la plénitude de l’instant qui ne reviendra pas. La poésie n’est pas seulement un acte d’écriture, c’est aussi une manière d’être :

Ce que nous avons retenu des séjours ensauvagés avec lui, c’est la magie d’un certain silence, l’essence puissante du dénuement, la force que donne une forme de retrait. Et mon père, irrémédiablement lié à cette sobriété choisie.

Mais, au-delà de ce très beau portrait sur le vif d’André du Bouchet, le livre de Paule du Bouchet vaut aussi par lui-même. Il est une belle réflexion, qui fait écho à celle de Proust, sur notre rapport aux êtres, sur ce qui subsiste d’eux en nous et résiste à l’érosion du temps, que l’écriture cherche à saisir en s’appuyant sur la mémoire des choses simples d’autant plus belles qu’elles furent vécues...

L’obstination de la nostalgie enfantine se précise : ce noyau dur que formèrent mes parents. Quelque chose persiste qui n’est plus. Qui se reforme après leur mort, flaques d’océan réunies par le mouvement de la marée à l’heure du flux. C’est cet espace fragile de la mémoire que je recherche, ce présent susceptible d’être anéanti par le flux, découvert par le reflux. (…) Ces vides creusés par les disparus, cette place laissée vacante, cette soustraction d’eux au monde et alors cette lacune, ce trou d’eau revenu au calme plat, ce banal vertige irisé.

La perte laissée par l’absence ne peut être comblée mais le souvenir persiste, enraciné dans les mots qui redonnent vie à la présence qu’on croyait perdue dans les limbes de la mémoire.

Mais cette maison en pierre, mais cette auge fleurie, mais cette attention aux choses minuscules, mais ces bonheurs auxquels la souffrance traversée donne accès, ceux que l’on partage silencieusement, les yeux fermés à celui qui n’est pas près de nous, qui nous manquera toujours, et je pense aux paupières closes de mon père, allongé dans l’herbe par un après-midi d’été, voyant noir ou rouge selon que les yeux se crispent à la lumière ou bien qu’ils permettent le retranchement en soi-même.

Eric Eliès

Paule du Bouchet, Debout sur le ciel, Gallimard, 2018, 128p., 12,5€.



(Dossier) Hommage à Antoine Emaz, Marché de la poésie, 9 juin 2019

10 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Antoine Emaz  1995  photo Jean-Marc de SamiePoezibao publie ici le texte de l'hommage qui a été rendu à Antoine Emaz le dimanche 9 juin 2019, en clôture du Marché de la poésie de Paris.
Ce dossier est proposé ici au format PDF plus facile à enregistrer et à imprimer.
On peut l'ouvrir d'un simple clic sur ce lien.

Photo, Antoine Emaz en 1995, Jean-Marc de Samie.



(Note de lecture), Dante, L'Enfer, traduction de Michel Orcel, par Albane Prouvost

10 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

« Aux adeptes de la poésie descriptive et explicative pour laquelle Dante, à tout jamais, signifie peste et terreur ». Ossip Mandelstam. Entretien sur Dante (avril-mai 1933)


« O cette pro-
ximation. Mais encore,
là où tu dois aller, l'unique
cristal
exact ». 
Paul Celan

Le « Parler doré » de Michel Orcel

DanteLa Dogana publie la nouvelle traduction de L'Enfer de Dante par Michel Orcel (qui a traduit Leopardi, Michel-Ange, l'Arioste et le Tasse) dans une édition impeccable et bilingue. 
Avec cette nouvelle traduction d'une scrupuleuse littéralité, nous pressentons, éprouvons et vérifions que nous pouvons descendre en « Enfer » SEULS, c'est-à-dire sans l'obligation d'avoir sous le coude pour chaque vers Masseron, Longnon, Risset (chacun son choix) mais aux RISQUES ET PÉRILS du traducteur. Et c'est une des singularités de la version de Michel Orcel, version à la fois tendre et batailleuse, acérée et presque farouche que de ne rien nous épargner des conflits, attentes, impatiences qu'impose la langue éruptive de Dante. Pourtant le traducteur sait se faire léger et laisse filer des beautés fugitives.
Nous descendons proches de Dante, lui-même proche de Virgile proche des ombres, proche des tourments. Nous descendons comme duc et faucon. C'est ce lien de proximité -du plus proche au plus lointain- que le traducteur questionne sans relâche et incarne subtilement dans une inventive caisse de résonances. (Non la rime lourde en français n'est pas « l'épiphanie de l'ordre »; non la "convertibilité du matériau poétique » si chère à Mandelstam, si inaccessible, n'est pas réductible au jeu des rimes !). 
Michel Orcel fait percevoir -rend audible, rend visible- l'audace de Dante. Que Dante soit devant nous, Mandelstam le premier l'a écrit dans un livre qui est le plus beau livre sur Dante et le plus beau livre sur la poésie tout court. Cette nouvelle traduction inscrit Dante dans une filiation : Celan fils de Mandelstam fils de Dante fils de Virgile. Une descente qui est aussi une remontée jusqu'à l'exact cristal « dont s'émerveillerait cœur le plus sûr ». 

Albane Prouvost

Dante Alighieri, La divine comédie, L’Enfer, traduction nouvelle de Michel Orcel, La Dogana, 2019, 464 p. 35€.



(Note de lecture), Jean Esponde, A la Recherche de Lucy, par Philippe Di Meo

10 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Jean Esponde  A la recherche de LucyOn serait tenté de considérer cet ouvrage inclassable, évoluant avec bonheur entre plusieurs genres, comme une latéralité symbolique du Désert, Rimbaud du même auteur paru en 2018 (1).
Car c'est encore l'Éthiopie qui sollicite le poète et l'écrivain. L'Éthiopie de l'Awash, cette fois, un pays Afar, là où, en 1974, Maurice Taïeb, Donald Johanson et Yves Coppens ont découvert 52 fragments d'un squelette féminin classé AL 288-1 mais baptisé Dakitenesh, "la toute belle", par les autochtones.
Vieux de 3,18 ou 3,2 millions d'années, ses ossements atteindront à la célébrité sous le prénom de "Lucy", inspiré de la chanson des Beatles intitulée Lucy in the sky with the diamonds que l'équipe scientifique écoutait ce soir-là dans son campement.

Tel est le point de départ d'une réflexion sur le temps, l'espace et les traces qui nous est proposée dans un livre excentrique mêlant des genres littéraires connus hérités de la tradition qui d'ordinaire s'excluent l'un l'autre.
Avec une rare puissance d'évocation, Jean Esponde dessine le contexte. Et tout d'abord, son point de départ dans un Djibouti qui semble hybrider tous les temps de la création entre l'hier et l'aujourd'hui. Les "jeans" y côtoient les dromadaires, les sables les flots, les bases militaires les huttes de bric et de broc. Nous sommes ensuite entraînés dans le désert minéralisé de l'intérieur de l'Éthiopie, sur le site de la découverte paléontologique et ses alentours. Dont une étonnante peinture préhistorique représentant une vache multicolore et un homme aux bras ouverts.
Une méditation sur le langage s'enclenche presque automatiquement à propos du romanesque de cette découverte majeure de la paléoanthropologie contemporaine sur fond de polémiques où l'anonyme narrateur relate certains des débats qui ont déchiré les spécialistes comme, par exemple, ceux du jeune séduisant et impertinent Tim White, le "saint Thomas" de cette branche du savoir, lassé des reconstructions qu'aucune preuve matérielle ne viendrait étayer.
La lancinante et fascinante question de l'"origine du langage" se pose inévitablement face à cet être d'à peine plus d'un mètre vingt. N'est-elle pas affective, comme le suggère Jean-Pierre Bobillot (2) dans un bel essai, s'interroge Jean Esponde ?

Une bonne part du charme du récit découle de sa capacité à passer avec agilité, une agilité tout à fois sensuelle et cérébrale, d'un registre à l'autre : de l'extériorité d'un paysage, d'un temps éminemment stratifié, de circonstances historiques objectives vers une appropriation subjective, mentale et affective, dont il n'est pas aisé de rendre compte tant son enchevêtrement s'avère dense. D'une densité restituant la complexité d'une pensée en train de se faire, attachée, dirait-on, à mimer l'arabesque neuronale qui la sous-tend.
Au nombre de trois, des typographies diversifiées figurent la variété des centres d'intérêts et des dérives d'un thème si riche. Outre le récit de voyage (en caractères "romains"), nous avons le projet d'un court roman "préhistorique" dans lequel l'auteur imagine un double masculin de Lucy, Gowé (composé en italiques), et un manuel didactique sur Lucy, rédigé avec Ali Robleh, un étudiant djiboutien (en caractères de ronéo).  Une unité donnée donc comme une pluralité.
Jean Esponde alterne ces trois fils narratifs, dévolus à autant d'alphabets, comme pour nous signifier combien l'épuisement d'un thème peut apparaître chimérique tant ses résonnances, entre réel, rationnel et imaginaires, peuvent se décliner à l'infini. Dans son amalgame, la mise en concurrence de trois écritures fait puissamment allusion à cette passionnante impossibilité nimbée dans une plasticité épicurienne.

Philippe Di Meo

1. Jean Esponde, Le Désert, Rimbaud, L'Atelier de l'agneau, 2018.
2. Jean-Pierre Bobillot, Quand écrire c'est crier, L'atelier de l'agneau, 2106.

Jean Esponde, À la recherche de Lucy, pour que les poètes aiment AL 288-1, roman Atelier de l'agneau, 2019, 156 p. ; 18€.



(Poezibao Hebdo) du samedi 8 juin 2019

8 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Info poezibao nouveau-page-001→ Attention (pour les abonnés à la lettre d'information de Poezibao :
À partir de ce 8 juin 2019, la lettre ne paraîtra pas plus toutes les semaines, mais de façon aléatoire, en fonction des parutions sur le site Poezibao.
Le rythme hebdomadaire reprendra en septembre.

→ Par ailleurs :
Poezibao fait une pause du 14 au 25 juin 2019.

→ Pour ceux qui souhaiteraient être informés en temps réel des parutions sur le site, on peut suggérer l’utilisation d’un petit outil très simple :
https://blogtrottr.com/
Il suffit d’inscrire l’URL du site que l’on désire suivre et d’indiquer la fréquence des envois par mail.
Le site est en anglais (première case, l’URL du site à suivre, deuxième case, son adresse e-mail pour recevoir les informations dans sa boîte aux lettres électronique, troisième case, dérouler le menu et choisir la fréquence : realtime, mail dès que l'article est mis en ligne, ou après deux, quatre, six... heures ou une fois par jour (daily digest).

Les sept articles parus cette semaine dans Poezibao :

Les notes de lecture :
(Note de lecture), Pierre Dhainaut, Après, par Philippe Fumery
(Note de lecture), Yann Courtiau, Frictions, par Christophe Esnault
(Note de lecture), Gérard Pfister, Ce qui n'a pas de nom, par Marc Wetzel
(Note de lecture), Olivier Barbarant, Un grand instant, par Matthieu Gosztola

Dans l’anthologie permanente :
(Anthologie permanente) Philippe Jaffeux, Mots
(Anthologie permanente) Gérard Pfister, Ce qui n'a pas de nom

Les 21 livres reçus cette semaine, notamment ceux d’Annie Zadek, Edith Azam, François Rossel, Liliane Giraudon, Paol Keineg, Virginia Woolf
(Poezibao a reçu) du samedi 8 juin 2019



(Poezibao a reçu) du samedi 8 juin 2019

8 juin, par Florence Trocmé[ —]

 

Azam et GiraudonLes vingt-et-un livres et revues reçus par Poezibao cette semaine

Edith Azam et Liliane Giraudon, Pour tenir debout on invente, Atelier de l'Agneau, 2019, 14€
Paol Keineg, Johnny Onion descend de son vélo, Les Hauts-Fonds, 2019, 18€
Alice Massénat, Le squelette exhaustif, Les Hauts-Fonds, 2019, 17€
Laura Tirandaz, Signer les souvenirs, gravures d''Anne Slacik, Aencrages & co, 2019, 21€
François Rossel, A force de nuit, œuvres I, préface de José-Flore Tappy, Editions Empreintes, 2019, 9€
François Rossel, Graines, œuvres II, Editions Empreintes, 2019, 9€
François Rossel, D'offrir le monde vide, Editions Empreintes, 2019, 9€
François Rossel, Lettre à tes mains suivi de Tracer l'intime, Œuvres IV, Editions Empreintes, 2019, 9€
Alain Rochat, Rivières, tracteurs et autres poèmes, Editions Empreintes, 2019, 19,20€
Andréane Frenette-Vallières, Juillet, le Nord, Noroît, 2019,
Jean-Pierre Barneix-Borde, Lentes Pyrénées, dessins de Vanessa Rey-Coyrehourcq, Encres, 2019, 6€
Matthieu Freyheit, Un temps pareil, La Crypte, 2019, 15€
Benjamin Porquier, Heimat, La Crypte, 2019, 16€
Germain Tramier, Corps silencieux, La Crypte, 2019, 12€
Frédéric Gramazio, Trajectoire d'une rayure, La Crypte, 2019, 8€

Traduction :
Kadhem Khanjar, Promenade ceinturé d'explosif, traduit de l'arabe (Irak) par Antoine Jockey, La Crypte, 2019, 17€

Prose :
Annie Zadek, contemporaine, Creaphis éditions, 2019, 10€
Virginia Woolf, Ainsi parlait Virginia Woolf, dits et maximes de vie choisis et traduits de l'anglais par Cécile A. Holdban, édition bilingue, Arfuyen, 2019, 14€

Revues :
Va,
avec Edith Azam, poète en résidence, Centre de création pour l'enfance de Tinqueux, 2019
Décharge, n°182, juin 2019, 8€
Chroniques poétiques, n°19, juin 2019



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