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R S S : Terres de femmes


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Françoise Ascal, Mille étangs

3 August, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour
MILLE ÉTANGS
(extrait)






Plus tard, lorsque tu reviendras sur ces lieux, tu contempleras sans te lasser la calligraphie indocile des herbes et des joncs, bâtons d’écriture dressés en lignes ou en bouquets sur les rides grises de l’eau, traçant d’impalpables messages face à l’indifférence du ciel. Tu sonderas les nuages défilant sur la moire, t’efforçant d’en retenir la leçon.

N’es-tu pas faite des mêmes molécules ? Proche du héron autant que de la grenouille, traversée par une même vie tenace autant que précaire, vouée aux mêmes métamorphoses ?

Tour à tour transparente et opaque.
Ne t’arrive-t-il pas de brasiller de joie, cœur dilaté à se rompre ?
N’abrites-tu pas la noirceur des grands fonds, avec ces morts inapaisés séjournant dans les creux de ton corps comme dans une fosse d’argile ?








Pascal Geyre
Peinture de Pascal Geyre
in Variations-prairie de Françoise Ascal,
éditions Tipaza, 2000, page 49.








Sauvage, le plateau. Rude avec ses épineux, ses bouleaux tordus, jaillissant entre des blocs granitiques.
Inhospitalier.
Pourtant tes pas t’y ramènent sans relâche.

Que cherches-tu ici ? Que soupçonnes-tu ? Qui t’appelle ? Qu’entends-tu dans le criaillement des choucas ? Dans celui de l’épervier ? Quelle mémoire anonyme implore en silence, à chaque détour du sentier sinuant entre les fougères ?

Perçois-tu le fracas des combats anciens ?

Sens-tu glisser entre tes doigts le fichu fané de celle qui, un soir, s’est jetée dans l’oubli ?



Françoise Ascal, Mille Étangs, in Variations-prairie, suivi de Mille étangs, Lettre à Adèle, Colomban, éditions Tipaza, 2020, pp. 48, 49, 51. Peintures de Pascal Geyre.






Françoise Ascal  Variations-prairie



FRANÇOISE ASCAL


Ascal-Francoise-par-michel.durigneux2
Ph. © Michel Durigneux
Source





■ Françoise Ascal
sur Terres de femmes


[longtemps j’ai mâché | vos grains de grès](extrait d’Entre chair et terre)
[Carnet, 2004] (extrait d’Un bleu d’octobre)
[Carnet, 2011] (autre extrait d’Un bleu d’octobre)
Des voix dans l’obscur (lecture d’AP)
Lignées (lecture d’AP)
[Je ferme les yeux et laisse le mot venir] (extrait de Lignées)
[tu aurais voulu l’oublier] (extrait de Des voix dans l’obscur)
Noir-racine précédé de Le Fil de l’oubli (lecture d’Isabelle Lévesque)
Levée des ombres (lecture d’AP)
Rouge Rothko
16 juillet 1796 | Françoise Ascal, La Barque de l’aube | Camille Corot




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de la mél) une fiche bio-bibliographique sur Françoise Ascal
→ (sur le site des éditions Tipaza) la fiche de l’éditeur sur Variations-prairie de Françoise Ascal






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Déborah Heissler, Les Nuits et les Jours

par Angèle Paoli
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Déborah Heissler, Les Nuits et les Jours

par Angèle Paoli

2 August, by Angèle Paoli[ —]

Déborah Heissler, Les Nuits et les Jours,
éditions Æncrages & Co, Collection Ecri(peind)re, 2020.
Dessins de Joanna Kaiser.
Préface de Cole Swensen, traduite par Virginie Poitrasson.



Lecture d’Angèle Paoli


BLANCHE OU LA « FIGURE » OUBLIÉE




Tout avait commencé là,
ce matin
.

Ainsi s’ouvrent Les Nuits et les Jours, dernier recueil de Déborah Heissler, récemment publié aux éditions Æncrages & Co. Par ces mots en italiques empruntés à La Montagne blanche, roman de Jorge Semprun. Où ? Quand ? Qui et qui ? Autant de questions que le lecteur se pose dès que s’amorce la lecture du récit. Questionnement qui déconcerte s’agissant d’un ouvrage de poésie. Et qui se posent pourtant dès que le lecteur se tient aux abords du poème de Déborah Heissler. Déconcertent aussi le fait que la poète ait choisi pour exergues, non pas des vers empruntés à des poètes, mais des extraits tirés de deux romans : L’Insoutenable légèreté de l’Être de Milan Kundera et La Montagne blanche de Jorge Semprun. D’autres échos existent, implicites. Entre le prénom Karol et le nom du traducteur de Kundera : François Kerel ; entre le prénom Karol et celui du metteur en scène Karel Kepela dans le roman de Jorge Semprun. Roman où les amours de Karel Kepela s’entrecroisent dans les lacis de la mémoire. Comme c’est aussi le cas pour Karol dans Les Nuits et les Jours. Quant au prénom de Blanche associé à l’oubli (prénom déjà présent dans un précédent recueil, Sorrowful Songs), comment ne pas songer au roman de Louis Aragon, Blanche ou l’oubli ? Alors ? Poésie ou éclats de romans ? L’un et l’autre genre sans doute se côtoient ici pour offrir une forme poétique nouvelle qui n’a pas encore trouvé son nom. Ainsi le souligne d’ailleurs la poète américaine Cole Swensen, à qui l’on doit une préface éclairante et cette remarque :

« Dans ce dernier recueil, Les Nuits et le Jours, Déborah Heissler a su créer une forme nouvelle du récit poétique… ».

Ce qui fait la complexité et l’originalité de ce recueil, mais aussi sa force et sa beauté, c’est la manière qu’a la poète d’appliquer à ses poèmes des interrogations qui sont propres à l’espace romanesque tout en les modelant et en les modulant à son gré. L’instabilité du temps (ses accélérations et ses ellipses) et de l’espace ainsi que celle des personnages plongent les menus événements et les mécanismes propres au récit dans une atmosphère floutée, indécise, qui bascule, en trois mots, de l’hiver au printemps, de la lumière à l’ombre, de la nuit au jour, modifiant les contours, les formes, le tremblé des feuilles, le regard. Les échanges.

Pourtant, au fil des pages, des titres se détachent, certains en capitales. Des dates apparaissent Janvier quarante-sept / Février / Février MCMXLVII. Des noms de lieux identifiables, la Pologne, Cracovie, et des toponymes peu connus du lecteur. Wieliczka / Zakopane/ Podgorze…. On entre dans l’histoire. Au cœur d’un texte écrit un 18 juillet 2019, au Mocak, le Musée d’Art Contemporain de Cracovie. Le recueil est dédié à deux personnes : Ph. D. (doctor philosophiæ ?) et Pascal. Le lecteur ne saura rien des deux dédicataires. Il ne saura rien non plus, ou si peu de choses, de Blanche dont le nom revient pourtant de manière itérative, tantôt en majuscules, tantôt en caractères italiques ; tantôt en titre du poème, tantôt au sein même du poème… Des petits pavés textuels se détachent sur la page. Où alternent caractères en italiques et caractères romains. Des fragments de phrases reviennent, qui ponctuent le récit et ajoutent à son mystère : « Sur la première page » / « à la chute du jour » … S’agit-il d’un voyage ? D’une rencontre amoureuse entre Blanche et Karol ? Quand était-ce ? Quelque chose a eu lieu, il y a sans doute longtemps. Ailleurs. Quelque chose qui cherche sa voie/sa voix dans l’écriture. C’est cela que se dit la lectrice qui tâtonne au fil des phrases, hésite entre prose romanesque et poésie, entre mémoire et oubli, entre réel et rêve. La dernière phrase du recueil n’est-elle pas « TU TE RÉVEILLES » ?

Le mystère prend corps dès le poème d’ouverture. Celui qui suit la citation en italiques :

Tout avait commencé là,
ce matin.


Des mots reviennent, qui se répètent d’une strophe à l’autre. Deux strophes très brèves. Répétitions surtout des assonances en [ã] propres à étirer le temps. « Moment » / « étonnement » / absolument / « cadence » / « tranquille » / « lenteur » … En même temps que la lenteur se pose la tonalité « à voix basse ». Tout commence avec ce quelque chose d’indéfinissable et d’incertain, en un lieu étrange – un « magasin » et son « sous-sol », des présences absentes anonymes.

« On avait commencé à parler et demain
peut-être, on ne se dirait pas même bonjour. »

Il semble pourtant qu’il y ait une histoire. Entre le narrateur et Karol. Entre Karol et Blanche. Et sans doute aussi avec la poète, Déborah Heissler. Une histoire déjà vécue, une histoire en train de s’écrire. Une autre récente qui prend forme sous nos yeux à travers le récit du narrateur. Les deux s’entrelacent subtilement de sorte que le lecteur s’égare, dans le temps, dans l’espace, en compagnie des personnages, pourtant si peu nombreux. Mise en abyme d’histoires. Vécues rêvées écrites en train de s’écrire…

L’histoire qui est convoquée ici, dans ce sous-sol, sous la plume de Karol, sous la forme de textes-souvenirs, s’écrit en italiques. De Karol on apprend par le biais du narrateur qu’il est « étudiant en médecine » ; que le narrateur du récit et lui travaillent dans le « sous-sol » du magasin. Que Karol interrompt son travail d’écriture, lequel semble mêler notations personnelles prises sur le vif

— « Rien que des choses silencieuses ce matin » - et prise de notes sur le livre qu’il était en train de lire. Blanche ou l’oubli ?

« L’hiver arrivait lorsque Karol posa sa plume […]

Un peu plus tard, dans ce livre que je lisais et que je quitte, l’une des figures de second plan m’apparut. Très nettement, celle de Blanche. De Blanche cet après-midi-là dans les jardins de « Stanislas ». L’importance de cette figure m’apparut d’autant plus nettement que cette figure, dans le récit, atteint sa plus grande force quand elle utilise les formes du juste et du raisonnable... ».

S’agit-il de la même Blanche ? La Blanche romanesque et illusion, insaisissable d’Aragon ? La Blanche de la rencontre amoureuse de Karol, faite jadis en Pologne ?

Déborah Heissler brouille à dessein les pistes, les choix du récit, multiplie les énigmes autour de Blanche et déjoue les attentes des lecteurs. Conformément à ce que la poète écrit dans le poème – BLANCHE, qui donne une définition en creux du recueil :

« Ni tableau, ni théâtre, où les choses auraient
été engagées, pour figurer une vie autre que la
leur. »

Ou bien, comme dans le poème – Puis vues :

« Lieu de conversation, point
de rencontre, où se trouvent les contraires. »

Ou encore, dans le même poème, cette strophe qui semble être un condensé du recueil de Déborah Heissler :

« C’est ici la terre qui s’inverse – la lumière ad-
venant  comme un miracle  au sein de  la durée
de l’hiver,  irréelle,  qui  par  l’atonalité  de  ses
formes, de leurs contours tremblés, favorise un
autre  ordonnancement  des  lieux,  la  redécou-
verte de l’horizon

l’accord ancien du solide

et de l’ajouré
 ».

La poète démultiplie les ramifications de son rêve comme le fait aussi Joanna Kaiser dans les deux dessins qui accompagnent les poèmes oniriques du recueil de Déborah Heissler. La mémoire s’est effacée au fil du temps, emportant avec elle, dans ses replis de silence, la « figure » de Blanche oubliée. Karol et Blanche. Une histoire d’amour où les amants

« OBS –
CURENT »,


gagnés par l’ombre.

Et un très beau recueil. Tout en demi-teintes. Envoûtant. Fugue et fugacité.



Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





Deborah Heissler  les-nuits-et-les-jours




DÉBORAH HEISSLER


Deborah Heissler Guidu
Image, G.AdC





■ Déborah Heissler
sur Terres de femmes


Je ne peux oublier (poème extrait des Nuits et des Jours)
Près d'eux, la nuit sous la neige (lecture d’AP)
La protection des pierres (poème extrait de Près d’eux, la nuit sous la neige)
Sorrowful Songs (lecture d’AP)
« Des pas dans la neige » (poème extrait de Sorrowful Songs)
sur l’herbe sèche ce jour (poème extrait de Chiaroscuro)
→ (dans l'anthologie poétique Terres de femmes) loin (poème extrait de Comme un morceau de Nuit, découpé dans son étoffe)
→ (dans la galerie Visages de femmes) « Errance » (poème extrait de Près d’eux, la nuit sous la neige)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions Æncrages & Co) la fiche de l'éditeur sur Les Nuits et les Jours
→ (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une notice bio-bibliographique sur Déborah Heissler





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Philippe Denis | [Ici, où je vis, en attente]

1 August, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


[ICI, OÙ JE VIS, EN ATTENTE]



Ici, où je vis, en attente –
je longe
la dure précision du sommeil.

Je prends appui
sur la disparition
de tout appui.

Funambule
sur la page –

patiemment
entre deux vides,
je couds
une ligne

qui me rejoindra
où je me suis oublié.



Philippe Denis, « Ce que je parcours », Cahier d’ombres, Mercure de France, 1974, in Chemins faisant, poèmes 1974-2014 choisis par l’auteur, éditions Le Bruit du temps, 2019, page 103. Préface de John E. Jackson.





Philippe Denis  Chemins faisant



PHILIPPE DENIS


Philippe Denis
Ph. Violaine Lison
Source





■ Philippe Denis
sur Terres de femmes


[Il est des pages qui nous expriment] (poème extrait de Nugæ)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site du cipM, centre international de poésie Marseille) une notice bibliographique sur Philippe Denis
→ (sur Wikipedia) une notice bio-bibliographique sur Philippe Denis
→ (sur le site des éditions Le Bruit du temps) la page de l’éditeur sur Chemins faisant de Philippe Denis





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André du Bouchet | Le moteur blanc

31 July, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


LE MOTEUR BLANC
(extraits)




LE MOTEUR BLANC, XIV


Alors, tu as vu ces éclats de vent, ces grands disques de pain rompu, dans le pays brun, comme un marteau hors de sa gangue qui nage contre le courant sans rides dont on n’aperçoit que le lit rugueux, la route.

Ces fins éclats, ces grandes lames déposées par le vent.

Les pierres dressées, l’herbe à genoux. Et ce que je ne connais pas de profil et de dos, dès qu’il se tait : toi, comme la nuit.

Tu t’éloignes.

Ce feu dételé, ce feu qui n’est pas épuisé et qui nous embrase, comme un arbre, le long du talus.





André du Bouchet  Dans la chaleur vacante  Mercure de France







LE MOTEUR BLANC, XV


Ce qui demeure après le feu, ce sont les pierres disqualifiées, les pierres froides, la monnaie de cendre dans le champ.

Il y a encore la carrosserie de l’écume qui cliquette comme si elle rejaillissait de l’arbre ancré dans la terre aux ongles cassés, cette tête qui émerge et s’ordonne, et le silence qui nous réclame comme un grand champ.



André du Bouchet, « Le moteur blanc », XIV, XV, Dans la chaleur vacante, Mercure de France, 1961, in Dans la chaleur vacante suivi de Ou le soleil, éditions Gallimard, Collection Poésie/Gallimard n° 252, 1991, pp. 73-74.





André du Bouchet  Dans la chaleur vacante



ANDRÉ DU BOUCHET

André du Bouchet  1977
André du Bouchet par Jean-François Bauret, 1977
Source





■ André du Bouchet
sur Terres de femmes


En pleine terre
sur la terre immobile (poème extrait de L’Ajour)
19 avril 2001 | Mort d’André du Bouchet (+ un autre extrait du « moteur blanc » [XIII])




■ Voir | écouter aussi ▼


→ (sur Terres de femmes) 20 avril 2001 | Philippe Jaccottet, Truinas
→ (sur Terres de femmes) Isabelle Baladine Howald, La Douleur du retour (lecture d’AP)
→ (sur Terres de femmes) Paule du Bouchet | Point final
→ (sur YouTube) André du Bouchet – Si vous êtes des mots… (émission de radio Le bon plaisir, par Didier Cahen, diffusée le 18 avril 1998 sur France Culture)
→ (sur le site de Radio Télévision suisse) Présence d’André du Bouchet (Entre les lignes, émission du 14 janvier 2013)





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30 juillet 1818 | Emily Brontë & Lydie Salvayre

30 July, by Angèle Paoli[ —]
Éphéméride culturelle à rebours



Le 30 juillet 1818 naît à Thornton, dans le Yorkshire, Emily Jane Brontë. Très tôt orpheline, Emily (et sa fratrie — Anne, Branwell et Charlotte) grandit sous la rude morale du Révérend Brontë et celle de sa tante, Mrs Gaskell. Le seul moyen d’échapper tant soit peu à cette tutelle, les enfants le trouvaient dans d’infatigables courses à travers la lande de Haworth. Et, le soir venu, dans les ouvrages qu’ils puisaient dans la bibliothèque paternelle. Shakespeare, Byron, Walter Scott… Et la Bible, aussi, bien sûr. Ensemble, ils formaient un monde à part. Un monde de solitude et d’imagination. Ils s’étaient inventé des royaumes. Celui d’Angria pour Charlotte et Branwell. Celui de l’île de Gondal pour Emily et Anne. Emily gardera jusqu’à sa mort, survenue en 1848, la marque profonde de l’enfance à laquelle elle est restée très attachée. Ses poèmes, dont l’écriture est consignée dans de minuscules carnets, s’inspirent de l’univers de Gondal dont on retrouve également des traces dans l’unique roman que la poète a eu le temps d’écrire : Wuthering Heights / Les Hauts de Hurlevent. Écrit à Haworth en 1846 et publié en 1847, le roman remporte un vif succès et assure dès sa publication une solide notoriété à la jeune romancière.

AP





Lydie Salvayre  Sept femmes 1








EXTRAIT D’EMILY BRONTË (SEPT FEMMES) DE LYDIE SALVAYRE



Un jour d’automne 1846, Charlotte découvre, émerveillée, des poèmes écrits en cachette par Emily.
Devant ce qu’elle regarde comme une intrusion inadmissible, Emily, à son habitude, explose de colère et fait claquer les portes, puis, à son habitude, se laisse attendrir par l’ardeur généreuse de sa sœur aînée.
Après de chuchotants conciliabules, Charlotte, qui n’a nullement renoncé à ses ambitions littéraires, persuade Emily et Anne de réunir un choix de leurs meilleurs poèmes et de les envoyer à une maison d’édition. Les trois sœurs, fervemment, se mettent à l’ouvrage et renvoient leur recueil à MM. Aylott et Jones, éditeurs à Londres.
Et le miracle a lieu.
Les éditeurs répondent favorablement, c’est à ne pas y croire. Leurs prières pressantes ont été exaucées. Et le livre Poems paraît en 1846 sous les pseudonymes de Currer, Ellis et Acton Bell.
Les trois filles éprouvent une joie insensée, une joie comme en n’en connaît que deux ou trois dans une vie, une joie qu’elles doivent contenir parce que la chose à Haworth doit demeurer secrète mais que la contention, délicieusement, exaspère.
Des colloques par signes, de petits rires entendus, des regards échangés qui flambent de malice, une inflexion enjouée imperceptible à qui n’est pas dans la confidence, des parlotes chuchotées dans la cuisine où Branwell et le père ne pénètrent jamais, telles sont les seules manifestations qu’elles s’autorisent.
Mais dans leur cœur, c’est l’Amérique.

Deux exemplaires de Poems sont vendus la première année. C’est peu, mais c’est suffisant pour ranimer les rêves et les folles espérances des trois sœurs qui vont dès lors se jeter avec toute la fougue (ou si l’on veut toute la libido) de leur jeunesse dans l’écriture romanesque.
Charlotte va écrire Le Professeur, Anne Agnes Grey, et Emily, Les Hauts de Hurlevent, dont le héros inoubliable répond au nom de Heathcliff.
Heathcliff, heath bruyère et cliff falaise,
Heathcliff, le ciel et l’enfer, le Bien et le Mal, la grâce et la laideur.
Heathcliff passionné, excessif, sexy à mort (dans mes imaginations lubriques, je lui prête les traits de Laurent Terzieff, mon idole du moment), dont le seul regard fait tomber les femmes en catalepsie (James Dean peut aller se rhabiller) et qui renvoie à leur fadeur tous les personnages romanesques faits de pâte molle, comme il en pleut.
Heathcliff intransigeant, comme moi me dis-je. Solitaire, comme moi me dis-je. Dur à la douleur, comme moi. Orgueilleux, comme moi. D’une sensibilité si vive qu’elle peut sembler une arrogance. Comme moi, comme moi.
Heathcliff c’est moi. Sa nature est la mienne. Révélation.
Du coup je me coiffe à la diable.
Je fais la gueule.
Je traumatise mes camarades de classe en déclarant que Gilbert Cesbron : c’est de la merde.
Je me souviens qu’un samedi soir, alors que je me suis préparée pour aller à la fête d’Auterive avec mon amie Monique Mascarin, mon père m’interdit de sortir. Je m’enferme dans ma chambre, ouvre la fenêtre et menace de me jeter dans le vide. Mon père cède. Heathcliff c’est moi.
En partant, je déclare, théâtrale, que je ne refoutrai plus les pieds dans sa baraque (j’envisage de m’enfuir à Cadaqués dont ma cousine m’a chanté les louanges).
Durant la semaine, à l’étude du soir, je me mure dans un silence plein de mélancolie. Ou j’écris des horreurs sur un cahier que je ne montre à personne.
Je m’exagère considérablement le malheur d’être née dans une famille pauvre et qui, pire encore, s’exprime dans une langue lamentable, charabia de français mâtiné d’espagnol dont il m’arrive à ma grande honte de reproduire les incorrections (d’où une angoisse à parler en public qui ne m’a jamais quittée).
Heathcliff c’est moi.



Lydie Salvayre, « Emily Brontë », Sept femmes, éditions Perrin, 2013 ; Collection Points, 2014, pp. 40-43.





Lydie Salvayre  Sept femmes



EMILY JANE BRONTË


Emily Brontë
Patrick Branwell,
Portrait of Emily Brontë
oil on canvas, circa 1833
(546 mm x 349 mm)
National Portrait Gallery, London
Source





■ Emily Jane Brontë
sur Terres de femmes


30 juillet 1818 | Naissance d’Emily Jane Brontë (+ un extrait de Wuthering Heights)
27 juillet 1839 | Mild the mist upon the hill (poème d’Emily Jane Brontë)







LYDIE SALVAYRE


Lydie Salvayre Guidu
Image, G.AdC




■ Lydie Salvayre
sur Terres de femmes


2 septembre 1969 | Lydie Salvayre, BW





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Jean-Michel Maulpoix | Bouchoreille

29 July, by Angèle Paoli[ —]



BOUCHOREILLE




Ce mot-valise, fabriqué par Paul Valéry, figure l’espèce de boucle qu’accomplit la poésie en ce qu’elle est à la fois un parler et une écoute. Écrire de la poésie, c’est faire exister une voix, émanant d’une « bouche d’ombre » ou de « voix intérieures » (Victor Hugo), mais c’est aussi écouter la langue, prêter l’oreille à son acoustique particulière.

Attentive aux bruits du monde comme aux battements du cœur humain, la poésie peut être définie comme une voix qui écoute. Elle dit ce qu’elle entend. L’écriture y écoute la langue : à l’aide de cet instrument singulier qu’est le poème, elle en perçoit aussi bien les sons que le sens, sensible à la signification des mots, voire à leur vieille et longue histoire, attentionnée quand il s’agit de dire ce qui reste le plus secret et ne parvient au langage que par un accès douloureux. Le poète n’écrit pas seulement à la main, il écrit aussi à l’oreille, dans l’« hésitation prolongée » du son et du sens. La voix du poème est une voix réfléchie, curieuse de ses inflexions, et qui observe sa propre capacité articulatoire.



Jean-Michel Maulpoix, Les 100 Mots de la poésie, Presses Universitaires de France, Collection Que sais-je ?, 2018, pp. 17-18.





Jean-Michel Maulpoix  Les 100 Mots de la poésie



JEAN-MICHEL MAULPOIX


Jean_Michel_Maulpoix
Source




■ Jean-Michel Maulpoix
sur Terres de femmes


La mâture de la mer est illusoire (poème extrait d’Une histoire de bleu)




■ Voir aussi ▼


le site de Jean-Michel Maulpoix
→ (sur La Cause Littéraire) une lecture des 100 Mots de la poésie de Jean-Michel Maulpoix, par Philippe Leuckx
→ (sur Littérature portes ouvertes) une lecture des 100 Mots de la poésie
→ (sur le site Que sais-je ?) la page de l'éditeur sur Les 100 Mots de la poésie





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Noée Maire | [allongée dans l’herbe]

28 July, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


[ALLONGÉE DANS L’HERBE]




allongée dans l’herbe
le jour flotte un instant de rêve

sur mes paupières fines
les oiseaux laissent
leur empreinte d’ombre rapide

où dans le corps l’emplacement
des racines
les garrigues fragiles et blessantes
les lignes de vigne ?



Noée Maire, L’Étreinte, éditions La tête à l’envers, collection fibre·s, 2000, s.f. Peinture de Nicole Koch.





Noée Maire  L'étreinte




NOÉE MAIRE


Noée maire portrait
Source




■ Noée Maire
sur Terres de femmes


[Je choisis l’absence] (extrait de D’Ararat)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions La tête à l’envers) la fiche de l’éditeur sur L’Étreinte
→ (sur Terre à ciel) une page sur Noée Maire (dont un entretien avec Clara Regy)





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Philippe Denis | [Il est des pages qui nous expriment]

27 July, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


[IL EST DES PAGES QUI NOUS EXPRIMENT]




Il est des pages qui nous expriment.
Certaines – témoins de nos fatigues –
resteront blanches ; d’autres – témoins
de notre paresse – seront celles où,
par négligence, nous aurons triomphé.



Journée de grand vent.
On peut prendre toutes les directions.

*

Sur ces chemins habitués à nos pas,
à nos précautions, nous nous sommes surpris
à saluer une idée qui allait en sens inverse.



[…]



Sortir pour vérifier que le monde est là,
sur le chemin du retour faire comme s’il
n’avait jamais été

s’en remettre, une fois pour toutes, à la
rêverie.



Philippe Denis, Nugæ, éditions La Dogana, Collection Poésie, 2003, pp. 32, 33, 36. Avant-propos (« La pauvreté, le surcroît ») d’Yves Bonnefoy. In Chemins faisant, poèmes 1974-2014 choisis par l’auteur, éditions Le Bruit du temps, 2018, pp. 210, 211, 214.





Philippe Denis  Nugae




PHILIPPE DENIS


Philippe Denis
Ph. Violaine Lison
Source





■ Philippe Denis
sur Terres de femmes


[Ici, où je vis, en attente] (poème extrait de Cahier d’ombres)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site du cipM, centre international de poésie Marseille) une notice bibliographique sur Philippe Denis
→ (sur Wikipedia) une notice bio-bibliographique sur Philippe Denis





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Hélène Révay | [J’ai ce matin dans la tête…]

26 July, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


[J’AI CE MATIN DANS LA TÊTE…]




J’ai ce matin dans la tête
des festins inavoués,
des heures tranquilles passées
sous le soleil du midi
à flâner et à rêver tout bas
à la clarté des choses qui naissent
avec le plus de certitude dans l’imagination.

J’ai ce matin dans la tête des fêtes
qui ne trouvent jamais l’aube,
des offrandes à donner et à recevoir.

Ce n’est pas que le temps me manque.

J’ai l’intuition ferme
que nous guidons notre temps,
que nous le tordons à notre avantage,
que nous ne nous calculons que
par rapport à notre tâche.

J’ai ce matin dans la tête
un flux incessant à l’oreille
et le son des cloches matinales
pour guider mon éveil.



Hélène Révay, J’emprunte la route qui rend fou l’horizon [Recours au poème éditeurs, 2015], éditions Unicité, Collection Le Vrai Lieu dirigée par Laurence Bouvet, 91530 Saint-Chéron, 2020, pp. 24-25.





Helene Révay  J'emprunte la route qui rend fou l'horizon 3




HÉLÈNE RÉVAY


Helene Revay2
Ph. Tous droits réservés




■ Voir aussi ▼

→ (sur Recours au Poème) une notice biographique sur Hélène Révay
→ (sur le site des éditions Unicité) la fiche de l’éditeur sur J’emprunte la route qui rend fou l’horizon





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Françoise Ascal | Rouge Rothko

25 July, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


Mark Rothko  1957
Mark Rothko, No. 16. Red, white and brown, 1957
Huile sur toile, 252, 5 × 207,3 cm
Musée d'Art de Bâle, Basel.
Source







ROUGE ROTHKO




Faut-il me jeter tête en avant dans votre toile en feu ?
Choisir la plus rouge, la plus incandescente, la plus haute ?
Traverser des parois de coquelicots des gorges de salamandres des pépins de grenades des gouttes de sang frais ?
Devenir torche ou tornade ?

Qu’enfin tombe en cendres le trop qui m’entrave.
Qu’enfin s’ouvre l’au-delà caché derrière l’iris.

Approcher, ne serait-ce que d’une largeur de paume, la calme vibration de ce qui brûle, là-bas derrière les pigments, dans un tout près insaisissable, dans un sans cesse habité par la joie – oui, la joie, je veux le croire.

Séjour de la lumière, comment te rejoindre ?

Faut-il grimper un à un les barreaux de votre échelle de Jacob ? Ou la descendre, comme on descend en soi-même, par seuils successifs au long de la vie, en voyage depuis l’humus brun des origines vers ce blanc éblouissant qui mange les paroles, dissout les peurs et les spectres.

Blanc chauffé à blanc, ouvrant sur… ?

Échelle ou marelle ?

Une marelle inversée, la terre à la place du ciel, le lourd au sommet, pesant son poids de chair avec son fracas familier, tandis qu’à l’étage inférieur, des fenêtres ou reflets de fenêtres appellent, appellent.

Peut-être suffit-il de sauter ?
D’une case à l’autre, à cloche-pied, en toute innocence ?

Jouer ?
Jouer à en perdre haleine ?
Jouer très sérieusement.
Monter descendre monter descendre, de haut en bas et de bas en haut, vite, de plus en plus vite, de plus en plus abandonnée, de plus en plus confiante, comme un derviche cherchant l’extase, comme le poète Rumi chantant les atomes de l’univers, ivre du « Soleil de Tabriz ».

Votre tableau est un « Soleil de Tabriz ».

J’attends qu’il me consume.



Françoise Ascal, « Rouge Rothko », Rouge Rothko, éditions Apogée, Collection « Piqué d’étoiles », 2009, pp. 55-56.








Françoise Ascal  Rouge Rothko



FRANÇOISE ASCAL


Francoise Ascal par Michel Durigneux
Ph. © Michel Durigneux
Source





■ Françoise Ascal
sur Terres de femmes


Des voix dans l’obscur (lecture d’AP)
[tu aurais voulu l’oublier] (extrait de Des voix dans l’obscur)
[longtemps j’ai mâché | vos grains de grès](extrait d’Entre chair et terre)
[Carnet, 2004] (extrait d’Un bleu d’octobre)
[Carnet, 2011] (autre extrait d’Un bleu d’octobre)
Levée des ombres (lecture d’AP)
Lignées (lecture d’AP)
[Je ferme les yeux et laisse le mot venir] (extrait de Lignées)
Noir-racine précédé du Fil de l’oubli (lecture d’Isabelle Lévesque)
Mille étangs
16 juillet 1796 | Françoise Ascal, La Barque de l’aube | Camille Corot




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de la mél) une notice bio-bibliographique sur Françoise Ascal
→ (sur le site des éditions Apogée) la fiche de l’éditeur sur Rouge Rothko de Françoise Ascal





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