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R S S : Terres de femmes


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Serge Basso de March | [La corde à linge est seule]

30 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour




LA CORDE A LINGE
Collage photographique, G.AdC







[LA CORDE À LINGE EST SEULE]





La corde à linge est seule et découpe la pluie
au fil des aventures où les pinces se noient
Squelettique et déchue sur le fil de ses larmes
elle n’a plus de raisons au jeu du vent qui passe
Elle trace au ciel qui pleut une ligne où se meurt
l’appel des jours passés Elle se souvient d’hier
quand le linge orgueilleux arborait ses couleurs
quand le fil se tendait à ME coloriser
et laissait voir au monde nos humanités
Au pied de ses poteaux arthritiques et rouillés
dans le silence épais qui sonne à contre-jour
le soir gris la tutoie et connaît sa puissance


Je te laisse le chat qui dort sur le fauteuil
la couleur de la soupe et l’odeur du café
Je te laisse un bouton un beau crayon sans mine
le bout du bout du banc un truc et deux machins
et la virgule en trop et la cédille en moins
Je te laisse trois notes au-delà des portées
et ce livre perdu jusqu’au bout de ses pages
Je te laisse un vieux seau, trois tomates et un dé
une ardoise et un sac et qui SAIT quoi encore
Je te laisse des mots patati patata
Garde ces trois fois rien qui font déjà beaucoup
j’ai déjà trop de choses à ranger dans ma vie

Je parle avec la mort sur le bout de la langue
avec ce trou creusé sous le hasard des pelles
Je parle pour savoir si l’envers de l’endroit
est là-bas ou ici caché sous un mouchoir
Je parle à contretemps sur l’absolu des mots
qui resteront gravés sur la pierre établie
et je radote un peu sur le peu qui me reste
Je parle sans savoir ce que je ne sais pas
ce qui me pousse encore depuis les premiers sangs
à parler jusqu’au bout du silence ET des peurs
Je parle pour souscrire aux déraisons des os
qui viendront m’inventer jusqu’à demain déjà



Serge Basso de March, «Première partie, Chœurs | J’ai la mort à nos pas Qui me sait Et puis quoi ? (Douze Poèmes au carré) », Triptyque d’un horizon aperçu, Oratorio, Avec la mort, un vieux chat et quelques personnages mythologiques égarés, éditions LansKine, 2020, pp. 22-24.






Serge Basso de MarchTriptyque




SERGE BASSO DE MARCH


Serge Basso de March  portrait
Photo : Adrienne Arth
Ph. © Adrienne Arth
Source





■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions LansKine) la fiche de l’éditeur sur Triptyque d’un horizon aperçu
→ (sur le Dictionnaire des auteurs luxembourgeois) une notice bio-bibliographique sur Serge Basso de March





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Marie-Françoise Vieuille | Le trophée

29 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


LE TROPHÉE





Plus de visage. Plus de mots ni de contours.

Rien qui s’accroche au révolu comme ces petits flocons de laine que le vent laisse après la tonte sur les barrières des pâtures.

Ne plus pouvoir se représenter la beauté nue, ni même la rêver vaguement. Le cœur respire.

Juste dans l’air quelque chose. Comme un vol à peine entrevu. Comme une appoggiature.


À peine un parfum qu’elle n’aurait pas choisi. Un souffle laissé près de l’eau vive par le repiquage des fleurs.



Marie-Françoise Vieuille, La Barque criblée, éditions La tête à l’envers, 58330 Crux-la-Ville, 2020, page 27.






Marie-Françoise Vieuille  La Barque criblée




MARIE-FRANÇOISE VIEUILLE


Marie-Françoise Vieuille NB
Source




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions La tête à l’envers) la fiche de l’éditeur sur La Barque criblée





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» Retour Incipit de Terres de femmes

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Martine Rouhart | [L’insomnie a veillé sur moi]

28 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour



Jackie Fourmiès
Ph. Jackie Fourmiès








[L’INSOMNIE A VEILLÉ SUR MOI]






L’insomnie
a veillé sur moi
comme un grand oiseau
planant
sans fin
sans fin



La pluie
fait battre
le cœur des choses
on entend même
chanter
les pierres
et le silence
sourire
entre les gouttes



La dernière feuille
qui tombe

légèreté
gravité
dans le même geste
ralenti
de danse

on dirait
une feuille
qui pense

ou qui se souvient



Martine Rouhart, Saisir l’instant, éditions Feuillage, 2020, pp. 36-40. Photos de Jackie Fourmiès.






Martine Rouhart  Saisir l'instant




MARTINE ROUHART


Martine-rouhart NB
Source




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de l’Association des écrivains belges) une notice bio-bibliographique sur Martine Rouhart
Photos nature de Jackie Fourmiès
→ (sur EUROtribune) une lecture de Saisir l’instant






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» Retour Incipit de Terres de femmes


Aurélie Foglia | [décrire peindre écrire dépeindre désécrire]

27 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour



Aurélie Foglia bandeau







décrire peindre écrire dépeindre désécrire



écrire m’a appris à peindre



faire des tableaux de peaux

avec de la toile tendue

sur mes os bat comme

un tambour l’éclosion

cardiaque de la couleur



ou la nature retrouvée

comme une sauterelle morte

dans un tableau de Van Gogh



il est plein



de n’être pas



signé



mon corps est-il



mon œuvre



aucune eau ne marque comme l’encre la peau



on la poésie mange


n’importe quoi


se met


de la mort jusqu’aux oreilles



les mots à présent sont

de trop sous la main

ne me manquent pas


peindre représente

la possibilité

de ne pas peindre

avec des mots


j’aime me passer

des mots ne marquent

pas ne ren

voient à rien


avoir autre chose dans le corps

que la langue pénible difficile

manque quand on la demande


mais les doigts tout de suite

à la poursuite du geste

qu’ont les arbres quand ils

s’échappent de leurs troncs


et qu’ils dansent là-haut

en lançant leurs antennes

se détachent sur fond

d’hommes jusqu’à percer


je m’écrie l’arbre

tient à la langue

par toutes ses racines


nous remâchons

de la viande de bois

à chaque repas

on me regarde

j’avale de travers

laisse mon poignet

suivre le fil


à tâtons


ma main peint

avec ma langue peint

à la main


je mélange des douleurs


ternes font crier les vives


la mort rougit la terre


le sexe en creux



Aurélie Foglia, « Saison III. Peindre avec la langue », Comment dépeindre, éditions Corti, Domaine français, 2020, pp. 74-81.






Aurélie Foglia  Comment dépeindre




AURÉLIE FOGLIA


Foglia
Source




■ Aurélie Foglia
sur Terres de femmes


Entrées en matière (lecture de Tristan Hordé)
Entrées en éléments (extrait d’Entrées en matière)
Gens de peine (lecture d’Isabelle Lévesque)
[Gens ne s’appellent pas] (extrait de Gens de peine)
[tic-tac de la pluie] (extrait de Grand-Monde)




■ Voir aussi ▼


le site d’Aurélie Foglia
→ (sur le site des éditions Corti) la fiche de l’éditeur sur Comment dépeindre d’Aurélie Foglia





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Jean-Théodore Moulin | Change est mon paradis

26 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


CHANGE EST MON PARADIS, I
(extrait)



En ce temps-là
je me perdais
dans le miroir aux alouettes
que me tendait
un petit dieu pervers.

En ce temps-là
le temps ne passait pas,

Je lisais
les Chasses du Comte Z.
et vivais dans l’effroi
de LA voir surgir
de l’ombre giboyeuse.

Profitant
d’un reste de jour
je suis sorti,

le soir tombait
l’orage grondait encore
du côté de Montsalvy.

Je regardai
le paysage dévasté,
l’éboulement du temps
les chemins effondrés…

Plus rien
ne venait à sa place…

des bêtes rôdaient
autour de la maison

Il y avait
sur le pas de la porte
un enfant triste
qui regardait
le soleil se coucher.

Sorti de la tanière
à l’heure
où la première fouine
naît au poulailler…


Parti sur les pas
de l’Homme à la lanterne,
je me jetai dans l’ombre.

Le jour couinait
dans l’entrebâillement
des portes.



Jean-Théodore Moulin, Change est mon paradis, I, éditions Obsidiane, Collection Le Carré des lombes, 2020, pp. 9-11. Encres de Pierre Lelièvre.






Jean-Théodore Moulin  Change est mon paradis




JEAN-THÉODORE MOULIN


Moulin
Source




■ Jean-Théodore Moulin
sur Terres de femmes


[Mais qui pleure là] (extrait de Bestes & Panneaux)




■ Voir aussi ▼


→ (dans la revue numérique de littérature Secousse, Troisième Secousse) plusieurs poèmes de Jean-Théodore Moulin [PDF]





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» Retour Incipit de Terres de femmes


Claude Albarède | [Tu fouilles dans la haie]

25 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


[TU FOUILLES DANS LA HAIE]



Tu fouilles dans la haie
et tu arraches des fruits sauvages

Ils ont une âpreté qui mord
il leur fallait l’attente mûrissante
d’un jour d’hiver

Mais toi, tu t’es jeté sans attendre
dans les verbiages du buisson



Angles des pierres pleines
où s’étale au soleil
la rivière épuisée

Pour mourir et renaître
et s’en aller mourir
au fil de sa paresse

S’arrête et se contemple
d’elle-même éperdue
en souvenir du temps
où, source, elle était bue.



Être assis devant
ce qui ressemble
à soi-même :

La vieille grange
le tas de paille
l’outil blessé

Et regarder là-bas
la déité rupestre
d’un vieux berger

debout dans le soleil.



Claude Albarède, Buissonnières (L’espace et la brisure), Poèmes, éditions L’herbe qui tremble, 64140 Billère, 2020, pp. 37-39. Aquarelles de Joseph Orsolini.






Albarede-buissonnieres




CLAUDE ALBARÈDE


Claude Albarède





■ Claude Albarède
sur Terres de femmes


[Nouée au chemin par le vent] (extrait du Dehors intime)




■ Voir aussi ▼

→ (sur le site du Printemps des poètes) une fiche bio-bibliographique sur Claude Albarède
→ (sur le site des éditions L’herbe qui tremble) la fiche de l’éditeur sur Buissonnières de Claude Albarède






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» Retour Incipit de Terres de femmes


Béatrice Marchal | Dans l’écho de pas anciens

24 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


DANS L’ÉCHO DE PAS ANCIENS
(extrait)



Maintenant que s’est apaisé le chagrin de ta mort,
quand dans l’action d’une journée, surgit
ta pensée, j’en use avec elle

comme de ces impressions fugaces
qui errent échappées des profondeurs
aux lisières de la conscience,
ténues, prêtes à s’évanouir
faute d’une attention aigüe,
je tâche à la tenir au second plan, je la réserve
de peur que son parfum ne se dissipe,
ne se fige ton image vivante
chatoyante, riche en contrastes,

le calme revenu je la retrouve,
mèche de cheveux oubliés au fond d’une armoire,
qu’on retourne entre ses mains
sans savoir que faire de ce gage.

De ce que j’ai écrit sur tes dernières
années, j’attends avec angoisse et impatience
de le partager avec d’autres
comme si, pour me rendre quelque chose
de toi, de ta présence, de ce que nous fûmes
l’une par l’autre,
l’une pour l’autre,
ces pages avaient besoin de les traverser,
de réveiller en eux,
comme un rai de lumière dans l’obscurité,
des souvenirs trop lourds pour les affronter seuls,

qui comprendra
que ce livre est une pierre nécessaire qu’à coups
d’indifférence les passants descellent,
la construction, inachevée, vacille,

je n’en maçonne que plus soigneusement de nouvelles
briques, je les encastrerai dans la béance
exacte de ma chair, je me redresserai.



Béatrice Marchal, « Dans l’écho de pas anciens », Élargir le présent suivi de Rue de la Source, éditions Le Silence qui roule, Collection « Poésie du Silence », 2020, pp. 24-25.






Béatrice Marchal  Elargir le présent 2




BÉATRICE MARCHAL


Béatrice Marchal  portrait
Source




■ Béatrice Marchal
sur Terres de femmes


Au pied de la cascade (lecture d’Isabelle Lévesque)
[Ce sera l’hiver] (poème extrait de L’Ombre pour berceau)
Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au cœur (lecture d’Isabelle Lévesque)
[Quelle part de soi a-t-elle sombré] (poème extrait de Résolution des rêves)
[Ce que tu as cru voir courir à vive allure] (poème extrait d’Un jour enfin l’accès)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de Marie Alloy | éditions Le Silence qui roule) la fiche de l’éditeur sur Élargir le présent de Béatrice Marchal






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Jean de Breyne | Les Formes de la lumière

23 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


Haleh Zahedi bis
Haleh Zahedi
Source







LES FORMES DE LA LUMIÈRE
(extrait)



La lumière
Peut avoir pris
La forme des mots


Rien ne tombe
Que pluie de soleil
Dans la mer

Qui s’élève
Aux yeux


L’éclair de la mouette
Un éclair qui crie
Qui ne tonne pas


Quelques fois nuée blanche
En affolement


En face du jais
D’une mémoire
Comment dire ?

Que cela vient
Part en éclairs

Soyons juste
N’éclaire rien


C’est le matin
Seulement des cris



Jean de Breyne, Les Formes de la lumière, in Haleh Zahedi | Jean de Breyne, L’Attention L’Incertitude, La Part allouée suivi de Les Formes de la lumière, Les Lieux dits éditions, Collection 2Rives dirigée par Claudine Bohi et Germain Roesz, 2020, s.f.






Haleh Zahedi couv



JEAN DE BREYNE


Jean de Breyne NB 2
Source




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de l’Agence régionale du Livre Provence-Alpes-Côte d’Azur) une fiche bio-bibliographique sur Jean de Breyne
→ (dans la Poéthèque du site du Printemps des poètes) une fiche bio-bibliographique sur Jean de Breyne
→ (sur Recours au Poème) une page sur Jean de Breyne
le site Haleh Zahedi






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Jean Marc Sourdillon | Le milan

22 novembre, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


Milan royal
Milan royal [filanciu], Corsica
Source







LE MILAN



Il est apparu très haut sous le plafond gris des nuages, un milan.
Il planait lentement, un seul trait noir, comme s’il voulait nous couver et nous guider, nous faire savoir qu’il était là, lui qui jamais ne se montre, nous rassurer, simple parole sans autre signification que celle-ci : je suis là.
Et c’était comme si un chuintement glissait dans le ciel mouillé, comme si quelqu’un s’essayait à chanter sans y parvenir mais chantait quand même par cette absence à la place de sa voix, par le glissement mouillé de son vol dans le silence des nuages,
comme si quelqu’un chuchotait d’à la fois très proche et très lointain, nous suggérait son secret sans vraiment nous le dire et que cela suffisait, nous suffirait pour toujours, nous donnerait assez de courage pour repartir, pour vivre tout ce qui nous restait à vivre,
oiseau aperçu très haut, dans l’intervalle et la rupture,
oiseau aimé,
oiseau lointain.



Jean Marc Sourdillon, « La déhiscence », L’Unique Réponse, poèmes, éditions Gallimard, Collection Blanche, 2020, page 11.






Sourdillon



JEAN MARC SOURDILLON


Jean-Marc Sourdillon 2
Source




■ Jean Marc Sourdillon
sur Terres de femmes


Comme des frères
[Cet imperceptible oiseau très loin] (extrait de Dix secondes tigre)
Au commencement (extrait des Miens de Personne)
[Deux fois l’an, pendant l’été] (extrait d’En vue de naître)
Les Tourterelles (lecture d’AP)




■ Voir aussi ▼

une lecture de L’Unique Réponse par Jean-Michel Maulpoix [PDF]




■ Note de lecture de Jean Marc Sourdillon
sur Terres de femmes

Isabelle Lévesque, Le Fil de givre






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Esther Tellermann, Corps rassemblé

par Angèle Paoli
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Esther Tellermann, Corps rassemblé

par Angèle Paoli

21 novembre, par Angèle Paoli[ —]

Esther Tellermann, Corps rassemblé,
éditions Unes, 2020.
Vignette de couverture de Claude Garache.



Lecture d’Angèle Paoli


Claude Garache Z
Claude Garache (Source)
« Sous l’écheveau des couleurs, la poète voit poindre les corps. »










DU PREMIER GESTE À LA GESTE D’ARIANE





Cela commence sur un regard voilé. Sur une vision que domine un rouge amenuisé par « les tentures de l’œil ». Le poème initial de Corps rassemblé, tout dernier recueil d’Esther Tellermann, s’inscrit dans un diminuendo chromatique tandis que le final du même recueil ouvre sur un élargissement ébloui du champ visuel et mémoriel, une illumination que rien ne semble devoir assombrir.

« Aujourd’hui de nouveau
illumine
les effluves
de mémoire
pour une floraison
qui jamais ne s’éteint
jamais
ne s’enlise
parmi les ronces. »

Telle est la vision rayonnante que retient la poète à l’issue de ses rencontres avec Claude Garache, au profond de la plongée dans l’antre féminin que décline à l’infini l’œuvre du peintre.

Entre les deux poèmes tout à l'opposite du recueil se dit le chant ininterrompu d’Esther Tellermann. Un chant qui s’inscrit — par sa forme, sa tonalité et ses thématiques — dans la continuité des recueils antérieurs et qui s’écrit dans la proximité immédiate des œuvres picturales en train de naître sous le pinceau de Claude Garache. C’est au cœur de cet échange entre la peinture et les mots que se noue le dialogue entre la poète, le peintre et la figure naissante. Dans leur soudain surgissement. À l’origine de l’écriture de ce recueil, il y a un « je », il y a un « il », il y a un « nous ». Un regard, une écoute et un même suspens. Un même partage dans le silence. « 3 pinceaux ». Et trois nuances de rouge pour souligner « la nuque », « la bouche », « les lointains », pour faire irradier l’âme par-delà l’instant. Est-ce le 3 du Troisième qui refait surface pour allier, sous une forme renouvelée, peinture et poésie ? Un 3 investi du pouvoir de réunir, dans une langue de la ferveur, à la fois autre et identique, matières, mots et couleurs ? Un « troisième » qui s’insinue dans le dialogue pour y mêler sa voix, mi-regret mi-désir, remontant à son gré le cours de la mémoire :

« des fugues laissant
les ferveurs
ô mourir
où fûmes 2
dans le troisième. »

Le titre du recueil — Corps rassemblé — ne laisse-t-il pas entrevoir — en lieu et place du fragmenté fracturé désassemblé — la perspective d’une unité nouvelle, désirée avec ardeur ? Ne laisse-t-il pas filtrer la lumière là où l’être entier s’ancrait jadis dans la douleur de ce qui a été, à jamais, perdu ?

Derrière l’origine immédiate d’une rencontre d’artistes vécue se profilent d’autres origines, lointaines, sans cesse explorées au cours de la quête poétique de la poète. D’autres formes soupçonnées/insoupçonnées s’animent sous le souffle du créateur. Qui soudain existent dans un « elle », puis dans un « Elle ». Une Ève en qui toute femme s’origine, créée par le pouvoir de la poète :

« et d’Elle je fis
le sel
ce qui meut
l’univers ».

Cette « sœur » désirée, sœur de toutes et de chacune, prend place peu à peu dans le monde visible de la toile qu’accompagne l’avancée du poème. Une Ariane perdue — laissée sur quelle rive ? — et soudain pressentie, adviendrait-elle, suscitée par le désir de la poète en même temps que par le miracle du geste fondateur du peintre ? Visible et actif, le geste du peintre est toujours premier qui renoue avec une antériorité invisible, enfouie au plus profond de son histoire et de la nôtre. Ainsi, le peintre, par son geste, renouvelle-t-il l’instant de la création. L’impulsion qui l’anime donne naissance à un « corps unique », cependant infini. Dans le même temps, il élargit les horizons et donne à voir, derrière le soyeux de la toile, tout un hors-champ et un hors-cadre qui s’inventent derrière le châssis. C’est ce que perçoit la poète, qui le dit par ces vers :

« entre les seins
affleure
le premier geste
des horizons de soie
et des empires. »

Sous le pinceau de Claude Garache, avec les mots de la poète, l’attente d’une origine perdue prend chair et vie, palpite et brûle, dans une épaule, la courbure d’une hanche, le galbe d’une jambe, les replis d’un bras, le glacis d’une peau. Communauté de désirs et de recherche :

« J’attendais
encore
la première
couleur
la première
argile
le premier
noyau
ce qui est
sève
et sang.
Nous cherchions
à même la racine. »

Encore faut-il que la poète fasse l’expérience patiente de la descente, traverse les premiers frémissements, se heurte à l’obstacle de la matière éclatée, affronte la décomposition pour que puisse advenir l’assemblage et la recomposition.
Mais au centre, au cœur, en dessous, entre voilé et dénudé, là où le paysage devient métaphore du corps, où les linéaments de l’un se fondent dans les courbures de l’autre, le poème sexué prend chair, entre ombre et lumière, dans l’éclosion d’une fleur :

« la blessure affleure
annexe
l’ombre
de l’églantier
et du carmin ».

La poète sans cesse revient sur les origines, celles-là même qui président à la naissance du corps peint. L’Éros est flamboiement, qui se joue pourtant des hésitations entre sang et feu, nuances de couleurs et de formes. Dans le même temps, ce qui obsède et qui interroge, ce sont les frontières, les lisières, les bords, le cadre même de la toile, d’où le corps enclos, ivre de liberté soudaine, semble vouloir s’échapper. Les formes, dans leurs effleurements, brouillent les membres et les volumes. Les lignes s’estompent, se mêlent, qui font frissonner jusqu’aux limites du temps :

« Un présent
tremble et précise
ce que devient
le jour. »

L’expérience de la peinture en train de naître sous le geste de la main, au gré des mouvements du pinceau, au gré des hésitations de la matière, a-t-elle le pouvoir d’apaiser la tension que génère le corps-à-corps du peintre avec la figure en train d’apparaître ?

« Le premier geste
veut atteindre
l’épaisseur et
le visage se
perd ».

Le geste premier a-t-il le pouvoir de calmer les appréhensions de la poète ? Dès son entrée dans le monde du peintre – au printemps –, le « je » désirant de la poète observe s’interroge se retire dans sa réflexion intérieure, cherche à saisir ce qui meut la quête du peintre, sa plongée dans l’univers sinueux des courbes. Tandis que l’artiste invente, décline les rouges d’où émergent des corps féminins qui prennent forme sous les yeux de l’une et sous les doigts de l’autre, la poète cherche à percer l’énigme de la présence/absence de la figure émergente. Sous l’écheveau des couleurs, la poète voit poindre les corps. Visionnaire, elle sent et voit au-delà des formes naissantes des paysages des combats. Ce qui prend vie sous les pinceaux, et qui respire, soudain éclate en d’autres formes, en d’autres débordements. Un lent cheminement vers des Orients d’or creuse toile et poème. Exigeante et ardente, la poète nourrit des rêves d’absolus indéfinissables, des désirs d’abstractions temporelles qu’auraient peut-être précisés d’autres couleurs :

« Je voulais
des devenirs
ourlés
de jaunes
et de tilleuls. »

Ainsi, tout au long des poèmes, le corps prend-il chair qui révèle derrière les formes ce qui secrètement préoccupe. La figure triangulaire du sexe retient à elle seule les craintes et les peurs :

« bras enserre
un sexe posé sur
l’inquiétude »

ou plus loin, ces vers :

« Puis le
visage se dessine
avec les genoux
qui posent des triangles
sur la peur ».

Au corps naissant qui prend sa pose sur la toile, à cette naissance irradiante, répond la descente du « je » jusqu’à l’absence de couleur :

« je descendais
jusqu’au blanc
où s’arrête
la force. »

Une catabase initiatique qui s’accompagne d’un dessaisissement de soi propice à la création :

« Je désapprenais le visible
pour moduler l’effroi
de la forme où
s’amoncelle
une teinte qui
s’effeuille et se
rassemble et
prolonge ce qui
l’arrête
multiplie
les horizons. »

Mais toujours revient « le souffle tiède », le pneuma originel qui traverse, donne vie, réunit, réassemble. Toujours revient cette pulsion mystérieuse qui accorde à chacun sa part de rencontre et de rêve sans lesquelles nul horizon autre que le visible n’est possible :

« Il voulait
que jamais ne décline
la présence
d’un corps absent
qui la consume. »

Elle désirait retrouver l’unité perdue et c’est le peintre qui ouvre la voie. Une harmonie secrète les relie l’un à l’autre dans une même modulation. Une même étrangeté musicale, faite de contrepoints ascendants descendants, de suspens, de silences. Le désir que la poète surprend dans le geste de Claude Garache insuffle à Esther Tellermann une poésie inspirée par la geste d’Ariane. Une poésie éblouissante, dépliée déployée en de multiples lignes mélodiques sur des horizons anciens que la poète exhume et qu’elle rend à la vie. Une poésie sensuelle et sensible, toute de vibrations, incisée sur des déclinaisons de rouges insondables. Une poésie en symbiose profonde avec le langage de l’Autre.



Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli






Esther Tellermann  Corps rassemblé





Esther Tellermann  Corps rassemblé  tirage de tête
Tirage de tête de Corps rassemblé (tirage limité à 11 exemplaires numérotés de 1 à 11
sur Vélin de Rives, accompagnés d'une gravure originale de Claude Garache,
signée, tirée par l’atelier René Tazé à Paris, et d'un poème manuscrit d'Esther Tellermann).
Source




ESTHER TELLERMANN


Esther Tellermann






■ Esther Tellermann
sur Terres de femmes


[Pour elle il voulut] (extrait de Corps rassemblé)
[Jours firent de toi ma teinture] (poème extrait d'Afin qu’advienne)
Carnets à bruire
Je t’ai vu (poème extrait de Contre l’épisode)
Éternité à coudre (lecture d’AP)
[Un écho    un roman] (poème extrait d’Éternité à coudre)
Voix à rayures (poème extrait du Poème Meschonnic)
Première version du monde (lecture d’AP)
Sous votre nom (lecture de Matthieu Gosztola)
[Un mot encore] (poème extrait de Sous votre nom)
Sûrement je vous tiendrai (poème extrait de Terre exacte)
[Je sais vous me disiez de préférer l’ombre] (poème extrait du recueil Le Troisième)
[Puis se ferme | la porte] (poème extrait d’Un versant l’autre)
[Onde] (poème extrait de Voix à rayures)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de la revue de littérature et de critique Le Nouveau Recueil) L'indécise exactitude de la terre : Esther Tellermann, par Michaël Bishop
→ (sur Remue.net) François Rannou / « D’où un homme est-il visible ? » | une approche de la poésie d’Esther Tellermann
→ (sur Recours au poème) une lecture d’Une odeur humaine d’Esther Tellermann par AP





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