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R S S : Terres de femmes


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Françoise Ascal | Rouge Rothko

25 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


Mark Rothko  1957
Mark Rothko, No. 16. Red, white and brown, 1957
Huile sur toile, 252, 5 × 207,3 cm
Musée d'Art de Bâle, Basel.
Source







ROUGE ROTHKO




Faut-il me jeter tête en avant dans votre toile en feu ?
Choisir la plus rouge, la plus incandescente, la plus haute ?
Traverser des parois de coquelicots des gorges de salamandres des pépins de grenades des gouttes de sang frais ?
Devenir torche ou tornade ?

Qu’enfin tombe en cendres le trop qui m’entrave.
Qu’enfin s’ouvre l’au-delà caché derrière l’iris.

Approcher, ne serait-ce que d’une largeur de paume, la calme vibration de ce qui brûle, là-bas derrière les pigments, dans un tout près insaisissable, dans un sans cesse habité par la joie – oui, la joie, je veux le croire.

Séjour de la lumière, comment te rejoindre ?

Faut-il grimper un à un les barreaux de votre échelle de Jacob ? Ou la descendre, comme on descend en soi-même, par seuils successifs au long de la vie, en voyage depuis l’humus brun des origines vers ce blanc éblouissant qui mange les paroles, dissout les peurs et les spectres.

Blanc chauffé à blanc, ouvrant sur… ?

Échelle ou marelle ?

Une marelle inversée, la terre à la place du ciel, le lourd au sommet, pesant son poids de chair avec son fracas familier, tandis qu’à l’étage inférieur, des fenêtres ou reflets de fenêtres appellent, appellent.

Peut-être suffit-il de sauter ?
D’une case à l’autre, à cloche-pied, en toute innocence ?

Jouer ?
Jouer à en perdre haleine ?
Jouer très sérieusement.
Monter descendre monter descendre, de haut en bas et de bas en haut, vite, de plus en plus vite, de plus en plus abandonnée, de plus en plus confiante, comme un derviche cherchant l’extase, comme le poète Rumi chantant les atomes de l’univers, ivre du « Soleil de Tabriz ».

Votre tableau est un « Soleil de Tabriz ».

J’attends qu’il me consume.



Françoise Ascal, « Rouge Rothko », Rouge Rothko, éditions Apogée, Collection « Piqué d’étoiles », 2009, pp. 55-56.








Françoise Ascal  Rouge Rothko



FRANÇOISE ASCAL


Francoise Ascal par Michel Durigneux
Ph. © Michel Durigneux
Source





■ Françoise Ascal
sur Terres de femmes


Des voix dans l’obscur (lecture d’AP)
[tu aurais voulu l’oublier] (extrait de Des voix dans l’obscur)
[longtemps j’ai mâché | vos grains de grès](extrait d’Entre chair et terre)
[Carnet, 2004] (extrait d’Un bleu d’octobre)
[Carnet, 2011] (autre extrait d’Un bleu d’octobre)
Levée des ombres (lecture d’AP)
Lignées (lecture d’AP)
[Je ferme les yeux et laisse le mot venir] (extrait de Lignées)
Noir-racine précédé du Fil de l’oubli (lecture d’Isabelle Lévesque)
Mille étangs
16 juillet 1796 | Françoise Ascal, La Barque de l’aube | Camille Corot




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de la mél) une notice bio-bibliographique sur Françoise Ascal
→ (sur le site des éditions Apogée) la fiche de l’éditeur sur Rouge Rothko de Françoise Ascal





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Déborah Heissler | Je ne peux oublier

24 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour



Les Nuits et les Jours 2






JE NE PEUX OUBLIER

que je suis ici dans une ville étrangère
dont nous ne nous souviendrons plus

(que
dans nos rêves)

qu’il me faudra
la quitter



Sous un ciel humide, la pluie hésite
parapluie (BLANC) et pluie insistante
longue
interminable

Je
ne me souviens
que d’une manière confuse
des circonstances
dans lesquelles me sont venues
ces images (CETTE PENSÉE)

cette impression (LE SENTIMENT)
la vision immédiate qu’on nommera poésie

(SI L’ON VEUT) le temps d’un battement de
paupières



Déborah Heissler, Les Nuits et les Jours, éditions Æncrages & Co, Collection Ecri(peind)re, 2020, pp. 37-38. Dessins de Joanna Kaiser. Préface de Cole Swensen, traduite par Virginie Poitrasson.





Deborah Heissler  les-nuits-et-les-jours




DÉBORAH HEISSLER


Deborah Heissler Guidu
Image, G.AdC





■ Déborah Heissler
sur Terres de femmes


Les Nuits et les Jours (lecture d’AP)
Près d'eux, la nuit sous la neige (lecture d’AP)
La protection des pierres (poème extrait de Près d’eux, la nuit sous la neige)
Sorrowful Songs (lecture d’AP)
« Des pas dans la neige » (poème extrait de Sorrowful Songs)
sur l’herbe sèche ce jour (poème extrait de Chiaroscuro)
→ (dans l'anthologie poétique Terres de femmes) loin (poème extrait de Comme un morceau de Nuit, découpé dans son étoffe)
→ (dans la galerie Visages de femmes) « Errance » (poème extrait de Près d’eux, la nuit sous la neige)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions Æncrages & Co) la fiche de l'éditeur sur Les Nuits et les Jours
→ (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une notice bio-bibliographique sur Déborah Heissler





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» Retour Incipit de Terres de femmes

Ariane Dreyfus, Sophie ou la vie élastique

par Angèle Paoli
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Ariane Dreyfus, Sophie ou la vie élastique

par Angèle Paoli

23 juillet, par Angèle Paoli[ —]

Ariane Dreyfus, Sophie ou la vie élastique,
Le Castor Astral, 2020.



Lecture d’Angèle Paoli


« C’EST DE VIVRE QUE JE PARLE »




« Une histoire passera ici ». Tel est le titre d’un précédent recueil d’Ariane Dreyfus, édité en 1999 dans la collection Poésie/Flammarion. Ce titre pourrait aussi bien être celui de son dernier opus : Sophie ou la vie élastique. Ici, une histoire passe en effet : celle de Sophie de Réan, héroïne malheureuse de la comtesse de Ségur. Et c’est peut-être aussi un peu l’histoire d’Ariane Dreyfus qui se dit/se lit ici en filigrane.

La poète au long cours aime à revisiter les histoires d’enfance, les histoires de l’enfance. Les westerns de John Ford (Une histoire passera ici), Les Malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur pour Sophie ou la vie élastique. Conter est pour elle de la plus haute importance. Il arrive ainsi qu’un personnage vienne « se heurter à nous, qui sommes déjà en morceaux », confie Ariane Dreyfus sur la quatrième de couverture de son dernier recueil, Sophie ou la vie élastique, que viennent de publier les éditions du Castor Astral. La vie, semble-t-il, n’épargne pas. N’épargne personne. Elle atteint toujours son but, la mort. Entre les deux extrêmes, elle s’étire, joue avec les uns les autres, écrivains et personnages, animaux aussi et « presque vivants », comme la poupée aimée et meurtrie de Sophie, malmenée par sa jeune maîtresse. La vie joue à l’élastique et Sophie joue avec elle. Le fil tantôt s’étire et lâche du lest, tantôt se rétracte et c’est alors la mort qui se profile. Les quarante-six poèmes du recueil ravivent la mémoire effacée de l’histoire de Sophie.

Sous la plume ailée d’Ariane, des épisodes oubliés refont surface, comme autant de ramures tendues auxquelles s’arrimer ; refont aussi surface les personnages qui animent le monde de Sophie. Ses cousines, Camille et Madeleine ; son cousin Paul. « Ce sont des enfants qui font attention à la vie », écrit la poète dans « [n]on pas le dernier, mais le seul jour» ; Madame de Réan, fragile et aimante, désespérée ; et son autoritaire époux (pas vraiment sympathique !). Madame de Fleurville… et quelques protagonistes occasionnels. Le plus étonnant est de retrouver sous la version poétisée du roman de la comtesse de Ségur, l’enchantement que celui-ci avait déclenché quand nous lisions avec nos yeux d’enfant. Quand Sophie nous faisait passer du rire aux larmes. Et que pleuvaient les punitions.

Est-ce à dire qu’Ariane Dreyfus, par la magie de ses mots, restitue cette part d’enfance qui gît encore en nous ? Rébellions, bêtises et impertinences. Pour ce qui me concerne, je pense bien que oui. Tel est aussi le talent de la poète. Raviver ce plaisir. Autant saisir au passage les branches qu’elle nous tend dans ce nouveau recueil. Car c’est de vivre qu’elle parle. Et que, comme l’écrit Eugène Guillevic cité en exergue :

« On ne sait jamais
Ce que fera la branche
la prochaine fois. »

C’est bien de vivre que la poète parle. Même si la mort est partout présente dans la vie de Sophie. C’est parfois la petite fille qui l’occasionne, par maladresse, par naïveté ou par inconscience. Par enfantine cruauté aussi. Il y a les morts ordinaires, la mort de la « poule déplumée » — qui ouvre le cortège animalier —, celle de l’écureuil, celle des poissons (un épisode savoureux !) ; celle, impressionnante, du cheval et celle des bébés hérissons. Il faut bien, pour que le récit progresse, que les uns vivent et que d’autres meurent en cours de chemin. Comme dans la vraie vie. Dans Sophie ou la vie élastique, un seul animal échappe à la mise à mort. Une araignée, suspendue à son fil, qui se balance par trois fois et laisse sa trace dans le tremblé de la page. Il y a les morts qui marquent plus profondément Sophie, celle de la poupée de cire martyrisée dépecée fondue noyée soumise à enterrements et à résurrections ; et celle, autrement tragique, de Madame de Réan – « La mère s’est perdue dans la mer » – qui frappe l’enfant de plein fouet dans ce qu’elle a de plus cher au monde :

« Plus de berceuse pour se poser sur elle
Maman est un mot qui a trop voyagé »
(« L’autre voiture »).

Et voilà Sophie orpheline confiée à une étrangère qu’elle devra désormais nommer du nom de « Maman ». La mort est pour l’enfant une expérience continue et multiple. Mystérieuse aussi et incompréhensible la disparition : « – Où l’emmenez-vous ? Demain, il sera vivant ? », interroge Sophie qui s’inquiète du devenir de « l’animal mort ».

Mais Sophie connaît d’instinct l’art de rebondir dans la vie. Elle rebondit toujours sur les interrogations qui se posent sur son chemin, et c’est toujours à partir d’images simples et réconfortantes. En atteste cette nouvelle façon, un brin détournée, de moduler le carpe diem d’Horace :

« Que nous reste-t-il aujourd’hui que nous n’aurons pas demain ? »

La réponse, apaisante, est suggérée dans les deux vers suivants :

« La vieille chatte dort sur elle-même
La tête déjà posée sur l’herbe »
(« Le cadeau »).

Inventive, toujours prompte à se tirer d’affaires par une pirouette, sautant à cloche-pied par-dessus les obstacles et tirant la langue, Sophie brave les interdits. Elle collectionne bêtises et punitions. Soumise à la fessée, recluse au pain sec et à l’eau, elle s’enfuit de sa chambre et bat la campagne alentour. Sa vengeance ? Une frayeur terrible qui met Madame de Réan aux cents coups et lui arrache un « cri de bête ». Lequel sera suivi d’une profusion de baisers fous lorsque Sophie sera retrouvée saine et sauve. Frayeur extrême qui fait prendre conscience à la jeune maman qu’« il y a pire que partir ».

Sophie a ses formules à elle qui sont paroles de poète.

« La peur marche plus lentement que le plaisir ».

Ou bien :

« Possible suffira toujours ».

Ou encore celle-ci, très caractéristique de l’écriture de la poète :

« Une culbute éteint une flamme, le jeu est de faire le noir
Une par une ».

Ariane Dreyfus prête à Sophie de Réan sa philosophie de vie : « un pied dans le sol, un pied dans le vide ». Leçon que la poète tient de Jean Cocteau, à qui elle dédie son recueil. « À Jean Cocteau, qui m’a appris à marcher un pied dans le sol, un pied dans le vide ».

Ainsi la vie de Sophie et celle de la poète s’accordent-elles dans une même claudication. On doit à l’héritage de la lointaine lutte biblique de Jacob avec l’Ange, une longue généalogie de boiteries. Des boiteries que l’on retrouve dans la conception toute personnelle qu’Ariane Dreyfus met en pratique dans sa poésie. Boiteries briseuses de rythmes et de rimes. Briseuses de formes convenues. D’où sans doute l’hésitation (consentie) entre prose et poésie. Entre récit (avec dialogues) et poème. Entre « le réel et l’imaginé » qui, dans l’interstice, ménagent « la place du mot ».

Alternances discordantes aussi entre malheurs et plaisirs, sans cesse en déphasage dans la vie. Ce qui compte, c’est de faire que le plaisir l’emporte :

« Les malheurs, les casser en petits morceaux
En trois, en quatre, tout de suite en dix

*

Le plaisir de courir sur le chemin crissant ! ».

Hésitations jusque dans la formulation. Ainsi du poème d’ouverture « Sans crier » où l’on peut lire :

« J’hésite, je te regarde, chemin qui ouvre le parc
Tu es si pâle,

*

En deux, qui écarte le parc
J’hésite, je regarde »
(« Sans crier »).

C’est qu’Ariane Dreyfus s’y entend dans l’art de pratiquer la disjonction, comme dans ces vers exemplaires :

« Le revoici encore solitaire
Le temps de tendre vers la lune ses yeux gonflés
Et de, hissé sur ses pattes ou ses mains, se laisser tomber
Pour une brasse parfaite dans la mare du soir »
(« Un dernier acte »).

Ou dans l’art de pratiquer le déhanchement du vers en bousculant l’ordre usuel des mots. Cet écart qui, à la lecture, surprend et met cette dernière en suspens, qui suscite parfois la polysémie et l’interrogation :

« une presque personne »
[…]
« la toute fontaine joliment jaillissante »
(« Le cadeau »).

Ou encore :

« Relevées, des presque mains griffues se touchent
Inertes »
(« Demain non plus »).

Au détour d’une strophe, il arrive qu’on se laisse surprendre par un zeugma inattendu et savoureux :

« Sophie, bouche ouverte, se penche en arrière
Pour la suivre des yeux et le plaisir
De se balancer sur sa chaise

Fort et parfois moins fort »
(« Les malles ouvertes »).

Ou encore par cet autre :

« Pendant qu’elle a mal
Paul la dépasse au galop et en chemise blanche
On le perd lui aussi »
(« J’avais  faim»).

La disjonction principale de Sophie ou la vie élastique me semble résider dans la présence inattendue d’un poème bien particulier, intitulé « En travers du lit ». Un poème qui se démarque de l’ensemble. Sans allusion aucune à Sophie. Une sorte d’écart d’écriture que ce poème identifiable par ses strophes. Des strophes inégales (3, 4 ou 5 vers), dans lesquelles reviennent à l’identique certains vers : « tel un jeune peuple d’une nature nouvelle » ; « la seule note de leur rouge ». Dès la seconde strophe, Ariane Dreyfus y multiplie les pas de côtés, bousculant inlassablement l’ordre des mots et des vers. Jouant avec les variations, les unes infimes, passant presque inaperçues, les autres plus franches. Un poème qui pourrait s’apparenter au pantoun malais. Un pantoun baroque, fondé sur des irrégularités. La poète y entrelace deux thèmes majeurs, celui d’un personnage masculin dont l’identité n’est pas donnée : « il y a devant lui de très nombreuses fleurs » et celui de « la nature nouvelle » assimilée à « un jeune peuple ». Le retour, d’un vers à l’autre, d’expressions quasi similaires, crée la surprise en même temps que cette sensation mystérieuse d’enroulement caractéristique de la vague qui roule sur elle-même, à la fois autre et pareille. Ce poème est introduit par une phrase en italiques : « Quand il arrive » et se clôt par cette autre : « C’est arrivé en dormant ». Est-ce rêve du lion de pierre entouré des « fleurs aux tiges serrées » ? Ces fleurs qui « jaillissent contre sa main de tout leur rouge », rendant vivant le morne animal. Peut-être. Mais c’est sans doute aussi un poème écrit en hommage au peintre Marc Feld à qui l’on doit le très beau dessin de couverture, Une pensée rouge, dédié au poète Thierry Metz.

De même qu’Ariane Dreyfus a dans sa malle aux trésors nombre de poètes et d’artistes qu’elle tient à portée de plume — l’ami de Pasolini, Sandro Penna, qu’elle cite à de nombreuses reprises —, Colette, Cocteau, Guillevic, Dickens, Yora Buson, Denise Levertov, Thierry Metz, Marc Feld… et Christophe Honoré pour son film Les Malheurs de Sophie (2006) sans lequel, dit-elle, « ce livre n’existerait pas », Sophie tient à sa disposition, comme dans les contes, nombre d’objets fétiches dont elle se sert pour se livrer à ses multiples expériences. La poupée, bien sûr, qu’elle soumet à de bien rudes épreuves et ce « charmant couteau ». « Son cher et vrai couteau ». C’est grâce à cet attribut indispensable que Sophie peut mener jusqu’à son terme l’expérimentation de son pouvoir de magicienne. Et de son pouvoir sur les autres enfants :

« Sorti de l’étagère, du blanc de Meudon
Sophie frotte avec son couteau
De quoi faire que l’eau soit crémeuse
Et pose le couvercle sur le pot de crème

Les morceaux de craie sont carrés
Donc c’est déjà du sucre dans le sucrier
[…]

« Vous n’avez plus qu’à boire c’est très bon »
(« Les mots et les choses »).

Les refus des cousins devant les exigences de Sophie engendrent sa colère. Et l’expérience s’achève en pugilat. Et engendre aussi un désarroi partagé face à ce qui résiste à être nommé.

« Deux corps tombent

Engloutis dans le tumulte de ce qu’ils ne peuvent
Nommer »
(« Les mots et les choses »).

Le cher petit couteau, « cet objet qui fait tout », intervient par deux fois dans l’épisode des cerises. Près du cerisier, un lion de pierre. Le lion a bon dos. Mais il semble inerte. Comment le ramener à la vie ? Grâce aux cerises, si rondes si rouges si dodues. Sophie s’applique à en couper une en deux : « ça peut faire des yeux ! ». Aussitôt dit aussitôt fait :

« Le lion soudain réveillé
Ouvre des yeux vraiment humides »
(« Un objet qui fait tout »).

Un peu plus loin, variation sur le même thème, dans « Souvenir inversé » : en cinq vers, le lion devenu féroce, gueule ouverte, se voit affublé d’une cerise entière par œil ! Une manière de le dompter et de le soumettre en l’obligeant à « fermer ses yeux ».

Sophie adoptée par Madame de Fleurville abandonnera finalement poupée et lion de pierre à leur vie immobile. « Tu sais je vais partir loin de toi », confie-t-elle au « lion gris et usé » (« Le dernier jour avant le premier »). Et à la poupée :

« Je ne vais pas te prendre avec moi,
Tu vas rester là pour
toujours, pour toujours
Je suis très légère, je ne suis pas morte comme toi, moi ! »
(« Naguère »).

L’optimisme réjouissant de Sophie l’emporte sur la mort.

« Je sais ce que j’ai vécu
et que je vivrai encore ».

Tels sont les derniers mots de l’enfant, en écho à ceux du très beau poème de Denise Levertov qu’ouvrent ces deux premiers vers :

« Me comprenez-vous bien ?
C’est de vivre que je parle… ».

L’air de rien, sous les dehors d’un simple récit de l’enfance, Ariane Dreyfus ouvre toutes grandes les portes de son monde intérieur. Un univers riche et complexe dont elle restitue par touches le substrat profond. Culturel, sensible, humain.

Dans Sophie ou la vie élastique, Ariane Dreyfus déploie, avec cette belle simplicité qui fonde sa personne, l’éventail de son talent poétique. Un talent enjoué, coloré et dansant. Vivante, Ariane Dreyfus, tellement ! Et qui entraîne dans son sillage tous ceux et toutes celles qui, comme elle, ont une soif brûlante de vivre.



Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli




Ariane Dreyfus  Sophie ou la vie élastique




ARIANE DREYFUS


Ariane-dreyfus
© D. Pruvot/Flammarion
Source






■ Ariane Dreyfus
sur Terres de femmes


Le beau tapis (poème extrait de Sophie ou la vie élastique )
Anatomie (poème extrait de Moi aussi)
Le Dernier Livre des enfants (lecture d’AP)
[J’écris parce que je vais disparaître] (poème extrait du Dernier Livre des enfants)
Comment habiter l’Inhabitable (note de lecture d’AP sur L’Inhabitable)
Épilogue (poème extrait du recueil L’Inhabitable)
La nuit commence (poème extrait du recueil L’Inhabitable)
La Lampe allumée si souvent dans l’ombre (note de lecture de Matthieu Gosztola)(+ L’Amour 1 dans sa graphie originelle)
Nous nous attendons (lecture de Tristan Hordé)
« C’est tout mouillé » (poème extrait du recueil Nous nous attendons)
« Je suis en train d’oublier son visage » (poème extrait du recueil Nous nous attendons)
Un recoin dans un coin (poème extrait de La Terre voudrait recommencer)
→ (dans l’anthologie poétique Terres de femmes) SAMI (autre poème extrait de La Terre voudrait recommencer)
→ (dans la galerie Visages de femmes) le Portrait d’Ariane Dreyfus (+ un autre poème extrait de La Terre voudrait recommencer)




■ Voir | écouter aussi ▼


→ (sur Terre à ciel) Repaires, repères - une lecture de Sophie ou la vie élastique par Françoise Delorme (juillet 2020)
→ (sur le site de La Croix) Le château de Fleurville, par Ariane Dreyfus
→ (sur Atelier du passage) une lecture de Sophie ou la vie élastique par Frédérique Germanaud
→ (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une fiche bio-bibliographique sur Ariane Dreyfus
→ (sur YouTube) Ariane Dreyfus dans l’émission Du jour au lendemain d'Alain Veinstein (France Culture, 29 décembre 2001)
→ (sur le site de France Culture) Ariane Dreyfus dans l'émission Ça rime à quoi ? de Sophie Nauleau (30 octobre 2010)
→ (sur le site de France Culture) Ariane Dreyfus dans l'émission Du jour au lendemain d'Alain Veinstein (19 mars 2013)
→ (sur En attendant Nadeau) un entretien avec Ariane Dreyfus (par Gérard Noiret, 14 mars 2017)






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» Retour Incipit de Terres de femmes


Michel Baglin | À quai

22 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


À QUAI




Désormais j’entre dans les gares
par effraction, par l’arrière,
du côté des grelots des passages à niveau,
du côté des friches rebelles,
des voies déposées,
des wagons à l’abandon
sombrant dans les herbes folles
et les souvenirs qui s’éteignent.

J’avance en me demandant
à qui peuvent bien parler
la maison du garde-barrière
et son jardin en jachère,
à qui tout ceci saurait-il en secret
raconter encore
des histoires de trains fous,
ou pousser des gosses
à se tordre les pieds
sur les cailloux du ballast
jusqu’au dépôt déserté,
jusqu’aux carcasses de la casse
où l’on s’initie à tout âge
au grand voyage.

Sous les horloges des quais,
j’avance dans le silence
des horaires suspendus.
Faute de remonter le temps,
je remonte les trains.
Je n’attends rien.
Plus personne n’en descendra.
Ma vie est faite.



Michel Baglin, « Faux départs », Un présent qui s’absente, éditions Bruno Doucey, 2013, pp. 43-44.





Michel Baglin  Un présent qui s'absente





MICHEL BAGLIN (1950-2019)


Michel Baglin
Ph : David Bécus
Source





■ Michel Baglin
sur Terres de femmes


Sentier d’automne (poème extrait de L’Obscur Vertige des vivants et autres approches)




■ Voir aussi ▼


→ (sur Recours au poème) Un présent qui s’absente, Entre les lignes (lecture de Philippe Leuckx)
→ (sur La Pierre et le Sel) un entretien avec Michel Baglin (17 mai 2013)
→ (sur Terre à ciel) une page sur Michel Baglin
→ (sur Esprits Nomades) une page sur Michel Baglin





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Fabrice Farre | L’oiseau de jour…

21 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


L’OISEAU DE JOUR…




L’oiseau de jour surgit tout à coup
des masses les plus sombres. Avec lui
reviennent les contours, puis la chair :
cette preuve que nous ne sommes pas
d’ailleurs. Pourtant, l’aile touche l’absence
où nous n’avons que faire des certitudes.
Là-haut, une fois le pôle atteint, la plume et le cri
s’effacent ; le lieu n’a plus aucune
consistance. Nous voici rivés au port sans bateau,
l’ultime recours est de croire peut-être au ciel.



Fabrice Farre, Avant d’apparaître, 24, poésie, éditions unicité, Collection Le Vrai Lieu dirigée par Laurence Bouvet, 2020, page 30.





Fabrice Farre  Avant d'apparaître 4





FABRICE FARRE


Fabrice-Farre-690x1024
Source




■ Fabrice Farre
sur Terres de femmes


Moitié (poème extrait de La Figure des choses)




■ Voir aussi ▼


→ (sur Recours au poème) une notice bio-bibliographique sur Fabrice Farre
→ (sur le site des éditions unicité) la fiche de l'éditeur sur Avant d’apparaître de Fabrice Farre
→ (sur Terre à ciel) un entretien avec Clara Regy
→ (sur le n° 8 de la revue Levure littéraire) une page sur Fabrice Farre





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» Retour Incipit de Terres de femmes

Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin

par Angèle Paoli
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Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin

par Angèle Paoli

20 juillet, par Angèle Paoli[ —]

Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin,
éditions Le Coudrier, 2020.
Avant-lire de Jean-Michel Aubevert.



Lecture d’Angèle Paoli


« QUELQUE CHOSE DE NOIR S’INVITE »




Poèmes du chagrin sont poèmes écrits au lendemain de la mort de la femme aimée. Quarante-deux années de vie commune, de partages, de voyages et de complicité ont soudainement pris fin après quelques mois de maladie et de souffrance. Poète endeuillé par la disparition de sa compagne, Philippe Leuckx cherche des étais où arrimer sa peine. Malgré les efforts auxquels il se soumet pour tenter de vivre sa désormais insoutenable solitude, tout semble leurre. L’appel de la mémoire, les souvenirs d’enfance, la lumière et le vent, les images heureuses de voyages, la maison et son jardin, tout semble échapper à l’emprise, tout semble vain, tout semble comme délavé.

Les poèmes du recueil sont poèmes de deuil où se décline sotto voce le chagrin sous ses multiples facettes. Dernière tentative pour cerner d’ombre ce qui obsède. Poèmes élégiaques que ce « chagrin d’herbes » qui embroussaille l’esprit du poète, confond sa pensée et ses sensations, et se joue de sa mélancolie. « Chagrin noir » parfois, qui entraîne jusqu’au fond de la « nasse », âme et cœur en « déroute ». Comment, dès lors, lutter contre le vide qui règne en maître sur l’espace et le temps ? Quel rempart édifier pour se protéger contre ce qui s’obstine à briser l’être ? Sur quels moyens compter pour maîtriser la désarticulation qui mine et le corps et le cœur ?

Ranimer ce peu qui demeure de lumière et de vent. Repousser au plus loin de soi les « murs de mer sale » qui hérissent la vie. Poursuivre sa route malgré tout, en dépit du désarroi qui s’acharne. Tenter de colmater le vide créé par l’absence en se fixant de pauvres objectifs ; tenter d’apprivoiser cette tristesse sans fin qui laisse à la dérive le cœur offert aux bleus de la mélancolie. Dessaisi de lui-même, le poète se fond dans un anonymat de gestes et de pensées, se recroqueville et « s’amenuise », enserré dans un rétrécissement de sa personne :

« Le chagrin plisse les yeux.
Le cœur s’amenuise.
On marche à reculons vers le temps qui
n’est plus et qui était présence.
On se sent inerte.
On va de là à là sans raison ni ressort. »

Une infinie tristesse tient en apesanteur l’homme solitaire délesté de ce qui le constituait et qui illuminait sa vie. Ce qui s’est absenté derrière un vide que rien ni personne ne peut parvenir à combler, a laissé dans la mémoire des brisures de regards qui affleurent comme autant de preuves que cela fut. Traces fragiles qui se dissolvent comme le sable qui fond entre les doigts et qui reconduisent vers le silence. Le chemin emprunté se révèle sans issue :

« Il n’est de chemin tracé
dans cette mémoire
encore chaude
des pas des gestes des regards
[…]
il n’est de sentier gravé
au sel de la mélancolie ».

Le poète passe par toutes les étapes de la souffrance et sa déroute est parsemée de tentations diverses. Il a pourtant conscience que tout effort est vain, toute tentative illusoire. Revenir en arrière ne se peut, faire revivre le passé est une épreuve impossible à affronter, à dépasser, à franchir.

« On se rempare comme on peut : le lot
des souvenirs.
Parfois, l’éclaircie d’un cœur.
Même les cœurs s’éteignent, nos lampes
de l’éphémère.
La mémoire poursuit de grapiller sur un
sol de plus en plus dur. »

S’« il faut peu de mots/pour nommer la lumière », il en faut beaucoup pour tenter de cerner ce qui constitue le chagrin et opérer un « appariement possible du cœur et des pauvres/objets. » Car les mots et les choses ont perdu de leur consistance. Tout ce qui emplit d’ordinaire le jour s’est vidé de sa substance. Il ne reste de ce qui fut le bonheur que l’image d’un leurre qui sonne creux dans la vie solitaire,

« et les mots glissent d’une surface
à l’autre sans s’encombrer de densité
ainsi va le jour avec ses surprises
ses prises d’obstacles ses pauvres
mots de résistance ».

Ainsi la solitude extrême du poète épris de la tendresse passée laisse-t-elle l’homme démuni. Désemparé. Livré à une fragilité extrême. Vaine est sa quête d’étais auxquels arrimer son chagrin. Vain ce questionnement infini qui reste sans réponse. Des images liées à l’enfance, il ne reste que le souvenir « des hautes herbes » réduites en poussière par l’été. L’enfance à jamais lointaine ne peut être d’aucun secours, pas plus que tout ce qui fut vécu et partagé. Comme si rien de tout cela n’avait existé :

« On a couru ensemble les mêmes îles, les
mêmes collines, l’été. »

Et le poète d’ajouter ce douloureux constat :

« Je reste sur le bord esseulé comme une
pierre. »

Malgré les présences affectueuses qui lui témoignent leur soutien, le poète persiste, « porté par l’encre/noire » qui guide sa main. « Quelque chose de noir s’invite », comme le « quelque chose noir » de Jacques Roubaud. Une encre qui endeuille jusqu’aux dernières images solaires de l’ultime voyage dans les Pouilles. Avec ces vers qui, tout en disant l’indicible douleur de celui qui sait qu’en ces lieux aimés elle ne reviendra plus, disent aussi l’échange de regards silencieux qui se saisissent de ce qui ne se peut dire mais qui pourtant se perçoit :

« le regard perdu
vers ce qu’elle savait
quitter
pour toujours
un instant resté
derrière le tulle
des brise-bise
j’étais glacé. »



Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





Philippe Leuckx  Poèmes du chagrin




PHILIPPE LEUCKX


Philippe Leuckx
Ph. Christelle Dossche




■ Philippe Leuckx
sur Terres de femmes


[Tu marches dans ta ville] (poème extrait de Poèmes du chagrin)
[Le soir](poème extrait de Ce long sillage du cœur)
Ce long sillage du cœur (lecture d’AP)
D’obscures rumeurs (lecture d’AP)
[Il reste au-dessus du jour quelque vœu d’enfance](poème extrait de D’obscures rumeurs)
[Laisse la nuit s’éclairer sous tes yeux](poème extrait de Doigts tachés d’ombre)
[On ose à peine la lumière](poème extrait de L’Effeuillement des choses vers les confins)
[On a vécu sous le verre] (poème extrait de L’imparfait nous mène)
[J’assume mes greniers d’enfance](poème extrait de Maisons habitées)
Le Mendiant sans tain (extraits)
Piéton de Rome, 13 (poème extrait de Rome rumeurs nomades)
[Parfois il est bon de s’égarer](poème extrait des Ruelles montent vers la nuit)




■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des éditions Le Coudrier) la page de l’éditeur sur Poèmes du chagrin





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Estelle Fenzy | [Je n’ai jamais dit adieu]

19 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour



Colette Reydet 3
Colette Reydet,
in Estelle Fenzy, Le Chant de la femme source,
éditions L’Ail des ours, 2020, page 19.
Tous droits réservés









[JE N’AI JAMAIS DIT ADIEU]




Je n’ai jamais dit adieu

Je garde intacte ma foi
réconcilie mes forces
me pare d’ailes robustes
lis dans la glace
d’éblouissants présages

Des bois perdus d’un cerf
je me suis parée
prête à la délivrance

mais je piétine me débats
dans l’envers d’un songe

où tu bascules et disparais



Estelle Fenzy, Le Chant de la femme source, éditions L’Ail des ours, Collection Grand ours n°4, 2020, page 51. Œuvres de l’artiste Colette Reydet.





Estelle Fenzy  Le Chant de la femme source




ESTELLE FENZY


Estelle Fenzy portrait
Ph. Tous droits réservés




■ Estelle Fenzy
sur Terres de femmes


[Faire fi(n) | de l’exiguïté du temps] (extrait de Coda (Ostinato))
Man’za (extrait de Gueule noire)
La Minute bleue de l’aube (lecture de Murielle Compère-Demarcy)
[Un seul pays natal](extrait de La Minute bleue de l’aube)
[Rêve silex] [extrait de Chut (le monstre dort)]
[Mon tablier déborde de prières](extrait de Mère)
[Père, | tu le sais](extrait de Par là)
Poèmes Western (lecture d’AP)
[Retrouver la neige](extrait de Poèmes Western)
Rouge vive (lecture d’Isabelle Lévesque)
Rouge vive (lecture d’AP)
Sans (lecture d’AP)
[Toi les yeux moi la voix] (extrait de L’Entaille et la Couture)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une fiche bio-bibliographique sur Estelle Fenzy
le site des éditions L'Ail des ours
le site de Colette Reydet





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Silvia Baron Supervielle | [que j’aille par le nord]

18 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour


[QUE J’AILLE PAR LE NORD]




que j’aille par le nord
où s’avancent mes pas
ou que je reste au sud
saisie par mes pensées
que je voyage ailleurs
sans mémoire imaginant
un souvenir dépouillé
de distance et de rivage
que j’habite les règnes
du rêve ou les empires
de la passion tout sera
équidistant du même
centre imprenable



Silvia Baron Supervielle, « Peu à peu », L’Eau étrangère [éditions Corti, 1993] in En Marge, poèmes choisis, éditions Points, Collection Points Poésie, 2020, page 350. Préface de René de Ceccatty.





Silvia Baron Supervielle montage




SILVIA BARON SUPERVIELLE


Silvia Baron Supervielle portrait
Source




■ Silvia Baron Supervielle
sur Terres de femmes


Alphabet des lieux remarquables (poème extrait du Pays de l'écriture)
Le marcheur séparé (autre poème extrait du Pays de l'écriture)
[le soleil remue les miroirs] (poème extrait de Sur le fleuve)
10 avril 1934 | Naissance de Silvia Baron Supervielle (+ un autre extrait du Pays de l'écriture)
→ (dans la galerie Visages de femmes) un Portrait de Silvia Baron Supervielle (+ un extrait de La Distance de sable)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions Points) la fiche de l’éditeur sur En marge





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Ariane Dreyfus | Le beau tapis

17 juillet, par Angèle Paoli[ —]
« Poésie d’un jour



Bougies 3








LE BEAU TAPIS




La joue écrasée, un œil à demi,
Paul décide de ne plus bouger, sauf le bras
Il touche
Un arbre, un oiseau sur une branche
Couchés près de lui

Une fleur presque sur l’écorce ? Brins de laine
Le bec près de la cerise ? Brins de laine

Sophie l’a griffé, il touche la patte de l’oiseau
Il est si facile d’oublier
Quand on a les yeux ouverts

Il roule sur lui-même jusqu’à la fenêtre
Les jambes prises dans le tapi enroulé
Comme une sirène qui voudrait
Avoir froid

Le bras tendu
Vers les vagues dorées qui dansent encore sur le mur
Car le soleil a touché la mer

De grandes bougies enflammées attendent au bout du couloir
Les balles que les enfants vont lancer sur elles

Une culbute éteint une flamme, le jeu est de faire le noir
Une par une



Ariane Dreyfus, Sophie ou la vie élastique, Le Castor Astral, 2020, pp. 45-46.





Ariane Dreyfus  Sophie ou la vie élastique




ARIANE DREYFUS


Ariane-dreyfus
© D. Pruvot/Flammarion
Source






■ Ariane Dreyfus
sur Terres de femmes


Sophie ou la vie élastique (lecture d’AP)
Anatomie (poème extrait de Moi aussi)
Le Dernier Livre des enfants (lecture d’AP)
[J’écris parce que je vais disparaître] (poème extrait du Dernier Livre des enfants)
Comment habiter l’Inhabitable (note de lecture d’AP sur L’Inhabitable)
Épilogue (poème extrait du recueil L’Inhabitable)
La nuit commence (poème extrait du recueil L’Inhabitable)
La Lampe allumée si souvent dans l’ombre (note de lecture de Matthieu Gosztola)(+ L’Amour 1 dans sa graphie originelle)
Nous nous attendons (lecture de Tristan Hordé)
« C’est tout mouillé » (poème extrait du recueil Nous nous attendons)
« Je suis en train d’oublier son visage » (poème extrait du recueil Nous nous attendons)
Un recoin dans un coin (poème extrait de La Terre voudrait recommencer)
→ (dans l’anthologie poétique Terres de femmes) SAMI (autre poème extrait de La Terre voudrait recommencer)
→ (dans la galerie Visages de femmes) le Portrait d’Ariane Dreyfus (+ un autre poème extrait de La Terre voudrait recommencer)




■ Voir | écouter aussi ▼


→ (sur Terre à ciel) Repaires, repères - une lecture de Sophie ou la vie élastique par Françoise Delorme (juillet 2020)
→ (sur le site de La Croix) Le château de Fleurville, par Ariane Dreyfus
→ (sur Atelier du passage) une lecture de Sophie ou la vie élastique par Frédérique Germanaud
→ (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une fiche bio-bibliographique sur Ariane Dreyfus
→ (sur YouTube) Ariane Dreyfus dans l’émission Du jour au lendemain d'Alain Veinstein (France Culture, 29 décembre 2001)
→ (sur le site de France Culture) Ariane Dreyfus dans l'émission Ça rime à quoi ? de Sophie Nauleau (30 octobre 2010)
→ (sur le site de France Culture) Ariane Dreyfus dans l'émission Du jour au lendemain d'Alain Veinstein (19 mars 2013)
→ (sur En attendant Nadeau) un entretien avec Ariane Dreyfus (par Gérard Noiret, 14 mars 2017)





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Frédérique de Carvalho, barque pierre

par Angèle Paoli
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Frédérique de Carvalho, barque pierre

par Angèle Paoli

16 juillet, par Angèle Paoli[ —]

Frédérique de Carvalho, barque pierre,
éditions Isabelle Sauvage, Collection pas de côté,
29410 Plounéour-Ménez, 2020.



Lecture d’Angèle Paoli


« LALANGUE– DE–CELA–QUI–NOUS
ÉBLOUIT. » UNE ÉPIPHANIE





Elle dit. Le lieu l’espace le temps elle. La mère l’enfance. Écrire. La « plaie » la barque la pierre. Elle, c’est la poète. Frédérique de Carvalho. Je la découvre ici dans ce recueil publié aux éditions Isabelle Sauvage. barque pierre.

barque pierre. Je n’avais jamais rien lu de Frédérique de Carvalho. La collection pas de côté est une invite. Se laisser saisir. Se laisser guider. Suivre la poète en son territoire. Et me voici lectrice sous fascination sous émotion sous une forme inconnue qui-touche-au-plus-profond, je-ne-sais-où, et qui bouleverse. Et qui porte/déporte. Loin ailleurs. Et qui déborde. Là-bas. Dans la lande la langue les fougères. Barque pierre. La barque, enserrée ou jointoyée, entre « bercail » et « berceau ». Un lieu où vivre, protecteur, originel. Entre pierre et bruyère.

barque pierre. Un très beau titre, énigmatique, elliptique qui condense en deux mots des univers en apparence antagoniques. Et les accouple dans le fusionnement de leurs syllabes. L’eau la pierre le bois la pierre le fluide le solide. La mer le roc.

« cette fois la barque était
de pierre ».

Ou encore :

« toute barque pierre pierre et terre ».

Elle dit, elle écrit. Elle raconte. Le « dit » de « barque pierre ». Le récit se fait par tableaux. Des « scènes/des mémoires fragmentées souvent/défigurées… ».

Les tableaux s’organisent à partir d’accroches anaphoriques décalées par rapport au poème lui-même. Didascalies. Ces didascalies permettent au regard de lier poème visuel et oralité. Et à la poète de se lancer sur « l’océan du langage ». Elle évoque les temps anciens, elle évoque les ères disparues et les espaces vierges. Elle rêve « les bêtes intactes » qui faisaient vibrer les parois de pierre du jadis, elle dit les bêtes sacrifiées d’aujourd’hui et la difficile mise en mots, mise en rimes. Avec « crime » ou « abattoir ». Le poème sur la page, un condensé de temps et de douleur :

« elle dit    j’ai mal chaque fois »

ou encore :

« elle dit    je me noie chaque fois ».

Des mots reviennent, qui donnent à la strophe sa musicalité : « pierre » « talus » « il pleut ». Des mots simples, des mots de tous les instants. Écrire est ce bégaiement de la langue. Un mot par vers dans la brièveté de strophes dépourvues de toute ponctuation. Et pourtant un rythme affleure, de page en page, un rythme tout en régularité, à la musicalité secrète, sous-jacente. Quelque chose de doux. Quelque chose de mélancolique. Quelque chose de voilé qui se dit dans une tonalité particulière. Toute en demi-teinte, qui touche et qui étreint. Qui porte et qui emporte. Dont je trouve une ébauche d’élucidation dans l’éblouissement de ces vers inattendus :

« il y a un mouvement sur la page comme un élan de fébrilité de veille de Noël l’orange dans le sabot la paille fraîche et chaude la neige des grands arbres l’empreinte des surfaces le ciel couchant dehors une joie immédiate que seules les bêtes que seules les bêtes
que seules les bêtes

elle dit que seules les bêtes ».

Elle dit les bêtes, le pays et le paysage, la lande les marais les talus. « C’est un pays/d’attache ». Sans limites et sans frontières.

Parfois au cœur du paysage surgit un vers ancien, un peu transformé. Le phrasé d’une comptine oubliée : « chère âme ne vois-tu rien venir ».

Elle mélange, inventive, les mots de la mémoire :

« elle dit    ma sœur ma douleur songe à la douceur
elle dit    la tour d’Aquitaine à jamais
abolie ».

Une lallation. Parfois elle se moque un peu, d’elle de la musique de la langue, sa « berceuse océanique » :

« toute berceuse est une berceuse
océanique
tout chant la sirène et cætera ».

Il arrive aussi qu’elle s’insurge contre les cruautés récurrentes du temps, leur résurgence inacceptable :

« qu’est-ce qu’on peut faire avec l’irréparable qu’est-
ce qu’on peut faire pour
empêcher l’œil de la tombe à te clouer la nuque
au mât d’une vieille histoire qu’est-ce qu’on peut
rattraper qui n’est pas rattrapable au propre au
figuré qu’est-ce… ».

Elle dit la lande la langue, puits sans fond où descendre sans fin pour trouver les mots,

« le geste vierge
la main

et les oiseaux »

ce peu qu’il reste lorsque tout a été exhumé recousu rapiécé ; lorsque le temps a été décliné, que le futur antérieur a annihilé le passé, que s’est enfin effacé ce qui n’en finit pas de passer. Elle dit ce qui s’écrit, pierres alignées pierres dressées. Chênes et charmes. Un même « chuintement » des arbres. Le mot « lande » emporte au-delà de la lande, de ce qu’elle colporte de légende. Un excès de langue peut parfois remplacer la chose absente. La contenir. Soudain, au détour d’un vers, l’ailleurs dérape. Les mots dévient vers d’autres réalités. Des réalités qui font mal, qui écorchent l’à-vif. Ainsi la langue déporte-t-elle.

« maintenant    on déporte à la
dérobée ».

Ce vers terrible revient sous différentes formes. Il surgit toujours à l’improviste, comme porté par un souffle qui meut les mots, les assemble sur la page en ménageant des blancs, peut-être pour reprendre haleine :

« elle dit    elle dit que déporter c’est un
verbe
d’état

elle dit la langue déporte
le sujet

elle se déprend ».

Elle dit un désir antérieur à toutes les tragédies. La voix de la poète détourne les on-dit, pose sur les choses une autre vision. Elle joue/déjoue les ambiguïtés de la langue. Dit à peine, suggère plutôt. Voix voilée.

« la voix déporte
encore ».

La langue de Frédérique de Carvalho est mystérieuse et belle. Sans recherche apparente, elle s’impose comme une évidence. Poésie première. Il arrive aussi que la poète bouscule la langue, que les phrases s’interrompent sur le vide d’une négation incomplète. La poète laisse en suspens ce qui ne peut être traduit en langage ordinaire… ou qui lui semble superflu. Elle laisse planer le sens. L’« épiphanie » des mots, leur éclat, irradie la page :

« comme si la mort le
miroir

toutes les saisons dans
toutes les saisons ».

Conjuguant sa vie à tous les temps, la poète traverse le miroir avant / après/ au-delà / hier / maintenant / dedans / dehors. Il arrive que fusionnent temps et espace, qu’au détour d’une figure absente les enfances endeuillées remontent à la surface. Se retourner est pourtant synonyme de douleur. Il ne faudrait pas. Parce que déplier le passé, rechercher une Eurydice déjà morte, ne peut apporter que souffrance. Parce que la mère, présence-absence, amour-haine, est là. C’est autour d’elle et avec elle que se creuse le sillon des origines ; c’est du sillon originel que se répand la plaie :

« ma mère ma douleur que jamais ô
jamais ».

La poète interroge la langue de l’indicible :

« de quelle langue dire peut
parler on l’a dit déjà Eurydice déjà morte

la peur qui dévisage ».

Il faudrait ne pas se retourner sur Eurydice. Il faudrait retenir Orphée. L’empêcher de faire remonter la mère. Et pourtant, elle/il le fait. Parce que dire la mère, c’est dire « d’où le désir » :

« la mère est le sujet tous désirs confondus dans le mot
possession

le sujet n’est pas simple ».

La mère est le cœur de ce que la poète est elle-même, de ce qu’elle vit. Elle est la matière même de son écriture. Elle en est le sujet unique, obsessionnel. Celui qui absorbe tout autre sujet. Et la poète, jouant sur les mots, d’écrire encore :

« elle dit la mère démontée toute sa vie à
démonter la
mère
et rien d’autre
pouvoir
faire ».

Démonter découdre démembrer disperser pour « remonter la mère pièce à pièce ».

Ainsi la poète n’a de cesse de dire « l’enfance rapiécée/de la langue ». Seul moyen de pouvoir « se désaffoler » et de reprendre vie sur le fil instable de l’horizon.

Avec le retour constant de la mère se tisse l’écriture. L’écriture « béquille » du « dit » et de la mère. Écriture sans péril autre que la douleur intimement liée à la poète. Puisque la « mère ne verra rien ». L’écriture interroge, elle cherche sans cesse sa définition, son « respir ». La poète dit ce qu’elle en attend, ce qu’elle en exige :

« je demande à l’écriture qu’elle répare ce qu’elle a mis au jour

je demande à l’écriture qu’elle répare sur-le-champ

je demande à l’écriture
c’est pourquoi… ».

Geste désir danse, l’écriture de Frédérique de Carvalho est écriture de l’implicite, de l’indéchiffrable, de l’équivoque. Elle est la vivante qui ré-explore avec talent le territoire infini de « lalangue – de – cela – qui – nous
éblouit ». Une épiphanie.

Et « c’est de la joie cela de
l’ivresse qui
vient. »



Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





Frederique de Carvalho  Barque pierre




FRÉDÉRIQUE DE CARVALHO


Frederique de Carvalho 2





■ Frédérique de Carvalho
sur Terres de femmes


[à part elle] (extrait de barque pierre)




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions Isabelle Sauvage) la page de l'éditeur sur barque pierre
→ (sur Terre à ciel) un entretien de Frédérique de Carvalho avec Roselyne Sibille
le site de l’association terres d’encre





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