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R S S : Terres de femmes


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Béatrice Libert | [Peut-être est-ce dans l’arbre ?]

4 octobre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




[PEUT-ÊTRE EST-CE DANS L’ARBRE ?]



Peut-être est-ce dans l’arbre
Que naissent les silences
Et les automnes lisses de fruits ?

Peut-être est-ce à ses pieds
Que le temps prend vie

Auprès des chiens esseulés
Ou de la vigne légère ?

Qui nous dira alors
À quel feuillage confier
Le présent et notre soif

Quand le vent tourne
Autour des lampes mortes ?




Béatrice Libert, Un arbre nous habite, Atelier du Grand Tétras, 2019, pp. 24-25. Photographies de Laurence Toussaint.





Béatrice Libert  Un arbre nous habite





BÉATRICE LIBERT


Beatrice Libert
Source




■ Béatrice Libert
sur Terres de femmes

[Il y a dans le vent qui passe]
Nous traversons l’abîme (+ une notice bio-bibliographique)
Très souvent
[Les pierres et les mots] (extrait de Battre l’immense)
→ (dans l’anthologie poétique Terres de femmes) Attente
→ (dans la galerie Visages de femmes) un Portrait de Béatrice Libert (+ un extrait d'Être au monde)






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» Retour Incipit de Terres de femmes

Pierre Dhainaut, Après

par Isabelle Lévesque
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Pierre Dhainaut, Après

par Isabelle Lévesque

3 octobre, par Angèle Paoli[ —]

Pierre Dhainaut, Après,
éditions L’herbe qui tremble, 2019.



Lecture d’Isabelle Lévesque



Un adverbe suffit. Employé seul, sans précision temporelle ou géographique. Cet emploi absolu du mot « après » augure un événement déterminant, une bascule que les poèmes délivreront. Le texte qui suit les poèmes révèle cet événement : « Après, après une très longue opération du cœur et une interminable convalescence… ». Il éclaire également le projet du livre : « j’ai rédigé ces notes comme si je me devais au préalable de revivre avec le langage l’épreuve douloureuse », le poète souligne qu’il a voulu « restituer ce qu’[il a] ressenti durant les premiers jours de [son] hospitalisation ».

L’« après » est donc double : le livre suit une épreuve à l’hôpital mais il renoue aussi avec la grande question sur ce qui va venir « après » cette période chargée d’« angoisse » et d’« effroi ». Ainsi les textes sont-ils tous au présent ou au futur, à l’exception d’un poème tourné vers l’enfance.

Au lieu de partir de mots donnés conduits jusqu’au poème, cette fois le poète s’appuie sur des souvenirs de moments très récents. L’écriture initiale se rapproche donc davantage de celle des notes en prose de Pierre Dhainaut que de ses poèmes. Et le poète de s’interroger : s’agit-il de poèmes ou de notes ?

Pour nous, aucun doute, ce sont bien des poèmes. Comme souvent chez Pierre Dhainaut, l’organisation de l’ensemble repose sur des nombres : quatre sections de sept poèmes, dont les deux centrales n’en forment qu’une : « Cela » I et II (chaque texte comportant onze vers).

L’état de santé a nécessité le passage douloureux par les chambres, où « on est seul » et par les soins. Un autre adverbe en deux syllabes, « ici », répond à celui du titre et déplace le champ envisagé. Le lieu, devenu terrain de souffrance, confronte à soi dans l’enfermement. Il n’est pas d’ordre spatial simplement, il a lieu en soi, par la confrontation avec soi-même qu’imposent l’état de grande fragilité et « le fatras de visions noires » : « Voir de face » est le titre de la première section.

Les deux premiers poèmes opposent « ici » et « dehors ». Pourtant l’espace extérieur est contaminé par la saison d’hiver qui approche et gagne le mouvement, perçu descendant comme les visages qui ont disparu pour des « mains […] qui se sont lassées de ramener le drap / sur la poitrine ». Dès lors, comment trouver souffle en un hôpital où l’humanité s’est réduite, puisque l’espace intérieur est pénétré par l’angoisse ? Par contagion, elle se dépose sur tout ce que le narrateur peut percevoir ? Chaque signe de lien et d’espérance s’est amenuisé, jusqu’à l’alliance, ôtée.

Ce qui demeure de l’identité ? Le nom, le prénom, la date de naissance sur un bracelet qui rappelle celui des nouveau-nés. Ce rappel, comme une menace, ferait entendre la fin. Il faudrait, pour renouer la parole au vent, l’entendre simplement ou que les « nouvelles » portées par les brancardiers s’ouvrent à la vie telle que les poèmes la font surgir.

Les éléments descriptifs et noms précis qui jalonnent le poème font percevoir quelqu’un d’autre : le poète des souffles et de la renaissance par les poèmes, réduit à l’horizontalité, ne peut que mesurer la distance minime qui le sépare alors de la disparition. Nous entendons sa voix meurtrie, près de l’abîme, lorsque « ceux qui connaissent le chemin » le mènent vers le bloc-opératoire. Pour mesurer le temps, plus de montre, il faut compter les portes franchies, « signalées par un voyant rouge », qui n’ouvrent sur rien qu’une salle où le corps sera livré à des mains habiles et inconnues.

Il lui manque un « visage » : ce mot semble une clef. Il appelle la « confiance ». L’interruption condamne, le mot « fin » ne peut être appliqué à la phrase, au vers, au poème sans le condamner au mutisme. Les lecteurs de Pierre Dhainaut savent que le poème et la vie ne peuvent être qu’inachevés. Sans cesse le poète ranimera ce qui pourrait s’éteindre et trouvera « comment poursuivre ». Alors des sensations viendront, rencontreront les seuils franchis : « la face d’un enfant qui admire / la neige brillante », le voilà le visage qui entre à son tour dans la chambre (et dans le poème) pour « s’offrir à l’inconnu / comme au très proche ».

Par ce sésame s’ouvre la seconde porte du poème (« Cela I »). C’est la lutte : la respiration, le souffle entravés, le cœur pourrait cesser de battre. Deux longs mots se partagent le premier vers : « Étonnement, étouffement ». Il faudrait se concilier un souffle qui est l’âme et la flamme. L’effort de volonté, la force poétique de l’être se lient pour accroître la vie et la perception positive de ce qui a toujours nourri le poète.

Les poèmes aux vers coupés de cette partie (l’acmé) concentrent les mots qui traduisent une alternance liée à la perception modifiée du « réveil » en « réanimation ». « [E]ntre les lits des paravents », entre les battements du cœur, les apnées où se perd l’identité même. Une voix monologue et s’efforce de dégager un sens même provisoire qui permettra à la conscience de maintenir la perception. Le futur n’est pas menaçant, il révèle le sens possible (« tu saisiras la trame ») pour que l’étoffe de la vie ne soit pas déchirée.

Quatre syllabes pour y parvenir, en tête de poème : « Entendre, entendre ». À l’infinitif, sans limite temporelle, le verbe sera répété au même mode comme on reproduit un effort pour parvenir. Or, à cet effort, succède le mot « syllabes » comme l’on compterait des survivants parmi les ruines pour qu’un « visage » reparaisse.

Le partage, limité aux « râles », devient tentative de réparation, de restauration d’un lien à la parole. Les notations spatiales, nombreuses, toutes liées au cadre de l’hôpital, seront des points d’appui, dérisoires et nécessaires (une pendule dont on ne sait si elle indique l’heure du jour ou de la nuit). Aiguilles polysémiques se liant aux paupières (le mouvement lent les attache) : la confiance et la fidélité vivront ensemble pour ouvrir le poème.

Alors la troisième section du livre (« Cela II ») apportera une réponse temporelle au tourment : « la nuit de novembre » venue tôt devient ralliement à la parole par l’interrogation perpétuelle et renouvelée qu’elle réveille. Un nouvel octosyllabe se substitue au précédent, en tête de section : « Concentration, débordement ».

Si l’interrogation l’accompagne, elle offre déjà une brèche dans l’indistinction des heures et dans l’insomnie criante qui rappelle à l’adulte l’enfant face à la tempête. Le secours viendra car si l’alliance fut ôtée, les temps peuvent se rejoindre. Entre les âges, rien n’est infranchissable. Les aquarelles de Caroline François Rubino figurent-elles ce passage : l’après tendu entre deux rives et l’éclosion possible d’un temps retrouvé pour la parole ? Elles n’élèvent pas des murs, elles ouvrent à l’élan qui sauve :

« En attisant la foudre, / ils l’apaisent […] ».

Le flux de la phrase ne sera pas entravé par le vers, chacun se poursuit sur le suivant, le poème s’accroît en naissant, il ne s’interrompt pas, le livre est une longue quête de restauration, traversée de la nuit à laquelle manque l’amer (l’arbre) que le poème peut incarner pour que le « consentement » redevienne l’appui du poème. Les mots « mort » et « neige » sont associés pour que l’un gagne l’autre comme une formule ouvrirait un monde.

« Dire ensemble » sera la réponse, en dernière partie. Les vers s’allongent (on débute par un décasyllabe), marquent le temps du retour vers le foyer. Premier vers, premières fleurs, les « [r]oses trémières » pour l’alliance retrouvée. Le trajet n’est pour l’instant qu’envisagé. Des mots prononcés distinctement (« la source ») restaureront la confiance, malgré tout, comme si la parole plus forte que l’expérience venait substituer à l’épreuve la nécessité (heureuse) du poème. Elle ne peut être démentie. Prononcer restaure le sens. « [P]orte entrebâillée » : cette fois, elle est tout autre puisque le poème l’a en quelque sorte fécondée et que l’on peut « approfondir la scène, hors cadre ». Les adjectifs de couleur, multiples, auront pour vocation de faire renaître la présence réconciliée et le poème, le phénix et la flamme : alors les « lettres initiales » seront la « résurgence ». Au cœur du dernier poème, un autre adverbe : « toujours ».



Isabelle Lévesque
D.R. Isabelle Lévesque
pour Terres de femmes





__________________
NOTE d’AP : la lecture ci-dessus est une version développée de la note de lecture parue dans la revue Europe n°1082-1083-1084.






Pierre Dhainaut  Après





PIERRE DHAINAUT


Pierre dhainaut profil 3




■ Pierre Dhainaut
sur Terres de femmes

Voir de face (poème extrait d’Après)
Après (lecture de Sylvie Fabre G.)
[Ce qu’est devenue la couleur] (poème extrait de Progrès d’une éclaircie)
[Dès le seuil remercie] (poème extrait de Voix entre voix)
Horizons, fontanelles… (poème extrait de Vocation de l’esquisse)
[Nous étions seuls, de trop, dans nos miroirs] (poème extrait de De jour comme de nuit)
[Ne nous en prenons pas à l’invisible] (poème extrait d’État présent du peut-être)
[Sortir sous l’averse] (poème extrait d’Et même le versant nord)
[Orage, tempête, séisme] (poème extrait de La Nuit, la nuit entière)
[Où que tu ailles] (poème extrait de Rudiments de lumière)
Passerelles
Printemps dédié (poème extrait de L’Autre Nom du vent)
Progrès d’une éclaircie suivi de Largesses de l’air (lecture d’Isabelle Lévesque)
[Soudain la tête se redresse] (autre poème extrait de La Nuit, la nuit entière)
Vocation de l’esquisse (lecture d’Isabelle Lévesque)
Voix entre voix (lecture d’Isabelle Lévesque)
Pierre Dhainaut | Caroline François-Rubino, Paysage de genèse, 10
Pierre Dhainaut | Caroline François-Rubino | [Laissons les mots sourdre d’eux-mêmes] (autre extrait de Paysage de genèse)
Pierre Dhainaut | Isabelle Lévesque | L’origine de l’écriture | [Si léger… tu cours] (extraits de La Grande Année)
Pierre Dhainaut | Isabelle Lévesque, La Grande Année (lecture d’AP)



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions L’herbe qui tremble) la page de l’éditeur consacrée à Après de Pierre Dhainaut




■ Autres notes de lecture (49) d’Isabelle Lévesque
sur Terres de femmes

Marie Alloy, Cette lumière qui peint le monde
Gabrielle Althen, Soleil patient
Françoise Ascal, Noir-racine précédé de Le Fil de l’oubli
Edith Azam, Décembre m’a ciguë
Gérard Bayo, Jours d’Excideuil
Mathieu Bénézet, Premier crayon
Véronique Bergen, Hélène Cixous, La langue plus-que-vive
Claudine Bohi, Mère la seule
Paul de Brancion, Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre
Laure Cambau, Ma peau ne protège que vous
Valérie Canat de Chizy, Je murmure au lilas (que j’aime)
Fabrice Caravaca, La Falaise
Jean-Pierre Chambon, Zélia
Françoise Clédat, A ore, Oradour
Colette Deblé, La même aussi
Loïc Demey, Je, d’un accident ou d’amour
Pierre Dhainaut, Progrès d’une éclaircie suivi de Largesses de l’air
Pierre Dhainaut, Vocation de l’esquisse
Pierre Dhainaut, Voix entre voix
Armand Dupuy, Mieux taire
Armand Dupuy, Présent faible
Estelle Fenzy, Rouge vive
Bruno Fern, reverbs    phrases simples
Élie-Charles Flamand, Braise de l’unité
Aurélie Foglia, Gens de peine
Philippe Fumery, La Vallée des Ammeln
Laure Gauthier, kaspar de pierre
Raphaële George, Double intérieur
Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour
Cécile Guivarch, Sans Abuelo Petite
Cécile A. Holdban, Poèmes d’après suivi de La Route de sel
Sabine Huynh, Les Colibris à reculons
Sabine Huynh, Kvar lo
Lionel Jung-Allégret, Derrière la porte ouverte
Mélanie Leblanc, Des falaises
Gérard Macé, Homère au royaume des morts a les yeux ouverts
Béatrice Marchal, Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au cœur
Jean-François Mathé, Retenu par ce qui s’en va
Dominique Maurizi, Fly
Dominique Maurizi, La Lumière imaginée
Emmanuel Merle, Dernières paroles de Perceval
Nathalie Michel, Veille
Isabelle Monnin, Les Gens dans l’enveloppe
Cécile Oumhani, La Nudité des pierres
Emmanuelle Pagano, Nouons-nous
Hervé Planquois, Ô futur
Sofia Queiros, Normale saisonnière
Jacques Roman, Proférations
Pauline Von Aesch, Nu compris





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Ada Mondès, Puyo | El Valle

1er octobre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésies d’un jour




PUYO



Todas las hojas
caίdas son bocas
cerradas de la selva
guardan el silencio vivo
del tallo a las nervaduras
sonrisas selladas
donde la vida va cosiendo enigmas




PUYO



Toutes les feuilles
tombées sont bouches
fermées de la forêt
gardiennes du silence vivant
de la tige aux nervures
sourires scellés
où la vie traverse – couturière d’énigmes






EL VALLE



En verano el dίa quema todos sus colores
mucho tiempo / los fuegos / la ceniza

La noche es ese dia calcinado
donde se enfrίan los ojos
en lo albores del sueño




EL VALLE



En été le jour brûle toutes ses couleurs
Longtemps / les feux / la cendre

la nuit est ce jour calciné
où se refroidissent les yeux
à l’aube du sommeil




Ada Mondès, Cruzar | Croiser, poèmes inédits d’Équateur, Éditions Encres Vives, collection Encres Blanches n° 719, 2018, pp. 4, 5. Traduit de l’espagnol par Ada Mondès.






ADA MONDÈS


Ada Mondès NB
Ph. Source



Ada Mondès est une poète bilingue et traductrice nomade. Depuis la publication de son recueil Les Témoins - Los Testigos (Ed. Villa-Cisneros, 2017), elle a été l’invitée de nombreux festivals de poésie internationaux qui ont ponctué sa vie nomade. Traductrice d’écrivains d’Amérique Latine pour Encres Vives (Mariana Vacs, Patricia Iriarte, Carlos Aguasaco), elle y a publié Cruzar | Croiser à l'issue d'une résidence d’écrivains à l’Alliance Française de Quito (Équateur). Publiée dans diverses revues et anthologies tant en espagnol qu’en français (Ærea [Santiago du Chili], Lámparas [Porto Rico], La Lettre sous le Bruit, Recours au poème [mai 2018], Levure littéraire, Teste, Cauce [Cuba, 2019], Terre à Ciel [2019]), elle anime également des ateliers (individuels, centres culturels, lycées, etc.). Après la traduction en espagnol de Gérardmer, poème à trois voix (français-allemand-espagnol) d’Albertine Benedetto, elle renouvelle l’expérience avec la réédition en bilingue d’Alma Mater, de la même auteure (éd. Pourquoi viens-tu si tard ?).



■ Voir aussi ▼

→ (sur Terre à ciel) une sélection de textes + une notice bio-bibliographique sur Ada Mondès





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Adeline Baldacchino, Jour 7

28 septembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




JOUR 7



Je ne vais pas sur la mer
car il faudrait être la mer elle-même
et je ne peux naviguer sur elle
à tant vouloir m’y perdre
je ne saurais plus flotter
(liège éperdu de chair
et d’os plus légers que l’air).

Elle vient à moi
l’île où tout se fait
possible
l’extrême instant
figé dans l’aube
fusionnelle
comme un horizon.

Je me radoube
ou me consume
c’est au choix
je veux voir des agapanthes
des papayers
des choses qui font
frémir.

J’y suis maintenant
comme installée
passagère arrimée
à bâbord
tourbillons offerts
à tribord
indélogeable.

Le temps n’a plus de prise
sur le corps
je vais de seconde en
seconde
goutte
à
goutte.

Alors ce qui brise
ce qui sature et qui suture
cicatrices mal
effacées
contusions des mots
des autres
(n’importe plus).

Rassemblée
tout entière
concentrée
dans la force
éparse
je suis
sur une île.




Adeline Baldacchino, Atlantides in Théorie de l’émerveil, Les Hommes sans Épaules éditions, 2019, pp. 139-140. Postface de Christophe Dauphin.






Adeline Baldacchino  Théorie de l'émerveil






ADELINE BALDACCHINO


Adeline_baldacchino octobre 2017
Source




■ Adeline Baldacchino
sur Terres de femmes

13 poèmes composés le matin (pour traverser l’hiver)[lecture d’AP]



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions Les Hommes sans Épaules) une notice bio-bibliographique sur Adeline Baldacchino
→ (dans la Poéthèque du site du Printemps des poètes) une fiche bio-bibliographique sur Adeline Baldacchino
→ (sur Terre à ciel) un entretien d’Adeline Baldacchino avec Sabine Huynh (+ 7 poèmes inédits et une notice bio-bibliographique)





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Albertine Benedetto, Vider les lieux

par Angèle Paoli
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Albertine Benedetto, Vider les lieux

par Angèle Paoli

25 septembre, par Angèle Paoli[ —]

Albertine Benedetto, Vider les lieux,
éditions Al Manar, Collection Poésie, 2019.
Dessins d’Hélène Baumel.


Lecture d’Angèle Paoli




UNE FURIEUSE ENVIE DE VIVRE




Comment interpréter ce titre étrange, Vider les lieux, polysémique, un brin Janus bifrons au ton impérieux ? Comme une injonction à tirer un trait sur le passé ? Ou comme une injonction à ouvrir sur la vie à venir ? Une nécessaire place nette pour s’autoriser à aller de l’avant ? Ces interprétations sont sans doute simultanément possibles, liées l’une à l’autre. Se détacher est un passage inévitable, un apprentissage régulier sur la durée, en vue de la nuit ultime. Le regard de celle qui se tourne avec tendresse sur la disparition est celui de la poète Albertine Benedetto. Dans ce recueil paru en juin dernier aux éditions Al Manar, Vider les lieux, vie et mort se côtoient et se touchent, intimement mêlées. À la manière d’un effleurement, d’une caresse. Dédiés « à nos aimés », les poèmes du recueil sont accompagnement. Et générosité. Car quelle plus grande générosité que celle qui consiste à choisir de « conduire le deuil en procession de mots » ? La mort/les mots. La mort qu’il faut bien apprivoiser, les mots pour tenter de dire cette approche.

Les poèmes progressent en trois temps. Lieux/Reliques/Je suis là. Multiples et divers sont les lieux. Quels qu’il soient, il faut prévoir de s’en libérer un jour. De s’en détacher. Lieux de l’enfance – le Glaizil –, à jamais disparus. La maison, le jardin. Il y a ceux qui ont le nom d’ailleurs, promenades et passages. Ceux-là que nous avons un jour effleurés de nos pas, de nos regards. Ces lieux-là ont des noms qui éveillent les souvenirs, mais la poète, dans sa discrétion, en suggère la quintessence mystérieuse plutôt qu’elle ne les enferme dans une trame précise.

« Le mot cheval souffle doucement sur un pré
quelque part
un rideau a bougé
au cadre d’une fenêtre qui regarde la rue
on ne voit que des ombres
passantes sur le pré
des nuages flottent… » (Villa Adriana).

La poète laisse ainsi éclore sur la page les images – les siennes – qui viennent se superposer aux miennes – Via Appia, Villa Adriana, Rome, Catacombes de San Callisto. Nos sensibilités s’y rejoignent.

Que reste-t-il de ces passages ? Peu de choses. Des trouées de poussière, des éclats d’eau ; à la manière des dessins d’Hélène Baumel ; lambeaux de peau, bribes couchées sur la page, traces en

« forme de récits
sur des carnets
illisibles ».

Chemin faisant, dans cette exploration délicate, la poète se confronte à elle-même, à ce qu’elle fut enfant. Une promenade sur la Via Appia antica fait resurgir en elle le souvenir de la photo du manuel de latin de la classe de 4e. Celle des pins parasols bordant la voie jalonnée de tombeaux. Paysage inscrit dans une durée intemporelle qui habite les mémoires des collégiens qui, comme la poète, ont vécu une année scolaire ce manuel sous la main. En quelques strophes, avec une acuité concentrée et minutieuse, la poète ramène à la surface ce paysage de toujours qui inscrit la mort dans la vie des vivants. Présentes dans les fragments évoqués, les leçons du passé sont leçons pour le futur. Memento mori qu’accompagnent les questionnements :

« nous les vivants
descendus sous la terre nous cherchons
comme un avant-goût des ténèbres
comme un mode d’emploi ou quoi ? ».

L’enfance, loin désormais, ne contient-elle pas en elle une ombre de mort ? Il plane pourtant dans les poèmes d’Albertine Benedetto quelque chose d’une enfance heureuse, ses jeux, ses mystères, ses secrets enfouis dans les recoins de la mémoire, qui soudain surgissent au hasard du temps, colorent de leurs images les gestes du quotidien. Quelque chose d’une fraîcheur enfantine non altérée demeure. Rires sous cape, espiègleries et insouciance :

« Toujours l’enfance bondit
de pierre en pierre dans le lit du torrent
avale en grappes les chemins
à la tombée du jour
use la liberté et les fonds de culottes… ».

L’âge adulte est autre. Est-ce la mort qui guette et qui dicte sa loi, dure loi qui conduit à quitter les lieux aimés ?

Le lieu majeur est la maison. La maison et son jardin. C’est autour d’elle que se concentrent les rêves de jadis et que se nouent les énergies de la vie. Maison-écho de la cabane d’autrefois, maison protectrice et sûre, enveloppante. Mâtinée d’accents bachelardiens, la maison d’Albertine Benedetto tient à l’abri derrière ses murs ses meubles et sa déco. La poète n’est pas dupe, cependant, qui dit cette « protection dérisoire » et lit à même les objets. Lesquels sont autant de reliques (titre du second volet du recueil) avec lesquelles dialoguer. La vie accumule ses signes tout alentour. Chaque objet a sa place, qui forme avec les autres les reliques à venir, dépositaires d’une archéologie future. Les jeux de lumière dans les arbres du jardin ont à voir avec le temps. Ensemble, ils bâtissent un univers étanche où l’éternité de l’enfance, sa durée immobile, viennent se couler dans le présent fugace. Les maisons se confondent. Les pas toujours ramènent sur ce qui a été perdu, dont il reste si peu de traces. Des ombres dans une mémoire, à peine. Les mots seuls, malgré leur incomplétude, permettent de rassembler ce peu de sable qu’il reste, d’un temps défunt. La poésie murmure avec les ombres, échange en demi-teinte, tout de tendresse et en douceur. Destinés aux défunts, les mots ténus du poème leur font « un tombeau léger ».

Mais la poète est là, qui rassemble autour d’elle ces menus riens qui ont façonné sa vie. Son caractère et sa personnalité. Veilleuse, ordonnatrice, solide et confiante. En affirmant sa présence – Je suis là – (titre du dernier volet), elle leur rend hommage, avec ses mots. Les mots, la poète sait comment en faire usage et quand. Elle sait comment les ranimer alors même qu’ils paraissent endormis. Au fond des tiroirs, au fond des poches. Les mots ordonnent, qui maintiennent vivantes les images emmagasinées dans la mémoire. La vie la mort se rejoignent dans le beau poème final. Les souvenirs coexistent. Celui de la mort des aimés – les parents que l’on cherche encore à tâtons dans leur chambre à coucher. Celui de la naissance :

« Je me souviens du premier souffle
cette expulsion
hors des eaux primitives

je me souviens
de mon corps tambour sous les paumes du vent
ma peau traversée par tous les souffles du monde

je me souviens de ma vigueur… ».

Peut-être la poète tient-elle de ce moment unique toute l’énergie qui est la sienne, cette force vitale qui la porte et qui irradie autour d’elle ?

Derrière ce peu qui demeure demeure l’essentiel :

« reste le trésor de l’enfance
cette force d’amour à l’usage du temps

une furieuse envie de vivre ».

Reste aussi un très beau recueil.


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli






Albertine Benedetto  Vider les lieux








ALBERTINE BENEDETTO


Albertine Benedetto.
Source



■ Albertine Benedetto
sur Terres de femmes


[Ordinaire] (extrait du Présent des bêtes)
Glottes (extrait de Glossolalies)
→ (dans l’anthologie poétique Terres de femmes) Baltique



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions Al Manar) la page de l'éditeur sur Vider les lieux
→ (sur Recours au Poème) une notice bio-bibliographique sur Albertine Benedetto






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» Retour Incipit de Terres de femmes

Caroline Boidé, Les Impurs

par Sylvie Fabre G.
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Caroline Boidé, Les Impurs

par Sylvie Fabre G.

24 septembre, par Angèle Paoli[ —]

Caroline Boidé, Les Impurs,
Serge Safran éditeur, 2011.



Lecture de Sylvie Fabre G.






Nous vivons une vie plus grande que la nôtre, portant en nous tant d’histoires et de lieux, tant d’êtres. Ils peuplent notre mémoire de souvenirs insoupçonnés qu’un jour nos corps ou des voix, vivantes ou mortes, nous révèlent. Nous nous apercevons alors que notre âme les connaissait déjà. Traces empreintes, il ne nous reste plus qu’à les laisser remonter le courant de l’oubli jusqu’à nos lèvres qui les attendent, jusqu’à notre main qui les saisit pour en faire une ligne de mots brûlant au présent de l’écriture. Dans son roman, Les Impurs, publié en 2011 aux éditions Serge Safran, Caroline Boidé se tient à l’avant, au cœur et à l’arrière du temps pour faire surgir l’histoire d’un pays, l’Algérie, dont sa famille est en partie originaire. À travers le destin de ses deux personnages principaux, David et Malek, jeunes juif et musulmane, c’est sans doute un pan de sa propre généalogie qu’elle interroge mais aussi, plus largement, notre histoire collective, éclairant ainsi tout le questionnement de nos sociétés sur la complexité des origines et l’apport des cultures diverses qui les fondent. Elle nous renvoie par là-même à nos manières de vivre l’enracinement et l’exil, la proximité et la différence, l’amour et la séparation.

David est le narrateur interne du récit, et c’est à travers son regard que l’histoire de son amour avec Malek nous est contée. Toutefois, le point de vue de la jeune fille n’est pas absent, grâce à son « journal intime » qui lui est remis après sa mort. Le roman a une structure originale qui permet des mises en abyme et des retours en arrière. Construit en trois grandes parties, y sont insérés les cahiers et les feuillets que chacun des amants écrit dans un jeu de croisements aux doubles reflets. Ceux-ci nous permettent de mieux découvrir l’environnement historique et culturel, social et familial dans lequel ils évoluent mais aussi leur rapport singulier au monde et à l’autre.

La première partie, « Kalla ou la fiancée », relate la rencontre et le vécu d’une passion partagée. Éblouissement et fracture, leur relation est montrée dès sa naissance comme un possible dans la circonférence de l’impossible1. La société algérienne de l’époque est soumise aux traditions séculaires qui régissent l’ensemble des communautés, comme les identités propres. David en a conscience, le côtoiement et même l’imbrication des quartiers juifs et arabes, la ressemblance de leurs modes de vie n’empêchent pas les interdits. Arrivé à Alger pour travailler dans l’atelier d’ébénisterie de son frère aîné, le personnage vit le départ de Batna, sa ville d’origine, comme une libération du joug parental mais il reste sous surveillance. Dans ce cadre étroit s’inscrit sa rencontre avec Malek dont il voudrait préserver le secret. Mais parce que tout « se déroule dehors en Algérie », et donc sous le regard des autres, très vite leur relation est révélée à sa famille par les voisins et ils deviennent ensemble la proie des médisances, jugés et réprouvés, « des impurs », comme le souligne le titre.

Nous sommes en 1955 dans un pays méditerranéen, mais encore aujourd’hui, dans nombre de pays les préjugés religieux et le statut inférieur de la femme conservent le même poids. Le roman de Caroline Boidé a ce mérite de nous renvoyer sans cesse aux problèmes de notre contemporanéité. Dans la position de fils et de mâle, David lui-même n’est pas sans ambiguïté face aux codes en vigueur et à Malek, « cavalière libre et affranchie des servitudes sociales ». Elle le fascine mais aussi lui fait peur. L’attirance érotique qu’il éprouve est teintée d’un désir de possession et d’une demande dont il lui fait sentir la violence jusque dans l’étreinte. La liberté d’esprit de la jeune fille, son ouverture y compris sur le plan religieux, sa volonté d’un amour assumé défient toutes les convenances. Sa capacité de jouissance, couplée parfois de réserve et de silence, l’inquiète. On le sent non seulement prêt à plier devant la loi des pères mais aussi enclin à asservir son amante, même à distance. La suite du récit, malgré les confessions les regrets et la souffrance, le montre plutôt comme un anti-héros, sans réelle grandeur ni dans l’amour, ni dans la rupture, ni dans le mariage arrangé.

L’auteure fait de Malek la vraie héroïne du roman. Le mystère de son incroyable affranchissement, la force de ses choix, sa quête d’absolu se dévoilent pleinement dans la deuxième partie, « Malek ou l’ange ». La jeune musulmane, elle le confie dans ses feuillets, a été mise au ban de sa famille à cause de sa passion pour les livres et de son désir d’émancipation et d’écriture : « Mon père m’a dit le monde ne passera pas par toi. Tu n’en transmettras rien car ce n’est pas convenable… Tu ne peux pas faire ce que tu veux de la matière de ta vie, Malek. Elle appartient aux autres autant qu’à toi… C’est une faute d’écrire… Pour nous, c’est une honte ». Sa résistance à la soumission la voue inexorablement à la solitude, à l’opprobre et à un abandon qui annoncent l’effondrement final et sa mort tragique : le cerveau détruit, le corps vidé de son sang, elle meurt parce que déjà « consumée », privée de l’amour et de sa vitalité.

Caroline Boidé nous offre un portrait de femme où chacune de nous, d’une façon ou d’une autre, peut se reconnaître. L’histoire des femmes est tissée de ces vies aliénées, sacrifiées sur l’autel de la domination et de la misogynie dont toutes font un jour l’expérience. Dans La Création étouffée, Duras raconte comment elle-même, à la même époque que celle du roman, a dû mener un combat contre toutes les interdictions, dont celle de se vouloir écrivain. Elle appartenait pourtant à un milieu d’intellectuels français, a priori plus propice. La lutte pour l’émancipation est sans fin, souligne-t-elle plus tard, et l’on voit aujourd’hui combien celle-ci peut régresser sous le couvert de la religion ou de la mondialisation. Ce roman nous offre un émouvant personnage de femme dont la présence permet au narrateur masculin et, par-delà lui, au lecteur, d’accéder à un autre regard sur la beauté des corps, la sensualité des odeurs, des parfums, des mets, à une autre écoute des paysages et des musiques de la terre algérienne. Malek vit son amour comme une voie ouverte, charnelle et mystique, vers l’humain et vers Dieu. L’écriture lyrique et précise, sensitive et imagée de Caroline Boidé nous fait partager tout un univers en partie disparu. Sur le fil de ces vies qui cherchent une improbable harmonie s’entrevoit la capacité d’une coexistence pacifique des communautés et de leurs cultures, à l’instant même où la guerre d’Algérie en train de s’installer détruit leur fragile équilibre et que débutent les exactions les plus atroces, attentats, torture et égorgements qu’égrènent les carnets de David en même temps que les petits bonheurs du quotidien. Après sa trahison à l’amour, et la mort de Malek, l’espoir semble s’éloigner et la séparation entre juifs et musulmans puis Français se concrétiser davantage.

Dans la dernière partie du roman, « Avèlim ou les endeuillés », nous assistons à toutes les formes personnelles et collectives du déchirement et de l’exil puisque David, après avoir perdu son aimée, perd aussi quelques années plus tard son pays. Assigné à son identité juive et française, il devient « un rapatrié » alors qu’il n’a connu et aimé que la terre native de ses ancêtres algériens dont il soutient la décolonisation mais s’effraie des conséquences que Camus a lui aussi dénoncées. « Algérie, mon enfance, mon amour » : la fin du livre est un plaidoyer contre la violence, une prière « pour rassembler cette terre » et ses enfants. David, face à tous les échecs programmés d’un accord, y fait aussi le bilan de sa vie « passée, dit-il, hors de lui-même », « arraché » d’abord à l’amour, puis « à l’Algérie du juif de Batna pour une race éteinte sur une terre d’asile ». Sur le bateau de l’exil ne lui restent que l’effluve évanescente du parfum de Malek et sa fille Esther, devenue son « rempart » contre la mort.

Ce roman est donc non seulement un roman d’apprentissage en résonance avec une période douloureuse de notre histoire commune avec l’Algérie mais aussi un roman sur les pouvoirs de l’écriture, sa capacité à éclairer la vie et à parler ce que l’on tait. Ainsi en est-il pour David et Malek qui accèdent chacun au réel qui les entoure et à leur propre intériorité en écrivant leurs « journaux ». La prose de Caroline Boidé dans son intensité de langue et sa quête des origines nous aide à sentir et à penser à la racine du temps et de l’être. La lisant, surgit un monde fait de réminiscences, de visages croisés, d’évènements vécus rêvés, et de tant de lectures inoubliées ; elle lève tout un tissu de réflexions où résonnent les problèmes de notre société en quête de son passé, de ses identités et d’un sens. Les Impurs nous rappelle la beauté et la difficulté de l’altérité et du lien, la nécessité de défier l’augure2 et d’apaiser la tragédie par le dialogue. Son écriture est une invite à accueillir le legs d’une terre commune à réinventer – comme l’humain.



Sylvie Fabre G.
D.R. Texte Sylvie Fabre G.
pour Terres de femmes




____________
1. Roberto Juarroz
2. Hélène Cixous






Caroline Boidé  Les Impurs






CAROLINE BOIDÉ


Caroline-Boidé NB
Source




■ Voir aussi ▼

→ (sur le site de Serge Safran éditeur) la fiche de l'éditeur sur Les Impurs



■ Autres lectures de Sylvie Fabre G.
sur Terres de femmes

Jean-Pierre Chambon, Le Petit Livre amer
Jean-Pierre Chambon, Tout venant
Patricia Cottron-Daubigné, Visage roman
Ludovic Degroote, Un petit viol, Un autre petit viol
Pierre Dhainaut, Après
Alain Freixe, Vers les riveraines
Luce Guilbaud, Demain l’instant du large
Emmanuel Merle, Ici en exil
Emmanuel Merle & Thierry Renard, La Chance d’un autre jour, Conversation
Pierre Péju, Enfance obscure
Didier Pobel, Un beau soir l’avenir
Erwann Rougé, Passerelle, Carnet de mer
Roselyne Sibille, Entre les braises
Une terre commune, deux voyages (Tourbe d’Emmanuel Merle et La Pierre à 3 visages de François Rannou)






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Denise Le Dantec, La Seconde augmentée

par Angèle Paoli
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Denise Le Dantec, La Seconde augmentée

par Angèle Paoli

19 septembre, par Angèle Paoli[ —]

Denise Le Dantec, La Seconde augmentée,
Tarabuste éditeur, Collection DOUTE B.A.T., 2019.



Lecture d’Angèle Paoli




« DANS L’ASYNDÈTE DU MONDE »




Philosophe et botaniste, amoureuse de la nature dont elle a une connaissance tout à la fois encyclopédique et personnelle, faite d’expérience, d’observation et d’amour, Denise Le Dantec est une artiste dont les carnets regorgent de trésors. Croquis et dessins, esquisses et aquarelles sont chez elle indissociables du monde de la poésie. Les grands poètes des siècles derniers n’ont pas de secrets pour elle et sa propre poésie leur accorde une place de choix. D’origine bretonne – son amour pour L’Île Grande n’est-il pas son amour le plus cher ? –, elle est la fière descendante de druides celtes. Fidèle à ses ancêtres, Denise Le Dantec est versée en cosmologie et détient des secrets qu’elle est seule à connaître. Magicienne, experte en constellations et en mystères, elle est une véritable pythie qui nous rappelle que la poésie est souffle et la parole, cryptée et divinatoire. Elle est celle qui écrit :

« Sur la photo
Je suis Isis
Mon rêve est
Gnostique
– Il fait noir »

Placé sous les auspices de la musique, son dernier recueil poétique – La Seconde augmentée – convoque et assemble tout le patrimoine culturel qui est le sien. Mythologique / chamanique / druidique / astrologique / musical. Poétique et historique… Mystérieux et original, le titre emprunte au domaine musical la notion d’intervalle. Il invite ainsi la lectrice que je suis à s’interroger sur le « mouvement disjoint » auquel la définition de cette « seconde augmentée », mise en exergue, fait allusion. L’adjectif « disjoint » est-il à prendre au pied de la lettre ? Quels sont dans la poésie même de ce recueil les effets de cette disjonction ? Je ne suis pas certaine de parvenir à esquisser une réponse. La suite de cette note de lecture le dira. Peut-être.

L’univers premier de la poète est celui de la magie. Fille de druides, elle a hérité de savoirs occultes, planètes et plantes, breuvages et solstices. Elle tient à sa disposition recettes et formules, parfois inquiétantes :

« Écrasez le vert de l’absinthe dans un disque avec euphraises, mauves et débrouillardises. Tournez. Ne parlez plus jamais. »

Ou encore :

POUR SALUER L’AUTOMNE, ON PEUT :

POSER UNE FEUILLE D’OR (enduire d’un gesso ;
souffler sur la feuille pour l’humidifier ; la brunir)
LIRE UN POÈME DE GUILLAUME APOLLINAIRE
FAIRE LES DEUX

En poète initiée, Denise Le Dantec interprète les rituels ainsi que les pratiques qui les caractérisent :

« Quelques-uns écrivent autour de la pierre naufragée, à la surface de l’eau ».

Des chamanes, elle possède des talents qu’elle éprouve au cours de ses journées d’automne :

« Entre deux lessives comme entre deux textes. Qu’est-ce que les heures après une journée ?
Elle coud la feuille de laurier avec la première page.
Bêche avec un pied.
Trempe son balai dans la rivière. Mange des grenouilles.
Attend la Résurrection. »

Maîtresse es-« mécaniques célestes », elle s’ingénie à réunir ce qui au monde s’oppose.

« La pesée du Soleil et la pesée de la Terre.
Nos heures primordiales. Nos courbes souterraines. »

Elle fait confiance aux vents pour rassembler ce qui en elle sépare. Rejoindre/délivrer/coudre sont des verbes qu’elle affectionne. La poète visionnaire évolue dans une dimension sienne dont elle est seule à posséder les clés. Tout à la fois spectatrice et actrice :

« J’assiste à la comptabilité des semences. À la collecte des fleurs.
Je touche au bois des choses.
La lune apparaît et disparaît.
Je vois la lumière où elle n’existe pas. »

Cependant, au cœur même de cet univers dont elle a une parfaite maîtrise, la poète n’est en rien coupée de l’Histoire. C’est avec l’Histoire que s’établit, me semble-t-il, la disjonction majeure de ce recueil. Et avec l’inclusion soudaine de poèmes ayant une relation avec le passé de l’immédiat après-guerre. Cet ensemble de poèmes introduit une rupture dans le temps idéal de l’enfance. Et dans le recueil. Il diffère en effet par sa tonalité et par les références récurrentes à un vécu douloureux. De cosmiques, chamaniques et stellaires, les poèmes deviennent historiques, lourds de menaces. « L’ange de l’Histoire » a fait irruption dans la vie de l’enfant :

« Issue du brouillard, l’enfant. Son chapeau rouge
Avec les noms des saisons brodés dessus
Et les étoiles… ».

L’Histoire charrie avec elle les noms qui ont marqué ces temps de noirceur et d’angoisse. Elle fait le jeu de la peste. De toutes les formes de peste. Noire. Rouge. Brune. Nombreuses sont les allusions aux signes funestes qui ont assombri son époque. Ainsi de l’ensemble de ces vers :

« Peste noire
Peste rouge. L’après-guerre a duré plus longtemps que prévu.


Les femmes-des-ruines
Amassent des briques
Dans les rues

Europe
Apporte un pain
Que nous modelons
– Avec nos poings

Salomé danse entre lune et étoile dans une rue du ghetto.
Les violons se taisent.
Une voiture Ford s’arrête à l’entrée du champ


Peste brune
– Masquant la lune
À la lune

Le tournis des jours. Les soulèvements rimbaldiens.
Marina Tsvetaïeva : « Il n’y a pas de réponse/ il y a des apostrophes – des résonances »
.

Nombreuses sont les interrogations qui ponctuent le long poème. Époques et espaces se mêlent dans un brouhaha indistinct ; annonciateur du pire. « Le cadran saigne ».

« Est-ce que tu entends
Ce que j’entends ?
– Des rumeurs sur une guerre
Proche. »

En ces temps d’incertitude, la poète convoque les voix qui lui sont chères. Peut-être est-ce un appel à l’aide ? Mandelstam/Tsvetaïeva/Celan/Artaud/Rimbaud/Gertrud Kolmar… Et Ezra Pound, pour retrouver la voie de la poésie :

« Venez, mes poèmes, parlons de perfection : nous nous rendrons passablement odieux ».

Et la poète de poursuivre avec sa propre voix :

« N’écris
Que ce qui est :
La furie des vents
La femme nue
– Le vol des bernaches ».

L’inquiétude demeure qui rappelle la noirceur du Welt. Dans ce contexte où dominent les signes noirs, la poésie peut-elle encore quelque chose ?

« – Cela finira-t-il par s’arranger ?
Écrire ici est un échec. »

Et la poète de définir génialement son inquiétude dans cet aveu :

« Je cours dans l’asyndète du monde, l’anaphore patience, patience me poursuit ».

Par-delà cette disjonction majeure en lien avec l’Histoire, il me semble en discerner de plus simples, de plus immédiates. Le mouvement disjoint ne provient-il pas également de l’association des contraires ? De leur juxtaposition  ? Nombreux sont les vers qui vont par paire, constituant ainsi un mouvement diatonique :

« je déploie sa surface
je ne déploie pas … »

ou encore :

« Je passe sous le pont
Je passe pas
(Je recommence)

Et plus loin :

« Je vis
Je ne vis pas … »

Ou ici, dans ce très beau passage, qui pourrait résumer à lui seul la geste cosmique et unificatrice de la poète :

« je confonds les dangers
ce qui tombe et ce qui s’élève
le monde et la destruction du monde
mon passé est présent
mon futur est présent
mes gestes sont les variations de courant atmosphérique ».

D’autres formes de disjonctions apparaissent, dont la présence de caractères italiques au cœur du poème – citations latines, noms de fleurs. Ou encore dans l’usage de l’italique pour un seul et même poème. Ainsi de ce curieux poème aux accents liturgiques qui occupe toute une page :

« C’est ma honte
Mon pain d’escargot
Ma caisse de carton
Ma raison aux cinq doigts
Ma prosopopée crasseuse
Le beurre de mes sacrements ».


La scansion latine, de nature aussi musicale sans doute, rythme ces vers. Une façon poétique pour la poète de décliner le mystère de son âge :

« – je n’ai pas cent ans
une brève une longue
une brève illimitée… »

Ailleurs, dans un long poème en italiques, l’alliance jonction/disjonction assure aux vers leur mouvement de balancier :

« entre le céleste
&
le terrestre… »


[…]

« qui se tourne
& se retourne

[…] »

Une fois éprouvés au plus près ces mouvements binaires, une fois éprouvée la malveillance des Nornes – lesquelles président au destin de tout un chacun et de tous –, Denise Le Dantec renoue avec ses rites ancestraux. Visionnaire, elle convoque « les choses cachées » et s’en remet à cet aveu qui résume tout son être : « Mon image du monde selon les quatre saisons ». Forte de cette grande sagesse, la poète restitue à l’histoire les lucioles perdues. Elle rassemble dans sa main d’or tout ce qui constitue l’essentiel de sa vie et nous fait don de la beauté qu’elle cultive avec art.

« Des poussières de sons. Des cosses de mots. Une pluie de pollen. »

Ainsi offre-t-elle à ses lecteurs son rêve d’union :

« Comme si le soleil tenait tous ensemble les vivants dans la lumière. »


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





Denise 2







DENISE LE DANTEC


Denise Le Dantec
Image, G.AdC




■ Denise Le Dantec
sur Terres de femmes

[La Seine est verte] (extrait de La Seconde augmentée)
29 avril | Denise Le Dantec, L’Estran
[« ceci est l’espace de la transparence »](poème extrait d’et je t’embrasse)
Mémoire des dunes
Guillevic | À Denise Le Dantec
→ (dans l’anthologie poétique Terres de femmes) Où quand
→ (dans la Galerie Visages de femmes) le Portrait de Denise Le Dantec (+ un extrait de l’Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes)






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Laura Tirandaz, Signer les souvenirs

par Philippe Leuckx
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Laura Tirandaz, Signer les souvenirs

par Philippe Leuckx

11 septembre, par Angèle Paoli[ —]

Laura Tirandaz, Signer les souvenirs,
Æncrages & Co, Collection Écri(peind)re, 2019.
Gravures d’Anne Slacik.
Prix de la Découverte poétique
Simone de Carfort de la Fondation de France 2016.



Lecture de Philippe Leuckx



Les vrais auteurs de voyages en poésie contemporaine sont rares : Timotéo Sergoï, connaisseur de Cendrars, Serge Delaive et quelques autres, dont Laura Tirandaz, qui, dans ce deuxième livre, offre un témoignage insigne sur un voyage en Amazonie profonde, avec une poésie subtile qui hisse les habitants perçus à une conscience juste de leur condition humaine, à protéger des mauvais regards, des clichés.

Voyager, c’est « perdre des pays » selon Pessoa ; ici, voyager offre des vignettes de pure poésie, dans « l’attente d’un bus », dans l’observation d’un « Anglais » cossu, exhibant sa montre, dans la perception d’une nature et de « son vol de pélicans qui s’abattent sur le poisson », métaphore de certain tourisme ?

« Le lac à peine éveillé », « à rio Bijano / Des feuilles fendues comme des sabots », « Le vent contrariait le sens du labourage » : autant de visions qui privilégient l’essence d’un monde à découvrir, « à découvert », à l’aune de ce constat « celle qui décrotte ses bottes avant le matin », tâche à laquelle s’assigne la poète : se décrasser le regard pour ne faire vibrer que l’essentiel.

« Le monde une étoffe brûlante
Retrouver les eaux de l’hiver dans le lit de l’été
nous marchons côte à côte
mes années liquides et moi ».

Décrire au plus vrai, au plus juste et arrêter la vision sans doute pour que tout devienne ce poème que je lis, pour que par une capillarité intime se transfuse de la poète à moi ce voyage qui a changé le regard et fait entrer sans effraction les gens d’ailleurs, pour une communion d’âmes ?

Les gravures d’Anne Slacik, fluides bleus d’ombres de corps, relaient exactement le propos aquatique de la poète sensible aux pirogues de la mémoire, celles qui « signent » les souvenirs âpres et beaux d’un voyage, de l’autre côté du monde, à l’envers de nos pauvres certitudes de nantis. Lévi-Strauss eût aimé ces textes fluides, très anthropologiques dans l’abord du monde.

« Cayambe
Dans le bus le coup d’œil des passagers
nous traversons leurs questions pour nous asseoir
Dieu reste près du rétroviseur
La radio accompagne la sortie de scène
de toutes ces vallées vertes ces vaches blanches
Le lait frémit devient crème
Tout ce temps pour qu’une chanson d’amour fasse le tour du monde ».

La poète sait nommer la béance, la solitude, la suspension :

« La nuit était douloureuse injuste
comme une gifle pour l’enfant étourdi ».

Dans la volonté évidente de nommer en les énumérant les « visages », les « amis qui se font des tendresses », de saisir « la nuit (qui) a cloué le sommeil », Laura Tirandaz nous donne à lire les traces épuisées de longs cheminements où la langue, l’effort d’écriture, la ferveur pour les gens et la justesse pour en conserver les images cernent la beauté dans ce qu’elle a de plus inaltérable, de plus partageable aussi : comme ce « quelqu’un  » qui « s’est approché / dans la plainte des vaches / dans l’acquiescement des cochons ».

Une fois le livre terminé, une fois le voyage remisé, que reste-t-il ? « [L]a vie m’a reprise », dit-elle… « je suis déjà rentrée », forme d’épilogue nostalgique (« Il n’y a plus de musique »).

On attend avec impatience de retrouver cette voix dans un troisième opus.


Philippe Leuckx
D.R. Texte Philippe Leuckx
pour Terres de femmes






Laura Tirandaz  Signer les souvenirs 2







LAURA TIRANDAZ


Laura-tirandaz-1
Source




■ Laura Tirandaz
sur Terres de femmes


Guayasamín (extrait de Signer les souvenirs)
[Sillons des dunes sillons des cous des femmes] (extrait de Sillons)



■ Voir aussi ▼

→ (dans la Poéthèque du site du Printemps des poètes) Signer les souvenirs de Laura Tirandaz
→ (sur le site d'Æncrages & Co) la fiche de l'éditeur sur Signer les souvenirs de Laura Tirandaz





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Marie-Josée Christien, Affolement du sang

par Marie-Hélène Prouteau
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Marie-Josée Christien, Affolement du sang

par Marie-Hélène Prouteau

10 septembre, par Angèle Paoli[ —]

Marie-Josée Christien, Affolement du sang,
éditions Al Manar, collection Poésie, 2019.
Encres d’André Guenoun.



Lecture de Marie-Hélène Prouteau



ÉLÉGIE DE LA VIE EN SOUFFRANCE



Marie-Josée Christien a publié de nombreux recueils de poésie et anime la revue Spered Gouez/L’esprit sauvage qu’elle a fondée à Carhaix en 1991. Elle a reçu en 2016 le Grand prix international de poésie francophone pour l’ensemble de son œuvre. Pour la lecture de ce nouveau recueil (Affolement du sang) publié aux éditions Al Manar, la préface très sobre de Jean-François Mathé donne une clé. Derrière cet affolement du sang évoqué par le titre, il faut entendre une polyglobulie, un cancer du sang que la poète ne nomme jamais, préférant une mention ironique du patronyme d’Henri Vaquez, le médecin qui décrivit pour la première fois cette maladie rare (mais non orpheline, comme il est parfois dit à tort). Quant aux encres d’André Guenoun qui accompagnent le livre, elles sont en parfaite résonance avec le poème. En jouant des vertus liquides de l’encre, entre transparence et opacité, ce plasticien sait rendre un univers organique proche de celui de Marie-Josée Christien.

Comment inventer une langue qui dise la maladie quand celle-ci est pour beaucoup synonyme de mort ? Une langue qui parle à ceux qui ont connu cette expérience comme à ceux qui ne l’ont pas vécue. Nombreux sont les écrivains et les poètes, de Claude Roy à Georges Perros, qui ont confronté leur écriture à la maladie et à la hantise de la mort. L’écriture de Marie-Josée Christien est celle du lyrisme vibrant, grave, d’une lucidité aussi évidente que sa détresse.

Le recueil se présente en trois parties, « Poème absent », « Affolement du sang » qui donne son nom à l’ensemble, et « À la lueur du poème ».

La première partie est empreinte d’une tonalité sombre, on imagine l’annonce de la maladie, la pénible attente. Le choc émotif, intense, s’éprouve dans le silence qui s’entend à chaque page et a quelque chose de médusant. Pour la poète, c’est l’heure crépusculaire ou nocturne avec son lot d’insomnies qui exprime le mieux ce qu’elle ressent. Repris en leitmotiv, le mot désespoir est à la mesure de la violence de l’épreuve. Les vers semblent martelés, énoncés presque souffle coupé.



La mort en moi


Exceptées deux références au vent, le monde extérieur, sa réalité et ses couleurs, ont disparu : il n’y a plus que l’être seul face à cette révélation bouleversante, au sens le plus fort du terme. Expérience-limite qui pressent le réel de la mort proche au creux du corps :

« je me résous à consentir à la fatigue
des mots tremblants
à ne plus espérer ».

Dans ce moment premier du recueil, le thème de l’attente - des résultats, des soins, on ne sait - et le motif de la solitude s’entrecroisent. La poète a l’impression d’un « l’éloignement » du monde dont parviennent « juste quelques paroles/ au loin ». Car la maladie enferme dans ce corps qui, à présent, fait défaillance jusqu’à isoler des autres :

« À l’instant
où la main
tendue
se replie sur le vide ».

La seconde partie, « Affolement du sang », évoque quelques références à la maladie, jamais cliniques cependant. Comme le montrent les images « l’ecchymose du jour » ou « l’azur coagulé » où se fait jour une écriture oblique, travaillée par les formes de syncope et de distorsion des vers. La parole de Marie-Josée Christien a cette vertu de déréaliser et de poétiser les moments de cette traversée douloureuse avec une violence presque baroque :

« La moelle affolée
essaime ses larmes coagulées
dans la chaleur du sang épaissi ».

Ce faisant, c’est moins à la maladie que la poète s’attache qu’à l’écho du mal en elle, à l’effet qu’elle provoque dans son univers mental et affectif. Rien de larmoyant ni de complaisant pour autant. Elle se figure elle-même avec une lucidité triste :

« Une ombre à bout
de souffle
chancelle
de peur et d’espérance ».

Dans la dédicace de cette partie « À Vaquez l’ami fidèle », la poète trouve le moyen de sourire, en détournant sa véritable relation à ce médecin sur le mode de l’antiphrase. Tout se passe comme si elle voulait mettre à distance la maladie, faire silence sur une partie de ce qui a trait à celle-ci, les soins, les traitements et jusqu’à son nom. C’est sa manière à elle de lutter, de prendre force de sa faiblesse même.



Je et la blessure


Avec la présence du je, la poète veut habiter sa douleur, la restituer dans son acuité. C’est à une élégie de la vie en souffrance que nous convie Marie-Josée Christien. La parole oscille entre des mots percutants comme des coups de poing, tels gouffre, supplice, naufragée, des néologismes « me désastrent ». Comme si les mots habituels étaient usés et impuissants. L’interrogation ne peut manquer de surgir : entre les vivants et les morts, où est la place du sujet ?

L’écriture se fait laconique, dépouillée :

« La douleur m’écarlate ».

Les expressions disant l’irréversible, « ne… plus », « ne plus… que », reviennent à plusieurs reprises : « Je ne parviens plus / à retenir la vie ». La vie à présent devient synonyme d’engourdissement, de fermeture, de perte des jours d’avant. Le souvenir de la vie d’hier s’épanouit dans une page, « Ce temps-là », dédiée à Xavier Grall, autre clin d’œil à la maladie. Ailleurs, un conditionnel pointe le vouloir-vivre : « je voudrais dire la vie. » En vain. Ne lui répond que le vide au cœur de la nuit. Le jaillissement sans retenue de l’émotion atteint par moments une sorte de cri. Cri de désespoir devant l’épreuve et sa fatale menace.

La circulation de l’émotion jusqu’à la montée des larmes s’écrit sans pathos, sans fioritures. Le lecteur est face à une parole essentielle. Face à la vérité nue d’un sujet qui assume sa faiblesse et dit sa peur de mourir. Car le sujet qui parle est traversé par une ambivalence. Il est à la fois celui qui a le courage d’entrevoir sa mort proche et celui qui dit dans l’effroi son existence laminée. Cet inexorable, la poète le rapproche des peurs d’enfance. Comment mieux énoncer la fragilité et la force que par cette superbe alliance des contraires : « j’aguerris mes larmes » ?

La dernière partie « À la lueur du poème » entrouvre un peu de lumière et d’espoir. Écrire, c’est reprendre le dessus, redevenir le sujet d’une vie où toute la place n’est plus prise par le mal. La poète se tourne vers le cercle des amis convoqués dans les dédicaces. Quelques pensées lumineuses irriguent ces pages. Le regard a changé. Des mots tels rêve, espoir, force d’appui, chant d’amour, tendresse semblent pouvoir se décliner à nouveau.

Le recueil se boucle sur un moment d’épiphanie. L’enfermement mortifère du début, symbolisé par la main tombant désespérément dans le vide, fait place au geste vers l’autre : « À nouveau / je tends la main ».

Le lecteur imagine ce qu’il a fallu chercher au plus profond pour parvenir à cette sortie de soi. La vie, la mort, le poème : sur la ligne de crête entre la puissance de la mort et la fragilité de l’être, Marie-Josée Christien a trouvé les mots. Graves et magnifiques.



Marie-Hélène Prouteau

D.R. Texte Marie-Hélène Prouteau
pour Terres de femmes







Marie-Josée Christien  Affolement du sang  éditions Al Manar  collection Poésie  2019.






MARIE-JOSÉE CHRISTIEN


Marie-Josée Christien à Quiberon  2013
Source



■ Marie-Josée Christien
sur Terres de femmes

[Je creuse les mots](poème extrait d’Entre-temps )



■ Voir aussi ▼

→ (dans la Poéthèque du site du Printemps des poètes) une notice bio-bibliographique sur Marie-Josée Christien
le site personnel de Marie-Josée Christien



■ Autres chroniques et lectures (21) de Marie-Hélène Prouteau
sur Terres de femmes

Chambre d’enfant gris tristesse
La croisière immobile
Anne Bihan, Ton ventre est l’océan
Jean-Claude Caër, Alaska
Jean-Louis Coatrieux, Alejo Carpentier, De la Bretagne à Cuba
Guénane, Atacama
Luce Guilbaud ou la traversée de l’intime
Denis Heudré, sèmes semés
Jacques Josse, Liscorno
Ève de Laudec & Bruno Toffano, Ainsi font…
Jean-François Mathé, Prendre et perdre
Monsieur Mandela, Poèmes réunis par Paul Dakeyo
Daniel Morvan, Lucia Antonia, funambule
Daniel Morvan, L’Orgue du Sonnenberg
Yves Namur, Les Lèvres et la Soif
Jacqueline Saint-Jean ou l’aventure d’être au monde en poésie
Dominique Sampiero, Chante-perce
Dominique Sampiero, Où vont les robes la nuit
Ronny Someck, Le Piano ardent
Pierre Tanguy, Ma fille au ventre rond
Pierre Tanguy, Michel Remaud, Ici même





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Florentine Rey, Le bûcher sera doux

par Michel Ménaché
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Florentine Rey, Le bûcher sera doux

par Michel Ménaché

7 septembre, par Angèle Paoli[ —]

Florentine Rey, Le bûcher sera doux,
La rumeur libre éditions, 2019.



Lecture de Michel Ménaché



Poète, performeuse, animatrice d’ateliers d’écriture, Florentine Rey réédite une version nouvelle d’un recueil d’abord publié par Gros Textes sous un titre différent (Je danse encore après minuit, 2017). Pour cet ouvrage remanié, Le bûcher sera doux, elle a bénéficié d’une bourse de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Elle affiche un féminisme teinté d’une ironie mordante et fait preuve d’un humour roboratif, jouant sur les détournements d’expressions, les renversements de situation, la déconstruction par l’absurde des idées reçues…

L’auteure rit souvent d’elle-même en multipliant les autoportraits nonsensiques :

« J’ai un cœur de bouchère qui rissole à chacun de mes coups de sang ».

Ou encore :

« L’orage dehors c’est moi.
J’inonde. »

Elle se met en scène dans des tableaux grotesques qui font penser à certains dessins cruellement drolatiques de Topor :

« Je rêve de me faire plumer et de sentir des œufs chauds sous mes fesses. »

Plus incisive, ardemment polémique, Florentine Rey s’interroge sur la parité et constate :

« Il y a peu de candidates pour enfermer les hommes
les tabasser
les violer
en faire des marchandises
[…]
Il y a des femmes perdues dans un monde d’hommes
elles traversent la vie à la nage en tenant d’un côté
le réel
et de l’autre
la main de leurs enfants. »

Nettement plus concise que Simone de Beauvoir, elle réduit à un diptyque choc Le Deuxième Sexe :

« Les hommes ont des outils
les femmes des accessoires. »

Avec légèreté, elle franchit le pas, des revendications féministes au plaisir érotique intime, simplement suggéré d’une ellipse finement provocante :

« J’ai trouvé le commutateur pour faire tourner la terre
plus vite.
Touche ! »

Ou encore, conjuguant érotisme, humour et vertige métaphysique :

« L’équerre de mes cuisses mesure le vide entre
la bouche de Dieu
et mon désir. »

L’auteure s’inscrit radicalement dans l’errance avec son corps pour seul lieu, ou comme pour y avoir lieu. Elle évoque son nomadisme d’une métaphore lumineuse :

« À chaque halte, nouvelle lumière.
Derrière mes yeux : une grange où je stocke mes soleils. Quand finira l’errance je les allumerai tous.
Le bûcher sera doux. »

Frémissements à fleur de peau que le poème capte au rebond de la langue, en éclats sensibles et jubilatoires…



Michel Ménaché

D.R. Texte Michel Ménaché
pour Terres de femmes







Florentine Rey  Le bûcher sera doux 2






FLORENTINE REY


Florentine Rey 2
Source



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions La rumeur libre) la page de l’éditeur sur Le bûcher sera doux





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