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R S S : Terres de femmes


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Jeanne Bastide, La nuit déborde

par Alain Freixe
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Jeanne Bastide, La nuit déborde

par Alain Freixe

23 June, by Angèle Paoli[ —]

Jeanne Bastide, La nuit déborde,
L’Amourier éditions, Collection “Thoth”, 2017.



Lecture d’Alain Freixe



Aller vers soi… Écrire non sur soi mais « dans l’angle d’inclinaison de son existence » disait Paul Celan : roman familial, solitude, vieillissement et donc aussi choses du monde extérieur et intérieur (ce pêle-mêle d’émotions, de souvenirs, de sensations…).

Aller vers soi… à partir de ses souvenirs. On sent bien dans ce livre de Jeanne Bastide combien ils semblent antérieurs à l’écriture et en même temps combien ils sont suscités et enrichis par elle. Celle qui écrit est bien celle qui sent et vit : sujet entre Je et Moi(s). Ce sujet-là est bien sujet au sens de l’ancien mot latin sub-jectum, ce qui est jeté dessous et qu’il s’agit de porter au jour depuis la nuit où il se tient —  sens dessous dessus ! — jeté sous celui qui a des opinions et émet des jugements sur ceci ou cela : Dieu ou la vieillesse, le visible et l’invisible, les apparences — Ah ! cette maison de retraite ! toutes choses d’hier et d’aujourd’hui que l’on rencontre de ci, de là dans ce livre.

C’est qu’en effet, il s’agit de cela et il ne s’agit pas de cela. Ici, l’écriture tente de réveiller celle qui sent et vit. Elle appelle à l’extérieur l’intime qui n’existe qu’à être ainsi tiré hors du magma de la vie sensorielle. Cette main qui écrit est pauvre car elle tourne autour et essaie de saisir ce qui ne peut que lui échapper surtout quand par touches elle lui met la main dessus. Caresses d’une main qui ne se sait pas forcément heureuse alors qu’elle l’est car il y a bonheur à a être cette main tâtonnante dans l’obscur, toujours déportée car toujours portée à d’impossibles saisies en impossibles saisies au-devant d’elle-même.

L’écriture tremblée de Jeanne Bastide, faite de syncopes, de retours, de reprises, ces souvenirs en avant… tente non de reconstituer des souvenirs mais invente des lieux, des moments, des choses pour qu’apparaisse ici ce qui n’existe pas ailleurs. Et ce sont les belles pages sur l’arbre, le cri, la main, le magasin, l’enfant qui court, la vigne, la balançoire, l’ombre…

Ce livre est un mixte de mémoire et d’oubli où dans la main qui écrit, c’est la mémoire qui travaille avec l’oubli pour faire advenir une présence à partir d’un égarement premier : « je ne comprends pas. Je ressens » ou « ça se passe hors de ma compréhension dans la sphère où je n’accède pas » écrit Jeanne Bastide, et c’est cela qui émeut, c’est qu’on ne se contente pas de convertir en mots, de traduire un vécu mais qu’on tente de faire parler de ce qui est senti. Il s’agit moins ici de rapporter des histoires, de revisiter le passé, mais plutôt de fouiller sous les histoires et d’aller jusqu’à ces terres d’oubli où il en va de ce que Joël Clerget nomme « notre voix de mains » qui puise à même cette intimité dont l’écriture n’arrache jamais que quelques lueurs. C’est cela qui « déborde » et fait le jour dans ce livre de Jeanne Bastide, cela qui l’éclaire. Oui, la nuit parfois éclaire !

Si la poésie est « prose en action » et non « en récit » comme le disait Boris Pasternak, alors La nuit déborde est poésie car jamais le texte ne se referme sur lui-même comme il en va quand c’est d’un langage tout fait dont on se sert. Au contraire, ici il se creuse, bifurque, se risque, avance — on le voit frayer son chemin, pousser portes, ouvrir fenêtres comme autant de pas vers plus de clarté, plus de réel, ce débord. C’est par là qu’il nous laisse ce sentiment d’un plus de vie, sentiment paradoxal si on le rapporte aux apparences : vieillesse, solitude, enfermement… mais qui s’explique par cette intensité du senti rendu ici, sa chaleur débordant ce que les mots peuvent avoir de froid pour retendre ces fils où notre cœur s’assure de lui-même.

Débordant, la nuit laisse ses alluvions. Riches terres pour les semailles de demain !


Alain Freixe
D.R. Texte Alain Freixe
pour Terres de femmes







Jeanne Bastide  La nuit déborde.jpg 3






JEANNE BASTIDE


Jeanne Bastide
Source




■ Jeanne Bastide
sur Terres de femmes

[comme si le temps] (poème extrait du Jour se déplie)
La Fenêtre du vent (note de lecture d’AP, parue dans la revue Europe)
Intimité de la lumière (extrait)
Lucarnes (lecture d’AP)
La nuit déborde (lecture de Michel Diaz)
Un silence ordinaire (lecture d’AP)



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions L’Amourier) une page consacrée à La nuit déborde de Jeanne Bastide





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Estelle Fenzy | [Mon tablier déborde de prières]

22 June, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




[MON TABLIER DÉBORDE DE PRIÈRES]




Mon tablier déborde de prières. Enfants les glissent dans les plis du tissu.

Leur exigence est si fertile qu’à démesure il en naît d’autres. Et d’autres encore. Étrange petite famille…

À mes pieds grandissent falaises de désirs péremptoires.

J’ai ma parole pour l’escalade.

Dans la maison désertée des babils, des vœux gravissent les sédiments.

Le génie de la lampe aurait bien de l’ouvrage à m’exaucer. Ses oreilles, son cœur restés si longtemps dans la nuit.

Si les contes étaient vrais, comme je frotterais ! Le souffle chaud, la buée, le sable à me faire la peau douce. Comme je frotterais ! Qu’il voie un peu le jour. Et n’oublie pas ma vie prudente.

D’enfants dévoreurs de rêves je suis mère.



Estelle Fenzy, Mère, éditions La Boucherie Littéraire, Collection La feuille et le fusil, 2017, s.f.






Estelle Fenzy  Mère





ESTELLE   FENZY


Estelle Fenzy 4
Ph. Tous droits réservés



■ Estelle Fenzy
sur Terres de femmes

[Rêve silex] [extrait de Chut (le monstre dort)]
Rouge vive (lecture d’Isabelle Lévesque)
Rouge vive (lecture d’AP)
Sans (lecture d’AP)
[Toi les yeux moi la voix] (extrait de L’Entaille et la Couture)



■ Voir aussi ▼

→ (sur Ce qui reste) une page sur Estelle Fenzy
→ (sur la revue en ligne Possibles, nouvelle série n° 3, décembre 2015) une page sur Estelle Fenzy
→ (sur Terre à ciel) cinq poèmes d’Estelle Fenzy





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Nuno Judìce | Un thé dans la véranda

20 June, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour





Nuno Judice devant le stand des éditions de Corlevour (Marché de la Poésie  Paris  samedi 10 juin 2017)

Nuno Judice devant le stand des éditions de Corlevour
(Marché de la Poésie, Paris, samedi 10 juin 2017)
Ph. D.R.








UM CHÁ NA VARANDA




E enquanto as ondas rebentavam na linha da praia,
e o vento soprava nas frestas das portas e das janelas
da varanda, a senhora de vestido de flores
mexia devagar o chá que arrefecia, e nem
se dava conta de que a mão que fazia o gesto
de mexer o chá seguia o erguer dessa onda que
se fez mais lenta para que ela não parasse o movimento
do braço, e os dedos segurassem com
mais força a colher. Talvez um piano, escondido
na sua cabeça, seguisse o ritmo desses dedos
que eu via, do meu canto, encostado à porta
que o vento insistia em abrir para chegar
até à mesa onde a senhora se sentava,
e agitar o vestido até que as flores se desfizessem,
deixando cair as pétalas na chávena
de chá de onde ela tirou a colher, para
beber o seu chá de flores olhando
para as ondas que rebentam na linha da praia.



Nuno Judìce, Navegação de Acaso, Dom Quixote, Lisboa, 2013.






Nuno Navegaçao







UN THÉ DANS LA VÉRANDA




Pendant que les vagues éclataient sur le bord de la plage,
et que le vent soufflait dans les rainures des portes et fenêtres
de la véranda, la femme vêtue de fleurs
remuait lentement le thé qui rafraîchissait, et ne
se rendait pas compte que la main qui faisait ce geste
suivait le lever de cette vague se faisant
plus lente afin de ne pas arrêter le mouvement
du bras, et que les doigts puissent suivre avec plus
de force la petite cuiller. Peut-être qu’un piano, caché
dans sa tête, suivait le rythme de ses doigts
aperçus, dans mon coin, appuyé à la porte que
le vent persistait à ouvrir, pour aller jusqu’à
la table où la femme s’était assise, et à agiter
le vêtement jusqu’à ce que les fleurs se défassent,
laissant tomber les pétales dans la tasse
de thé d’où elle avait tiré la cuiller, pour
boire son thé de fleurs en regardant
les vagues déferler sur le bord de la plage.



Nuno Judìce, Naviguer à vue, poèmes, Revue Nunc | Éditions de Corlevour, 2017, page 33. Traduit du portugais par Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann.






Nuno Judice  Naviguer à vue






NUNO JÚDICE


Nuno_judice1
Source




■ Nuno Júdice
sur Terres de femmes

Désir (poème extrait de Geometria Variável)
Deus (poème extrait de Meditação sobre Ruínas)
Lisboaxaca (poème extrait de Guia de Conceitos Básicos)



■ Voir | écouter aussi ▼

→ (sur le site des éditions de Corlevour) la page de l’éditeur sur Naviguer à vue
→ (sur BiblioMonde) une notice bio-bibliographique sur Nuno Júdice
→ (sur La Pierre et le Sel) une page sur Nuno Júdice
→ (sur lepetitjournal.com ) un portrait de Nuno Júdice
→ (sur le site de la Fondation Calouste Gulbenkian) une bio-bibliographie (en portugais) de Nuno Júdice
→ (sur Lyrikline) plusieurs poèmes de Nuno Júdice dits par l’auteur
→ (sur Recours au Poème) cinq poèmes de Nuno Júdice traduits du portugais par Béatrice Bonneville et Yves Humann





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Mérédith Le Dez | [La nuit | si je ne dors pas]

18 June, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




[LA NUIT | SI JE NE DORS PAS]




Khoury-Ghata 2017








La nuit
si je ne dors pas
les deux chevaux dans ma tête
ne dorment pas non plus.

J’écoute leurs monologues
inconciliables et parie sur qui
des deux le premier se lassera
des mêmes radotages.

Cheval des heures enfuies
cherche à comprendre
pourquoi l’herbe
n’a pas été meilleure
à son palais
et pourquoi l’issue
des courses lui fut
si défavorable.

Cheval des lendemains
qui auraient chanté
entonne la leçon
sempiternelle
facile pour lui
de s’en laver les mains
avec des si
on refait le monde.



Mérédith Le Dez, « 3. Cavalier seul, IX », in Cavalier seul, Éditions Mazette, 2016, pp. 63-64. Encres de Floriane Fagot. Prix Vénus Khoury-Ghata 2017.






Cavalier seul






MÉRÉDITH LE DEZ


Meredith
Source




■ Mérédith Le Dez
sur Terres de femmes

[Légende blanche de l’air](extrait de Chanson de l’air tremblant)
[Tu voudrais tendre un carré blanc](extrait de Paupières closes)



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions Mazette) la fiche de l’éditeur sur Cavalier seul
→ (dans la poéthèque du site du Printemps des poètes) une fiche bio-bibliographique sur Mérédith Le Dez






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Agnès Clancier | Récit venu du nord

17 June, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




RÉCIT VENU DU NORD




Du pays voisin du lac aux salamandres
de piste en piste
et d’une source vive à l’autre,
à travers les langues et les signes,
portant dans son rêve toutes les étapes de son voyage
empruntées aux autres peuples,
un homme est venu partager le feu,
conter les mythes de sa tribu
et entendre nos chants.

Les pistes de son clan,
orientées vers le nord,
reçoivent les récits
de ces contrées lointaines,
les tissent et les transmettent
aux saisons passagères.

Ainsi, depuis l’invisible région,
où la forêt gorgée d’eau emplit le ciel,
où les oiseaux se parent des éclats de l’opale,
d’un territoire à l’autre,
de famille en tribus,
un récit est descendu jusqu’à nous,
enlacé dans les fils de l’histoire des peuples,
porté par les enfants, les sages et les sorciers.

Le récit dit que là-haut,
une femme blanche
vit près des rivages,
adoptée par un clan.
Qu’elle est venue des terres
et non d’un bateau,
qu’elle a appris les rites
et engendré des enfants.



Agnès Clancier, « Cohabiter la terre » in Outback, disent-ils, éditions Henry, Les Écrits du Nord, 2017, pp. 88-89.






Agnès Clancier  Outback






AGNÈS  CLANCIER


Agnès Clancier
Source



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions Henry) la fiche de l’éditeur sur Outback, disent-ils





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Albertine Benedetto | Baltique

16 June, by Angèle Paoli[ —]
« « «  Anthologie poétique Terres de femmes (116)



BALTIQUE





Stephane Dugast
Soudain la neige est bleue
Ph. Stéphane Dugast
Source






à Chantal et Gilles


De la fenêtre le lac
Immobile mais vivant
Sous la poussée du vent
On croirait des troupeaux
Lâchés sur un miroir
Nous longeons la folle clairière
Trois pies remettent le monde
À l’endroit d’un trait net



Attendre la saison
Où les eaux s’ébrouent
De leur torpeur muette
Quand la glace craque et se fend
Dans un chahut d’arêtes où la lumière prend

Attendre ce remuement
Des eaux vives qui triomphent du poids
Par saccades renversements
Brisures cristallines sous le vent

Comme une forme d’espoir
Que quelque chose vient
Dans le regard de glace
D’un homme chaviré



Un rai de jaune à ras de terre
Des craquements travaillent le lac
Fouillis d’oiseaux à travers branches

Une nuit suffit à recouvrir
Ces éclosions

Neiges et laines à nouveau le paysage
Est une partition aveugle
Jouée toute en blancheur

Le lac s’absorbe
Dans le mutisme de ses eaux
Les chemins estompent leurs traces
Angles et pointes escamotés

On marche dans cette étendue
D’étoupe et d’ouate

C’est comme un tableau
Fragmenté
En bandes et masses compactes

Ou bien un livre d’images anciennes
Des contes du grand Nord
Un lièvre immobile oreilles dressées
Nous regarde

Soudain la neige est bleue
Et c’est le soir


25 février 2017



Albertine Benedetto
D.R. Texte inédit Albertine Benedetto
pour Terres de femmes






ALBERTINE BENEDETTO


Albertine Benedetto.
Source




■ Albertine Benedetto
sur Terres de femmes

Glottes (extrait de Glossolalies)
[Ordinaire] (extrait du Présent des bêtes)



■ Voir aussi ▼

→ (sur Recours au Poème) une notice bio-bibliographique sur Albertine Benedetto





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Isabelle Alentour | [Lac étal comme un épuisement]

15 June, by Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




[LAC ÉTAL COMME UN ÉPUISEMENT]



Lac étal comme un épuisement
cherche une place dans la nuit

eau dormante
eau mourante
absorbe l’or des mots
qui hier encore
nous embrasaient





Mon cœur à travers la croisée qui rejoint les étoiles
là où je te pense
là où      nue
je te découvre me                          manquant
et mon bras sans penser qui s’élève et ce geste une main qui approche la peau sans savoir et ce doigt qui effleure d’abord comme s’il n’osait pas ne se souvenait pas et puis qui                             et ce doigt qui se pose sur la bouche et qui touche et qui glisse une lèvre la deuxième et savoure et puis caresse encore et ranime de loin de très loin souvenir enchanté

le baiser
La première lettre m’accorde à la nuit

la seconde crève le silence
et me parle de ce qui
de toi

s’avance et me défait



Isabelle Alentour, « Seule » in Je t’écris fenêtres ouvertes, Éditions la Boucherie littéraire, Collection « La feuille et le fusil », 2017, s.f.






Isabelle Alentour  Je t'écris fenêtres ouvertes





ISABELLE  ALENTOUR (PELLEGRINI)


Isabelle Pellegrini





■ Isabelle Alentour
sur Terres de femmes

→ (dans l’anthologie poétique Terres de femmes) [Pour ne pas perdre la pluie]



■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions la Boucherie littéraire) plusieurs extraits de Je t’écris fenêtres ouvertes
→ (sur Terre à ciel) une page sur Isabelle Alentour [+ mini-entretien avec Roselyne Sibille]
→ (sur Ce Qui Reste) une page sur Isabelle Alentour






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» Retour Incipit de Terres de femmes

Dominique Maurizi, La Lumière imaginée

par Isabelle Lévesque
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Dominique Maurizi, La Lumière imaginée

par Isabelle Lévesque

6 June, by Angèle Paoli[ —]

Dominique Maurizi, La Lumière imaginée,
Éditions Faï fioc, Montpellier, 2016.



Lecture d’Isabelle Lévesque



L’épigraphe d’Alejandra Pizarnik1 recommande de voir au lieu de nommer pour écrire une poésie qui placerait sous l’oeil du lecteur ce qui fut perçu, dans la restitution idéale (fidèle) de ce qui est observé passé par le prisme singulier de l’être.

Le début du premier texte peut surprendre :

« Sur le chemin des chiens mon âme a trouvé mon cœur.
Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller. »

On peut en effet reconnaître là, sans guillemets ni italiques, les premier et troisième vers d’un poème du poète et romancier chilien Roberto Bolaño 2. Un peu plus loin, dans ce même poème nous lirons: « Seules la fièvre et la poésie provoquent des visions. / Seuls l’amour et la mémoire. » Or, en fin de livre, une page indique : « (les voix : Auden, Ausländer, Blake, Bolaño, Celan, Kazantzakis, Pizarnik) ». Ces voix 3 habitent celle de la poète dans La Lumière imaginée, elles se combinent en une voix unique qui chante, scatte, bégaie, martèle, s’essouffle, se tait, puis recommence.

Voici des poèmes en prose, des textes chaloupés au rythme musical des reprises, entre autres celles des vers de Roberto Bolaño,en anaphores, répétitions, qui rapprochent ces poèmes de la « jazz poetry » américaine.


La situation emprunte à un Poème d’innocence de William Blake : « La nuit était noire, le père invisible, le petit garçon trempé de rosée, le bourbier profond et l’enfant en pleurs. Au loin les nuées fuyantes. » Le père parti, la mère « contrariée, en colère », menaçante mais présente, qui donne des « claques », et la fille, l’aînée, qui parle et se parle dans le noir. Le « je divague » pour se défendre en imaginant, le titre le laisse entendre, « la lumière » impossible. Nous retrouvons la situation précédemment racontée par Dominique Maurizi dans Petit portrait de ma mère en étoile 4.

Dans ce théâtre vivant (qui est vivant, qui est mort ?), une voix se débat, les mots viennent, s’agitent, dansent : « [t]ournent tournent en moi les cerceaux fous du cœur », « passent, passent les ténèbres ». Alors le texte se hache, les mots pêle-mêle se font entendre, « [ç]a me parle », phrases courtes, minimales. Les absents sont-ils en cause ? Viennent-ils en bribes de phrases cassées, moulinées par le cœur battant moteur ? Mouvement d’hélice, on entend le bruit régulier de ce qui débute dans les premières pages de La lumière imaginée. Le recours : quelques objets, « livre d’images », « cartes à jouer » contre les « monstres » et « les ténèbres » en soi.

L’écriture de Dominique Maurizi est alerte : elle soulève les mondes, les mots, elle tourbillonne et invente des parades : « j’imagine des reines partout », « des reines en caravanes pour ne pas – ». Quelque chose refuse, dans ce grand manège, de sombrer. La nuit toujours (caractères romains ou italiques) plante ses crocs dans le texte : contre les futurs prophétiques de Cassandre, une volonté s’exerce, « je cours », fuite autant que trouvailles au milieu des broussailles (« des rois, des fées, des reines » contre « des cris, des coups et des figures aux yeux sans poids »). Poète à faire trembler les obsessions enfouies/ressurgies, chassées par les mots, le chant même saccadé qui s’élève. Dans la difficulté de la formulation, le présent des verbes est actif : force fait foi. Des mots familiers, « [t]empête sous mon crâne » (Hugo revient là), les images enchaînées bousculent les idées reçues, les objets (le réveil et sa « crête et des nattes d’argent »), une mythologie personnelle avérée (intériorisée) agit dans le texte. Or « courir » et « habiter » se cognent comme si l’impossible demeuré, en soi, se dispersait à chaque instant. Liant manquant. Famille, quelle ? Père/mère, sous-jacents (« Est-ce vous ? »), le questionnement constant de la nuit, le rappel comme la mort rejetée du geste d’enfant qui repousse un mauvais rêve et consigne le jour en ouvrant les yeux. Va-et-vient entre l’enfance et maintenant.

Départ, exil : des mots retentissent, « la porte », « la valise » que la mère donne à sa fille, plus criante essence de cassure que toute autre apparence. Regarder en soi alors apparaît comme secours face au « père invisible » et au « petit garçon trempé de rosée » qu’il faudrait protéger puisqu’on est l’aînée. Ces retours d’images, scandés par le réveil à crête, déclenche l’utilisation du «  clavier », lettres et mots qui s’écrivent sur la scène intérieure de ce livre. Parce que le cœur, les lèvres, le sang à douze ans façonnent la fièvre, il faut le chant.

Concilier ces « nuits » hirsutes d’abord, « sur le chemin des chiens » les absorber en soi pour danser, chanter, faire siens les animaux, les objets, les morts. Ils deviendront La Lumière du chant. « Je réside dans d’étranges choses », répète, après Alejandra Pizarnik dans son Cahier jaune, la voix du texte, entre »je » et « tu », une identité qui rassemble les pronoms au milieu d’une nuit qui voudrait s’installer et va se multiplier : « la nuit s’est brisée en étoiles ». « Je compte les étoiles de mes mots », écrivait Rose Ausländer. Dominique Maurizi nous avait déjà présenté sa mère en « étoile ». Elle scande ici : « Les morts nous parlent-ils ? L’école nous dit que non. Mes nuits disent que oui. »

La rencontre n’est plus de l’ordre de l’imagination qui fait plier le rêve, « la langue » (« et tout tremble en moi »), devenue mouvement de l’autre aimé, jusqu’à la fusion qui permet l’intime rassemblement de forces insoupçonnées, « nous ne sommes plus qu’abondance » : « je vois, j’entends et je sens ensemble », d’une seule traite.

C’est l’histoire d’un départ. Ou d’une fatalité énoncée au futur. Rien n’est bouclé, le présent ouvre sa brèche et le monologue prononce l’ordre de liberté qui l’exauce. Bien des phrases s’achèvent sur tiret : interruption, silence, ordre de direction contraire. Machine à écrire au clavier sonnant, l’écrire. L’intérieur décliné en « dedans », adverbe absolument tourné vers ce que l’on peut garder « des rouleaux, des rubans, des bobines », celles-là peut-être qui dans le texte se disséminent et couronnent l’intérieur nourri de ces quelques trésors. Longueur variable des textes, parfois très courts, si les objets ne sont pas mentionnés (évidés) comme tiroirs secrets vidés, toujours le clavier les prend : cela qui chante. La voix prend assise en énonçant les adverbes, de lieu, « là », le court, l’évident cri de rester en un lieu sûr. Alors, « visions » provoquées par la fièvre ou la poésie devenue objet-phare, voix du chant.

« Je suis une fiction éphémère, sans force, faite de boue et de rêve. Mais, en moi, je sens tourbillonner toutes les forces de l’univers », affirme la narratrice, empruntant la voix et les mots de Nikos Kazantzakis.

L’avant-dernier texte est en vers : « où sommes-nous donc ? », interrogation finale d’un début énoncé qui n’aboutit pas car rien n’est sûr, le « tu » déplacé comme autant d’instances cherchées dans ce récit où la narratrice dialogue avec elle-même, avec l’enfant qu’elle fut, avec la mère disparue, le père absent, et tous ceux qui peuplent La Lumière imaginée, fragile et têtue, que la poète a invoquée pour que soit ce lieu qui est ce livre.



Isabelle Lévesque
D.R. Isabelle Lévesque
pour Terres de femmes





__________________________________
1. « La lumière m’enivre. Je ne nomme que la lumière. / Je veux la voir. Je veux voir au lieu de nommer. »
2. Roberto Bolaño, « Sale, mal habillé », in Les Chiens romantiques, page 31 – traduction de Robert Amutio (Christian Bourgois éditeur, 2012).
3. À l’exception de William Blake, tous ces poètes ont pour point commun d’avoir connu l’exil.
4. Dominique Maurizi, Petit portrait de ma mère en étoile (Éditions Albertine, 2006).







Dominique Maurizi 2








DOMINIQUE MAURIZI


Vignette Maurizi




■ Dominique Maurizi
sur Terres de femmes

[Intérieur] (extrait de La Lumière imaginée)
Dans l’odeur des algues (extrait du recueil Langue du chien)
Fly (lecture d’Isabelle Lévesque)
Il y a quelqu’un (extrait du recueil Les Tables des matières)
[Mais qu’ai-je dit ?] (extrait du recueil Septième rive)




■ Autres notes de lecture (41) d’Isabelle Lévesque
sur Terres de femmes

Marie Alloy, Cette lumière qui peint le monde
Gabrielle Althen, Soleil patient
Françoise Ascal, Noir-racine précédé de Le Fil de l’oubli
Edith Azam, Décembre m’a ciguë
Mathieu Bénézet, Premier crayon
Claudine Bohi, Mère la seule
Paul de Brancion, Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre
Laure Cambau, Ma peau ne protège que vous
Valérie Canat de Chizy, Je murmure au lilas (que j’aime)
Fabrice Caravaca, La Falaise
Jean-Pierre Chambon, Zélia
Colette Deblé, La même aussi
Loïc Demey, Je, d’un accident ou d’amour
Pierre Dhainaut, Progrès d’une éclaircie suivi de Largesses de l’air
Pierre Dhainaut, Vocation de l’esquisse
Pierre Dhainaut, Voix entre voix
Armand Dupuy, Mieux taire
Armand Dupuy, Présent faible
Estelle Fenzy, Rouge vive
Bruno Fern, reverbs    phrases simples
Élie-Charles Flamand, Braise de l’unité
Aurélie Foglia, Gens de peine
Raphaële George, Double intérieur
Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour
Cécile A. Holdban, Poèmes d’après suivi de La Route de sel
Sabine Huynh, Les Colibris à reculons
Sabine Huynh, Kvar lo
Lionel Jung-Allégret, Derrière la porte ouverte
Mélanie Leblanc, Des falaises
Gérard Macé, Homère au royaume des morts a les yeux ouverts
Jean-François Mathé, Retenu par ce qui s’en va
Dominique Maurizi, Fly
Emmanuel Merle, Dernières paroles de Perceval
Nathalie Michel, Veille
Isabelle Monnin, Les Gens dans l’enveloppe
Cécile Oumhani, La Nudité des pierres
Emmanuelle Pagano, Nouons-nous
Hervé Planquois, Ô futur
Sofia Queiros, Normale saisonnière
Jacques Roman, Proférations
Pauline Von Aesch, Nu compris





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Nicolas Pesquès | Gilles Aillaud

3 June, by Angèle Paoli[ —]





Gilles Aillaud  Autoportrait
Gilles Aillaud, Autoportrait, 1955
75 x 52,5 cm, collection privée
© J.L’Hoir, Paris / Archives Galerie de France
Source







GILLES AILLAUD | PAN ! [ENVOL D’OISEAUX]
(EXTRAIT)



Aillaud 2
Gilles Aillaud, Envol d’oiseaux, 2003
Huile sur toile, 150 x 200 cm.







Ils déguerpissent. Ils s’affolent et fuient dans le plus grand désordre ; ou bien ils barbotent dans leur fébrilité.
Un à un, le peintre les a abattus en les laissant vivants.
Les voilà qui courent l’espace pour colporter cette nouvelle. Ils zigzaguent dans l’air et dans leurs corps. Ils paniquent. Leurs contorsions les démembrent.
Mais ils ne peuvent échapper à la peinture.
Une main s’est portée à la hauteur de leur détente. Une main a vécu la même fièvre subite.





Ce pourrait être l’image d’avant ou celle d’après. Le qui-vive serait toujours là et ce serait toujours comme ça. Toutes les images seraient pareilles et différentes. Des moments de toujours.
Gilles Aillaud est de ceux pour qui chaque instant compte comme si c’était la terre entière ; guetteur d’éternité au cœur de l’ordinaire, grâce à quoi on peut, dans le même temps, entendre les dieux s’enfuir et voir leur brouhaha.

Cela résonne comme un coup de fusil.

Cela détonne en nous comme un savoir qui se referme, un son coupé de sa source, devenu apparent, disparu dans son battement.

Pan ! fait s’envoler les oiseaux et cette frayeur est une beauté. Et une banalité.

Pagaille indescriptible. Tout tremble ou fuse, en tremblant, en fusant.

Rien ne sera plus comme avant, et cependant tout reprendra ses droits.
Un regard conducteur, une passation corporelle auront construit ce qui ne se voit pas.

Un octroi de présence. Un adieu à l’adieu, à l’impossible saisie déplacée par l’impossible poignet.

Il a tiré à vue, et tout lui a échappé : les oiseaux fous et les flotteurs, les coups de rein, les embardées et les retardataires.


[…]


Ce sont des oiseaux noirs. Avec eux, le noir s’élève, le deuil se dilue.
Un peintre qui claudique vole une dernière fois. Ses oiseaux de malheur dansent à sa main. Une allégresse torture la gigue des voiliers et c’est la sienne qui l’orchestre fantasquement.
Pour la main qui peint, les dieux sont musiciens. Leur silence nous suffit.


[…]


Avec ce tableau, Gilles Aillaud a peint le motif impossible, celui qui n’a pas de forme et qui les contient toutes. En enfant d’Héraclite et en maître oriental au trait unique. Passant de l’apparence à l’invisible et réciproquement, l’une et l’autre issus d’une même nichée qui serait celle de l’art consommant ses ressources avec celles de la nature.


[…]



Avec cet Envol d’oiseaux réalisé à la fin de l’été 2003, Gilles Aillaud peindra encore trois toiles de la même dimension (150 x 200 cm) dans le courant de l’hiver et du printemps 2004. […]




Nicolas Pesquès, « Gilles Aillaud » (extrait) in Sans Peinture, L’Atelier contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur, 2017, pp. 91-92-93-94.






Nicolas Pesquès Tschann







NICOLAS PESQUÈS


Nicolas Pesquès
Ph. © Jean-Marc de Samie
Source





■ Nicolas Pesquès
sur Terres de femmes

après Privas. Nicolas Pesquès (I). « du geste une écriture », par Yves di Manno
après Privas. Nicolas Pesquès (II). J9, Prémisses de lecture d’une « énigme intime », par Angèle Paoli
Juliau//ascension face nord (note de lecture sur La Face nord de Juliau deux, trois, quatre, cinq, six)
21 août 1995 | Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau trois quatre (extrait)
Comment recoller ce que la langue détache (extrait de La Face nord de Juliau, cinq)
15 mai 1886 | Mort d'Emily Dickinson (+ extrait de La Face nord de Juliau, sept)
La Face nord de Juliau, huit, neuf, dix (note de lecture d’AP)
[Courir la pente] (extrait de La Face nord de Juliau, huit, neuf, dix)
Intérieur nuit (Juliau 11)
La Face nord de Juliau, treize à seize (note de lecture d’AP)
28 février | Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau (onze à seize)
La caisse claire (journal d'Angèle Paoli)


■ Voir aussi ▼

→ (sur le site de L’Atelier contemporain) une fiche éditoriale sur Sans Peinture de Nicolas Pesquès
→ (sur le site de L’Atelier contemporain) une sélection de pages issues de Sans Peinture de Nicolas Pesquès [PDF]
le site de Nicolas Pesquès
→ (sur Poezibao) La Face nord de Juliau, six, de Nicolas Pesquès (lecture d’Angèle Paoli)






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Gérard Cartier, Les Métamorphoses

par Maëlle Levacher
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Gérard Cartier, Les Métamorphoses

par Maëlle Levacher

2 June, by Angèle Paoli[ —]

Gérard Cartier, Les Métamorphoses,
Le Castor Astral, 93500 Pantin, 2017.



Lecture de Maëlle Levacher


L’ANALOGIE MYSTIQUE DANS LES MÉTAMORPHOSES :
DIALOGUE AVEC GÉRARD CARTIER





Les Métamorphoses de Gérard Cartier ont donné lieu à des commentaires portant sur les références littéraires1, l’écriture2, les thèmes du banquet et de l’âge qui vient3. Je m’intéresse ici à deux autres aspects de l’ouvrage, d’une part à ce qui semble témoigner d’une forme de mysticisme, d’autre part aux figures féminines. Les réflexions qui suivent, nées de la lecture de l’ouvrage, ont été développées dans un second temps grâce à des éléments fournis par G. Cartier4.

La dimension « mystique » du texte est portée par des motifs et thèmes religieux récurrents. Ainsi, prière (« La mort », p. 25), louange, mortification sont régulièrement mentionnées au long du recueil ; reniement et Passion sont évoqués (« Banquet des sens », p. 75). Parmi les « banquets » représentés, la Cène figure à plusieurs reprises. G. Cartier explique que le livre est composé « sur la base de 10 poèmes + 1. Celui-ci, le premier, plus court, évoquait initialement un banquet et un tableau précis5, le plus souvent ancien (Philippe de Champaigne, Dierick Bouts le Vieux, Renoir, etc.) – d’où la récurrence de la Cène ». Cette « cuisine » de la composition du livre, que l’auteur a bien voulu dévoiler, ne minore pas la dimension symbolique du dernier repas du Christ : le lecteur pourra transposer à la figure du poète l’idée de résurrection glorieuse, avatar de la postérité glorieuse de la tradition littéraire. Si le Christ ne révèle sa mission rédemptrice que dans le sacrifice et la résurrection, le poète ne se révèle dans sa nature spirituelle que par l’opération d’une lecture posthume (« Palinodie de la résurrection », p. 946). Dans « Banquet des nombres » (p. 89), le treizième convive qu’on devine être le Christ, « rassemble / Les signes épars et de ce peu se fait / Une algèbre infinie… » ; en cela il accomplit un geste comparable à celui du poète qui sait voir ce qui reste inintelligible aux autres, et pour qui, rappelle G. Cartier, « la poésie est aussi un art des nombres ». La Genèse est évoquée dans le dernier poème (« Le carnet », p. 102). Or la fin de ce poème fait retour au poème liminaire en le citant : « Bénie la table et les longs amis » ; si cette « table » est celle des poètes, il y a une circularité structurelle instaurant un rapport d’analogie entre le banquet apostolique et le banquet poétique.

L’auteur déclare avoir un « penchant profond » pour la retraite solitaire, « sorte de folie nécessaire » à l’écrivain comme au moine. Il semble porter en lui le désir d’une ascèse profane, unique voie d’accès à l’écriture, à l’accomplissement de la vocation du poète, ainsi, pourrait-on ajouter, qu’à son salut spécifique : l’existence littéraire posthume. Cette aspiration personnelle, sans rapport avec la transcendance, explique la présence de certaines références mystiques (« Retraite », p. 30). G. Cartier ajoute qu’à son goût personnel pour la solitude s’articule son goût littéraire pour, parmi d’autres, certains poètes attachés au thème de la transcendance.

Ce livre est donc en partie le produit d’une appropriation par l’auteur de thèmes et de motifs issus de la tradition chrétienne ; ce n’est pas sans lien, confie-t-il, avec sa fascination pour tout type de monachisme, et en particulier celui des chartreux qu’il fut amené à côtoyer enfant. Son prochain livre de poèmes, L’Ultime Thulé7, témoignera à nouveau de cette inspiration, sans révérence ni complaisance cependant envers l’institution religieuse.

Par ailleurs, l’ouvrage tient de la confidence, presque de la confession. Il balance entre élans et regrets douloureux, de sorte que les métamorphoses éponymes pourraient être celles du sujet qui adopte successivement des postures de mortification et de jouissance. Pour G. Cartier, ces métamorphoses sont avant tout « celles de l’auteur lisant les poètes, celles de l’individu repassant sa vie et regardant ce qui “reste du voyage” ». Culpabilité, mortification de la chair reparaissent cependant de poème en poème, de sorte que la tonalité élégiaque, qui fraie avec l’amertume (ou qui la combat) peut être perçue par le lecteur comme l’expression de sentiments nés du registre des valeurs chrétiennes ; l’auteur tempère cette interprétation en reliant la tonalité élégiaque au sentiment de l’âge qui vient, et en rappelant qu’une joie violente, païenne, caractérise nombre de poèmes du recueil.

Ma lecture des Métamorphoses m’avait fait supposer l’auteur croyant ; il est athée. Cette découverte m’engage à questionner ma façon de lire les références religieuses dans les textes littéraires. J’ai lu sept fois La Tentation de saint Antoine au cours de mon adolescence ; j’ai lu bien plus tard La Légende de saint Julien l’Hospitalier8. Ai-je jamais pensé à Flaubert comme à un homme mystique, comme à un (bon) chrétien ? Non. Est-ce parce que je possédais déjà un savoir tacite indiquant que Flaubert n’était pas religieux ? Ou est-ce parce que je n’étais pas sensible à l’époque à l’arrière-plan institutionnel du thème religieux ? Je crois que c’est pour la seconde raison. Il me reste en effet des dessins de jeunesse présentant des motifs chrétiens, issus de ma culture générale et de mon intérêt pour les beaux-arts. Je traitais donc ces motifs, et les lisais dans Flaubert, comme des motifs mythologiques, du même ordre peut-être que ceux de l’Iliade ou de la légende arthurienne. Pourquoi aujourd’hui, parcourant le livre de G. Cartier, lis-je autrement ces motifs, et les considéré-je comme l’expression de la foi de l’auteur, alors même que mes remarques analytiques prennent soin de distinguer la figure du poète qui se dessine à travers les textes, de la personne de l’auteur ? La révélation de cette faute de lecture me trouble ; je serai attentive à ce point en lisant L’Ultime Thulé, « qui reprend et actualise la légende de saint Brendan, moine irlandais du VIe siècle qui aurait découvert l’Amérique ».

Un autre aspect des Métamorphoses a retenu mon attention : les figures féminines n’y semblaient souvent qu’objet de désir, de tentation, de convoitise, que menace à l’encontre de la vertu des hommes (« La création », p. 16, « L’homme-machine », p. 68). Ce n’était pas leur rendre justice que de les enfermer dans le registre de la faute ; la référence chrétienne avait-elle tendu ce piège à l’auteur ? Celui-ci concède que cette image des femmes est bien présente dans le recueil ; il rappelle cependant que « certains poèmes évoquant des femmes montrent une autre image que celle d’objet de l’amour (Hildegarde de Bingen, Anna de Noailles, la Du Deffand, d’autres peut-être) ». Suivant l’auteur sur la voie de cette rectification, je mentionnerais par exemple « Du désir ainsi que d’un fruit9 » (p. 82) qui, quoiqu’il relève du thème amoureux, paraît bien évoquer une femme particulière et non allégorique, une personne caractérisée, en l’occurrence, par une beauté enveloppant une aigreur de pensées, de sentiments ou de comportements. Délice qui se corrompt de lui-même, elle est également spécifiée dans la relation qu’elle entretient avec la figure du poète.

G. Cartier ajoute que l’amour étant de très loin le thème le plus important de la poésie française, il était impossible de ne pas y céder « dans un livre qui se veut un hommage aux poètes à travers une évocation, biaise ou lointaine, de leur œuvre. » Certes ; cependant, ce n’est pas au recours au thème amoureux que je réagissais plus haut, mais au fait qu’il puisse cautionner des figures féminines fantasmées. Le fond de ma réflexion, élargie bien au-delà de l’étude de cet ouvrage, prenait en considération les figures allégoriques de la Femme, sublimée ou perverse, conçues par la sensualité créative des poètes (contemporains et pas seulement classiques), et qui ne sont pas de ce monde : elles me chagrinent dans la mesure où les femmes qui sont de ce monde se trouvent par elles exclues de sa traduction poétique au profit de chimères.

Dans ce dialogue entre mes propositions de lecture et les nuances apportées par G. Cartier, celui-ci aura les derniers mots : « J’ai longtemps considéré ce livre avec un peu d’étonnement, car il ne me ressemble pas totalement, mais je suis finalement heureux qu’on puisse le lire sous des angles très différents : n’est-ce pas ce que veut aussi dire ce titre des Métamorphoses ? »



Maëlle Levacher
D.R. Texte Maëlle Levacher
pour Terres de femmes





________________________________
1. Article de Claude Adelen.
2. Gérard Noiret.
3. Georges Guillain.
4. Communication personnelle précieuse, pour laquelle je le remercie vivement.
5. Dispositif finalement simplifié en remplaçant la référence picturale par une référence poétique.
6. Pour G. Cartier, le texte autorise cette lecture, mais son intention, en le composant, était d’ironiser sur la naïveté du lecteur posthume qui voit dans les vers épicuriens du poète ancien l’expression de son bonheur, quand celui-ci écrivait en fait dans l'ascèse et la peine ; de là la résurrection glorieuse du poète, fondée sur un malentendu.
7. À paraître en 2018 chez Flammarion.
8. Ces deux textes ont paru dans les années 1870.
9. Poème que j’ai préféré, et que cite Gérard Noiret dans son article. G. Cartier précise dans son entretien avec G. Noiret que ce poème a été écrit « en pensant au poète andalou du XIe siècle Ibn Zaydûn, resté célèbre pour ses amours contrariées ».







Gerard Cartier, Les Métamorphoses






GÉRARD CARTIER


PORTRAIT DE GERARD CARTIER
Image, G.AdC



■ Gérard Cartier
sur Terres de femmes



.La duplicité. (poème extrait des Métamorphoses)
Le Voyage de Bougainville (lecture de Marie-Claire Bancquart)
Le Voyage de Bougainville (lecture d’AP)
.Par moi on va dans la cité dolente… (poème extrait du Voyage de Bougainville)
Tristran (lecture de Nathalie Riera)
Le philtre (extrait de Tristran)



■ Voir | écouter aussi ▼

→ (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une fiche bio-bibliographique sur Gérard Cartier
→ (sur le site du Castor Astral) la fiche de l’éditeur sur Les Métamorphoses de Gérard Cartier





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