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onze fois trois

19 June, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]


Poursuivre une fois de plus l'aventure
dans le tiers livre de François Bon

Onze fois Trois Trente-Trois

I
Il est encore à la barre, il a le visage exténué de l'homme qui achève sa quatrième nuit de mer, les yeux brûlés de sel et d'hallucinations. Égaré dans une molle du golfe, il a tiré trois jours, trois nuits, de longs bords, serrant le vent au plus près. Ce n'est qu'à la pointe de Trévignon qu'il a identifié, à la côte, loin dans le nordet, les feux des autres voiliers. Il serait donc vainqueur.

II
Elle remonte le cours de l'oued, jusqu'à l'entrée des gorges. Elle déroule son foulard de tête, la chevelure noire s'écroule en vagues des épaules à ses reins. Plus tard, quand elle a quitté l'ombre de la palmeraie et le parfum des orangers, elle laisse glisser jusqu'à ses chevilles que cercle le tatouage des Aït Melkem la tunique d'indigo, elle descend, intense et nue, dans le chaos des galets blancs que charrie l'eau du dernier orage. La toison de son sexe est de la plus belle noirceur.

III
Il est assis parmi les enfants, ensemble ils jouent aux osselets, il est souriant — qui donc écrira plus tard qu'il était le visage de la tristesse. L'œil est vif, il hume l'air marin avec appétit ; certes l'âge le courbe et le pas est hésitant quand il prend le chemin de la mer. Atteindra-t-il ou pas l'inespéré ?

IV
Elle descendait à la Vilaine par la Corne-de-Cerf, chaque matin, été comme hiver, qu'il pleuve ou vente, avec sa longue charrette, sa lessiveuse, son rangeot, son bat-drap et son trépied ; elle lavait le linge des gens des châteaux, celui des gens de Beaulieu et celui des gens de Trenon ; la remontée au bourg par la côte de la Corne-de-Cerf était pentue et longue. Elle est morte épuisée à cinquante six-ans. Elle était ma grand-mère.


V
Il était charpentier ; le dimanche matin, il devenait barbier, il rasait les paysans qui venaient à la messe ;  il était toujours vêtu d'un lourd et large pantalon de velours, les reins ceints d'une large flanelle ; il était chantre à l'église. Charpentier, il faisait les cercueils et rasait donc les morts.


VI
Si Salah était un modeste comptable chez un des plus riches commerçants Mozabites de la place Béchu. Il prit le maquis dès la Toussaint Rouge. Quand nous le rencontrâmes peu de mois avant le cessez-le-feu, il commandait la "mintaka" du sud des Aurès ; son visage émacié dégageait la sérénité. Il était, bien qu'ayant tué, d'une remarquable douceur. À Branis, il nous reçut sous un olivier.


VII
Elles habitent un gourbi, tout proche de la casemate ; il les voit souvent à la fontaine ; sur le plan du village, la punaise de leur gourbi est rouge, : l'homme est au maquis, il a peut-être été tué. La femme, trente, trente-cinq ans dans ses haillons noircis de la fumée du bois d'olivier et de genévrier, est grande et sèche ; les traits du beau visage se rehaussent de rides accentuées par la vie rude du djebel ; dans le corps de la fille, quatorze, quinze ans, s'annonce déjà le port altier de la mère, elle a la rondeur nubile de l'adolescence

" Et peut-être le jour ne s'écoule-t-il point qu'un même homme n'ait brûlé pour une femme et pour sa fille. "
                                St-John Perse, Anabase II

En deçà du sentiment de beauté, remue l'indéfini désir que, seule, contient l'attitude des deux femmes. Elles n'ont ni hauteur, ni mépris. Elles ignorent.



VIII
Le comte de Saint-Germain habite le château de Trenon, ses fermiers résident dans les villages alentour du château ; chaque dimanche, il assiste à la grand'messe entouré de sa famille, il occupe le banc clos qui leur est réservé au plus près de la sainte table. Il porte beau.


IX
C'est un petit homme propret, très soigné, il chemine à petits pas comptés dans les rues de la ville, il s'incline quand il salue les dames. Philologue, il est un remarquable hellénisant et a publié quelques pages sur la Lettre X, conte un peu leste attribué au Pseudo-Eschine. Désormais, il enseigne le Grec ancien à l'Université du Troisième âge.



X
C'est sans doute un portrait de femme sur une fresque en relief. La taille est svelte, prise en une longue coule, elle porte en main droite une cithare, un livre en main gauche. Le visage a été effacé, comme raboté, par les conventionnels français qui ont occupé l'Électorat de Mayence.


XI
Il doit, toutefois, écrire un onzième portrait. La chaleur est lourde, les doigts enfourmillés se dyslexisent sur le clavier, les pies jacassent dans le jardin. L'écran ne renvoie que le visage d'un vieil endormi.


comment prendre les eaux

11 May, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

ou une leçon de thermalisme par l'ami Montaigne

 Il m'aura donc fallu venir en cure à Barbotan une troisième année pour apprendre quasi fortuitement que Montaigne y vint sans doute prendre les eaux, il y a quelques quatre-cent trente ans.
Hasard d'une lecture, livrée elle-même au hasard de mon numéro de vestiaire d'entrée puisque je joue ainsi de mes lectures du jour ; c'était  à l'automne 2015 avec les Regrets de Joachim ; à l'automne 2016, avec les Haïkus de Bashô.
Ce printemps, je récidive avec les sonnets de l'Olive et ma "librairie portative" s'est grossie de la seule et épaisse biographie MONTAIGNE, la splendeur de la liberté de Christophe Bardyn, curieuse biographie qui fouine dans les recoins des Essais, pour y paradoxalement faire lire ce que n'a pas écrit Montaigne, ce qu'il suggère, démarche qu'il résume ainsi dans les Essais, III, 9 :

« Tant y a qu'en ces mémoires, si on y regarde, on trouvera que j'ai tout dit, ou tout désigné. Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt ».

Et Bardyn de suivre "le doigt", de ne point se priver d'y aller regarder, de prolonger le commentaire en soulignant — parfois — le peu de curiosité de ses prédécesseurs biographes. Ça décape, ça irrite ici, ça outrepasse là. C'est à lire.

Bref, mon numéro de vestiaire d'entrée aux Thermes m'a conduit au chapitre 29, La Pierre et les eaux : nul n'ignore les coliques néphrétiques, les tourments et les hurlements de douleur, qui, les Essais étant enfin édités, seront le prétexte à la fréquentation des stations thermales d'Europe lors du voyage en Italie, via l'Allemagne et la Suisse.

Ce n'est pas encore Montaigne qui rédige les premières pages du Journal de voyage, c'est son secrétaire : les voyageurs se trouvent à Bade, l'actuelle Baden, alors petite station thermale suisse, mais il y est question de Barbotan :

L’eau des bains rend une odeur de soufre à la mode d’Aigues-Chaudes & autres. La chaleur en est modérée comme de Barbotan ou Aigues-Chaudes, & les bains, à cette cause, fort doux & plaisants.
Qui aura à conduire des dames qui se veuillent baigner avec respect & délicatesse, il les peut mener là, car elles sont aussi seules au bain, qui semble un très riche cabinet, clair, vitré, tout au tour revêtu de lambris peint & planché très proprement ; à tout des sièges & des petites tables pour lire ou jouer si on veut étant dans le bain.
Celui qui se baigne, voit & reçoit autant d’eau qu’il lui plait ; & a t’-on les chambres voisines chacune de son bain, les promenoirs beaux le long de la rivière, outre les artificiels d’aucunes galeries. Ces bains sont assis en un vallon…
L’eau au boire est un peu fade & molle, comme une eau battue, & quant au goût elle sent au souffre ; elle a je ne sais quelle piqure de salure. Son usage à ceux du pays est principalement pour ce bain… Ceux qui en boivent à leur coutume, c’est un verre ou deux pour le plus. On y arrête ordinairement cinq ou six semaines, & quasi tout le long de l’été ils sont fréquentés…
L’usage en est fort ancien, & duquel Tacitus fait mention ; il en chercha tant qu’il put la maitresse source & n’en put rien apprendre ; mais de ce qu’il semble, elles sont toutes fort basses & au niveau quasi de la rivière. Elle est moins nette que les autres eaux que nous avons vu ailleurs, & charrie en la puisant certaines petites filandres fort menues. Elle n’a point ces petites étincelures qu’on voit briller dans les autres eaux souffrées, quand on les reçoit dans le verre, & comme dit le seigneur Maldonat, qu’ont celles de Spa.
M. de Montaigne en but lendemain que nous fumes arrivés, qui fut lundi matin, sept petits verres qui revenaint à une grosse chopine de sa maison ; lendemain cinq grands verres qui revenaint à dix de ces petits, & pouvaient faire une pinte. Ce même mardi à l’heure de neuf heures du matin, pendant que les autres dînaient, il se mit dans le bain, & y sua depuis en être sorti bien fort dans le lit. Il n’y arrêta qu’une demi-heure ; car ceux du pays qui y sont tout le long du jour à jouer & à boire, ne sont dans l’eau que jusqu’aux reins ; lui s’y tenait engagé jusques au col, étendu le long de son bain.

 

Ce matin donc, à Barbotan, l'eau des piscines, du couloir de marche, des baignoires et des boues était bien cette même eau qui, quatre-cent trente ans plutôt, avait apaisé le corps de l'ami Montaigne.
Au goût, elle n'était "ni fade, ni molle, ni battue"; certes elle avait odeur de souffre !

Le verre d'eau bu avait le goût de sa pensée.

 


de nouveau, mais au printemps, à Barbotan

1 May, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

Revenu donc en saison printanière pour barboter dans les bienfaisantes illutations, les douches par immersion auxquelles se sont ajoutées de bien bonnes et actives bouillonnantes baignoires.
Je me suis embarrassé cette fois d'un lourd "Poésie/Gallimard", cet ÉROS ÉMERVEILLÉ qu'est l'Anthologie de la poésie érotique française trop épais pour mon sac de cure. Et d'un plus lourd et plus épais encore Montaigne ou la splendeur de la liberté.

 

Cependant ailleurs est l'urgence qui sans nuire aux jouissances et de cure et de lecture, assaille le mental du lecteur

En ces semaines de tohu-bohu citoyen, quand le seul lien identitaire qui me relie encore à ce pays de ma naissance serait sa seule langue, c'est bien le recours à deux hommes, grands fabricants de cette même langue, qui m'est mince lumière pour ce dimanche à venir.

La plainte du premier, un de mes plus anciens, poète de mon enfance :

 

France mère des arts, des armes, et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle :
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

 Joachim Du Bellay et
le Sonnet IX de ses Regrets

 

La parole assénée du second, découverte solaire de mes fins d'adolescence, ce télégramme aphoristique de René Char :

 

Réclamons venue civilisation serpentaire. Très Urgent.

 

comme un vœu de colère, comme un vote de révolte, non à glisser mais à ficher sur l'urne vaine. 

Qui peut entendre, entendra ! Qui tente de comprendre, comprendra.


ne pas oublier

21 April, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]
A l'avant veille d'un choix qui m'est décisif pour tenter d'exercer , une fois de plus, ma foutue "identité" citoyenne, je n'oublie point ces jours anciens :
 
« Tamloul au matin du 21 avril 1961
J'ai vaguement entendu Carbone et Tidjane, au retour de leur embuscade, s'entretenir avec Tardier qui était de garde dans l'angle de la cahute.
 
Les gars chargés de l'ouverture de la porte sud du regroupement et et de celle du parc à bestiaux sont déjà descendus. Les jeunes bergers qui mènent leurs troupeaux de moutons et de chèvres paître jusqu'au soir aux limites de la zone interdite sont des matinaux.
 
Sept heures. Machinalement, j'allume le "transistor" règlé sur France V, l'ancienne Radio-Alger. Bizarre ! de suite le fameux chant, la Marche des Africains, repris très vite en boucle.
 
De suite, le souvenir des barricades de janvier 60. « Merde ! Ils remettent ça ! »
 
Qui ça, "Ils" ? Les mecs de l'Algérie française, ceux de mai 58, ceux de janvier 60. Les cons !
 
Et la Marche des Africains toujours reprise en boucle, suivie de tout le "folklore" des musiques militaires, chants "paras" et airs en fanfare des conquêtes coloniales.
 
Merde. Les gars dans la cahute sont réveillés. On s'interroge. Et lancinante, la foutue Marche.
 
À sept heures trente, lors de la vacation du matin qui relie les postes de la IIème Compagnie et le Bataillon, je décide de demander à parler à Willy et à Jean, le toubib, qui, là-haut à Rhardous, sont les copains sous-lieutenants appelés.
 
Très vite Willy au "bigophone". Lui aussi écoute et s'interroge. Très vite aussi : « Si "ils" nous préparent un nouveau 13 mai, on ne marche pas ! C'est clair. » Nous décidons de mettre en alerte tous les appelés.
 
À huit heures trente, enfin une voix :
 
« Officiers, sous-officiers, gendarmes, marins, soldats et aviateurs, je suis à Alger...»
 
Ça dure deux minutes, c'est Challe et les autres. C'est un 13-mai sans De Gaulle. Contre de Gaulle. On a compris, tous les gars sont aux transistors et c'est « Merde ! Et la quille ? » Sans doute ces premières réactions sont d'un très bas niveau citoyen, mais elle seront le soubassement du refus.
 
Vite à nouveau, aux vacations radio de 9 heures, vacations assurées par les appelés, de postes de sections à postes de compagnies, jusqu'au bataillon, de piton en piton, jusque dans les hameaux des vallées, le message va passer : « Nous ne marchons pas ! » Je monte avec Launay à Rhardous, une grimpette d'un quart d'heure en petites foulées. La-haut, tous les copains appelés, simples bidasses et gradés, les métropolitains et les FSNA, les Français de souche nord-africaine, sont sur l'esplanade.
 
« C'est non ! »
 
Ils nous délèguent pour aller voir Marcadot, le capitaine qui n'est pas encore sortit de sa "piaule". Soucieux, lui aussi, mais qui tente de temporiser et minimiser. Nous le savons vélléitaire. Et lui affirmons, tout à trac que nous ne sommes pas sûrs du comportement de Fromont, notre commandant de bataillon qui a "toute la gueule" à se rallier aux mecs du coup d'état. Ni même du sien, d'ailleurs. À bon entendeur...
 
Nous "bigophonons" à Bultat au poste de commandant ; c'est notre ancien patron du Commando de chasse ; sur lui, nous faisons fond pour, éventuellement, neutraliser Fromont.Et tant que nous y sommes, nous demandons liaison avec le PC du secteur de Cherchell, manière d'avertir le colonel du secteur qui est aussi le commandant de l'École d'appplication de Cherchell de notre position. Je me suis naguèrement durement affronté à lui à propos de Tamloul, mais notre relation est très vite devenue chaleureuse. Au-delà d'une relation de supérieur à subordonné; de colonel d'active à "sous-bit" appelé. Il est proche de De Gaulle.
 
Nous avons Corme de Saint-Aubin lui-même. Il nous remercie de la rapidité de notre appui et affirme sa détermination à s'opposer à cette fronde. Marcadot n'a pipé mot.
 
Le lendemain à 20 heures, De Gaulle lancera son appel à l'obéissance citoyenne du contingent, "ces cinq cent mille gaillards munis de transistors", il ne l'a point provoquée.
 
Nous l'avions précédé.
 
Il a confirmé notre refus.»
 
 
 
 
 
Post-scriptum :
 
Sur cette rébellion d'avril 1961, on peut lire:
La Fronde des Généraux, Jacques Fauvais, Jean Planchais, chez Arthaud, 1961. C'est relaté par le "haut". Quelques lignes entre les lignes pour... les appelés.
 
Pour celles et ceux qui auraient oublié ou qui ignoreraient, manière d'apprendre ou de se remettre en mémoire sur Wikipédia : Le putsch des généraux.
 
 
Cette note a été rédigée entre quatre heures et sept heures du matin, heure pour heure, jour pour jour, après ces événements qu'elle relate, vécus, il y a cinquante et six ans, dans l'obscur.
 
Mais dans le corps, c'est encore hier.
 
Les prénoms et noms des appelés ont été respectés ; modifiés, les noms des officiers d'active qui sont cités.
 
Pour le contexte, il est possible de lire dans les "pages" de ce blogue, Tamloul I.

une fin d'hiver printanière

14 March, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

Le pêcher est en fleurs, les seringas poussent leurs bourgeons, les pâquerettes "émaillent" la pelouse qui n'est plus qu'une vieille prairie heureuse. D'où le volontaire cliché de "la prairie émaillée".


J'écoute le"'Philosophe" de Haydn" par Il Giardino Armonico.


J'ai feuilleté "Une activité respectable" de Julia Kerninon, une de mes trop rares incursions dans les écritures d'aujourd'hui. Elle y narre qu'elle fréquentait toute jeunette de vieux poètes d'un "club interlope" (sic!) établi une ancienne usine de biscuits dans (sa) ville natale — qui n'y reconnaîtrait point le Lieu Unique  ? Audacieuse, cette jeunesse littéraire !

Je sors tout juste de la lecture des bouquins de vieux amis de naguère : Noé Richter et ses Institutions de Lecture Publique, Michel Chaillou et son Sentiment géographique qui favorise mes endormissements dans les vallées du Forez au XVIIe siècle où je crois bien,  je retrouve la Lumineuse de l'automne dernier qui errait, elle, aux confins des Landes d'Armagnac et du Pays d'Albret.

Je grogne en parcourant mon conscrit Philippe Sollers qui, dans son École du Mystère, cite Lucrèce lequel célèbre, dans son De rerum natura, Épicure, sans même citer le traducteur que donc je nomme, un certain José Kany-Turpin :

Humana ante oculos foede cum uita iaceret
in terris, oppressa graui sub religione
quae caput a caeli regionibus ostendebat,
horribili super aspectu mortalibus instans,
primum Graius homo mortalis tollere contra
est oculos ausus, primusque obsistere contra;
quem neque fama deum nec fulmina nec minitanti
murmure compressit caelum, sed eo magis acrem
inritat animi uirtutem, eriringere ut arta
naturae primus portarum claustra cupiret.
Ergo uiuida uis animi peruicit, et extra
processit longe flammantia moenia mundi,
atque omne immensum peragrauit mente animoque,
unde refert nobis uictor quid possit oriri,
quid nequeat, finita potestas denique cuique
quanam sit ratione atque alte terminus haerens.
Quare religio pedibus subiecta uicissim
opteritur, nos exaequat uictoria caelo.

La vie humaine, spectacle répugnant, gisait
sur la terre, écrasée sous le poids de la religion,
dont la tête surgie des régions célestes
menaçait les mortels de son regard hideux,
quand pour la première fois un homme, un Grec,
osa la regarder en face, l'affronter enfin.
Le prestige des dieux ni la foudre ne l'arrêtèrent,
non plus que le ciel de son grondement menaçant,
mais son ardeur, fut stimulée au point qu'il désira
forcer le premier les verrous de la nature.
Donc, la vigueur de son esprit triompha, et dehors
s'élança, bien loin des remparts enflammés du monde
Il parcourut par la pensée l'univers infini.
Vainqueur, il revient nous dire ce qui peut naître
ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose
un pouvoir limité, une borne immuable.
Ainsi, la religion est soumise à son tour,
piétinée, victoire qui nous élève au ciel.

Lucrèce
Éloge d'Épicure
De Rerum Natura, I, 62-79

 

Je reprends ici l'intégralité de l'hommage à Épicure dont Sollers, étonnamment, ne cite que les quatre versets en gras et en... français, lui qui aime tant rallonger la sauce de ses chapitres par de nombreuses et longues citations, souhaitant atteindre chaque fois les plus de 180 pages dans ses récentes publication.

Je cesse tout bavardage, j'ai à planter rosier, fraisiers et autre échinacéa que ce matin j'ai soigneusement plongés dans un pralin de ma composition.
Je saute dans mes sabots.


pour Noë RICHTER, in memoriam

7 March, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

NoRichter005.jpgLA LECTURE ET SES INSTITUTIONS


Longtemps maintenue dans l'ignorance, la masse laborieuse a peu à peu accédé au savoir et à la culture légitimes. L'instruction du peuple a d'abord été l'apprentissage d'une lecture dirigée conçue pour former de bons chrétiens, puis de bons sujets, de bons laboureurs et de bons ouvriers.
La Révolution française n'a pas renié ce conditionnement du peuple, mais sa politique éducative en a altéré le mécanisme en jetant les fondements d'une instruction populaire que la bourgeoisie conquérante a mise en œuvre au siècle suivant. Partagée entre un obscurantisme résiduel, un paternalisme bienveillant et une philanthropie agissante, la classe dominante a livré à la classe laborieuse les instruments de son émancipation. Les médiations qu'elle a exercées ont stimulé le mouvement social profond qui entraînait la masse populaire vers la conquête du savoir.
Ce mouvement a été porté par une élite autodidacte jusqu'au moment où les pouvoirs publics ont reconnu la maturité du mouvement ouvrier en accordant la personnalité juridique à ses institutions.
En replaçant la lecture ouvrière dans l'histoire culturelle de la France le présent ouvrage apporte une contribution essentielle à celle-ci. L'auteur en découvre la genèse, en retrace les développements et montre comment les fonctions et les différents courants d'un système de lecture ségrégationniste ont fini par converger et par déboucher sur la conception de la bibliothèque moderne.


NOË RICHTER.

Né à Paris en 1922, Noë Richter dirigeait la Bibliothèque universitaire du Mans où il partageait son temps entre la gestion d'un service d'éditions universitaires, l'enseignement professionnel, la rédaction de manuels techniques et la recherche sur l'éducation populaire et la lecture.
Il a passé la plus grande partie de sa carrière à Mulhouse, ville ouvrière et métropole industrielle, où s'est faite au Second Empire la rencontre de Jean Macé, éducateur populaire au meilleur sens du terme, et du grand patronat philanthropique protestant.
C'est là que Noë Richter a pris conscience des oppositions et des convergences de la culture prolétarienne et de la culture légitime. Sa pratique et sa réflexion ont fourni la matière de plusieurs ouvrages dont La lecture et ses institutions est la synthèse et le couronnement.

(4ème de couverture de La Lecture et ses institutions, Éditions Plein Chant &  Bibliothèque de l'Université du Maine, 1987)

 

Noë, en cette fin d'hiver, s'en est allé.
Il  me fut à la fois Maître et Compagnon.


Saluer mon Compagnon Jean-Paul Frenais

16 January, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

« Et si c'était de notre ressort à nous, les encore vivants, de continuer nos morts bien au delà du simple et pieux souvenir ? D’entretenir à travers nos enfants et les enfants de nos enfants, la force vitale et les vertus qui animaient  les actes de ce mort ! »

 À Gildas, Réjane, Régis,
à leurs enfants qui auront à cœur et sauront assurer l'accès d'un Jean-Paul Frenais mort au statut d'Ancêtre Vivant.

Ancêtre qui vient du latin antecessor, celui qui précède, d'abord attesté, non comme  lointain aïeul,  mais comme terme commun  au sens de « éclaireur ».

 

Dans les ruelles de Kounghani

Nous venons de Dakar, après avoir suivi pendant plus de onze heures la route du Fleuve, c'est ici, plus encore qu'à Bakel, que se fait l'entrée dans « notre » Afrique. Le taxi-brousse se glisse entre les collines de pierres  aigües et noires qui dominent une étendue grisâtre d'arbustes épineux et de champs de manioc en jachère. Kounghani se devine bientôt dans le nord-est à ses palissades de bois qui ceinturent les enclos de troupeaux et à cette fracture d'horizon que l'on pressent comme l'annonce du Fleuve proche.



Kounghani, nous en avons toujours entendu parler comme de la « Ville Sainte » du Gadiaga. Y réside le clan des Tandjigora, nobles religieux soninkés dont l'influence est reconnue dans toute cette région du Sahel. 
Un soir de saison sèche, après une journée lourde de palabres : nous descendons. Jean-Paul et moi, la ruelle principale qui mène au fleuve en quête d'un peu de douceur humide. Nous visitons la mosquée sertie dans un enclos de fraîcheur végétale, architecture qui s'inspire trop du roccoco maghrébin, oublieuse du style soudanais, pourtant proche... Djenné, Mopti ! Nous allons jusqu'au Fleuve ; les femmes s'affairent dans les petits périmètres maraîchers, une noria continuelle de larges cuvettes émaillées ; l'eau est jetée sur les carrés de légumes ! Le conseiller agricole se réveille chez Jean-Paul qui s'effare de ce geste qui tasse la terre ; il emprunte une cuvette à une femme et en disperse l'eau de la main en pluie légère, puis d'une seconde cuvette, il verse lentement cette eau au pied de chaque plant.


Quand nous remontons, trois majestueux boubous, de parme, de vert et d'or, descendent à notre rencontre. Salutations et présentations en soninké et en français :  le personnage central vêtu de l'or, c'est Ali Tandjigora l'imam de Khounghani, il a recu visite d'allégeance de deux  autres imams voisins, le parme, du Mali, le vert de Mauritanie. II les raccompagne jusqu'aux pirogues et revient s'entretenir de notre voyage, de ce qui nous lie à sa communauté. Il nous invite à prendre le thé rituel dans sa concession. Nous parlerons longuement de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara et maître d'Hampâté Bâ ; il souligne qu'il est toujours bon de converser avec les gens d'une autre religion et que ceci ne peut qu'affermir sa propre foi.

Dès lors qu'un homme croit en Dieu, il est mon frère !



Dans ces années-là, aux rives du Sénégal, l'Islam était encore empreint d'une grande douceur.


relectures actuelles en ces premiers jours de l'an

14 January, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

Quand l'actualité locale et télévisuelle relance les lectures anciennes, ça peut donner sur la table du lecteur un certain encombrement.

D'abord,
dans le quotidien régional Ouest-France, à la page de rubrique Nantes-Métropole, une biographie* qui vient de paraître — c'est si rare ! — sur Benjamin Péret, un Nantais de la banlieue sud, Rezéen donc, surréaliste du Surréalisme le plus pur, anarchiste de la colonne Durruti pendant la guerre d'Espagne, imprécateur, une langue ravagée par le non-sens, hors quand il fustige les poètes dits engagés dans le Déshonneur des POÈTES, quand il interpelle avec véhémence les croyants, quand il ridiculise les religieux et les anciens combattants, quand il célèbre l'amour sublime dans le noyau de la Comète.
Et ce sont Trois cerises et une sardine, Le grand Jeu, Je ne mange pas de ce pain-là, La parole à Péret qui quittent les étagères.

Une goutte d'eau tombe sur ma tête
et j'en suis ébloui

Ensuite,
sur la chaîne de télévision France Ô, un film en deux parties de Steven Soderbergh sur Che Guevara : Che : part one, l'Argentin, Che part two, Guérilla.
Mais voilà qu'à côté des Souvenirs de la guerre révolutionnaire et de la Guerre de guérilla du Che, se glissent les années sud-américaines de Régis Debray, de Fuyants tropiques à un Printemps amputé, tirés de son Carnet de route, écrits littéraires. J'avais côtoyé, trois semaines durant,  Régis Debray au printemps 1963 quand René Vauthier l'avait "embauché" comme assistant et que nous lancions les Ciné-Pop en Algérie.

Souvent je me dis que j'aurais sans doute pu écrire un manuel de Guérilla et Contre-guérilla pour les années violentes de 59, 60, 61. Peut-être l'aurai-je en partie rédigé quand je me déciderai à faire paraître Algériennes.


Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur
n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui,
où que ce soit dans le monde.
C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire.

Enfin,
l'Université Permanente propose, dans le cadre de ses conférences littéraires du mardi plusieurs interventions sur l'œuvre de Michel Chaillou, encore un Nantais. J'ai raté la première sur Chaillou et la maison; je suis là pour Chaillou et ses langues par une brunette vive et passionnée, Pauline Bruley ; c'est "universitaire" mais la passion linguistique déborde souvent en aphorismes poétiques et je m'y retrouve bien dans ce tohu-bohu qu'est, chez Chaillou la confrontation quotidienne entre Langue et Parole.

Chez nous on a une table, quatre chaises, plus l'éternité.

 

De la dizaine de livres descendus des rayons par la faute de ce d'abord, de cet ensuite, de cet enfin, vont demeurer ceux de l'enfin, parce que dans ce qui est appelé "littérature" aujourd'hui, ne me passionnent plus guère que les littératures voyageuses, les femmes et les hommes, qui à l'instar de Chaillou, essaient d'écrire un français jamais dit, qu'ils s'annoncent philosophes, poètes, romanciers, essayistes, écrivailleurs, écrivassiers, écrivains ou écrivaines.
Traces anciennes de lectures d'enfance quand les auteurs s'appelaient Savorgnan de Brazza, Fridjof Nansen, James Olivier Curwood ou Jack London, et plus tard dans l'adolescence, René Caillé, Théodore Monod, René-Guy Cadou, René Char ou Henri Michaux.

 

* Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret, l'astre noir du surréalisme, éd.Libertalia.


Péguy "emballe" le sonnet

12 January, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

 

 

Il y a 104 ans.
Ça peut paraître ne pas être d'hier, mais notre langue est un long fleuve...

Un été, Péguy découvrit, ému et ravi, le Sonnet quand une femme lui lut quelques vers de Sagesse de Verlaine  qui est une suite de sonnets. Il s'empressa de s'y adonner et quand il commença de tisser ses Tapisseries, ce fut la forme sonnet qu'il choisit pour écrire beaucoup des poèmes du recueil .
La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc fut conçue comme une neuvaine, cet exercice de piété catholique que l'on répète pendant neuf jours consécutifs pour obtenir une grâce particulière ou pour honorer Dieu, un de ses saint, ici, en l'occurence, deux de ses saintes.
Donc, un sonnet par jour, du vendredi 3 janvier au samedi 11 janvier 1913. Les deux premiers sonnets furent écrits dans le respect scrupuleux de la forme : deux quatrains, deux tercets et alternance des rimes masculines et féminines.
Première entorse à la règle, le troisième jour de la dite neuvaine : Péguy ajoute un quinzième vers —mais cet accroc, d'autres parmi ses prédécesseurs européens l'ont déjà pratiqué — les sonnets de certains jours suivants poursuivent dans l'irrespect : un troisième tercet, le quatrième jour ;  idem, le sixième jour avec un alexandrin qui s'ajoute au tercet supplémentaire.

Le vendredi 13 janvier, Péguy n'en peut plus du carcan ; le sonnet achevé, ce n'est plus un, deux tercets qui s'ajoutent,  c'est un torrent qui va dévaler avec les Armes de Jésus ; l'affrontement avec les Armes de Satan décuplera le lyrisme fou et litanique. Trente-cinq pages, trois cent onze tercets, neuf tercets par page, le tout donne un sonnet de neuf-cent-soixante neuf vers.
Le tumulte s'apaisera sur un dernier vers qui célèbre Jeanne d'Arc, plus grande sainte après la Vierge Marie.

La neuvaine ne s'achèvera pas sur un sonnet, mais sur un poème de vingt-neuf quatrains que concluent deux tercets.

À lire et relire, croyant ou incroyant, athée ou pas,  jusqu'à s'en sommeiller dans cette transe langagière.

 

 

PREMIER JOUR
POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913
FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
QUATORZE CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE
DE SA MORT

I
 

Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre,
On la mit à garder un bien autre troupeau,
La plus énorme horde où le loup et l'agneau
Aient jamais confondu leur commune misère.

Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau,
Du pied du même saule et du même bouleau
Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre.

Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
C'est elle la caduque et l'antique bergère,
Qui ramassant Paris et tout son alentour

Conduira d'un pas ferme et d'une main légère
Pour la dernière fois dans la dernière cour
Le troupeau le plus vaste à la droite du père



DEUXIÈME JOUR
POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913

II


Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre
Et qu'on était content de son exactitude,
On mit sous sa houlette et son inquiétude
Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire.

Et comme elle veillait devant le presbytère,
Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude,
Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude,
Sur cette auberge énorme et sur ce phalanstère.

Et quand le soir viendra de toute plénitude,
C'est elle la savante et l'antique bergère,
Qui ramassant Paris dans sa sollicitude

Conduira d'un pas ferme et d'une main légère
Dans la cour de justice et de béatitude
Le troupeau le plus sage à la droite du père


TROISIÈME JOUR
POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913

III


Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau
La réputation dans toute Seine et Oise
Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise
N'avaient pu lui ravir le plus chétif agneau.

Tout le monde savait de Limours à Pontoise
Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau
Qu'assise au pied du saule et du même bouleau
Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise.

Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail

Le  troupeau  tout entier, diligente  bergère,

Quand le monde et Paris viendront à fin de bail


Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main légère
Dans la dernière cour par le dernier portail
Ramener par la voûte et le double vantail

Le troupeau tout entier à la droite du père.

 

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HUITIÈME JOUR
POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913

VIII

Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misère,
Il fallut qu'elle vît sa ville endolorie,
Et les peuples foulés et sa race flétrie,
L'émeute suppurant comme un secret ulcère;

Il fallut qu'elle vît pour son anniversaire
Les cadavres crevés que la Seine charrie,
Et la source de grâce apparemment tarie,
Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire :

Pour qu'elle vît venir sur un cheval de guerre,
Conduisant tout un peuple au nom du Notre Père,
Seule devant sa garde et sa gendarmerie;

Engagée en journée ainsi qu'une ouvrière,
Sous la vieille oriflamme et la jeune bannière
Jetant toute une armée aux pieds de la prière;

Arborant l'étendard semé de broderie
Où le nom de Jésus vient en argenterie,
Et les armes du même en même orfèvrerie;

Filant pour ses drapeaux comme une filandière,
Les faisant essanger par quelque buandière,
Les mettant à couler dans l'énorme chaudière;

Les armes de Jésus c'est sa croix équarrie,
Voilà son armement, voilà son armoirie,
Voilà son armature et son armurerie;

Rinçant ses beaux drapeaux à l'eau de la rivière,
Les lavant au lavoir comme une lavandière,
Les battant au battoir comme une mercenaire;

Les armes de Jésus c'est sa face maigrie,
Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie,
Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie;

Ravaudant ses drapeaux comme une roturière,
Les mettant à sécher sur le front de bandière,
Les donnant à garder à quelque vivandière;

Les armes de Jésus c'est la foule en furie
Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie,
Et c'est le tribunal et voilà son hoirie;

Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturière,
Les faisant repasser par quelque culottière,
Adorant le bon Dieu comme une couturière;

Les armes de Jésus c'est cette barbarie,
Et le décurion menant la décurie,
Et le centurion menant la centurie;

Les armes de Jésus c'est l'interrogatoire,
Et les lanciers romains debout dans le prétoire,
Et les dérisions fusant dans l'auditoire;

Les armes de Jésus c'est cette pénurie,
Et sa chair exposée à toute intempérie,
Et les chiens dévorants et la meute ahurie;

Les armes de Jésus c'est sa croix de par Dieu,
C'est d'être un vagabond couchant sans feu ni lieu,
Et les trois croix debout et la sienne au milieu;

Les armes de Jésus c'est cette pillerie
De son pauvre troupeau, c'est cette loterie
De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie ;

Les armes de Jésus c'est ce frêle roseau,
Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau,
Et le licteur antique et l'antique faisceau;

Les armes de Jésus c'est cette raillerie
Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie
Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie

Du bourreau, de la troupe et du gouvernement,
C'est le froid du sépulcre et c'est l'enterrement,
Les armes de Jésus c'est le désarmement;

L'avanie et l'affront voilà son industrie,
La cendre et les cailloux voilà sa métairie
Et ses appartements et son duché-pairie ;

Les armes de Jésus c'est le souple arbrisseau
Tressé sur son beau front comme un frêle réseau,
Scellant sa royauté d'un parodique sceau

Les disciples poltrons voilà sa confrérie,
Pierre et le chant du coq voilà sa seigneurie,
Voilà sa lieutenance et capitainerie

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Les armes de Satan c'est le cœur mal guéri

De la vieille blessure et c'est le cœur tari

A force de saigner et le cœur mal nourri

A force de jeûner, c'est tout ce qui tarit,
C'est tout ce qui périt, tout ce qui dépérit,
Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit;

Les armes de Satan c'est la sève appauvrie,
C'est le sang répandu, la branche rabougrie,
Le rameau desséché, la prude renchérie;

Les armes de Satan c'est tout ce qui flétrit,
Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit,
C'est tout ce qui méprise et tout ce qui meurtrit;

Les armes de Jésus c'est tout ce qui nourrit,
C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui périt
Aux jardins de Touraine et tout ce qui mûrit;

Les armes de Jésus c'est un cœur tout fleuri,
Plus que le jeune cœur au printemps refleuri,
C'est le cœur à l'automne à jamais défleuri;

Les armes de Satan, c'est la paix et la guerre,
Les peuples éventrés, les sacrements par terre,
La honte, la terreur, la rage militaire;

Les armes de Jésus c'est la guerre et la paix,
Les peuples respectés et les derniers harnais
De guerre suspendus aux frontons des palais;

Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre,
Les peuples affolés, Jésus sur le Calvaire,
Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire;

Les armes de Jésus c'est l'honneur de la guerre,
Les peuples rétablis, Jésus sur le Calvaire,
Le sang, le sacrifice et la mort volontaire :

Pour qu'elle vît venir sous un tel étendard
De Jésus-Christ soldat contre Satan soudard,
Vers le vieux saint Etienne et le vieux saint Médard;

Pour qu'elle vît venir par un chemin de terre,
Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand-mère
Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre;

Pour qu'elle vît venir ardente et militaire,
Obéissante et ferme et douce et volontaire,
Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre;

lHauturière et docile, alerte et droiturière,
Et prompte à la manoeuvre et peu procédurière,
Destinée à périr comme une aventurière;

Bien en selle en avant de sa cavalerie,
Masquant ses bombardiers et sa bombarderie,
Traînant comme un réseau sa lourde infanterie;

Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe,
Gourmandant ces brigands qui couraient à confesse,
Déférente aux trois voix qui scellaient leur promesse;

Ayant mis les soldats au pas sacramentaire,
Ayant mis les curés au pas réglementaire,
Et logé les Vertus au train régimentaire;

Bien allante et vaillante et sans étourderie,
Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
Bien disante et parlante et sans bavarderie;

Révérant les coffrets sertis de pierrerie
Où les reliefs des saints ouvrés d'orfèvrerie
Reposent sur l'autel et sur la broderie;

Sage comme une aïeule en sa tendre jeunesse,
Cadette ayant conquis le plus beau droit d'aînesse,
Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse

La sainte la plus grande après sainte Marie.


Charles Péguy
La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc
(Librairie Gallimard, éditeur, 1912)*

 

 

* Pour lire en sa totalité
in Charles Péguy, les Tapisseries, préface de Stanislas Fumet, NRF, Poésie/Gallimard, 1957-1968


le "Vendée Globe" n'est plus ce qu'il fut ?

11 January, by noreply@hautetfort.com (grapheus tis)[ —]

Mais si, tant que l'homme, sur une coque, des voiles, une barre et sa jugeotte, le soleil et les étoiles, circumnaviguera !

 

Pendant notre séjour à l'embouchure du fleuve, nous ne vîmes qu'une fois la tramontane, qui nous parut très basse à l'horizon ; aussi nous ne pûmes la voir que par temps clair et serein et encore nous apparut-elle à la hauteur d'une lance au-dessus de la mer. Nous vîmes également six étoiles basses sur la mer, grandes, lumineuses et brillantes, qui nous servirent de repères. Il nous sembla reconnaître le chariot austral, mais nous ne pûmes apercevoir l'étoile principale, ce qui ne se pouvait raisonnablement, sans perdre la tramontane.

Alvise Ca'da Mosto
Voyages en Afrique Noire
Première navigation 1455
Éditions Chandeigne



Lundi 3 octobre audit an, à l’heure de minuit, nous fîmes voile en tirant à la volte d’auster, que les mariniers de Levant appellent siroc, nous engoulfant en la mer océane. Nous passâmes le cap Vert et les îles circonvoisines de 14°30’...
En cette manière, nous naviguâmes pleuvant l’espace de soixante jours jusqu’à la ligne équinoxiale, qui fut chose fort étrange et non accoutumée de voir, selon le dit des vielles gens et de ceux qui y avaient navigué plusieurs fois. Toutefois, avant de joindre à cette ligne équinoxiale, en 14° nous eûmes diversité et mauvais temps, tant pour les groupades que par le vent et les courants d’eau qui nous vinrent par devant, en telle manière que nous ne pouvions aller plus avant.
Durant ces fortunes, le corps de saint Anselme s’apparut à nous plusieurs fois ; et entre les autres, une nuit qui était fort obscure à l’occasion du mauvais temps, ledit saint s’apparut en forme de feu allumé au plus haut de la grande gabbe, et demeura là plus de deux heures et demie, ce qui nous réconforta tous.

Antonio Pigafetta,
Le voyage de Magellan (1519-1522),

Navigation & découvrement de la Indie supérieure 

Éditions Chandeigne


Ils quittèrent le Cap-Vert le 16 mars au matin. La chaleur était de plus en plus lourde et étouffante. Le vendredi-saint après-midi, le ciel devint tout noir et ils eurent un gros orage tropical avec des éclairs et du tonnerre.
Le 16 avril à midi, après avoir relevé la hauteur du soleil, le pilote arbora un large sourire et annonça que, si Éole ne les lâchait pas, ils passeraient la ligne le lendemain. Les anciens de cette route se lancèrent alors activement dans de mystérieux conciliabules et des préparatifs dont les néophytes du parcours étaient soigneusement écartés. Le lendemain, le vent les abandonna, d’après le pilote juste sur la ligne. C’est donc par une très forte chaleur sans un souffle d’air et sur une mer plate comme une crêpe de blé noir du Faouët que se déroula la cérémonie du baptême.

J.D. de Certaines,  
Fricambault

Éditions Liv’édition



Jusqu’au 15 avril (1783), époque où nous coupâmes l’équateur par 17° de longitude, un beau ciel, une mer paisible, un temps serein, tout favorisa notre marche ; nous n’éprouvâmes même pas les calmes qui règnent ordinairement dans ces parages ; aussitôt nous eûmes dépassé la ligne, la fortune nous présagea ses rigueurs. »

Capitaine Péron

Mémoires, 

Éditions La Découvrance


Dans la nuit du 14 au 15 novembre (1791), par 18°30’ de longitude à l’occident de Paris, l’effet en a été remarquable au moment où un orage qui paraissait devoir être très-violent, commença d’éclater. Toute la partie de la mer qui était agitée par le vent jetait une lumière resplendissante et formait une nappe de feu qui s’approcha du vaisseau avec l’orage, et qui bientôt l’environna de toutes parts. L’éclat de cette lumière ne fut pas de longue durée ; mais le sillage du vaisseau, ainsi que les traces des poissons qui nageaient le long du bord, furent très-brillants toute la nuit ; en général, son éclat m’a paru toujours plus vif par un temps orageux, lorsque l’atmosphère est chargée de fluide électrique, que dans les circonstances où elle en contient en moins grande quantité.

Éd. Goepp & E.-L. Cordier  

Les grands hommes de la France, les Navigateurs

Journal de bord de Bruny d’Entrecasteaux
Éditions P. Ducrocq



Des vents favorables nous permirent de couper le tropique du Cancer le 25 brumaire, puis de doubler les îles du Cap-Vert le 28. Ensuite les calmes de l’équateur ralentirent notre course avec opiniâtreté. Nous fûmes immobilisés pendant d’interminables semaines, navires étales sur la surface lisse et argentée de la mer, attendant un souffle qui nous eût permis d’avancer en étarquant toutes les voiles. Mais rien. Rien qu’un balancement imperceptible, la voilure inerte le long des mâts et des matelots trébuchant sur les cordages comme des somnambules. Partout un bleu éblouissant qui semblait avoir absorbé pour toujours les nuages du ciel et la houle de l’océan. Comme d’Entrecasteaux neuf ans auparavant

Muriel Proust de la Gironière,
Nicolas Baudin,
marin et explorateur ou le mirage de l’Australie 
Éditions du Gerfaud

 

 

 

Emprunt de quelques citations au site officiel du Vendée Globe
dans la rubrique Actualité, "Un jour, un livre",
présenté par un certain DBo,
amassant ainsi une fort belle bibliographie maritime,
rubrique quasi aussi passionnante à suivre

que la régate elle-même.


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