ACCUEIL > RSS > BLOGS France > Poezibao

R S S : Poezibao


PageRank : 3 %

VoteRank :
(0 - 0 vote)





tagsTags: , , , , , ,


Français - French

LECTEUR FLUX RSS



(Les Disputaisons) La critique en poésie, Isabelle Baladine Howald

16 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

La déconstruction, disait-il


À JD, bien sûr.




Image disputaisonDéjà, je disputais Jean-Pascal Dubost, sur le terme, je préfère disputatio, c’est beau, c’est latin, un peu italien, un peu philosophique.
Mais les contraintes sont nécessaires à l’écriture d’un texte de critique, thèmes, termes, nombre de signes, etc., et en effet comme le dit Jean-Marc Baillieu, cela « évite les débordements ». J’ai longtemps peu aimé ces contraintes (pour le CipM, le CNL, moindres sur Poezibao) mais en fait, elles m’ont beaucoup appris, la concision, la rigueur.
Ça me démange, je ne peux pas résister, il y a un côté partir à la guerre, mon drapeau c’est le livre et je le défendrai bec et ongles.
Je ne vois pas l’utilité de parler des livres que je n’aime pas, énergie et temps perdus.

La lecture que je pratique - le terme lecture est peut-être plus juste me concernant que le terme critique - est portée à l’amour, et au désir de donner l’envie de lire le livre dont je parle. Je suis déplacée, je pars en constellation, je rêve de partager, un livre en rappelle un autre, je suis à pas feutrés Alberto Manguel écouter ses livres se parler la nuit dans sa bibliothèque ou se plaindre dans des caisses non ouvertes.
J’ai toujours pensé que nombre d’autres manières de lire (et manières d’être comme l’écrit Marielle Macé) sont possibles et surtout bienvenues. J’en propose une parmi d’autres, une qui m’appelle et m’envoie, une de mes obsessions et de mes propositions. Je lis, je souligne, je note. Je prépare des bristols, je recopie, je note encore. Ensuite vient la charpente, et travailler, retravailler.
Et lire à voix haute, quand le texte devient gorge :
« C’est quand même une joie immense d’écrire sur des livres qui sont bizarres, qui sont spéciaux ... pourquoi on ne raconte pas comment un livre est fait ? … Comment c’est fait ? Comment c’est raconté ? Comment est le rythme ? Comment sont les phrases ? » (Peter Handke, entretien avec Alain Veinstein, 19 juin 2014, cité par Laurent Margantin sur son site Œuvres ouvertes)
Voilà, le mot est dit : c’est quand même (pourquoi quand même, d’ailleurs ?) une joie.
Joie du déchiffrement à l’apprentissage de la lecture, il y a longtemps, mais qui reste un souvenir de clarté et d’intimité extrême. Joie et étonnement : ah c’est écrit comme ça, quelle énigme… (Dickinson, Hopkins, Hölderlin, Vogels, Beck, Haller) Qui est cet écrivain (Hester Kniebe, une lecture récente) ? Quelle poète proche m’est Anne Malaprade… Comme ils sont hantés ! (Kafka, Celan, Sebald, Bailly, Tellermann).
Cet amour qui te tient des heures mal assise sur ta chaise, incapable de te sortir de ce livre, incapable de te taire avec toi-même, tellement ça parle dans la tête à toute allure, on dirait la bouche que filme Beckett.
Ce murmure pour toi seule « qu’est-ce que c’est que ça ? » quand tu découvres quelque chose d’éblouissant que tu ne connaissais pas, que tu ne comprends pas bien (comme j’aime plus que tout ne pas comprendre tout de suite !) mais qui t’envoie une décharge électrique dans toute la tête ?
Au fond, sur ce sujet : citer, citer, citer, en soit cela suffirait, et ferait même un livre, comme Walter Benjamin ou le superbe livre récent Benoît Casas, Précisions (Nous). Mais comment résister au partage, à la relecture sans fin, à « une attention soutenue au texte » comme dit François Huglo.
Au fond, « critiquer », pour moi, c’est voir comment c’est fait. Comme le dit Emmanuelle Jawad « un geste critique », ce geste, qui engage aussi quelque chose des sens, la vue, l’odeur, le toucher.
Comment est fait ce Mécano de notre enfance.
Comment marche ce tire-bouchon que l’enfant regarde très intrigué, le manipulant, son petit visage concentré, pour comprendre.
Déconstruire disait-il : pour voir comment c’est fait.
« Essayons d’abord de comprendre ce qui nous arrive là » dit Jean-Nicolas Clamanges, cette chose incroyable par sa forme, son fond, sa beauté, son exigence, son intelligence.
Alors je lis, je commence souvent par les notes, quand il y en a, quitte à les relire à la fin.
Je lis souvent à l’envers, note, postface etc. Puis préface. Texte. Je regarde comment c’est fait, parties, titres intérieurs, mais aussi achevé d’imprimer, année de la première édition s’il y en a une, j’irais bien jusqu’à la couture. C’est charnel, un livre.
Une fois dans le texte, je souligne, je fais des signes dans la marge que moi seule peut comprendre et quelques autres, comme tout le monde, très lisibles. Ça file déjà à toute vitesse comme un train dans la nuit, ça grésille aux aiguillages, ça siffle en gare, je voyage, je ne sais plus qui conduit, qui est conduit.
Dans le même temps, quelque chose de très réfléchi, de très posé (Penser/classer, dit Perec) se met en place, le travail.
Finalement, je ne fais jamais très long, je veux dire aux autres ce qui me semble essentiel et, quant à moi je me laisse envahir par tout ce à quoi ça me fait penser, vers tout ce à quoi cela m’appelle.

Voilà : « love me, love my umbrella », aime-moi, aime mon parapluie, dit Joyce sans que j’aie jamais compris en quarante ans ce qu’il voulait dire mais sans que jamais cette phrase ne quitte ma tête.
Ça doit être ça, l’amour, être pris, même si on n’y comprend rien. Mais parfois, on comprend.


Isabelle Baladine Howald



(Hommage) à Loránd Gáspár, par Alexis Pelletier

16 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

Poezibao s’en est largement fait l’écho dès le 11 octobre,  tant dans le compte twitter du site, @Poezibao, que dans son espace d’information, le scoop.it : le poète Loránd Gáspár est mort ce 9 octobre 2019.
Alexis Pelletier lui rend ici hommage.


Un signe, pour Loránd Gáspár

Lorand gaspar égée judéeDans le volume Égée Judée publié dans la collection Poésie/Gallimard, il y a un poème qui m’est tout de suite revenu en mémoire, apprenant la mort de Loránd Gáspár.

« Un chant s’étire indéfiniment dans le soir, chemine, dans le dos, sa clarté fait froid.
Il va droit dans le noir du sang.
Non, surtout ne pas allumer, laisser les mains trouver le grain, les touches blanches et noires, les sons qui les allument.
Dans toute cette rigueur, tes doigts éperdus de tâtonnements.
Maintenant que tu as touché le fer, te reste-t-il une larme ? »
 
Ce poème1 a certainement une histoire.
Ce qu’on sait, lisant Feuilles d’observation dont il est extrait, c’est qu’il provient de « notes prises au fil des jours » et que parmi ces notes, quelques-unes « sont devenues des poèmes ». Il y a dans ce fait même de quelque chose qui devient poème, un élément qui me touche, parce que je crois difficile de définir la poésie, ou plus exactement de cerner ce qu’elle peut être, sans cette idée de devenir… Quelque chose pris du réel, de n’importe quel réel peut devenir poème. Cette dernière phrase suffit à dire la dette que je ressens à l’égard des livres de Loránd Gáspár.
À partir de là, la lecture, qui se fait en totale conscience de ses limites, se saisit du poème publié – rendu public – et qui m’appartient pendant le temps de cette lecture.
L’expression du « chant » est une constante de la relation que j’essaie d’avoir avec les mots. Et il est des moments, où en effet, les rythmes du chant évoluent, se modifient, se transforment presque imperceptiblement, parfois.
Loránd Gáspár à coup sûr part d’une expérience particulière, celui d’un soir qui peut-être s’est répété et qui dit le rythme lent, le rythme qui s’allonge et passe de l’andante à l’adagio, de l’allant à ce qui est à l’aise dans cet étirement profond.
Est-ce une voix entendue au loin ou celle qui accompagne ou, comme peut-être Blanchot l’aura dit « ne m’accompagnait pas » ? Qu’est-ce enfin que ce chant ?
Il semble que sa situation en arrière, « dans le dos », dise l’essence même de la poétique de Loránd Gáspár. Et je n’oublie pas, écrivant ceci, que l’un de ses derniers ouvrages, chez Gallimard avait pour titre « Dans le dos de Dieu ».
Le chant entendu très concrètement dans un lieu est donc, par le poème, devenu une présence de nulle part.
Je crois que c’est celui qui se trouve aussi bien dans les mots, que dans l’espace, celui qui est en mesure d’être toujours entendu. Il va, il trouve un chemin, ce que Loránd Gáspár résume dans le verbe cheminer. Le chant « chemine, dans le dos, sa clarté fait froid. »
L’étirement du son est une sorte de voyage qui accompagne sans accompagner, un chemin dans lequel on peut marcher, mais qui peut aussi rester en-deçà et qui, d’une certaine manière, est à portée de l’ouïe ou du pas. Peut-être music for a while comme Dryden aura écrit pour Purcell, peut-être émotion froide, chère à Stravinsky, ce chant n’est pas une contemplation béate du monde mais une manière lucide d’être à l’écoute de celui-ci, dans toute sa complexité, sa dureté parfois. C’est une petite musique du soir ou une petite musique qui mène à la nuit, qui, sans naïveté, permet de faire face à ce que Loránd Gáspár nomme le « froid » ou le « noir du sang ».
Faire face, c’est cela.
C’est-à-dire accepter toujours l’improvisation du monde, l’accepter, la faire sienne même dans ses horreurs, non pour s’inscrire avec celles-ci, mais pour agir. Et l’image de l’improvisation au piano, dans une obscurité volontairement maintenue – « ne pas allumer, laisser les mains trouver le grain, les touches » – vient confirmer cette veille lucide, cette manière de guetter, d’être aux aguets, d’être à l’écoute de l’autre, qui dans le poème surgit – mais cet autre est-il moi ou est-il l’autre ? : toute l’histoire de la poésie se décline par le sens des mots qui est toujours déjà donné avant qu’ils ne soient entrés dans le poème.
Le « fer » qui arrive alors dans le texte de Loránd Gáspár vient des lieux où les notes furent commencées, ceux que le premier texte de Feuilles d’observation rappelle être des espaces « où se concentre la douleur des hommes », Palestine, sans doute, et peut-être Grèce, comme sols absolus qui dans le chant donnent le la de toutes les significations du monde (et ce la bien sûr d’être juste au-dessus du sol).
C’est bien le « tu » qui a « touché le fer ». Ce tu qui est aussi bien l’autre que moi, ce tu qui se tait dans le chant étiré, profond, toujours en puissance. Et ce fer concentre la souffrance des êtres humains, des femmes et des hommes, depuis ces lieux d’origine jusqu’à notre intimité et presque jusqu’à l’épuisement.
La question alors – rhétorique diront les commentateurs – reste ouverte, ne présuppose aucune réponse : « te reste-t-il une larme ? »
Oui, bien sûr, ai-je envie d’écrire, pour avoir lu les œuvres de Loránd Gáspár et avoir compris – quelles que soient les raisons d’avoir peur aujourd’hui devant la fin de l’humanité qui est toujours en instance et qui pourrait imposer sa négation à la question. Oui parce que faire face au monde est une injonction contenue dans le chant, une mélodie que le poème, toujours en devenir, parvient parfois à trouver.

Alexis Pelletier

1 Extrait de Feuilles d’observation qu’on retrouve dans Égée Judée, Poésie/Gallimard, 1993, p.180

On peut lire aussi cet entretien avec Lorand Gaspar sur le site Œuvres Ouvertes de Laurent Margantin



(Anthologie permanente) Françoise Louise Demorgny, Pointillés

16 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

Françoise Louise Demorgny  PointillésLes éditions Isabelle Sauvage publient
Pointillés de Françoise Louise Demorgny.







balise

et laisse la neiger entrer    par les fissures des portes  le vent
                                    souffle               c'est son affaire


La frontière en moi est comme infuse, elle fonde ma première géographie. Dans l'ombre de mon berceau, dans toutes les pièces de la maison, à la cave, au grenier, au poulailler ou au jardin, où que me portent des bras, où que me portent mes pas, elle balise à jamais ma perception de l'espace. Tatouage primitif comme, pour d'autres, une tache de naissance.
Elle est du côté froid de la ferme où s'alignent la grange et l'écurie. De ce côté, le mur de pierres et ses pansements de briques est aveugle, juste percé d'un haut portail à deux vantaux aux planches mal jointes. Le vent de Belgique s'y engouffre sans façon et sèche le foin, le fait voleter sur les épasses et parfois, l'hiver, le pointille de neige. Les fenêtres sont sur les autres côtés. Le soleil en fait le tour, les allume une à une les jours où il est bien luné. Il dédaigne le quartier de ciel au-dessus de la frontière.



cailloux

d'aussi loin que je me souvienne     certaines phrases
                                    de Rimbaud m'avaient torché le cœur


Faut-il encore et encore convoquer l'enfant de Charleville dès que l'Ardenne prend la parole et raconte ses histoires ? L'artifice racoleur est aussi usé que le vieux socle primaire, Rimbaud n'a plus un seul coin d'ombre qui n'ait été fouillé jusqu'à la nausée par les adorateurs et les marchands. Rimbaud n'est pas de mon Ardenne.
La mienne est celle des forêts, des fagnes et des rièzes, des sarts. Du liseré de la frontière.
L'Ardenne natale de Rimbaud frise la Champagne, plus au sud, horizons larges et champs ouverts. Souvent, c'est celle de la vallée de la Meuse qui le pousse hors de Charleville plein nord en enjambées rageuses vers la frontière quand toute route est bonne à prendre. Son tronçon de frontière commence où finit le mien à l'est de la borne des Trois Empires, à la douane de Regniowez.
Mais dans sa voix roulent les mêmes cailloux que chez tous les miens paysans disparus.

(...)

passage

nous habitons encore un autre monde                      peut-être l’intervalle


Schengen a emporté douaniers et barrières, brouillé les repères.
Je longe l'Eau Noire dont le cours minuscule marque ici la frontière belge, à deux pas de Regniowez. L'arbre est seul sur sa pelouse bosselée. Je marche sur du moelleux, de l'humide, sur l'étoilé des sphaignes, vers lui dont le port, de loin, m'intrigue. Il dispose du grand large et cependant il a poussé de travers, tirant plein ouest toute sa charpente et sa résille imparfaite. C'est un aulne blanc. À son pied, je trouve sous les mousses la souche pourrie d'un arbre jumeau de section plus petite. Il n'a pas rééquilibré sa silhouette, il se tient là sur l'horizon, blessant l'œil dans sa solitude poignante. Il témoigne d'une absence et s'offre pour ce qu'il est, tors et vivant.

L'aulne blanc amputé garde-frontière amer de fortune veille
inutile dérisoire sur la fagne qui moutonne
ici l'on dit rièzes pour ce troupeau
dos ronds des callunes sphaignes à bosses coussins de
bruyères joncs et carex

l'eau suinte et wache
sous la botte
happe
le pied cherche du ferme navigue à l'estime

le vent en continu couche les linaigrettes
le ciel ample et grave sur terres désolées
les console enjambe la ligne de partage

strates et siècles brins et fibres tissent la tourbière
des peuples fossiles de tous temps hantent encore ce passage
Regniowez gué de Regnaud dit l'eau et les traverses


Françoise Louise Demorgny, Pointillés, éditions Isabelle Sauvage, 2019, 122 p., 16€, pp. 14, 15 et 24-25.

Françoise Louise Demorgny est née en 1946 dans les Ardennes. Pointillés est son troisième livre publié aux éditions isabelle sauvage après Rouilles, en 2015, et Un écart, en 2018.



(Agenda) du 15 octobre 2019

15 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

Info poezibao nouveau-page-001Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao.



à découvrir en cliquant sur ce lien.




(Notes sur la création) Roberto Juarroz, Poésie et réalité

15 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

Roberto Juarroz  poésie et réalitéLe poète cultive les fissures. Il faut fracturer la réalité apparente ou attendre qu’elle se crevasse, pour capter ce qui est au-delà du simulacre. Nous sommes loin de la beauté cultivée en serre, de l’extase sentimentale, de la littérature transformée en jeu, en refuge hédoniste, en virtuosité ou en recherche de l’impact. Nous sommes loin du journalisme déguisé en actualisation de la vérité, de la critique qui prétend soumettre la création à une grille pseudo-scientifique ou à un système à la mode pour justifier ses interprétations et ses valeurs. Enfin, nous sommes également loin des disciplines comme la philologie ou la linguistique qui, même si elles étudient le langage avec un certain sérieux, ne pourront jamais rendre compte de la poésie, car elles oublient, entre autres choses, cette idée d’Emerson rappelée par Borges lors d’une de ses dernières entrevues, peu avant sa mort : « Le langage est de la poésie fossile ». Autrement dit : la poésie est la vie non fossilisée ou défossilisée du langage.
Oui, le poète cultive les fissures, surtout le poète moderne. Voilà pourquoi, peut-être, il est seul, car c’est uniquement ainsi qu’il peut remplir sa tâche. Il n’ignore pas le sens ultime du texte du rabbin Joseph Ben Shalom, de Barcelone : « L’abîme devient visible à chaque brèche. À chaque transformation de la réalité, à chaque mutation de forme ou chaque fois que s’altère un état de chose, l’abîme du néant est traversé et devient visible par la grâce d’un instant mystique passager. Rien ne peut changer sans qu’ait lieu le contact avec cette région de l’être absolu. » [...] Le poète est un mystique irrégulier, un étrange mystique qui parle, tout en sachant que le silence est à la base de tout – ou qu’il est la base de tout, y compris de la parole.

DIVIDENDES DU SILENCE

Que peut écouter une oreille
quand elle s’appuie sur une autre ?

L’absence de la parole
est un long signe moins
qui se dessaisit de son chiffre.

La couleur est une autre façon
de rassembler le silence.

La forme est un espace distinct
qui fait pression sur l’autre espace
comme le ferait une écorce.

Un oiseau recule
devant un soleil carré, noir
et s’arrête à l’envers sur le fil métallique
où se tait une pensée.
Et la pensée recule à son tour devant l’oiseau
comme l’élastique d’une fronde
qui lance des projectiles de silence.

Un poisson affolé
éparpille le cœur de l’eau
au centre de l’homme
pour y ouvrir l’espace
où peut nager
le silence du poisson,
son acrobatie d’absence.
Roberto Juarroz, Poésie et réalité – traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson – Éditions Lettres vives, 1987, 2e édition, p. 22-24.

Contribution de Jean-Nicolas Clamanges



(Hommage) à John Giorno

14 octobre, par Florence Trocmé[ —]


Le poète américain John Giorno est mort ce 12 octobre 2019 à l'âge de 72 ans. On peut lire cet article sur le site du magazine Connaissance des arts.

Et découvrir ce faire-part de Julien Blaine, en cliquant sur ce lien.

 

 


(Carte blanche) à Claude Minière : La critique de poésie

14 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

La critique de poésie

Quand nous parlons de poésie, nous ne devons pas refuser de considérer que la poésie est aujourd’hui dans un état critique.  C’est d’ailleurs par quoi elle existe…  Ce poème, comment est-il à la hauteur de la poésie ?  Comment prend-il, ou atteint-il, le langage poétique ?  Nous ne sommes plus « confortablement » logés, comme au long des temps qui vont, disons, de Villon à Verlaine (voire Aragon) en passant par La Fontaine et Racine, à l’intérieur du cadre de conventions littéraires qui soutenait son statut. On ne peut mesurer la place culturelle de la poésie au 21ème siècle en occident qu’à noter quelques événements historiques.

Pour exemples a, b, c :
a) Les Sonnets de Shakespeare furent déroutants en une époque où le théâtre dominait l’actualité culturelle.
b) Le procès « moral » intenté à Baudelaire repose pour une part sur le fait que la philosophie et la religion, dans un siècle laïque (« sécularisé »), ne sont plus intimement liées à la poésie. Les juges et le public ignorent désormais Saint Augustin. Or, dans ses Confessions (autre chose que « les Confessions d’un enfant du siècle » !) Augustin avait accordé un rôle central au goût du mal, au plaisir pris à faire le mal.  Baudelaire en offrira les fleurs.
c) Rimbaud abandonnera chez l’imprimeur les exemplaires d’Une saison en enfer. Les Illuminations ne connaîtront, du vivant du poète, que quelques parutions très fragmentaires dans les revues (dont il ne se soucie plus).

Ensuite, vous avez des tentatives de retour (Symbolistes et autres), bien pâles, ou des engagements nihilistes (Dada), puis de pathétiques facilités subjectives (« horriblement fadasses » selon le jugement, déjà, d’Isidore Ducasse). Mais de poésie ? Objectivement ?

Dans les années 1960, Denis Roche (« La poésie est inadmissible. D’ailleurs, elle n’existe pas »), singulièrement obsédé par le pourrissement, avait le tort de miser tout sur l’envahissement de la scène culturelle par le roman (et la photographie) mais il manifestait un symptôme. Relèverons-nous le défi ou nous contenterons-nous de livrer nos poèmes  aux seuls poètes ? Ou aux « lectures publiques » de divertissement, aux « performances » spectaculaires… qui, socialement, plaisent au public ?

Claude Minière



(Note de lecture), Une lampe dans la forêt dense, de Zhou Mengdie, par Jean-Nicolas Clamanges

14 octobre, par Florence Trocmé[ —]


Zhou Mengdie une lampe dans la forêt dense« Mengdie », le prénom choisi par le poète, fait allusion, nous explique la préface du traducteur Alain Leroux, au fameux rêve du penseur taoïste Zhuangzi se demandant qui rêve en son rêve, lui ou le papillon ? Disparu en 2014 âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, ce poète était une légende vivante à Taïpei. Né en Chine dans une famille de paysans pauvres, la guerre le sépare de sa famille et le conduit à Taiwan où il est démobilisé à la fin des années cinquante. Il ne reverra jamais les siens. Il tenait un maigre étal de libraire dans une galerie couverte près d’un café littéraire, et avait fini par incarner pour tous une sorte d’ermite-poète citadin.
Une lampe dans la forêt dense, dont un extrait avait déjà été publié dans l’ « anthologie permanente », rassemble des poèmes tirés de quatre recueils parus entre 1958 et 2002. La souffrance y domine, tempérée d’un humour rappelant celui du fameux Han-Shan (a) ou encore celui du japonais Issa (b) ; il y a sans doute bien d’autres allusions adressées au lettré chinois, mais Zhou Mengdie est ouvert à tous les vents de l’esprit et dialogue également avec la mythologie grecque, Khayam, Diogène, Shakespeare, Goya, Thoreau, Pound, O’Neill, Rilke, Paz. La dimension méditative de sa poésie s’approfondit au fil des années, sur fond d’acceptation ombrageuse d’un devenir dont l’illusoire ne cesse d’être interrogé : que ce soit comme énigme de la prolifération du différencié à partir de son contraire : « un », « origine de l’origine », voire « rien » ; ou encore comme mystère de ce qui a été avant toute naissance, quelque part dans un temps sans rivages, comme question errante : « quel grain d’écume porte ton nom ? » (54).
L’expérience qui s’y transmet est celle d’une présence poreuse au monde et aux êtres ; on y essuie des pluies de larmes, y compris comme rire en pleurs ; on y croise un fantôme déposant, le 13 du mois, un bouquet de 13 chrysanthèmes blancs sur l’étagère du libraire en son absence, convertissant ainsi son étal en « stèle devant le tertre » ; comment lire cet intersigne ? âme antérieure ? présage émané d’une « affinité » karmique : « une fois nouées elles sont présentes vie après vie » ? (84) ; le poème transmutera l’angoisse en auto-dérision. La quadrature des saisons tourne la mémoire en spirale sur le mystère de l’absence comme absolue présence, et c’est un autre poème : « Après la floraison des cerisiers, au mont Yangming » – où se renverse la question de Lamartine : « Qui l’an prochain viendra m’accompagner ? ce pont ce rocher me reconnaîtront-ils [...] ? » (65). Autre question suscitée par la valse des saisons, celle de l’identité dans le(s) temps : « Combien y a-t-il de juin en moi ? » (44). Ce « moi » qui est aussi bien « je » que l’infinie diversité des êtres que la langue s’évertue à distinguer : « Eux aussi ont beaucoup de ‘moi’ » (32) – la nature entière autrement dit, comme conversation universelle des existants réalisés en présence, où par exemple nous parle « l’herbe du retour de l’âme », une plante guérissant tous les maux qui, d’après la légende, pousse au sommet de l’Everest :

À plus de huit mille huit cent quatre-vingt d’altitude
Dans un regard de joie au monde tu proclames
« À ceux qui viennent dans mes pas
Je me donnerai et donnerai mes pas ! » (57)

En ces parages, limites et distinctions tendent à s’effacer ou se révéler passages car différences et contradictions, proche et lointain, possible et impossible sont simplement momentanés pour qui pratique l’art contemplatif de modifier mentalement échelles, perspectives ou cadrages : un poème s’intitule ainsi « Voir l’hiver d’un certain regard ». Ailleurs, on rend hommage au bambou dont chaque anneau rappelle que « le passé demeure présent », une pomme tombe en riant, les oiseaux laissent des traces dans l’air, le destin est dit « daltonien » (ce qui nous laisse une chance !), une morue fond en larmes, « chaque caillou est un sommet unique », on entend des cheveux marmonner, une grande feuille tombée sur l’épaule de quelqu’un lui dit « je t’appartiens » (ce qui semble le chagriner), le poète bavarde chaque soir avec la pile d’un pont (s’efforçant sans succès d’arriver au rendez-vous en avance, à moins que ce ne soit l’inverse ?), il est possible de marcher « plus loin que le vent » ou d’avoir des yeux pour voir ce que jamais homme n’a cru voir, comme l’imagine le poème qui a donné son titre au recueil :

Si toi aussi tu avais des yeux de nuit
Par chance, ou malchance, relégués au dos du passé sans fin et de l’avenir
Sans fin. Vois !
Le monde serait assis devant toi
  Et tu serais assis devant toi
Toi et toi et le monde chaque jour face à face
Mais eux jamais ne te verraient (87)

Dans cette œuvre, ici c’est partout, jamais c’est maintenant ; arriver c’est déjà partir, s’en aller revenir encore ; exister, c’est indéfiniment muer. Quant à naître et mourir :

Si l’on regarde de ce côté-ci de la route vers le passé, c’est le début de la vie
Et si on regarde de ce côté-là vers ce qui arrive
Aussi. [...]

C’est l’enseignement que la réminiscence émue d’une femme « Plus vieille que plus vieille que soixante-dix-sept et plus fraîche que plus fraîche que dix-sept » (95) aperçue dans le bus, sept ans auparavant, tenant un bouquet de fleurs de prunus, inspire soudain, un jour de pluie, à Zhou Mengdie.
Enfin, si le « vivre c’est souffrir » karmique revient en basse continue dans ces poèmes, lui fait contrepoint la hantise d’une échappée selon l’enseignement bouddhiste et/ou celui du Tao selon Zhuangzi (c) – les deux traditions se mêlent en ces poèmes –, une échappée belle dont la quête inquiète trame l’ensemble de l’œuvre, affleurant parfois en quelques épigraphes ou brèves notes de bas de page. Nul prêche cependant, au contraire même, car en cette expérience méditer est toujours questionner ; ainsi de l’Éveil en son paradoxe quasi tautologique :

[...]
Quand tu es venu, la neige était neige et tu étais toi
Une veille plus tard, la neige n’était plus neige et tu n’étais plus toi
Jusqu’à cette nuit, par dix degrés au-dessous de zéro
Quand l’éclat de la première comète a déchiré le ciel

Alors tu as vu :
La neige est toujours neige, tu es toujours toi
[...] (45)

C’est de l’illumination du Bouddha selon la tradition qu’il est question, nous indique la note. En ce qui me concerne, ce poème (intitulé « Sous le pipal »), m’a révélé la portée d’un haïku d’Issa que j’appréciais seulement pour son côté iconoclaste : « Le seigneur Bouddha/au bout de son noble nez/un long glaçon ».
On a les éveils qu’on peut ... Et l’on vérifie du coup qu’on n’a jamais fini d’apprendre à lire ...

Jean-Nicolas Clamanges

Zhou Mengdie, Une lampe dans la forêt dense, poèmes traduits du chinois (Taïwan) par Alain Leroux, Circé, 2018, 119 p., 12 €
Sur le site de l’éditeur, on peut lire la préface du traducteur


(a) De ce poète vagabond du VIIe-VIIIe siècle, on peut lire Le Mangeur de brumes, trad. Patrice Carré, Phébus, 1991.
(b) Par exemple : « Tombent les fleurs/et déjà pour moi aussi/le chemin descend » ; « Presque toutes absentes/mes dents où le vent d’automne/s’est mis à souffler ». Kobayashi Issa, En village de miséreux, choix de poèmes, trad. Jean Cholley, Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1996, p. 85 et 79.
(c) Alias Tchouang-Tseu. On peut lire à son propos le lumineux petit essai de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, éditions Allia, 2002.


Extrait

Sur la jetée

Tu n’es pas poisson, comment pourrais-tu connaître le plaisir des poissons ?
Tu n’es pas moi, comment saurais-tu que je ne connais pas le plaisir des poissons ?
Zhuang zi
, « Crue d’automne »

Tu souris par un chapelet de bulles
Pour répondre à ces sourires
Échappés d’entre ces moustaches
Si clairsemées

Le crépuscule. Leurs cannes
Réveillent ici sur la rive les galets assoupis
Et serrée dans les fentes du rocher, plus seule que la solitude
L’attente, et blottie dans l’attente

Plus lointaine que le lointain, la mémoire. Ah ! en ces temps-là
Eux et moi, ensemble au sein de l’obscurité d’un printemps
Jamais encore tranché chantions d’une seule voix le silence
Sans savoir la joie – plus joyeux que la joie

Qui est-il ? Le malin, le mauvais plaisantin
Qui nous a déjumelés eux et moi
Qui a déjumelé la joie d’avec
La joie. Qui voudrait de ces écailles ? de ces nageoires, de ces branchies ?

De ces queues de pie superflues ? de ce sang glacé
De ce mur de verre répugnant de puanteur...
J’en ai assez. Je ne puis retourner au départ
Je veux voler. Mais je ne sais comment voler

En cet instant, je sais parfaitement ce que je sais
« Eux aussi ont beaucoup de ‘moi’ »
Et ils le savent. Et ils savent
Que je sais qu’ils savent

(in « L’herbe du retour de l’âme », p. 32-33)



(Anthologie permanente) Françoise Clédat, Rivière et alaskas

14 octobre, par Florence Trocmé[ —]

 

Françoise Clédat  rivière et alaskasFrançoise Clédat publie Rivière et Alaskas aux éditions Tarabuste.


[alaskas 1]

Macula
Petite tache au fond de l’œil, petite fosse dont la partie centrale, 0,3 mm de rayon, est la zone d'acuité maximale de la vision.
L'altération de cette première tache détermine l'apparition d'une seconde, zone maximale d'aveuglement occupant tout le centre du champ visuel, ne laissant libre que la périphérie.
Ce rapport de proportionnalité inverse entre les dimensions des deux taches et l'acuité ou la perte de la vision signe la dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA, son acronyme euphonique).

L'âge altère notre rapport au monde et altère celui que nous avons à notre propre visibilité.
Vieillir c'est être trahi par sa propre image — nulle issue à espérer que l'aveuglement final qui est aveuglement de soi comme de toute image — nul autre choix que consentir.

Consentir est anticipation et pari.
Anticiper la perte de la vue est parier sur un déclassement de la visibilité dans la hiérarchie des sensations.

L'obscurité sied à l'altération de notre nudité.
Jouir qui nous ferme les yeux nous la restitue plénière, plus nue, plus sensible, plus imageante, plus corporelle que ne l'a jamais été sa visibilité.

Bien que démultipliant notre corps à la périphérie au-delà et en-deçà de lui, notre nudité n’existe qu’intérieurement à lui, par jonction aveugle, sensible et imageante de notre corps à l’aveuglement d’un autre corps.



Perdre l'acuité d'un sens n'est pas perdre le nord mais pousser vers lui les antennes de nouvelles sensibilités. Que ressentons-nous à lire le ressenti des sensations que nous ne ressentons pas ?
Quelle efficience sensible corporellement agie par la lecture ?

L'image vue derrière nos yeux quels yeux la voient qu'aucun rayon ne frappe hors ce renversement sur fond de rétine des mots lus sur la page ?

Si venir au monde c'est ouvrir les yeux en même temps que les poumons, ne plus voir nous oppresse-t-il comme ne plus respirer ?
À quoi nous répondons à regret : manquer de lumière qui tant y ressemble n'est pas manquer d'air quelle que soit l'oppression de la taie sur nos yeux et la suffocation de ne jamais plus pouvoir la soulever.
La clarté du grand nord à la nuit de nos yeux possède toute l'intensité de la neige bien qu'aucun organe ne soit ébloui par sa blancheur. Sauf à entendre ébloui comme émerveillé. Nous parlerons alors d’une idée d'émerveillement rendue sensible.

Puis le chien Buck arrive. Il a perdu l'homme qu'il aimait. Le dernier lien brisé, plus rien ne le retient de céder à l'appel sauvage.



[alaskas 2]

Omniprésence du visible
Avers et revers
Écran baissé
Fond d’œil macula environne et dedans
Mécanique des contacts
Arbres nus à la tangence
Blanc des troncs exacerbés silence
Tactile bruitage de sensations

Tout le reste hors la vue



Je fais mon lit d’une pierre
il y a une sensation (ce qu’elle me fait)
je n’arrête pas de la panser
il y a les branches au-dessus
doigts de gecko sur bleu de ciel bleu

Faire rivière ou amour
sont même transfusion
d’être
vols en aquatique
bergeronnette ou abeille
parallèles et méandre

et puis d’un coup le froid



Physiquement rien ne sera franchi
la diamanterie ruisselle sur le noir
le froid s’amoncelle
blanches corolles autour des pierres
Tricherie contemplatrice
: l’émerveillement ne rédempte rien

(blancheur est impuissance et exaucement à la fois).

Françoise Clédat, Rivière et alaskas, Tarabuste, 2019, 116 p., 13€

Françoise Clédat dans Poezibao :
extrait 1, Le gai nocher, note de lecture, extrait 2, extrait 3, EtnaXios, note de lecture, ex. 4, Une baie au loin (par F. Trocmé), L’Adresse (par Sylvie Fabre G.), L’Ange hypnovel (par F. Gondran), « Le Piano humain », ext. 5, ext 6, [note de lecture] Françoise Clédat, "Fantasque fratrasie (une suggestion de défaite)", par Isabelle Baladine Howald, "Fantasque Fatrasie, (Une suggestion de défaite)", par Jean-Pascal Dubost, ext. 7, [revue Sur Zone] "Ils s'avancèrent vers les villes", de Françoise Clédat, (Enquête) de Poezibao : l’art, un recours ? / réponse de Françoise Clédat, (Note de lecture), Françoise Clédat, "A ore, Oradour", par Ludovic Degroote, (notes sur la création) Françoise Clédat, (Anthologie permanente) Françoise Clédat, "Ils s'avancèrent vers les villes",(Note de lecture) Françoise Clédat, Ils s’avancèrent vers les villes, par Ludovic Degroote, (Note de lecture), Françoise Clédat, Ils s'avancèrent vers les villes, par Sylvie Fabre G.



(Poezibao Hebdo) du samedi 12 octobre 2019

12 octobre, par Florence Trocmé[ —]

0 | 10 | 20










mirPod.com is the best way to tune in to the Web.

Chercher, découvrir, news, podcast francais, radios, webtv, videos. Vous trouverez du contenu du Monde entier et de la France. Vous pourrez créer votre propre contenu et le partager avec vos amis.


ACCEUIL add podcastAjouter votre Podcast FORUM By Jordi Mir & mirPod since April 2005....
A PROPOS Supporter lequipe mirPod Terms of Use BLOG OnlyFamousPeople MIRTWITTER