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Lettre à Monsieur X, Bellegarde, Gard

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
Jean-Léon Beauvois a été terrifié par le sort fait à un septuagénaire interpellé au vu et au su des habitants de son village à cause du soi-disant "profil très inquiétant" qu'il devait à une affaire datant de 12 ans. Il a été mis en garde à vue pour atteinte sexuelle et assassinat d'une enfant, puis libéré. Libéré, ce n'est qu'un aspect de la justice qui lui est due. Mais que va-t-il devenir dans son village ? C'est une double peine.

Monsieur X,

Je ne vous connais pas, et tout me donne à penser que, si je vous avais connu, nous n'aurions pas été des amis. Pourtant, la catastrophe qui vient de vous arriver m'incite à vous faire part de ma réelle sympathie.

Certes, vous avez en 1999 commis un acte affreux, et même odieux. Une agression sexuelle sur un garçon mineur ne peut inspirer que du dégoût et une attente de réparation. Mais vous avez été condamné et vous avez effectué les années de détention que vous deviez à la société. Libéré, vous vous êtes soumis de bonne grâce à un suivi socio-médical pendant trois ans. Puis vous vous êtes installé, seul (vous êtes divorcé), dans une petite ville proche de la Camargue, Bellegarde, pour y finir vos jours en continuant à vous refaire un mental, ne posant plus aucun problème au corps social.

La catastrophe fut l'agression sexuelle et l'assassinat à l'arme blanche d'une gamine de huit ans le soir du 5 novembre. Un samedi. Elle s'appelait Océane. Elle était très jolie et était connue comme une « très bonne élève ». Depuis guère plus d'un an, elle vivait près de là où vous filiez des jours que je suppose tranquilles, sinon sereins. Une petite voisine. Une femme promenant ses chiens découvrira son corps en partie dénudé à deux ou trois kilomètres de la petite ville le lendemain dimanche vers 10h 30. Il est clair qu'elle a été transportée après sa mort.

J'imagine l'émoi de la population et la teneur des conversations le lendemain du drame. Un crime odieux. La population hésite entre douleur et colère, dit-on. Alors, la justice et la police se souviennent de vous et de votre passé pénal. Malgré vos années tranquilles, on vous restitue d'office un « profil très inquiétant ». Et vous voilà le dimanche soir en garde à vue. Pourquoi vous, demande un journaliste. « D'abord, l'endroit où la fillette a probablement été tuée est à proximité du domicile où il réside depuis 2 ans. Ensuite, son profil » répond le procureur de la République de Nîmes, Robert Gélli. Il considère par ailleurs qu'il fallait « crever un abcès qui serait apparu si nous n'avions pas suivi cette piste ». C'est bien l'idéologie de la récidive, implacable bien qu'erronée, le plus souvent, qui vous est tombée dessus comme un coup pervers du destin. On la renifle dans quelques titres comme celui-ci, écrit probablement en toute innocence du journaliste : « Bellegarde : un septuagénaire connu pour agressions sexuelles en garde à vue ». Vous restez calme lors de votre arrestation. Vous niez, vous regardiez la télévision à l'heure de l'enlèvement et du crime, dites-vous. Vous restez le plus souvent silencieux. Les perquisitions à votre domicile et dans votre voiture ne donnent aucun résultat probant. Mais ce ne peut être que vous et vous constituez la piste prioritaire du procureur et des enquêteurs. Les bruits qui circulent vous mettent au centre des invectives et de l'appel sordide bien qu'implicite au lynchage. « On savait bien qu'il y avait un pédophile dans Bellegarde » (propos d'une habitante). « Marre de cette justice française au bénéfice des assassins. Une justice américaine s'impose » (propos sur un forum). N'insistons pas. On connaît ces réactions, même si elles n'ont pas été exacerbées à Bellegarde, il faut le reconnaître. Imaginons simplement, un moment, qu'on ait pensé à vous et à votre profil dès le dimanche matin avant la battue qui a rassemblé 300 personnes, gendarmes et habitants volontaires.

Bien sûr, le procureur préconise la sérénité et se montre d'une prudence de bon aloi (« à ce stade de l'enquête, il n'y a aucun élément objectif permettant de dire qu'il a une responsabilité dans cette affaire »), suivi finalement par une presse qui semble vouloir se contrôler, ce qui est à son honneur. Vous restez dans les journaux « le septuagénaire en garde à vue », quelquefois « le suspect » ou, au pire, le « meurtrier présumé ». Malgré cette retenue, le mal est fait, on vous a livré à la rumeur. On a ouvert votre retraite tranquille aux mauvais vents.

Voilà : on sait aujourd'hui que vous n'êtes pas coupable. Vous avez été victime, victime de cette idéologie commode de la récidive probable. Vous regardiez bien, je suppose, la télévision, à cent lieues mentales de ce qui se déroulait près de chez vous. Mais que dire de votre avenir à Bellegarde ? Une délégation d'habitants viendra-t-elle vous assurer que rien ne doit changer pour vous, ou va-t-on désormais ne penser qu'à vous foutre dehors ? Pourrez-vous rester serein quand une habitante que vous croiserez aux abords de la Fontaine aux Lions vous dévisagera, cette fontaine où furent placées des bougies pour le souvenir d'Océane ?

Je crains qu'il en soit fini de votre retraite paisible et de votre éventuelle reconstruction.

Je ne parlerai pas de vos enfants puisque j'ignore ce qu'ils savent de vous et de votre passé. Je ne poserai pour terminer que deux questions. On vous a interpellé à 21 heures, à une heure où les rues ne doivent pas être encombrées. Pouvait-on le faire et vous transférer à Nîmes sans bruit, voire dans le secret, comme cela, me semble-t-il, vous était dû ? Et si on le pouvait, pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? La précipitation avec laquelle on vous a livré à la rumeur, sans doute, j'en conviens, pour « calmer les esprits » qui s'échauffaient à Bellegarde, reste une faute de la justice et de la police dont vous aurez, vous seul avec peut-être vos enfants, du mal à vous remettre. C'est comme une double peine.

C'est la raison pour laquelle je tenais à vous assurer de ma sympathie. Jean-Léon Beauvois.


LES REFERENDUMS D'INITIATIVE POPULAIRE : DES LIMITES À LA DÉMOCRATIE D'OPINIONS ?

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
La structure oligarchique fait évoluer la démocratie vers une démocratie de consentement. Les propagandes internes aux démocraties libérales (propagande glauque, monopole de l'argumentation, désinformation...) fabriquent ce consentement mais aussi les fameuses opinions (généralement limitées aux attitudes : j'aime ou je n'aime pas) telles qu'elles apparaissent dans les sondages et dont se délectent les tenants d'une "démocratie d'opinions". Le remède à ce rétrécissement démocratique reste la mise en oeuvre de débats publics, démocratiquement organisés où toute expression politique est licite et permise. Les référendums d'initiative populaire pourraient être l'occasion de tels débats.

J'ai déjà dans deux articles sur Maniprop avancé quelques arguments contre l'idée chatoyante mais perverse d'une démocratie d'opinions. Ces articles reposaient sur une analyse globale des maladies de notre démocratie, analyse que je peux résumer ici en une phrase : notre démocratie est devenue une démocratie dans laquelle le peuple n'est conduit qu'à accepter ou, un temps mais un temps seulement, à maugréer [1]. C'est une démocratie de consentement, au sens où les théoriciens de la propagande interne aux démocraties définissent la propagande comme la "fabrique du consentement". Il ne s'agit donc pas de consentement "éclairé", mais d'un consentement extorqué par les pratiques douteuses de la communication médiatique et les influences inconscientes. C'est ainsi que nos concitoyens "consentent" à considérer qu'on est le "pays des droits de l'homme", qu'il n'y a pas d'avenir sans l'Europe, que le communisme s'est effondré sur ses propres bases, que les déficits budgétaires sont par nature exécrables...

Notre, démocratie est, de ce point de vue, parfaitement dans la ligne de ce que souhaitaient les propagandistes de l'école américaine du début du XX° siècle (Creel, Lippman, Bernays… Lesquels s'étaient retrouvés un temps dans le comité Creel mis en place par le Président Wilson. L'objectif affiché de ce comité était de promouvoir l'idée, pourtant alors impopulaire, de la nécessité pour les Etats-Unis d'entrer dans la première guerre mondiale). Ces propagandistes revendiquaient la promotion du concept de « communication publique » (en fait de propagande) [2]. C'était pour eux un outil efficace permettant aux élites éclairées (on dirait aussi bien : l'oligarchie économique et politico-administrative) de conduire les masses à consentir par leur vote aux politiques jugées souhaitables par ces élites. « Une réaction s'est amorcée. La minorité a découvert qu'elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Étant donnée la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable » (Bernays, 1928). C'est la raison pour laquelle les propagandes internes aux démocraties peuvent être, nous venons de le rappeler, définies comme la fabrication du consentement [3]. La démocratie d'opinions repose sur cette logique du consentement dans la mesure où les « opinions » se trouvent le plus souvent modelées par les propagandes qu'elles soient propres aux démocraties libérale (ce qui semble le cas de la propagande glauque) ou qu'elles ne le soient aucunement (la monopolisation de l'argumentation et la désinformation s'observe dans tout type de régime…)

La fabrication du consentement par les propagandes est le premier trait distinctif d'une démocratie qu'on veut bien dire, avec les sondeurs et commentateurs, d'opinions. Le consentement ainsi généré définit un périmètre de croyances acceptables portées par ce qu'on appelle par euphémisme les « partis de gouvernement » et, lors des élections, par ce qu'on appelle de façon parfaitement anti-démocratique, les « principaux candidats » qui, seuls, pourront faire vraiment campagne dans les médias qui veulent un beau et télégénique spectacle, un beau combat, les autres ne pouvant faire que de la figuration.

Un second trait est l'usure, voire la disparition des débats. Certes, il y a ce qu'on peut appeler de l'empoigne entre les diverses tendances que nourrissent les élites et entre les « partis de gouvernement ». Ces empoignes s'organisent, sous la forme de spectacles médiatiques entre des débatteurs issus de ces tendances auxquels vient s'accoquiner quelquefois un(e) marginal(e) qu'on a préalablement et durablement stigmatisé(e) (vous savez bien : les « extrémistes », les « purement protestataires », les « populistes »… qu'on oppose aux politiciens respectables). Il n'y a dans ces conditions aucune raison pour que les choses ne tournent pas rond pour l'oligarchie. Un petit coup à droite, un petit coup à gauche (moins fréquent), mais rien qui gêne sérieusement la spéculation et le commerce dans notre univers mondialisé.

On connaît pourtant le remède à cette décrépitude de l'idée et de l'idéal démocratique. Ce remède, un remède parfaitement démocratique, c'est l'organisation de débats ouverts sur de grandes questions, débats ouverts à toute expression politique, aucune expression n'étant stigmatisée par les animateurs des débats. L'organisation de tels débats permet de se libérer quelque peu des propagandes. Ils ne sont pas faits pour recueillir les opinions, mais pour que se construisent des opinions. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les portiers de l'opinion publique (journalistes, sondeurs, experts en « communication »…) décrètent bien souvent que ces débats emmerdent le peuple. Ce que je dis-là a au moins une référence qui reste dans la mémoire de chacun : le référendum de 2005 sur la constitution européenne. Un simple recueil d'opinions aurait donné le OUI gagnant. L'émergence, probablement non prévue, d'un vrai débat a permis à une nouvelle opinion de se construire et à une majorité inattendue et non négligeable en faveur du NON de l'emporter. Et je mets au défit quiconque de nous montrer sur la base d'analyses que les arguments de cette majorité étaient plus « passionnels », plus « conformistes », moins « intelligents » que ceux auxquels ils étaient opposés. Ils n'allaient tout simplement pas dans le sens souhaité par l'oligarchie et ses « pédagogues » et c'est bien la seule raison pour laquelle le NON et les vilains électeurs ont été tellement stigmatisés.

Certes, je suis personnellement ravi de l'issue de cette consultation (j'étais moi-même en faveur du NON). Mais ce n'est pas là un critère politique sérieux de jugement. J'ai d'ailleurs des amis qui étaient (et sont toujours) pour le OUI et qui seraient aujourd'hui d'accord avec ce que je viens d'écrire. Un processus démocratique, si la démocratie est réellement une valeur, ne doit pas se juger au fait que son issue aille dans le sens d'untel ou d'untel. L'essentiel tient au fait qu'il ait été démocratique et qu'il y ait eu un vrai travail sur les opinions. Le danger actuel n'est pas que le peuple aille à l'encontre de telle ou telle idée qui nous est chère, c'est bien plutôt que notre vie démocratique aille vers le seul consentement, l'anémie et les divertissements frelatés. Sauf, cela va de soi, à se considérer comme faisant partie d'une élite légitime qui n'attend du peuple que le consentement et le conformisme. Je suis personnellement, avant tout débat, en faveur de l'énergie nucléaire. J'accepterai néanmoins qu'un vrai débat débouche sur l'option de la sortie du nucléaire pour peu que je reconnaisse à ce débat d'avoir été démocratique.

Que faut-il craindre, le peuple qui raisonne ou les propagandes qui fabriquent le consentement du peuple ? L'essentiel est évidemment que le peuple soit placé dans l'opportunité de raisonner, ce que ne présuppose pas l'idée de démocratie d'opinions, bien au contraire.

Les référendums d'initiative populaire pourraient être, précisément, l'occasion d'une revitalisation de notre démocratie, pour peu, évidemment, qu'ils donnent lieu à l'organisation de vrais débats, ouverts et à égalité de moyens à toutes les expressions politiques, même à celles a priori stigmatisées ou non porteuses d'audimat. On l'a vu l'internet peut se substituer aux médias lorsque ceux-ci ne sont pas démocratiques, ce qui est hélas le cas en France. On souhaiterait de ces débats qu'ils ne soient pas fait pour recueillir des opinions, mais pour que les opinions puissent se construire. Qu'il n'y ait point, pour les journalistes, des « principaux » débatteurs et des « extrémistes », des « de gouvernement » et des « purement protestataires » etc. Que chaque option soit défendue avec la même vigueur que l'option opposée. Par des arguments plutôt que par des appels à la peur ou aux autorités. J'ai déjà écrit que notre démocratie s'honorerait si elle créait une institution ayant pour mission d'évaluer la qualité cognitive des débats suscités par une élection, ce qui serait tout à fait possible et ce qui serait un outil important pour la mesure du PNBBI (produit national brut de bonheur et d'intelligence). La mise en œuvre de référendums d'initiative populaire pourrait donner envie à nos gouvernants de disposer d'une telle institution. Mais ne rêvons pas : je crains que les experts en communication, les sondeurs et les grands journalistes, les portiers donc, qui préfèrent les slogans et les images aux arguments, ne le souhaitent pas. Que deviendrait l'audimat si on en arrivait à juger une campagne sur sa qualité cognitive ?

La révision constitutionnelle de juillet 2008 ouvre la possibilité en France de référendums d'initiative dite populaire [4]. Malheureusement : 1. l'initiative dite populaire sera en fait une initiative parlementaire (un cinquième des membres du parlement, soit 184 parlementaires nécessaires) 2. leur champ d'application sera limité aux réformes économiques, sociales, environnementales et à la ratification de traités. En semble donc exclu le fonctionnement démocratique lui-même (un référendum ne pouvant être en contradiction avec la constitution). 3. Le référendum proprement dit peut-être court-circuité par les assemblées qui peuvent se saisir de la proposition. 4. Une proposition devra être avalisée par le conseil constitutionnel. 5. Elle ne pourra contester une loi récemment promulguée.

En dépit de ces limitations, il reste ouvert à l'initiative populaire un grand panel de questions (et de réponses) qui conditionnent notre vie démocratique et sociale. Certaines options pourraient considérablement affecter notre vie quotidienne et ce que j'appelle notre respiration sociale. J'en propose deux à titre d'exemples (elles ne sont pas vraiment ludiques), deux propositions acceptables par la Loi (il s'agit pour le moins de questions "environnementales") et d'impacts a priori très différents. Je pense qu'un recueil d'opinions donnerait un non massif pour la première et un petit oui pour la seconde. Mais quid après un vrai débat donnant aux opinions tant les informations que le temps leur permettant de se construire ?
Faut-il (oui-non) réduire à quatre heures le temps télévisuel quotidien ? (les étranges lucarnes étant fermées le restant du temps)
Doit-on (oui-non) interdire les répondeurs vocaux ? Voilà deux questions qui touchent à la qualité notre vie quotidienne, à celle de notre respiration sociale, à notre environnement, à l'idéologie, à l'économie et à notre éducation (et surtout celles de nos enfants). Ils touchent aussi à notre santé et à notre sécurité. Alors ? Imaginez quelques mois de débats sur ces questions.

Les lecteurs de maniprop sont invités à argumenter et à proposer.


[1] Un temps seulement : on l'a bien vu avec l'irrespect avec lequel a été contourné le non au référendum de 2005

[2] E.L. Bernays, un petit-fils de Freud, n'hésitera pas à titrer son livre de 1928 : Propaganda.

[3] L'expression est de Walter Lippman. Elle sera reprise dans le titre du « grand » livre de Chomsky et Herman sur la propagande médiatique dans les démocraties (manufacturing Consent).

[4] Ils n'étaient pas prévus par le projet gouvernemental. Nous devons à un amendement proposé par Arnaud Montebourg que ces référendums aient été inscrits dans la loi de modernisation


Le « jeu de la mort ». Réponses à des interrogations légitimes qui m'ont été adressées

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
La diffusion du "Jeu de la mort" a provoqué d'un choc émotif et même passionnel. Je m'y attendais quelque peu mais j'étais loin de m'attendre à ce qu'il me vaille autant de messages et de mails accusateurs, quelquefois d'une violence inouïe. Je ne réponds pas directement à chacun, mais je traite dans cet article de quelques problèmes soulevés par ces accusations. Ces problèmes portent sur l'intérêt scientifique de l'expérimentation, sur son acceptabilité éthique. De façon quelque peu secondaire, j'en profite pour répondre à trois critiques théoriques précises. Pour une présentation scientifique, voir Beauvois, J.-L., Courbet, D., Oberlé, D., (2012). The Prescriptive Power of the Television Host. A Transposition of Milgram's Obedience Paradigm to the Context of TV Game Show. Revue européenne de psychologie appliquée / European review of applied psychology, 62, 111-119. doi:10.1016/j.erap.2012.02.001

Je ne répondrai pas ici de façon individualisée à chaque personne qui est intervenue dans le forum de mon précédent article. J'essayerai plutôt de traiter des problèmes qui ont été soulevés soit dans ce forum soit directement par des mails me faisant part des interrogations suscitées tant par l'expérimentation proprement dite que par le documentaire.

1. Je crois pouvoir demander à ce que soit immédiatement éliminée toute suspicion d'une motivation perverse de ma part à « passer à la télévision ». J'ai déjà refusé de participer à des émissions dont les attendus idéologiques ne me convenaient pas ou pour lesquelles je ne me jugeais pas compétent. D'ailleurs, j'ai pris prés de deux années de réflexion avant de donner mon accord. C'est long comme temps de réflexion pour quelqu'un qui « crève d'envie de passer à la télé ». Il n'est pas exclu que la personne même de Christophe Nick, militant, producteur et/ou auteur de documentaires d'exception [1] ait pesé sur ma décision. Quoiqu'il en soit, lorsque j'ai donné mon accord, c'était sur des bases claires qui n'ont jamais été mises en cause : Christophe était l'auteur-producteur du documentaire sur les dérives envisageables de la télé réalité. Même si nous pouvions donner notre avis, Christophe était évidemment maître du propos, de la matière qu'il utiliserait dans ce documentaire et de la façon dont il utiliserait cette matière. Mon rôle (et celui de l'équipe qu'il me fallait coopter) était d'aider à la conception et à la validité scientifique d'une transposition de Milgram dans un contexte télévisuel de jeu. Il n'était même pas certain au départ que nous apparaîtrions dans le documentaire, même si c'était probable.

La question reste donc : pourquoi ai-je accepté ? Voyons d'abord les raisons scientifiques ; je parlerai ensuite d'éthique. Je terminerai par quelques points purement théoriques ayant suscité contestation.

Le "Jeu de la mort" : cette transposition de Milgram était-elle scientifiquement utile ?

2. Les reproductions réussies des expérimentations de Milgram ne manquent pas [2]. Ni moi, ni mes collègues n'étions prêts à nous engager dans une nouvelle reproduction qui n'aurait été que, la Nième [3]. Mais ce que nous proposait Christophe était réellement nouveau : il s'agissait certes de reproduire le dispositif de Milgram (procédure des chocs électriques progressifs suite à des erreurs), mais dans un tout autre contexte que celui, toujours reproduit, d'une recherche scientifique impliquant l'autorité dite « légitime » d'un scientifique. En quelque sorte : Milgram, mais dans un nouvel emballage social, un emballage télévisuel et donc un nouveau pouvoir. Le pouvoir (à distinguer de l'influence) qu'il s'agissait de mettre en évidence était un pouvoir jusqu'à présent non exploré par la méthode expérimentale. Nous avions besoin, comme Milgram lui-même avait eu besoin des ingrédients du contexte scientifique (Université, laboratoire, blouse grise, matériel sophistiqué…), des principaux ingrédients du contexte télévisuel : un studio, une musique particulière, pas forcément de très bon goût, un public qui scande aux bons moments [4],un chauffeur de salle, une animatrice et, bien sûr, des caméras, nos sujets devant se sentir filmés et n'avoir aucun doute sur ce point. Éviter les caméras serait revenu à délester l'emballage télévisuel de son élément principal [5].

La mise en œuvre de ce changement du contexte social de l'exercice du pouvoir était terriblement tentante du strict point de vue de l'heuristique scientifique. L'occasion nous était donnée de tester expérimentalement un pouvoir assez souvent supposé (quoique bien souvent nié depuis le 17 mars !) mais jamais montré comme tel dans son exercice. Pourquoi cacher ce qui reste pour moi une évidence épistémologique et historique : lorsqu'un phénomène peut être exploré expérimentalement, les autres méthodes perdent aussitôt beaucoup de leur pertinence. Imaginez ce qu'aurait donné une méthode consistant, par exemple, à faire des entretiens auprès de téléspectateurs sur le thème « quel effet à sur vous et sur vos amis la télévision ? » Ou encore, autre exemple, une méthode inspirée des jeux de rôle. Ou enfin un sondage avec question « seriez-vous prêt, dans le cadre d'un jeu télévisé, à envoyer des chocs électriques de 460 volts à un autre joueur ? »

3. Que la télévision ait de l'influence, c'est ce que tous les gens informés savent depuis bien longtemps. Les modelages, les conditionnements évaluatifs, les simples expositions ou même (interdites dans les publicités) les présentations subliminales (autant de processus d'influence inconsciente avérés en psychologie sociale expérimentale) sont d'observation assez fréquente sur les étranges lucarnes. Ces influences façonnent à long terme les attitudes (par exemple sécuritaires), les valeurs (par exemples libérales [6]), les prédispositions comportementales (par exemple agressives). Je ne peux ici que renvoyer aux articles sur maniprop de Marchand et de Courbet.

Mais, au-delà de ces influences que j'ai rassemblées (avec Claude Rainaudi) sous le concept de propagande glauque, rien ne permettait d'avancer que la télévision ait une quelconque « légitimité » permettant de doter ses agents d'un pouvoir prescriptif, le pouvoir de donner des ordres (ou pouvoir de prescription) : faites ceci ou ne faites pas cela [7]. On savait certes que certains animateurs pouvaient obtenir de personnes venues délibérément dans leur émission des comportements assez extravagants (manger des araignées, se coucher dans un réduit envahi par les rats…). Mais on pouvait évoquer à propos de ces exemples un effet évident d'auto-sélection des personnes en avançant que celles qui satisfont à de telles injonctions sont des personnes très particulières puisqu'elles viennent jouer volontairement à de tels jeu en en connaissant toutes les règles. Mais rien ne permettait d'avancer que la télévision dotait certains de ses agents d'un tel pouvoir prescriptif pouvant s'exercer sur tout un chacun, sur des personnes comme vous et moi, venues, non pour jouer, mais pour simplement aider à l'amélioration d'un jeu télévisé, comme elles le faisaient pour d'autres type de produits marchands. Et sans pouvoir envisager de gains autres que le défraiement de 40 € [8]. À ce pouvoir, je ne croyais d'ailleurs guère moi-même au départ. J'ai donc dû déchanter devant ce qui est un fait expérimental : l'animatrice Tania Young disposait bel et bien dans le jeu de la Zone Extrême d'un pouvoir prescriptif sur des gens qui n'étaient pas venus pour jouer à ce jeu-là et que rien, sauf l'idée agréable mais futile qu'on est un être exceptionnel, ne permet de différencier de vous et moi. Ce pouvoir lui permettait d'obtenir dans la situation la plus typique de Milgram (nous disons : la situation canonique) des actes radicalement contre-attitudinels, non conformes aux motivations et valeurs des « questionneurs ». Et c'est-là l'apport que j'ai la faiblesse de juger important de l'expérimentation [9]. On devra théoriquement réfléchir à la nature sociale de cette sorte de « légitimité » dont la télévision dote ses agents. Si j'ai laissé dire ou dit moi-même que ce pouvoir est peut-être plus important que celui qui s'exerçait dans les recherches de Milgram, c'est parce que nous n'avons pas obtenu plus de désobéissance dans certaines situations (qui ne sont pas évoquées dans le documentaire) mais qui, théoriquement, auraient dû produire de la désobéissance comme elles en produisaient chez Milgram (intervention d'une membre de l'équipe de production demandant l'arrêt du jeu).

4. On est sensé vivre une époque formidable. Tel sociologue important nous décrit la fin de l'autorité. Tel spécialiste des organisations proclame que le pouvoir ne peut être désormais qu'un pouvoir négocié. Tel scientifique de l'éducation voit s'étendre le règne serein de la permissivité et de l'individualisme libérateur. Bref, nous sommes proclamés gagner tous les jours en liberté et en marges de manœuvres. Ça, c'est le discours de ce que j'appelle après d'autres les chantres du système. Ajoutez à cela que la propagande de la guerre froide nous a seriné qu'on était libre dans un pays libre. Aussi oublie-t-on souvent la réalité et le fait obstiné de la soumission et de sa concrétisation comportementale dans l'obéissance. Ce grand écart entre le discours et la réalité donne lieu à des interrogations quelquefois étonnantes : le mensuel Sciences Humaines titrait récemment « l'énigme de la soumission ». Quelle énigme ? Pourquoi n'avoir pas titré l'énigme du management, du commandement, de l'éducation, de l'enseignement… qui sont le recto de la feuille dont la soumission et l'obéissance restent le verso ? On nous présente volontiers quelques élèves, enfants ou salariés « désobéissants ». Ces désobéissances exemplaires et télégéniques sont l'arbre qui cache l'immense forêt, en vérité peu intéressante, des élèves, des enfants, des étudiants, des salariés, des malades… qui font assez régulièrement ce qu'on attend d'eux. Qui obéissent en masse. Ils peuvent le faire en roulant des mécaniques, mais cela ne dérange strictement personne.

Aussi me paraissait-il théoriquement important de montrer que la prédisposition à l'obéissance donne lieu en 2010 aux comportements les plus fréquents dans une situation d'autorité où sont données des prescriptions inattendues, alors même que ces prescriptions sont contraires aux valeurs courantes et sans doute à la morale. Que cela pouvait aider chacun à réfléchir sur les situations qu'il rencontre dans la vie quotidienne. Et, surtout, d'un point de vue théorique, que cette démonstration permettait de mettre à distance le discours que je dis être celui des chantres du système [10]

Venons en à l'éthique, point sur lequel de nombreuses questions convergent.

5. D'abord un propos général. J'ai écrit et je persiste à proclamer que l'éthique qu'on prétend imposer à la recherche dans les disciplines psychologiques repose davantage sur des exigences de nature idéologique et culturelle que sur une morale acceptable par tous comme cela devrait être le cas. Elle met essentiellement en œuvre la conception dominante de ce qu'est la beauté de l'homme que se doit de respecter le chercheur : l'homme est beau notamment quand il prend des décisions, lorsqu'il traite l'information, lorsqu'il réfléchit à ce qu'il fait, lorsqu'il s'engage délibérément dans des causes justes… Il n'est pas beau notamment quand il veut usurper du pouvoir, quand il cancane ou quand il obéit ou se fie à son groupe. Cette conception de la beauté de l'homme n'est guère qu'une production de la valeur sociale qu'on attribue aux gens et aux choses. Elle n'est pas la morale. Un impératif moral est par définition catégorique. Je prétends que si une façon de se comporter avec autrui n'est pas « éthique », ce qui devrait vouloir dire qu'elle va à l'encontre d'un impératif moral catégorique, elle devrait être interdite pour tout le monde et pas seulement pour les chercheurs. Par exemple, s'il n'est pas « éthique » de demander à quelqu'un qui est ou s'est mis volontairement à votre disposition de réaliser une tâche sans lui demander s'il ou elle est ou non d'accord pour réaliser cette tâche et sans qu'il ou elle sache à quoi cela va servir (règle dite du consentement éclairé), cela devrait être interdit à tous, y compris aux chefs et aux étharques [11] dans leurs rapports avec leurs subordonnés, leurs secrétaires et leurs enfants. On sait bien que ce n'est pas le cas : je connais des étharques qui se comportent avec leur secrétaire en compissant la règle du consentement éclairé, quelquefois même avec une violence redoutable. C'est donc que pour eux, il ne s'agit pas là de morale. Qu'ils s'en souviennent lorsqu'ils réfléchissent à la morale scientifique.

Je crains de ne pouvoir jamais être convaincu par les tenants d'une règle alternative qui énoncerait que les chercheurs n'ont pas le droit de faire quelque chose qui est par ailleurs courant dans la vie sociale ou qui est même considéré comme particulièrement valable lorsqu'on est, par exemple, directeur d'usine, commercial, parent ou enseignant. Les chercheurs en sciences sociales et humaines ne peuvent accepter que la société se protège en interdisant l'étude de pratiques qu'elle tolère, voire de pratiques qu'elle valorise et donne à apprendre dans des formations diverses à la vente ou au commandement. [12]. Ce point de vue radical que je tenais à rappeler est ici, me dira t-on, quelque peu surjoué car personne dans la vie sociale ne prescrit à des subordonnés l'envoi à un tiers de chocs électriques possiblement mortels. En tout cas je l'espère. Soit. Mais ce qui reste sûr, c'est qu'on trouverait facilement, dans notre univers social, des salariés qui, sur prescriptions, réalisent des comportements qui les déchirent idéologiquement et moralement et qu'a très bien étudiés Joseph Torrente dans sa thèse (ils ne se trouvent pas seulement dans la police, à l'armée, ou chez les gardiens de prison comme on me l'a écrit ; pensons, par exemple à ces employés d'huissiers de justice précisément étudiés par Torrente qui mettent des gens à la rue).

6. C'est pourquoi j'ai fini par penser qu'il serait au moins utile de faire apparaître aux gens, en matière d'obéissance, le principe situationniste qui, dans mon esprit comme dans celui de la plupart des chercheurs « milgramiens », protège ces malheureux d'une vision bêtement psychologique (parce qu'en fait psychologisante) de leur obéissance [13], que cette vision soit celle des autres ou qu'elle soit, comme on sait que c'est souvent le cas, devenue la leur. Pour tout dire, c'était bien là le principal objectif non théorique que je poursuivais avec cette recherche et sa diffusion télévisée [14]. Certes, ce principe situationniste, même s'il est libérateur, va tellement à rebours de nos conceptions habituelles en matière de comportement humain que j'ai pu lire dans quelque forum que nos questionneurs obéissants n'étaient finalement que des lâches, des salauds ou des imbéciles. Je ne ferai publiquement aucune inférence sur l'intelligence de ceux qui tiennent de tels propos après avoir vu le documentaire (s'ils l'ont vu, l'ont-ils seulement écouté ?). Mais il se trouve que de nombreuses personnes autour de moi, à la campagne, ont su tirer des enseignements plus perspicaces de ce même documentaire, finalement assez conformes à ce que nous souhaitions. Tel qui me disait qu'il aurait peut-être obéi comme les autres (et il ajoutait « malgré ma grande gueule !") ; tel autre qu'il n'aurait jamais cru que la télévision pouvait pousser les gens à de telles extrémités sans qu'ils soient venus pour ça. Tel autre encore qu'il était estomaqué par le fait qu'il suffisait que Tania s'absente pour que les gens jettent les règles aux orties etc. Et jusqu'à celle-là : qu'est-ce qui se serait passé si, quand je travaillais en usine, mon chef m'avait demandé de faire des choses aussi atroces ? Je crois que je n'aurais pas pu, mais à cause des camarades. Et je n'évoque là aucun intellectuel. Personne parmi ces gens n'a porté de jugement péjoratif sur les obéissants. Je ne suis pas sûr, hélas, que ces braves gens représentent la majorité des téléspectateurs ayant regardé Le jeu de la mort. En vérité, je n'en sais rien. Mais leur niveau de compréhension est exactement celui qu'on souhaitait.

Et finalement, j'aime bien la réponse de cette personne obéissante à un journaliste :

Que retirez-vous de votre participation au Jeu de la mort ?

Des choses positives, ça a été une aventure humaine formidable. Ça m'a permis de changer mon point de vue sur la télévision, de faire le tri. Par exemple, Koh-Lanta, ça ne me dit rien. Avant, je regardais en me disant : « On va se vider le cerveau ».

Avez-vous été étonnée d'aller jusqu'aux 460 volts ?

Dans la vie, je ne suis pas comme ça, j'avais une image de moi différente et ça m'a remis en cause. Je suis quelqu'un de sociable, là je ne me reconnais pas. Et ça m'a collé à la peau. Après la diffusion, mes parents, ma sœur et mon ami m'ont dit que j'avais eu du courage. Au travail, les gens se sont posé la bonne question : qu'est-ce qu'ils auraient fait à ma place ? Ça a ouvert un débat sur la télé, l'autorité, l'obéissance (http://www.liberation.fr/medias/0101627416-ca-m-a-colle-a-la-peau).

Et ne croyez pas que c'était-là des propos destinés à plaire au journaliste. Je ne peux qu'espérer que cette expérience individuelle se reproduise pour de nombreux sujets. Mais déjà, dans un questionnaire rempli quelques semaines après l'expérimentation, plusieurs questionneurs insistaient sur ce que leur avait apporté la participation à la Zone Extrême et sur les discussions que cette participation avait suscitées avec leur entourage. Je reparlerai plus loin de ce questionnaire.

7. Ce « message » situationniste justifiait-il une éventuelle souffrance de 80 personnes ? Dieu sait si j'en ai reçu, des engueulades à ce propos. Quelquefois même plus que des engueulades, de vraies mises en cause de mon « humanité », de mon jugement moral… Je ne pense pas que les craintes formulées soient infondées (c'était en fait souvent des certitudes). J'ai vécu personnellement avec ce problème. Mais je pense qu'elles sont quelque peu exagérées, et reposent sur une entière méconnaissance du travail effectué avec les questionneurs. Restons-en un moment à l'expérimentation avant d'en venir au film. Je ne vous dirai pas que je ne ressens aucun malaise. Je mentirais. Mais il est malgré tout important pour un jugement informé et sincère d'insister sur trois points :

71. Contrairement aux sujets des expérimentations de Milgram ou de leurs reproductions, nos sujets pouvaient identifier (ou donner du sens à) leur action autrement qu'en se disant simplement : « je viens de participer à une recherche scientifique ». Ils avaient incontestablement participé à une recherche scientifique, on le leur avait évidemment dit immédiatement après qu'ils soient sortis du plateau. Mais ils pouvaient en outre se dire en quittant le studio, après qu'on leur ait longuement exposé les tenants et aboutissants (jusqu'à l'annonce de la production d'un documentaire pour France 2), « je viens de participer à un projet de mise en garde contre les dérives de la télé réalité » ; ils étaient donc, et le retour des questionnaires nous l'a confirmé, quelque peu engagés dans une sorte de projet qu'on peut qualifier de « militant ». Autant le reconnaître : nous espérions cet engagement et la façon dont nous avions pensé le « suivi » des sujets l'impliquait [15]. Oublier cet aspect du sens que les questionneurs pouvaient donner à leur participation ne peut conduire qu'à une vision terrible et pas suffisamment psychosociale de la façon dont les choses se sont passées et dont les sujets ont pu vivre rétrospectivement la situation. Cet engagement est une première chose dont il faut tenir compte avant même de juger, pour comprendre l'accord des sujets à la poursuite de leur participation.

72. Je viens d'évoquer le « suivi ». Il était destiné à ce que les questionneurs ne soient pas dramatiquement affectés par leur comportement expérimental. Autant le rappeler : un collègue ou d'une extrême rigidité théorique, ou malintentionné, à fait savoir à l'avenant que nous n'avions pas fait un suivi des sujets comme nous aurions dû, au point même d'avoir suscité dans la presse une suspicion à notre endroit de « faute professionnelle ». Et de fait, c'eût été une faute professionnelle grave de ne pas faire de suivi.

Ce collègue a des modèles, ce qui est incontestablement son droit. Il devrait pourtant savoir que les « seules meilleures méthodes » (one best way) ont été fustigées après Taylor par les théoriciens des organisations et que nos collègues psychosociologues ont souvent mis en critique l'idée taylorienne et bureaucratique qu'il n'y a qu'une seule méthode, la bonne, et que tout écart à cette seule meilleure méthode est critiquable. Nous avions bel et bien élaboré avant même que ne soit réalisée l'expérimentation un protocole de suivi [16], et nous nous y sommes tenus [17] Certes, ce protocole, bien qu'inspiré de celui de Milgram, ne ressemblait guère à l'idée que notre collègue a sans doute de ce qu'est un « bon suivi ». Pour dire les choses simplement, les principes de notre suivi étaient autant « psychosociaux » que « cliniciens » [18]. Ils étaient aussi bien orientés vers les suites de l'expérimentation que vers celle d'un documentaire impliquant l'image des sujets.

Ces principes avaient parfaitement fonctionné, ce que montraient les réponses au questionnaire :

quelque 90% de nos sujets, dans les questionnaires retournés deux mois environ après l'expérimentation (66 sur 76), se déclaraient prêts à recommencer et jugeaient le projet auquel ils participaient important.

Les questionneurs devaient cocher de 0 (certainement pas) à 3 (oui, certainement) 8 énoncés reflétant de « bonnes raisons » d'avoir participé. La moyenne des réponses à ces 8 questions est de 1.93 [19].

Les questionneurs devaient aussi cocher de 0 (certainement pas) à 3 (oui, certainement) 8 énoncés reflétant de « bonnes raisons » qu'il y aurait eu à ne pas participer. La moyenne des réponses à ces 8 questions est de 0,65 [20].

Nombreux étaient ceux qui faisaient par ailleurs valoir dans leurs commentaires l'apport décisif pour eux de leur participation à l'expérience proprement dite.

Nous avons d'ailleurs retrouvé cette ambiance fin février, le jour de la projection du documentaire aux sujets et à leur famille (un mois environ avant sa diffusion sur France 2). Cette projection était, on s'en doute, un élément important de notre suivi. Les discussions postérieures à la présentation du film, tant formelles qu'informelles, nous ont convaincus de la validité de ce suivi. Je pourrai éventuellement en dire plus lorsqu'il sera terminé.

73. Ce qui précède donne à comprendre pourquoi tous les questionneurs (sauf quatre) ont donné leur autorisation à l'utilisation de leur image dans le documentaire. On ne leur a pas extorqué cette autorisation. Ils ont eu au contraire, j'insiste sur ce point, une dizaine de mois (plus que prévu au départ) pour revenir sur la décision prise en mai 2009.

Alors zut, je dirais volontiers que les étharques ont déjà tendance à nous pomper l'air avec la règle du consentement éclairé, une règle éminemment contestable tant sur le plan scientifique que sur le plan idéologique [21], alors il ne faudrait pas que ce soit, lorsque ce consentement est donné avec toutes les garanties de retour possible sur la décision, pour venir dire, aussitôt que cette décision étonne ou ne plaît guère, qu'il y a suspicion, voire, mot aujourd'hui magique, manipulation [22]Enfin un détail, mais un détail qui compte : comme déjà rappelé, les questionneurs ont vu le film avec leur famille, un mois environ avant l'émission. Ils pouvaient encore demander le retrait de leur image après l'avoir donc vue (une personne l'a d'ailleurs demandé à ce moment-là et on a donné suite à sa demande). Le film a été assez applaudi.

Bref, je ne suis pas en train de prétendre que tant la situation expérimentale que la production de leur image dans le documentaire fut une affaire sereine pour tous les sujets. Ni que les suites du documentaire aient été anodines pour chacun. Je ne suis pas naïf à ce point-là, mais je ne vais pas ici faire étalage de mes propres inquiétudes et interrogations. J'en saurai plus à la fin du suivi. J'ai simplement avancé des arguments à l'appui de l'idée que le catastrophisme et l'aspect accusatoire de certaines remarques ou de certaines mises en cause est quelque peu surfait. Regardez encore une fois ci-dessus le discours de la personne désobéissante qui répondait à un journaliste. Vous pouvez faire comme ce journaliste et sortir une phrase (« ça m'a collé à la peau ») de ce discours globalement satisfait, phrase qui, isolée, peut être vue comme dysphorique. Ce sera, l'ensemble du discours étant ce qu'il est, tout simplement malhonnête.

Maintenant, je mettrai en accusation véhémente quiconque s'attacherait à produire ce qu'il tient à suspecter. On sait qu'il est plus facile de semer le trouble que de mettre les gens en confiance et de les aider dans une démarche de restauration de la valeur de soi.

Terminons avec quelques considérations théoriques

Je m'arrêterai sur trois points à propos desquels j'ai reçu quelques contestations assorties de « leçons ». Assez souvent de collègues. Je ne vois pas toujours le bien fondé de ces contestations, même si l'une d'entre elles tient à l'imprécision de mon langage, ce dont je m'excuse. Je commencerai d'ailleurs par elle. Je terminerai par la plus spécifique à la psychologie sociale.

8. J'ai dit dans le documentaire que la télévision avait aujourd'hui plus de pouvoir que la religion. Que n'ai-je pas dit là ! Je m'excuse encore ; voilà ce que j'aurais dû dire : la télévision a aujourd'hui plus d'influence et de pouvoir que la religion majoritaire [23]. C'est ce que j'avais en tête et je reconnais avoir procédé dans le feu d'une péroraison finale qui devait être courte à un raccourci pouvant prêter à confusion. Mais je suis prêt à faire un pari sérieux, y compris avec l'un de ceux que j'ai choqués. Si nous prenons un échantillon de français qui se disent catholiques et si on étudie sur une période donnée (un an ?) leurs contacts avec la télévision et leurs contacts avec leur religion déclarée, il sera facile de faire apparaître non seulement que ces contacts sont plus nombreux et durables avec la première qu'avec la seconde, mais encore que les contacts avec la première ont plus d'incidence sur leurs pensées, leurs valeurs et leurs comportements que les contacts avec la seconde. Si quelqu'un est prêt à faire l'étude (je n'aime pas faire des recherches dont je suis sûr du résultat), je suis, moi, prêt à parier un lot consistant.

9. J'ai parlé de "totalitarisme tranquille", et cette expression a été souvent reprise et contestée dans la presse et les forums. Que n'ai-je pas encore dit là ! « Nous ne sommes pas en Union Soviétique ». « Vous semblez ne pas savoir ce que fut le nazisme »… À ce propos, je reste dans mes bottes. Les intellectuels sont assez bizarres. Ils se gavent de mots comme « complexité », voire « hypercomplexité »… et ils se satisfont d'une vision unidimensionnelle et fort peu complexe des sociétés en opposant « les démocraties » aux « totalitarismes » qu'ils différencient d'ailleurs mal des "dictatures". Ils le devraient pourtant. Ces contestations relevaient en effet d'une définition assez courante mais insuffisante du totalitarisme qu'on a hérité de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide : « Le totalitarisme désigne un mode de gouvernement, un régime politique dans lequel un parti unique détient la totalité des pouvoirs et ne tolère aucune opposition (monopartisme), exigeant le rassemblement de tous les citoyens en un bloc unique derrière l'Etat » (définition emprunté à La Toupie, dictionnaire de politique sur internet). Cette définition est impeccable pour peu qu'on souhaite opposer des régimes politiques au notre. On dirait qu'elle a été faite pour ça. Elle caractérise en effet ce que furent nos ennemis : le fascisme italien et le nazisme allemand d'abord, le communisme soviétique ensuite. De ce point de vue l'expression « totalitarisme démocratique » est plus qu'une oxymore, c'est une véritable contradiction. Nous ne pouvons en être puisque nous sommes une démocratie. Je pense qu'il faut dépasser ces positions héritées : je crois en effet que chaque fois qu'un concept caractérise nos ennemis alors que son contraire nous caractérise, c'est que ce concept est un concept propagandiste et peu utile d'un point de vue analytique. Ce dépassement passe par une approche plus complexe des sociétés, approche pour laquelle une dimension ne suffit pas (l'opposition totalitarisme/démocratie). Il en faut au moins deux :

une première dimension oppose les régimes dans lesquels une seule doctrine (ou idéologie, avec ses variantes) rend compte des effets de normalisation des opinions et des pensées aux régimes qui entretiennent une pluralité de doctrines actives et acceptées. Dans les régimes totalitaires, la totalité pénètre toutes les unités. la doctrine pénètre ainsi le tissus social jusque dans la vie privée et les relations entre les personnes qui en viennent à adhérer aux mêmes croyances. Le totalitarisme s'oppose ainsi au pluralisme (des doctrines acceptées).

Une seconde dimension oppose les régimes autocratiques (dont les "dictatures") aux régimes démocratiques. Cette opposition ne porte plus sur les doctrines mais sur l'exercice du pouvoir politique et permet de caractériser sa concentration. Il est très concentré dans les régimes autocratiques et très dispersé (au niveau de l'état, des régions, des communes, des organisations) dans les régimes démocratiques.

Qu'il y ait un lien historique entre les deux dimensions, cela ne fait aucun doute. Les régimes que je viens d'évoquer étaient totalitaires ET autocratiques. C'est ce qui explique que les deux dimensions aient été mêlées dans les textes traitant du totalitarisme, y compris des textes importants dont les auteurs m'ont été envoyés à la figure. Mais ce lien historique ne doit pas être pris pour une nécessité théorique, de droit. De nouvelles formes de propagandes internes aux démocraties (en tout cas aux démocraties libérales) peuvent produire le nivellement des doctrines propre au totalitarisme. Le concept de propagande glauque (par opposition aux propagandes noires, blanches et grises des militaires) est associé à cette idée. Si le XX°siècle nous a habitué aux dictatures dont la plupart étaient totalitaires, il est probable que le XXI° siècle nous donne à voir des démocraties totalitaires. C'est en tout cas bien parti.

Ce concept de totalitarisme tranquille (certains disent doux ou « soft ») des démocraties libérales n'est pas une coquetterie personnelle. Il affleure dans la littérature politique depuis plusieurs années [24].

10 Plus spécialisés sont ceux qui nous ont reproché notre « situationnisme » théorique (la situation explique l'essentiel des comportements observés dans cette situation). Ils ne se présentent pas comme « personnologistes » (c'est la personnalité des gens qui expliquent ce qu'ils font dans une situation donnée). Non. Et ils ont raison lorsqu'ils avancent que la « bonne » théorie devrait être celle d'une « interaction entre la situation et la personnalité ». Entièrement raison. Mais il y a un hic. C'est que la plupart des « mesures de personnalité » dont nous disposons ont été construites dans une perspective méthodologique qui n'a strictement rien d'interactionniste. Bien au contraire, elles ont été construites dans une sorte de vide environnemental délibéré, un peu comme si elles devaient surnager au-dessus de l'embrouillamini des situations. C'est la raison pour laquelle elles restent essentiellement évaluatives (il y a presque toujours les bons et les mauvais du point de vue de la valeur sociale) et que, lorsqu'on les plonge dans une situation précise, comme celle de Milgram, elles n'expliquent que très peu de la variance observée, si elles en expliquent. Par ailleurs, ce qui est essentiel, la notion d'interaction personnes/situations ne signifie pas simplement que les différentes personnes ne sont pas aussi sensibles les unes que les autres à une situation donnée, mais que les personnes ont des sensibilités différentes aux diverses situations et à leurs variations. Milgram a réalisé une vingtaine de situations dans lesquelles on obéit plus ou moins. La théorie interactionniste impliquerait donc que certaines personnes obéissent plutôt dans la situation X alors que d'autres obéissent plutôt dans la situation Y et d'autres encore dans la situation Z. On est loin très loin de cette analyse lorsqu'on se demande s'il y a des gens qui obéissent plus que d'autres dans la situation canonique.

Bref, du strict point de vue interactionniste, les « variables de personnalité » devraient être extraites d'une analyse fine des interactions Personnes/Situations, sur des plans impliquant un grand nombre de personnes observées chacune dans un grand nombre de situations. À l'idée de « grand nombre » près, c'est un peu ce que faisait Lewin et ses collègues, durant les années 40, dans l'analyse des climats sociaux (peut-on établir une caractéristique qui différencie Sue de Sarah et qui rende compte de leurs différences de comportements dans les différents climats ?) Mais pour s'engager dans ce travail, il faudrait renoncer à des « caractéristiques de personnalité » qu'on plonge a priori et qui n'en sont pas [25], mais auxquelles on tient comme on tient à une peau idéologique.


[1] Chroniques de la violence ordinaire, Résistances, La mise à mort du travail…

[2] Notez le mot expérimentation. Parler du « test de Milgram » signe une méconnaissance anodine mais qui devient crasse lorsqu'on parle avec l'air de celui qui sait tout.

[3] C'est l'une des raisons de fait pour lesquelles les reproductions de Milgram sont de fait interdites aux Etats-Unis. L'autre raison principale étant d'ordre éthique.

[4] Le public n'était pas un public tout-venant : il avait été recruté par un organisme spécialisé fournissant habituellement les publics des émissions de télévision. Les publics changeaient toutes les demi-journées. Un même public voyait donc quatre « jeux ». Il était « naïf » lors du premier jeu. Puis il était informé, entre le premier jeu et le deuxième, du fait qu'il s'agissait d'une recherche, que le « candidat » était un comédien et qu'il ne recevait aucun choc électrique, ses cris ayant été enregistrés. Bien qu'il ne s'agisse pas de publics en quelque sorte « spontanés », un questionnaire a été rempli par tous les membres de ces publics. Les données sont en cours de traitement.

[5] Mais il faut se souvenir que, sauf dans l'une des variantes non évoquées dans le documentaire, les questionneurs, s'ils se savaient filmés, étaient convaincus, durant le jeu, qu'ils ne passeraient pas à la télévision. Ce n'est qu'après le jeu, durant le debriefing, qu'ils ont appris que leur image pouvait être éventuellement utilisée dans un documentaire. Évidemment, ils pouvaient alors refuser.

[6] Lundi 29 mars un président d'université présentait dans le journal de France 2, sur le mode de l'évidence idéologique, comme une réussite exemplaire le fait que son université fonctionne « comme une entreprise ». Voilà comment se sont délitées peu à peu les connotations positives du concept de « service public universitaire ».

[7] Mes conceptions en matière de pouvoir sont présentées dans le dernier chapitre de mon livre Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social. Que ces conceptions soient autogestionnaires n'est ici que tangentiellement pertinent

[8] Il nous semblait que ceci était suffisamment dit dans le documentaire. Je le rappelle à ceux qui pensent que les sujets ont obéi pour gagner le million d'€. Les écrans clignotants annonçant des gains faisaient partie de l'emballage, mais les questionneurs savaient dès le départ qu'il n'y avait rien à gagner pour eux et pour le « candidat ».

[9] Un autre est évidemment que le taux d'obéissance est déterminé par la situation, puisque ce taux diminue considérablement lorsque l'animatrice, après avoir donné les règles qui restent les mêmes, s'absente du plateau. Je reviendrai plus loin sur la notion d'interaction personnalité/situation.

[10] Que nous ayons porté atteinte à une assomption fondamentale de ce discours sur le système, c'est ce que montre à la fois le nombre et l'extrême vacuité des interprétations alternatives de nos résultats qui ont été proposées sur les antennes par des personnes au demeurant charmantes et respectables (confiance plutôt qu'obéissance ; situation de jeu donc d'irréalité…) Je crois qu'il suffisait de voir le désarroi de nos questionneurs pour juger l'inefficacité de ces interprétations. Autant savoir qu'elles ont été également avancées pour que soit évité le choc produit par les résultats de Milgram.

[11] J'utilise volontiers ce mot pour parler des gens qui se sont fait la voix de l'éthique en matière de recherche. On trouvera ma critique de la « règle » du consentement éclairé dans R. Gori & J.-P. Caverni (Eds.), Le consentement. Droit nouveau ou imposture ? Paris, Éditions In Press.

[12] Surtout lorsqu'on sait que les pratiques qui seraient vite quasiment interdites aux chercheurs du public ne sont pas toujours questionnées dans la recherche privée et ne le sont jamais dans les recherches conduites par les militaires (par exemple en matière d'action psychologique)

[13] Je reviendrai plus loin sur la conception dite interactionniste qui maintient une possibilité de perception psychologisante.

[14] Je partageais bien sûr aussi, et peut-être en premier lieu, celui de Christophe Nick de mettre des obstacles au déboulé en France des télé réalités morbides qui pourraient un jour programmer « la mort en direct ».

[15] par exemple l'envoi à chaque questionneur d'un rapport détaillé sur les résultats de la recherche qu'il devait lire avant de répondre au questionnaire dont je viens de parler.

[16] Il a été de fait quelque peu étiré dans le temps dans la mesure ou le documentaire, prévu pour la fin de l'année 2009, n'a été présenté par France 2 qu'en Mars 2010.

[17] Ce collègue nous avait d'ailleurs demandé ce protocole, mais personne parmi nous ne jugeait tant son exigence que le caractère impératif de cette exigence recevable. Nous nous demandions un peu pour qui il se prenait.

[18] Nous ne pouvons en dire plus, ce suivi n'étant pas aujourd'hui terminé.

[19] 2,59 pour l'énoncé : « il faut lutter contre les dérives de la télé réalité ».

[20] 0,29 pour l'énoncé « je ne m'en suis pas encore remis ».

[21] Je ne peux malheureusement pas m'étendre sur ce point comme je l'ai fait dans divers écrits.

[22] Est-ce l'air du temps ? Le discours ambiant a tendance à confondre des concepts importants aussi différents que « exercice du pouvoir », « influence », « persuasion » et… « manipulation ». Le laxisme en la matière (idéologiquement utile) est tel que, aussitôt qu'on voit quelqu'un faire quelque chose qui surprend ou qui gène, on peut évoquer sans avoir l'air ridicule le deus ex machina de la manipulation. Mais c'est bien sûr ! Cette personne a été manipulée ! On m'a ainsi reproché (à moi et/ou à Christophe Nick) d'avoir « manipulé » les sujets. Qu'on m'indique alors la technique de manipulation utilisée, ou cela ne veut plus rien dire puisque tout peut être dit. Et puis, le simple fait que les sujets aient eu près de 10 mois pour revenir sur leur décision, insérés qu'ils étaient dans leur milieu, rend ce concept fort peu opératoire. Sur une semaine, passons (on a assez écrit avec R.-V. Joule dans notre Petit traité sur le fait avéré de l'adhérence des gens à leur décision. Mais sur 10 mois de vie ordinaire, en milieu ordinaire, non, ce n'est tout simplement pas sérieux. Il faut trouver autre chose.

[23] J'exclue évidemment les religions ayant un statut minoritaire comme la religion musulmane et le judaïsme (pour ces dernières, je pense que mon énoncé est peut-être faux). Aujourd'hui, les Français sont encore majoritaires qui cochent « catholique » dans les sondages

[24] Je me dois de renvoyer au livre d'André Bellon et Anne-Cécile Robert, 2001, Un totalitarisme tranquille, la démocratie confisquée, Editions Syllepse. Également, de Roland Gori et Marie-José Del Volgo, 2005, La santé totalitaire, Paris, Denoël, dans lequel les auteurs évoquent un totalitarisme démocratique.

[25] En fait, ce ne sont pas des « mesures de personnalité » mais des mesures de la valeur sociale des personnes.


L'évaluation des enseignants par les directeurs d'établissement : nous avons des raisons de rester attachés à la bureaucratie.

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
Les enseignants contestent l'intention du gouvernement de les faire évaluer par leur seul directeur d'établissement. Ils jugent que cette mesure revient à imposer un nouveau modèle de gestion et de fonctionnement des établissements, qu'ils disent quelquefois être un modèle anglo-saxon ou —presque à juste titre—un modèle libéral (ce qu'il n'est que de surcroît ; des termes plus adaptés seraient managérial ou technocratique). Dans ce modèle qu'ils refusent donc, un bon directeur, parce qu'il est un bon manager (et pas seulement un bon enseignant) doit être capable de juger de la participation de chacun (de son degré de participation, de la qualité de cette participation) à l'atteinte des objectifs de l'établissement.

Le modèle managérial repose sur la notion d'objectifs à atteindre, si possible, d'objectifs chiffrés et datés et sur la négociation des moyens. C'est une nécessité interne au modèle et, à ne pas la satisfaire, le modèle ne serait que blabla, une façon de justifier de "petits chefs". Une simple façon de causer des relations de pouvoir dans les organisations et du commandement. Comment un directeur qui se pose en « manager » (et qui n'est pas compétent pour juger du "travail" proprement dit de chacun) peut-il aider comme il le doit ses enseignants s'ils n'ont pas d'objectifs connus à atteindre ? Comment peut-il négocier moyens qu'il doit mettre à leur disposition comme cela relève de sa fonction de manager ? Que peut-il évaluer si la notion de résultats n'est pas saillante et référée à des objectifs clairs antérieurement fixés ? Sur quoi se rabattre alors pour évaluer un collègue ? Sa tenue vestimentaire ? La fluidité de ses relations interpersonnelles ? Sa « bonne volonté » ? Ses incitations au chahut ? Son appartenance syndicale ? Sa religion ? La componction qui habite ses discours (critère très prisé à l'Université) ?

Je ne suis un sympathisant ni du gouvernement ni même des « partis de gouvernement », mais je ne pense pas pour autant que nos ministres soient assez stupides, étroits ou machiavéliques pour vouloir transformer les directeurs d'établissement au mieux en sergent-chef, au pire en garde-chiourme, voire en garde-chiourme ficheurs. On peut heureusement poser le problème en termes plus élégants, impliquant l'intelligence de nos ministres, en posant que le gouvernement défend bel et bien un modèle et que ce modèle est le modèle managérial que j'ai quelquefois dit de façon que je crois plus juste un modèle technocratique. On sait dans cet ordre d'idées que nos gouvernants ont trouvé quelquefois judicieux de confier la formation des fonctionnaires (et même des directeurs de laboratoires !) à des formateurs ou consultants privés, ce qui ne peut relever que d'une visée managériale, le modèle managérial étant la panacée des formateurs et consultants privés (quand ils ne versent pas dans les formes les plus archaïques et douteuses du coaching ou du "développement personnel"). On est d'autant plus fondé à penser qu'il tient à ce modèle qu'il l'a déjà imposé (ou essayé de l'imposer) aux universités qui n'y ont pas toujours vu malice, tant leurs « managers » se prenaient assez souvent au sérieux dans cette conception et se voyaient déjà jouer aux petits PDG à la tête de gros machins. Je pense que nos ministres ne sont ni stupides, ni étroits, peut-être sont-ils mêmes sincères, mais je pense aussi qu'ils se trompent en croyant que les services publics peuvent être soumis à un tel modèle managérial sans participation et sans un long apprentissage. À moins qu'ils soient revenus sur l'idée que l'éducation nationale devait relever des services publics.

Dans quelle mesure le modèle managérial est-il adapté aux établissements de l'Éducation Nationale [1] ?

Il est clair dans mon esprit qu'il ne l'est pas. Voici quelques présupposés du modèle managérial et de la gestion par objectifs dont il n'est pas nécessaire d'argumenter la non applicabilité aux établissements de l'Éducation Nationale. Il suffit de les poser pour qu'elle apparaisse. Ce modèle repose sur la transitivité des objectifs [2].

1. Il doit exister des objectifs intransitifs non ambigus, les meilleurs pour l'application du modèle étant évidemment les objectifs chiffrés et datés. Parce qu'ils sont intransitifs, ces objectifs ne peuvent émaner que du Ministère. Celui-ci, c'est ce que présuppose le modèle, doit alors s'attacher à donner au dispositif sous sa responsabilité (donc aux établissements) les moyens nécessaires à leur atteinte. La gestion par objectifs implique une négociation des moyens, sinon un objectif devient une directive et il y a changement de modèle. Le ministre de l'Education Nationale peut-il avancer de tels objectifs comme s'essaye quelquefois à le faire naïvement son collègue de l'Intérieur ? Avec un système managérial, tout devrait commencer là, par des objectifs ministériels reflétant la politique gouvernementale et une négociation des moyens par son représentant (le recteur) avec ceux qui sont supposés participer à leur atteinte. Vous direz peut-être : les établissements peuvent se donner eux-mêmes leurs objectifs intransitifs et le Ministre se limiter à les enregistrer. Soit. Mais à quoi cela servirait-il alors d'élire une majorité politique si elle ne doit pas défendre sa politique ? Dans notre démocratie, qui n'est pas une démocratie autogestionnaire mais une démocratie simplement représentative, les établissements doivent appliquer la politique de la majorité nationale élue. D'ailleurs, que se passerait-il si quelques établissements jouant aux plus malins se donnaient des objectifs politiquement incorrects, par exemple celui réduire de 30% et en deux ans les élèves d'origine africaine ? Il faudrait bien leur opposer une politique. Notons que celle-ci pourrait changer à chaque alternance politique avec un changement des stratégies. Il faudrait alors revoir le type de moyens alloués aux établissements et les aider à se fixer de nouveaux objectifs. Il faudrait alors tout revoir. Ce n'est heureusement pas le cas, le modèle républicain restant à nuances près à l'ordre du jour. Toujours est-il que le modèle, dans le cas spécifique d'un grand service public, présuppose une certaine stabilité des politiques et est réfractaire à des traumas intempestifs comme la réduction drastique des effectifs.

2. Les objectifs intransitifs doivent, précisément par transitivité, permettre, que ce soit par imposition ou par négociation avec le recteur, la définition d'objectifs toujours non ambigus au niveau des établissements. Les conditions objectives variant d'un établissement à l'autre (zone écologique, population, taux d'encadrement…), il ne pourrait s'agir des mêmes objectifs quantitatifs à Neuilly, à Mantes la Jolie ou à Mende. Aux objectifs devraient être associés les moyens permettant de les atteindre. Par ailleurs, les moyens alloués aux établissements devraient être réduit dans les cas de non atteinte des objectifs. Sinon, la motivation à atteindre les objectifs perdraient la légitimité de droit qu'elle a dans le modèle (les psychologues des organisations associent ce modèle aux motivations dites les motivations d'accomplissement).

3. La participation de chaque enseignant à l'atteinte des objectifs de l'établissement devrait être elle aussi précisée, toujours par le fait de la transitivité, en termes non ambigus, les enseignants pouvant avoir des objectifs quantitatifs différant en fonction des moyens, de la discipline enseignée et de la situation. Mais il reste que la réalisation ou non de ces objectifs devrait être la base de l'évaluation des enseignants et initier des sanctions positives ou négatives.

4. Dans un système réellement hiérarchique, le chef de niveau n est responsable de l'atteinte ou non des objectifs aux niveaux placés sous sa responsabilité. Il ne se contente pas d'évaluer ses subordonnés directs. Cela signifie qu'il doit pouvoir être lui-même viré ou mis au placard si, par exemple, les objectifs ne sont pas atteints x années de suite (pour un président d'université, les années de son mandat). Il doit aussi pouvoir être promu ou primé si les objectifs sont atteints ou dépassés. Or, le fait de donner aux Directeurs d'établissement à évaluer les enseignants en ferait de fait des chefs hiérarchiques (et pas seulement des collègues chargés du fonctionnement de l'établissement), chefs hiérarchiques par définition responsable de ce qui se passe dans leur établissement. [3]

5. Un chef se juge à son aptitude à aider à la définition des objectifs et à son aptitude à mobiliser les moyens nécessaires à leur atteinte. Il est donc important qu'il ait une certaine maîtrise des moyens à distribuer. Il est responsable des résultats de son établissement, ce qui veut dire qu'il doit être lui-même évalué sur la base de ces résultats.

6. Pour la logique du modèle, il est essentiel que les objectifs intransitifs puissent être fixés à l'intérieur d'un cadre de variabilité possible. Si un ordre des choses x (par exemple la nécessité réelle ou supposée d'une réduction drastique des dépenses) en venait à limiter la variabilité des objectifs possibles à tous les niveaux où ils sont fixés (ils ne seraient alors définis que par ce nouvel ordre des choses), le modèle managérial perd toute signification et peut-être même toute utilité, à moins que cette utilité ne réside que dans la possibilité qu'il ouvre d'une pratique manipulatrice. Par le fait de cette pratique, les directives seraient alors présentées (et peut-être vécues) comme des objectifs, l'octroi de moyens comme l'acceptation de ces même moyens. On connaît la facilité d'obtenir une soumission librement consentie dans les organisations [4]. La question est donc : peut-on concevoir une variabilité suffisante des objectifs au niveau des établissements de l'Éducation Nationale qui soit compatible avec le modèle managérial ? Notons que même dans nombre d'entreprises capitalistiques, il fut une époque où les dirigeants pouvaient élaborer des stratégies impliquant le choix des vecteurs produits-marchés, des vecteurs qualifications-formation-recrutement [5]… Mon sentiment est qu'aujourd'hui les stratégies sont souvent impliquées sans choix réel des dirigeants par les objectifs financiers de rentabilité maximum et à court terme. Les choix stratégiques et donc la variabilité des stratégies, des politiques et des objectifs se trouvent ainsi considérablement réduits. Le modèle managérial est alors évoqué pour parler avec enluminures un fonctionnement de fait autocratique, un blabla, plutôt que pour rendre compte d'une façon originale de manager les organismes et les membres d'une entreprise. Il n'est aucunement exclu que les réformes envisagées ou actées ne soient rien d'autre qu'une façon de créer des chefs (donc une hiérarchie) dans un système éducatif fondamentalement corporatiste sans pour autant en faire de vrais managers. Ils ne seraient alors comme certains le craignent que des petits chefs.

Objectifs et missions

Ce modèle managérial est relativement rigoureux. Il s'est avéré efficace dans le cas des entreprises capitalistiques dont la structure est restée hiérarchique et dans lesquelles les objectifs intransitifs peuvent être définis par un patron ou un conseil d'administration, et ceci dans un cadre de variabilité des stratégies suffisant pour que le modèle soit justifié. Dans le cas d'un conseil d'administration, ils sont négociés avec le PDG qui doit les démultiplier par transitivité vers ses directeurs, lesquels etc..

Or, les Établissements de l'Éducation Nationale ne sont pas des entreprises capitalistiques mais des services publics. L'idée qu'ils doivent emprunter leurs modèles de fonctionnement aux entreprises privées est le fait d'une propagande, généralement glauque. Les stratégies et les objectifs intransitifs ne sont pas liés à un critère somme toute assez simple comme l'est la rentabilité à (plus ou moins court) terme du capital. Ils devraient être adossés à une conception de ce que doit être le service de la nation par le service public considéré. C'est pourquoi les services publics ont des missions relativement pérennes, d'ailleurs assez peu soumises aux alternances politiques, et non des objectifs par définition variables et possiblement en rapport avec une stratégie particulière qui pourrait donner des résultats en un mandat [6]. Les deux concepts, missions et objectifs, ne sont pas équivalents.

Une mission correspond à la satisfaction d'un besoin national (par exemple faire en sorte que tous les élèves sachent lire et écrire avant l'entrée au collègue pour une école primaire ; réduire l'échec scolaire ; aguerrir les étudiants à la démocratie pour une université [7], défaire les élèves et les étudiants du conformisme intellectuel et de la pensée unique [8]...). Leur importance pour la nation et le temps nécessaire à la satisfaction du besoin justifient qu'on se donne au moins une génération pour apprécier les éventuels progrès avant toute remise en cause. Et même qu'on sache, lorsqu'il le faut, expérimenter(par exemple plusieurs méthodes d'apprentissage de la lecture, plusieurs types d'horaires...), ce qui exclut, en toute logique, l'évaluation des enseignants en termes d'atteinte des objectifs (pensez aux pauvres collègues qui auront été affectés à une "mauvaise méthode" lors d'une expérimentation). Sauf éventuellement en matière de budget lié aux comptes de la nation (ou aux directives européennes [9]), les missions devraient être peu sensibles aux alternances politiques durant une génération. Un objectif correspond à la fixation temporaire (datée) d'un résultat (chiffré) à atteindre par un salarié ou un collectif de salariés pour le temps séparant deux évaluations. Ils doivent être fixés et leur atteinte doit être jugée au niveau de ce salarié ou de ce collectif de salariés. Pour que la notion soit utile en termes de gestion du personnel et d'évaluation de sa valeur, son atteinte (ou sa non atteinte) doit pouvoir être appréciée sur des temps relativement courts (un an ? deux ?), puisque cette appréciation doit initier les renforcements sociaux appliqués à un salarié (promotion, primes, mise au placard, licenciement…). Missions et objectifs impliquent donc des temps rigoureusement différents.

Certes, un salarié impliqué dans une mission peut se donner, pour sa gouverne, des objectifs à court ou moyen terme. Il a certainement besoin de buts pour diriger son action. Mais l'expérience a montré que les missions s'accommodaient mal de la gestion par objectifs et donc d'un modèle managérial. Il y a là une raison purement conceptuelle. La réalisation d'une mission, lorsqu'on l'apprécie, est un fait collectif alors que les objectifs sont fixés pour des individus ou de petits groupes d'individus. Un enseignant doit pouvoir compter sur les autres pour que la mission sur laquelle il est engagé soit remplie. Il ne peut seul apprendre à lire et à écrire à tous les élèves dont il a, un temps, la responsabilité. Il faut passer au niveau de l'établissement. Or, la plupart des consultants ont constaté, sans que d'ailleurs cela les contrarie, que la gestion par objectifs avait conduit à une exacerbation de la compétitivité entre les salariés, compétitivité peu propice à l'appréhension par ces salariés d'une mission collective.

Est-ce à dire que les enseignants ne peuvent être individuellement évalués, l'évaluation en termes de mission ne pouvant porter que sur des collectifs ? Je me refuse, évidemment, à tirer cette conclusion [10]. Un enseignant doit être évalué quant à la façon dont il concourt à la réalisation d'une mission définie en politique nationale (et non, j'insiste, quant l'écart qu'il y a entre ce qu'il a réalisé en une année et un ou des objectif(s) variable(s) qui avaient été localement et temporairement fixés).

Pourquoi avons-nous de bonnes raisons de rester attachés à la bureaucratie ?

Un argument important qu'avancent des enseignants pour s'opposer au modèle qu'on prétend leur imposer est un argument disciplinaire. Un enseignant enseigne une discipline et y trouve un aspect important de son identité. Leur chef d'établissement est ou a été spécialiste d'une discipline et ne peut être au fait de toutes les disciplines enseignées, de leur évolution, des bonnes méthodes impliquées par leur enseignement… Il ne peut donc que passer à côté de la spécificité de chacune et du degré d'aisance pédagogique de celui qui enseigne. Il ne peut donc évaluer tous les enseignants. Cet argument est certes une critique du modèle ministériel, mais il est aussi la mise en avant d'un autre modèle. Ce dernier est la variante « professionnelle » du toujours actif modèle bureaucratique. Je ne vais pas ici me lancer dans le rappel de ce modèle. Je n'en rappellerai que trois traits qui suffisent pour juger et pour débattre de sa pertinence dans le cas qui nous occupe, celui du service public de l'Éducation Nationale.

1. Personnalité versus conduites professionnelles. Là ou les autres modèles (paternaliste, technocratique-managérial) focalisent le regard évaluatif sur la personnalité des salariés (le « bon gars » qu'il convient d'attacher à l'entreprise ; le cadre parfait qui a du potentiel qu'on peut exploiter…), le modèle bureaucratique focalise ce regard sur les comportements professionnels. Et, implication essentielle du modèle, il suffit d'avoir fait correctement ce qu'on devait faire pour être convenablement évalué, sans qu'on ait besoin d'aller chercher du côté de la « personnalité » ou du « mode d'être » de l'évalué. Les missions de l'Éducation Nationale permettent de définir, associées à l'analyse pédagogique, didactique et quelquefois psychologique, ce qu'il faut enseigner et une façon tenue pour convenable de l'enseigner pour un collègue travaillant dans telle ou telle discipline et à tel ou tel niveau. Ce sont ce qu'on peut appeler les règles de l'art. Elles permettent aussi de définir un type de relations avec les élèves de ce niveau considéré comme optimum. Les enseignants ont ou devraient avoir appris tout cela à l'IUFM [11]. C'est à juste titre donc que les enseignants revendiquent leur spécificité et le font en évoquant les comportements professionnels dont ils sont les spécialistes et que ne peuvent juger que d'autres spécialistes. Concourir à la mission, c'est faire convenablement un travail dans lequel se reconnaissent les collègues de la même discipline (pour ce qui est de la transmission des savoirs et techniques) et les collègues des autres disciplines (pour ce qui est du mode de relations aux élèves). Un chef d'établissement n'est pas en mesure de procéder à un tel jugement dans sa globalité.

2. Haute versus faible tension motivationnelle. Alors que les autres modèles —et notamment le modèle managérial— impliquent une haute tension motivationnelle (le salarié entouré de "clignotants" doit être, comme on dit, « tendu » vers ses objectifs), le modèle bureaucratique se satisfait d'une basse tension motivationnelle. Il y a à cela une raison très simple : c'est que le modèle bureaucratique est celui qui peut garantir au mieux la protection individuelle (sauf éventualité de petits chefs harceleurs). Puisqu'il suffit d'avoir fait convenablement ce qu'on devait faire pour être convenablement évalué, on n'est pas soumis lors de l'évaluation aux résultats des autres et même à ceux du service lui-même. On est couvert si on a appliqué les règles de l'art. Cela a des avantages et des inconvénients. Un inconvénient est que l'enseignant peut ne pas avoir d'intérêt pour les activités et les résultats collectifs. Une évaluation des enseignants devrait corriger cet inconvénient (ne serait-ce que par la prise en compte du degré de participation aux activités collectives de l'établissement). Mais un avantage est décisif : une faible tension motivationnelle est idéale pour l'innovation au jour le jour. C'est là une loi connue des psychologues sociaux : une forte motivation pousse à la performance (et au conformisme) alors qu'une faible motivation est propice à l'innovation en temps réel [12]. Dans un domaine où les méthodes ne peuvent être tenues pour définitivement bonnes, il est important pour la réussite des missions que les enseignants puissent innover dans leur classe. Et seul un collègue de la discipline pourra juger de la nécessité et la qualité de l'innovation et de ce qu'elle a pu produire.

3. Résultats versus valeurs. Là où le modèle managérial focalise sur les résultats atteints ou à atteindre, donc sur la performance, les discussions portant sur les objectifs et les résultats, le modèle bureaucratique, et surtout sa variante professionnelle [13], focalise sur les valeurs à maintenir ou à réaliser dans l'activité professionnelle. Sur les règles de l'art, et sur les valeurs qui les soutiennent. Là, les discussions portent sur les personnes et les résultats que ces personnes mettent en avant ou déplorent. Ici, les discussions portent sur les valeurs sociales et les normes qu'on réalise ou qu'on aurait dû réaliser par les comportements professionnels (susciter l'esprit critique, l'autonomie, le sens de la responsabilité...) Peu de cadres gérés par objectifs s'abandonnent à des pensées en rapport avec la valeur sociale de ce qu'ils font et les valeurs et normes qui sont celles de leur job. Le fait d'être « performant » suffit généralement à établir leur utilité sociale. La valeur des comportements professionnels des enseignants, parce qu'ils sont au service de missions d'intérêt général, n'est pas une valeur purement professionnelle. Elle est aussi faites de valeurs sociales que réalisent la pratique (valeurs d'autonomie, de responsabilité personnelle, de sens critique, de développement, de partage, de performance aussi bien). On peut ne pas aimer toutes ces valeurs, et cela m'arrive lorsque ces valeurs touche au soiïsme, cette perversion de l'individualisme. Il reste que le fait d'être dans un monde de valeurs est une implication et du modèle professionnel et de l'implication dans des missions d'intérêt général. Tout salarié attribue du sens à ce qu'il fait. Il peut donner du sens en disant « c'est ma nature » ou « c'est ce qu'il faut faire pour atteindre les objectifs ». L'enseignant donne du sens en disant plutôt « je réalise une valeur pédagogique et donc une mission sociale ». Ce sont ces valeurs qui constituent le contexte nécessaire de toute évaluation d'un enseignant. Peut-on prendre le risque d'implanter un modèle dont on sait qu'il ne peut pas fonctionner au meilleur niveau permis par sa logique et qui est susceptible de couper les enseignants des missions qui sont celles de leur profession et des valeurs sociales qui leur sont associées et donnent du sens aux pratiques ?

Pour conclure brièvement, le modèle professionnel, même s'il est un modèle bureaucratique, est plus adapté à l'évaluation des enseignants que le modèle managérial. Un spécialiste peut juger de la façon dont un autre spécialiste concourt, par ses comportements professionnels, à la réalisation des missions des établissements et réalise les valeurs transitives que ces missions impliquent dans la pratique pédagogique proprement dite. Un chef d'établissement ne peut guère juger avec objectivité (je veux dire sur des données) que du degré de participation aux activités collectives d'un de ses collègues. C'est là un critère d'évaluation qui n'est pas à négliger. Mais il n'est qu'une part de l'évaluation dont le poids est à négocier.


[1] je pense essentiellement aux collèges et lycées mais j'inclus volontiers les universités.

[2] On sait que cette transitivité, selon laquelle les objectifs intransitifs sont démultipliés en sous-objectifs transitifs le long de la ligne de délégation du pouvoir, ligne éventuellement hiérarchique, a d'évidentes limites, la négociation des moyens ne pouvant descendre aussi loin et aussi vite que les objectifs eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle la gestion par objectifs est souvent cantonnée aux strates supérieures des organisations, les objectifs en bas d'échelle n'étant plus que des directives en situation de moyens plus ou moins constants, difficilement négociables, ce qui correspond à une rupture conceptuelle d'avec le modèle. Si des directeurs peuvent l'être, les chefs d'atelier et les contremaîtres ne sont que très rarement des managers pouvant diriger par objectifs.

[3] Ce qui reste vrai même si ce nouveau pouvoir d'évaluation qui leur est donné n'est pas assorti de la promotion d'une gestion par objectif. Mais la notion de résultat devient alors très floue et la base objective de l'évaluation nettement plus problématique.

[4] Voir Joule, R.-V. et Beauvois, J.-L., Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, 2002, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble ; La soumission librement consentie, 1998, Presses Universitaires de France ; Beauvois, J.-L., Les influences sournoises, 2011, Bourin.

[5] Les consultants clamaient alors volontiers que les stratégies étaient premières et fondaient les politiques et les objectifs.

[6] Je me suis déjà élevé contre le fait de traiter un établissement de l'Education Nationale comme une entreprise.

[7] Je reste là dans l'esprit de la regrettée loi Edgar Faure !

[8] Sic.

[9] je pense à la SNCF, à l'EDF… qui se sont vues imposer la mission de résister à la concurrence.

[10] Voir sur Maniprop.com mon article sur la nécessité de l'évaluation.

[11] Ce n'est peut-être pas un hasard si les politiques tenants d'un modèle managérial qui focalise explicitement ou non sur la personnalité, le potentiel... des évalués ont pensé qu'on pouvait se passer des IUFM. Autant le reconnaître : je n'ai pas toujours trouvé très adapté, ni même très pertinent ce qu'on enseignait dans les IUFM. Mais je suis resté convaincu de la nécessité d'un apprentissage professionnalisé des règles de l'art pour les enseignants.

[12] C'est pourquoi la gestion par objectif n'a que très rarement rendu caduque l'idée taylorienne de « seule meilleure méthode » qui était pourtant contestée dans son principe. Un cadre tendu vers ses objectifs se rabat toujours sur ce qu'il sait le mieux faire et sur ce qu'il a le mieux appris.

[13] Ce n'est évidemment - et malheureusement - pas vrai pour les OS.


La démocratie médiatique : en route pour un totalitarisme tranquille

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
La télévision est devenue en une cinquantaine d'années l'organe quasiment unique, monopolistique, d'expression de la démocratie, le lieu où elle fonctionne au quotidien et qui imprègne tous les autres. On avance quelques propositions permettant de caractériser (de décrire) le fonctionnement d'une démocratie médiatique et de tirer quelques conséquences évaluatives concernant cette forme de démocratie : appauvrissement du débat politique, évolution vers un totalitarisme tranquille.

La télévision a moins d'un siècle et demi d'histoire. On peut en effet dater son émergence en 1884 (avec l'invention du disque de Paul Nipkow) ou en 1892 (avec l'invention du tube cathodique par Karl Ferdinand Braun). Elle ne devint officielle en France qu'en 1935, date d'une première émission publique, un émetteur ayant été installé au dernier étage de la Tour Eiffel. Un nombre restreint de récepteurs (au mieux quelques centaines) ont pu recevoir ce programme. Certes, la guerre de 39-40 donna un coup d'arrêt au déploiement du nouveau média. Mais les années 50 permirent de retrouver un rythme soutenu. Et, en 2007, un institut allemand d'études de marché comptait 1,8 récepteur par famille en France.

Il est très probable que les derniers Présidents de la 4ème République et le Général de Gaulle lui-même (malgré son aisance sur les plateaux), ces Présidents qui ont assisté sa mise en route dans notre pays, n'aient pas eu une entière clairvoyance du rôle qu'allait rapidement jouer le nouveau média dans l'évolution de notre démocratie. Ils n'y voyaient peut-être guère, comme on l'a dit quelquefois, qu'une « radio avec images ». Ils seraient donc très étonnés s'ils pouvaient constater que la télévision est devenue en si peu de temps (une cinquantaine d'années) l'organe quasiment unique, monopolistique, d'expression de notre démocratie, le lieu où elle fonctionne au quotidien pour les gens et qui imprègne tous les autres, y compris les lieux pouvant être considérés comme purement politique dans une démocratie (campagnes électorales, débats parlementaires...). Les radios et journaux, si importants vers le milieu du XX° siècle, ne peuvent guère aujourd'hui que se situer dans un rapport assumé à la télévision, par exemple en organisant des débats avec une chaîne ou en faisant ce qu'il faut pour que leurs entretiens avec des personnalités politiques soient relayés et fasse discussion sur le petit écran... C'est pourquoi il est utile d'en venir à un nouveau concept pour caractériser au mieux ce qu'est notre démocratie aujourd'hui, telle qu'elle est déterminée (pénétrée, magnifiée, gangrené, appauvrie...) par le fait télévisuel, le concept de démocratie médiatique. Ceci en sachant que « médiatique » réfère à un système dominé par la télévision de pratiques politiques et de diffusion / dissémination, vers les masses d'individus électeurs, d'images, de valeurs, de concepts et d'informations. J'ai déjà évoqué sur maniprop une analyse de la diffusion / dissémination avec le concept de propagande glauque. Je m'arrêterai ici aux pratiques : l'usage du concept de démocratie médiatique revient à reconnaître le fait que les médias, et notamment la télévision, ont déterminé par leurs pratiques la forme de démocratie qui est aujourd'hui la nôtre et qu'il convient d'évaluer cette forme de démocratie en se demandant si elle reste démocratique.

Certes, les analyses de la collusion entre les médias et le monde politique et économique ne sont pas rares. Je recommande particulièrement le remarquable petit livre de Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de Garde [1]) dont le succès ne doit rien, c'est le moins qu'on puisse dire, à la télévision. Mon propos ne porte pas, ici, sur de telles collusions. Celles-ci sont, incontestablement, de vraies maladies de la démocratie. Je m'arrêterai plutôt sur ce que le fonctionnement politique, dit démocratique, dont nous sommes si fiers, doit aux pratiques médiatiques et sur le fait que ce fonctionnement conduit doucement vers une forme de totalitarisme. Je le ferai en avançant quelques propositions permettant de caractériser (ou de décrire) le fonctionnement d'une démocratie en tant qu'elle est médiatique et en tirant quelques conséquences évaluatives concernant cette forme de démocratie [2]. D'autres propositions que celles que je vais avancer (lesquelles ne constituent aucunement un système fermé à prétention exhaustive) seront les bienvenues.

Quelques propositions

1. L'importance politique d'un personnage P dans la démocratie médiatique est directement donnée par deux variables observables : a) le nombre de ses apparitions sur les grandes chaînes de télévision ; b) les audiences auxquelles ont donné lieu ces apparitions. Ces deux variables correspondent à la saillance télévisuelle du personnage P. On assimile ici saillance télévisuelle et importance politique.

Et s'il n'y avait pas la télévision ? Voici quelques variables autres que la saillance télévisuelle qui pourraient être susceptibles d'indiquer l'importance politique d'un personnage P (dites ici variables pertinentes). Les théoriciens non cyniques de la démocratie les trouveraient sans doute plus « politiques » ou « démocratiques » : - l'importance de la ou des fonction(s) exercées par P ; - le nombre de personnes qui ont voté pour P lors d'élections récentes ; - l'originalité des idées portées par P ; - l'importance des mouvements politiques, sociaux et/ou militants que P représente ; - les alternatives économiques et politiques que P représente par rapport aux politiques en cours... Parmi d'autres.

Certes, il n'est aucunement exclu que la saillance télévisuelle soit comme un reflet de ces dernières variables qui paraissent éminemment plus « politiques » et donc plus pertinentes et justifiables pour une analyse de l'importance politique d'un personnage P dans une démocratie. C'est certainement ce qu'avanceront les journalistes dont la déontologie, on le sait, reste toujours un point sensible. Mais ce reflet ne peut être un pur reflet. Il y a en effet de très nombreux autres facteurs susceptibles de déterminer la saillance télévisuelle qui n'ont rien, eux, de « politiques » et qui, en conséquence, ne peuvent que choquer un démocrate (variables dites ici non pertinentes). Notamment : - l'audience attendue d'un passage à l'écran du personnage P ; - l'acceptabilité du discours de P par les journalistes eux-mêmes ; - l'aisance télévisuelle de P garantissant un « bon spectacle » ; - ses relations personnelles, notamment avec les journalistes ; - une certaine fluidité de la communication qu'on peut avoir avec lui sur un plateau ; - l'intelligence de P avec les sociétés ou investisseurs qui possèdent les chaînes et les grands journaux... Toujours entre autres (je néglige les retours d'ascenseur).

Le fait est donc qu'on ne peut connaître le poids respectif des variables pertinentes (qu'on peut tenir pour effectivement démocratiques) et des variables non pertinentes (qui ne le sont pas, me semble-t-il, pour un théoricien non cynique) dans ce qui fait la saillance télévisuelle (donc l'importance politique) dans une démocratie médiatique. On peut simplement penser que l'importance politique d'un personnage P dans cette démocratie médiatique n'est pas une donnée purement politique. Elle est le résultat, ne serait-ce qu'un tant soit peu, d'une construction du système médiatique et des journalistes eux-mêmes. Et maintenant, si un journaliste vous disait qu'il ne sélectionne ses invités qu'en fonction de l'originalité de leurs idées et des alternatives économiques et politiques qu'ils représentent, vous ne prendriez aucun risque en pariant qu'il ment. S'il agissait ainsi, il ne resterait probablement pas en place (sauf peut-être à 23 heures sur Arte).

1b. Les évocations d'un personnage P dans les médias sont fonction de la saillance télévisuelle de ce personnage.

Cette proposition permet d'évoquer un effet « boule de neige médiatique ». C'est parce qu'il est doté d'une forte saillance télévisuelle (parce qu'on le voit souvent et qu'il a une audience intéressante) qu'un personnage P est souvent évoqué par les journalistes dans les journaux et reportages, ce qui conduit à ce qu'il soit souvent invité et voit ainsi sa saillance télévisuelle augmenter encore.

2. Le peuple ne doit pas subir des débats politiques en profondeur car ces derniers ne peuvent que l'ennuyer et le pousser à zapper.

Un cliché verbal consiste à dire que les Français sont intelligents. Je l'ai encore entendu récemment avancé sur I Télé par un « grand » journaliste (Ivan Levaï). Peut-être est-ce vrai. Pour moi, une telle phrase a peu de sens. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on ne table pas vraiment sur leur intelligence dans les émissions politiques des principales chaînes. Un authentique démocrate pense généralement que les campagnes politiques sont faites pour mobiliser, à la faveur de débats, les ressources cognitives des électeurs pour les amener ainsi à réfléchir et prendre position en connaissance de cause. Ce n'est pas le cas à la télévision. Je ne m'arrêterai que sur deux injonctions qui suffisent à réduire considérablement la qualité intellectuelle des débats :

- l'imposition, lors d'une intervention, d'un temps de parole conçu pour le spectacle et non pour le débat. Une intervention ne doit pas dépasser 7 ou 8 minutes, au mieux, 10 minutes. Les journalistes pensent qu'au-delà, le téléspectateur décroche. Il faut vite passer à un autre débatteur, rappeler à l'orateur qu'il est en avance en termes de temps écoulé, ou laisser un concurrent interrompre celui qui est en cours d'argumentation. Or, il est tout à fait exceptionnel qu'on puisse sérieusement déployer et argumenter un point de vue (par exemple sur la peine de mort, sur le mariage homo, sur la nécessité d'un impôt sur la fortune, sur la taxation du capital...) en moins de 7 ou 8 minutes. Une envolée combative de 6 ou 7 minutes est supposée réjouir le peuple. Un argumentaire de 7 minutes est supposé l'emmerder . C'est, au vue de leur animation, ce que doivent penser les animateurs de débat, capables de couper un intervenant au beau milieu d'une démonstration.

- Surtout pas trop de chiffres ! Un débatteur qui veut avancer une argumentation fondée en statistiques se voit immédiatement rappelé cette règle d'or : surtout pas trop de chiffres. Ils ennuient le téléspectateur. J'ai suffisamment enseigné et débattu pour savoir qu'un argument statistique peut être parfaitement suivi et compris par des gens d'intelligence inconnue. Il devrait donc l'être par les Français qui sont supposés intelligents. Mais non : l'animateur est convaincu que les raisonnements chiffrés emmerde le peuple [3].

Adoptons brièvement le langage des psychologues sociaux. Ces derniers ont distingué deux modes de traitement de l'information, notamment dans les situations de persuasion : un mode « central » (dit encore « systématique ») et un mode « périphérique » (ou encore « heuristique »). Le premier (le « central ») suppose un traitement en profondeur de l'information reçue. Le récepteur du message table alors, pour se donner un point de vue, sur l'importance et la qualité des arguments avancés par le débatteur, sur les fondements de ces arguments, sur les contre-arguments disponibles... Le second (le « périphérique ») est un traitement plus superficiel. Il repose davantage sur la prise en compte d'indicateurs apparents de « crédibilité » de ce qu'est en train de dire un débatteur que sur le fond de son message. On table par exemple sur la longueur de ce message, sur la profession de la source du message, sur ses intérêts personnels à dire ce qu'il dit, sur l'attirance qu'on ressent à l'égard de cette source, sur le nombre de personnes présentes en accord avec cette source (voir plus bas)... Les débats et exposés télévisuels sont le plus souvent organisés pour la mise en œuvre par le téléspectateur d'un traitement périphérique. Ce téléspectateur, réputé pourtant intelligent, n'est pas mis dans la situation lui permettant de se livrer à un traitement plus central. Tout se passe comme si le journaliste (ou l'animateur) avait une représentation de son public comme étant fait d'avares cognitifs, peu portés à faire fonctionner leur intellect, préférant le spectacle ou la joute au traitement des arguments. Des Français intelligents, certainement, mais peu motivés pour la réflexion. Peut-être, à force de fréquenter cette forme de télévision, sont-ils devenus ainsi.

3. La valeur de vérité politico-médiatique d'une proposition [4] est donnée par le nombre de personne interviewables susceptibles d'être d'accord avec cette proposition et/ou par la « qualité » des relais médiatiques (les élites : commentateurs, éditorialistes, belles plumes), susceptibles de l'appuyer.

Cette proposition trouve au moins un fondement purement médiatique dans la nécessité de cajoler les audiences actuelles ou possibles. On croit savoir, à suivre les disciplines psychologiques expérimentales, que les propositions minoritaires, contrairement aux propositions consensuelles, créent chez les téléspectateurs, un peu comme les stimuli aversifs, des humeurs qui ne facilitent guère, voire qui entravent l'ingestion des publicités. La démocratie médiatique doit faire avec les nécessités publicitaires. Elle a besoin d'annonceurs et doit donner dans le positif, le consensuel, l'enjoué, le majoritaire pour que le temps de cerveau disponible soit optimisé.

Pourtant, cette troisième proposition peut sembler assez conforme à l'esprit d'une démocratie majoritaire (qu'on suppose évidemment dotée d'une presse libre) dans laquelle la vérité politico-médiatique d'une époque est donnée par la majorité des électeurs et par les élites qui stimulent la pensée majoritaire. Elle ne l'est qu'à première vue. Pour deux raisons au moins.

D'abord cette troisième proposition, en ce qu'elle ne porte pas la mention « après débats approfondis », peut être posée comme assez typique d'une démocratie d'opinion dont j'ai critiqué les bases dans au moins deux textes de maniprop [5]. Je ne reviens pas ici sur l'exemple oh combien démonstratif du référendum de 2005. La vérité politico-médiatique était en septembre en faveur du OUI à la constitution européenne, tant avec l'indicateur « nombre de personnes » qu'avec l'indicateur « position des élites ». Mais un débat a été imposé, qui a duré quelques mois et qui s'est déployé dans d'autres canaux que le canal télévisuel (notamment sur internet). La vérité politico-médiatique avait basculé vers le NON en mai, les deux indicateurs se trouvant alors en contradiction, les élites étant restées pour le OUI, le peuple ayant viré vers le NON. Dans la proposition 3, on est bien trop proches d'une majorité de sondés plutôt que d'une majorité d'électeurs ayant débattu le temps nécessaire au mûrissement des idées. Une autre raison pouvant conduire à contester les vertus démocratiques de cette proposition tient au fait que notre presse n'est peut-être pas aussi libre qu'on le prétend et que les élites – qui ont généralement des employeurs— ne peuvent pas tout se permettre. Mais c'est là un tout autre débat qu'on engagera éventuellement plus tard.

3b. La valeur de vérité politico-médiatique d'une proposition détermine le nombre d'occurrences de cette proposition dans les médias.

Cette proposition pour insister sur les possibilités de propagande glauque, ou de matraquage d'idées et valeurs de bases qu'offre la démocratie médiatique. Plus une proposition est dotée de valeur de vérité politico-médiatique, plus elle sera énoncée, plus elle peut être le lieu de processus d'influences inconscientes, en particulier de conditionnement évaluatif (contexte positif ou négatif associé à telle ou telle proposition [6]). Cette proposition 3b permet aussi d'intégrer dans le champ politico-médiatique l'ensemble des postulats culturels que partagent grosso modo les personnages politiques dont la saillance télévisuelle est importante. Tous ou presque sont ainsi convaincus que les gens doivent se faire leurs opinions par eux-mêmes, qu'il vaut mieux compter sur soi que sur les autres, qu'on est responsable de ce qui nous arrive, qu'un individu a plus de valeur qu'un groupe, qu'il faut relativiser la pesanteur des appartenances sociales etc., autant de propositions qui ont elles-mêmes une forte valeur de vérité politico-médiatique et qui sont assez typique d'un syndrome culturel individualiste et libéral.

4. Durant les campagnes électorales, les chances a priori de succès d'un personnage P détermine a) le nombre et la durée de ses apparitions dans les médias et b) le nombre d'évocations de ce qu'il fait ou dit.

Voilà une règle de la démocratie médiatique qui n'a strictement rien de réellement démocratique et qui devrait choquer les démocrates sincères. Imaginez que pour une élection municipale on vous fasse parvenir une enveloppe contenant trois photographies de même format, la première celle du candidat sortant, la seconde celle de son « principal » concurrent, la troisième rassemblant tous les autres candidats exhibés évidemment en bien plus petit. Accepteriez-vous cette pratique de votre maire ? Trouveriez-vous cela démocratique ? Idem pour les professions de foi : deux amplement déployées sur recto et verso, les autres rassemblées et condensées sur un seul recto. Accepteriez-vous cette pratique de votre maire ? Trouveriez-vous cela démocratique ? Je suppose que non. C'est pourtant l'équivalent de telles procédures qui a cours à la télévision lors des campagnes électorales [7]. Les journalistes se réfèrent alors à un concept devenu banal et pourtant anti-démocratique, celui de « principaux candidats » (sans oublier son corollaire, celui de « petits candidats »). Ils le font évidemment pour des raisons d'audience, un débat entre deux « principaux candidats » (disons entre Nicolas Sarkozy et François Hollande) promettant une bien meilleure audience qu'un débat entre deux « petits candidats » (disons entre Philippe Poutou et Jacques Cheminade). Dans le même esprit, les journalistes pensent être davantage dans le fil de l'actualité en rendant compte des faits et dits des « principaux » candidats, négligeant sans remords les « petits ».

En somme, alors qu'une campagne démocratique devrait être l'occasion à tous ceux qui ont projets de trouver les mêmes chances de s'exprimer devant le peuple, les candidats n'ont pas tous, de fait, le même accès à la communication médiatique organisée, comme ils le devraient [8].

Les primaires socialistes de 2011 pourraient pourtant inciter à réviser ces pratiques. Le succès populaire de ces primaires fut une réelle surprise pour les commentateurs. À quoi pouvait-il tenir ? Certes, à la nouveauté du dispositif et à la curiosité des téléspectateurs confrontés à une innovation politique. Mais aussi, ce qui n'a pas été assez souligné, au fait que, pour une fois, une campagne électorale publique de portée nationale offrait les mêmes possibilités de débat à tous les candidats, alors qu'on savait parfaitement que deux d'entre eux avaient plus de chances de succès que les quatre autres. Le bonheur démocratique fut peut-être de voir de soi-disant « petits » candidats développer leurs arguments dans les mêmes conditions que ceux qu'on donnait comme gagnants potentiels. Et cela n'a pas manqué d'effets (scores inattendus de Montebourg et de Royal). Ce sont de tels effets inattendus dont on se prive lors d'élections traditionnelles.

4b. Les sondages donnent des informations légitimes pour déterminer les « principaux candidats » qui auront un accès privilégié à la télévision durant une campagne électorale.

Je tiens personnellement les sondages pour des instruments d'appréciation légitimes pour l'information qu'on doit donner au peuple sur la situation politique. Mais ce sont les conséquences de cette information dans leur traitement par les médias qui peuvent faire problème d'un point de vue démocratique. Notamment si les informations fournies au temps t1 donnent lieu à des anticipations qui s'avèreront des anticipations auto-réalisatrices au temps t2. En voici un exemple : au temps t1, le candidat C ne recueille que 0,7% des intentions de vote. Donc, il n'a aucune chance de l'emporter. Donc, on peut se passer le l'inviter sur les plateaux, notamment en prime time. Donc il a moins de chances de convaincre les téléspectateurs que les autres. Donc au temps t2, il restera à 0,7% ou il régressera. C'est dans la mesure où ces anticipations auto-réalisatrices créent de dramatiques inégalités dans l'accès des candidats à la télévision que la diffusion de sondages peut être contestée. Elles ne sont pas la faute des sondeurs ; elles ne sont qu'une conséquence directe de la proposition 4 dont le fondement est purement médiatique. Il reste que le rythme des sondages en temps de campagne est idéal pour le jeu des anticipations auto-réalisatrices. Une démocratie sereine pourrait se limiter à un sondage par mois (tous les organismes proposant leur sondage le même jour).

5. Les journalistes en contact avec le grand public doivent être, dans leur ensemble, représentatifs, non de l'ensemble des opinions possibles dans le spectre politique, mais des opinions permettant d'avancer des propositions dotées de forte valeur de vérité politico-médiatique (au sens de la proposition 3), donc des opinions majoritaires qui prennent dans le contexte médiatique valeur de rationalité politique (opposée à l'irrationalité politique).

Les journalistes vous diront que c'est là une nécessité si l'on veut ne pas choquer les audiences en les confrontant à des positions minoritaires [9]. Sans doute, mais c'est bel et bien ainsi que le système médiatique en est venu à ne représenter et, surtout, à ne faire vivre en France qu'une part, même pas toujours majoritaire, de l'électorat qu'on accroche à l'idée de « partis de gouvernement », une part globalement libérale et plutôt européaniste [10]. Et, les journalistes étant ce qu'ils sont, ce sont les opinions politiques et les valeurs individualistes et libérales de ce grand centre droit (une majorité de l'UMP, une majorité du PS) qui bénéficient des propagandes glauques et des influences inconscientes les dotant de valeur de vérité politico-médiatique. Trouverez-vous, parmi les ténors du PAF un journaliste qui ne soit pas prêt à soutenir que l'avenir de la France passe par l'Europe, que la seule façon de redresser notre budget est de faire des économies et que les gens doivent se faire leurs idées par eux-mêmes ? Ce sont pourtant des options personnelles reflétant une adhésion au parti unique, mais dont la fréquence (la valeur de vérité politico-médiatique) peut conduire un journaliste à penser qu'elles ne sont qu'un brin de vérité qu'il peut avancer sans problème déontologique.

C'est pourquoi les démocrates ne peuvent que souhaiter voir les journalistes former un ensemble réellement pluraliste, représentatif, au moins aux heures de grande audience, non du seul politiquement correct, mais de l'ensemble des opinions du spectre politique. Y compris des opinions taxées par les journalistes en place qui, j'insiste, ne représentent qu'une tendance politique (je l'ai dit : pas toujours majoritaire), de « populistes », « extrémistes », « purement protestataires », « passionnels » etc. Un tel pluralisme est contraire aux principes et fondements de notre démocratie médiatique. Il ne sera pas mis en place demain !

Conséquences d'un tel fonctionnement politique

Les propositions qui précèdent apportent un cadre théorique permettant la compréhension de faits déjà bien décrits sur maniprop ou ailleurs par divers spécialistes. L'essentiel tient au fait que la système médiatique engage non seulement son propre fonctionnement mais aussi et surtout le fonctionnement de la démocratie dans une voie à fois futile et conservatrice qu'on doit dire être celle d'un totalitarisme tranquille.

Cette voie est futile sous au moins deux aspects. Le plus évident et le plus commenté [11] tient à l'évolution du débat politique vers des formes plus spectaculaires qu'informatives et délibératives. Les débats deviennent des shows, et même des joutes avec vainqueur et vaincu. On sent les journalistes terriblement déçus lorsque aucun vainqueur ne se dégage, un peu comme si le débat n'avait servi à rien. Ils attendent avec impatience les formules ayant valeur d'estocades. Ils posent les questions qu'ils pensent susciter la polémique. Etc. Plus subtil est le processus par lequel les concepts et personnages politiques perdent une part importante de ce qui était leur référence argumentative pour n'être appréhendé que sur la base de leur valeur, et même de leur valeur affective. C'est la politique à l'altitude de facebook : j'aime (versus je n'aime pas »). J'aime la peine de mort, j'ai dit ce que j'avais à dire, mais ne me demandez pas le système argumentatif de références qui me permettrait de justifier la valeur que je lui accorde. Je n'aime pas le mariage homo, mais je n'ai pas davantage le système référentiel de savoirs et croyances qui me permettrait d'en débattre. J'aime ou je n'aime pas. Cela suffit pour voter. À la limite, la référence, lorsqu'il en est une, se limite à un registre de slogans, de formules, certaines pouvant avoir une forte valeur de vérité politico-médiatique (« il faut remettre la France au travail »), à moins qu'il ne s'agisse de contraires de telles formules (les Français travaillent déjà bien assez !) [12].

Cette voie est conservatrice. La démocratie médiatique a besoin d'un « juste milieu » entretenant au plan politique et culturel une relative quiétude cognitive et idéologique utile aux publicités. Ce juste milieu (que d'aucuns disent un marais) est fait de personnages ayant une forte saillance télévisuelle (on les voit souvent) qui avancent des propositions de forte valeur de vérité politico-médiatique (en fait les opinions politiques et culturelles du Parti unique, Libéral, Européen, individualiste). Les personnages qui ne se réclament pas de ce juste milieu (on en voit malgré tout quelques-uns) peuvent être appréciés à l'écran s'ils sont agréablement provoquant et/ou s'ils ont de l'humour. Mais ils seront toujours d'emblée disqualifiés par les journalistes parce que traités comme n'appartenant pas à la rationalité politique des « partis de gouvernement », au juste milieu. Ils peuvent même être implicitement stigmatisés et assimilés aux extrémistes de la « France d'en bas » qu'on sait volontiers protestataire et peu convaincue par les propositions ayant pourtant une forte valeur de vérité politico-médiatique [13].

Ces pratiques médiatiques ont trois conséquences qui devraient choquer les démocrates. a) Elles conduisent à un rétrécissement considérable du possible politique, y compris dans la tête des gens qui sont amenés à ne se situer que dans un univers politique restreint (parti unique = rationalité opposé à extrêmes = protestation). b) Ce rétrécissement ne porte pas seulement sur la sphère du politique, mais aussi sur les postulats culturels portés par les personnages ayant une forte saillance télévisuelle (postulats de l'individualisme libéral). c) Les campagnes électorales sont conçues de telle sorte qu'elles renforcent les positions dominantes sans réellement susciter des perspectives de changement paradigmatique, celui-ci ne pouvant être que pure folie (alternances sans alternatives au sein d'un même paradigme libéral et européen). Nous avons là les ingrédients d'un totalitarisme tranquille.

Une mise au point même rapide s'impose à propos de l'emploi du concept de totalitarisme. Je vais donc emprunter à un article de maniprop.com dans lequel je répondais à des critiques m'ayant été adressées après l'émission le jeu de la mort. « J'ai parlé de totalitarisme tranquille, et cette expression a été souvent reprise et contestée dans la presse et les forums. Que n'avais-je pas encore dit là ! « Nous ne sommes pas en Union Soviétique ». « Vous semblez ne pas savoir ce que fut le Nazisme »… À ce propos, je reste dans mes bottes. Les intellectuels sont des analystes assez bizarres. Ils se gavent de mots comme « complexité », voire « hypercomplexité »… et ils se satisfont d'une vision unidimensionnelle et fort peu complexe des sociétés en opposant « les démocraties » aux « totalitarismes » (qu'ils différencient d'ailleurs mal des « dictatures »). C'est là une confusion entre deux dimensions qui ne peut que pervertir les analyses. La dimension du totalitarisme renvoie à une caractérisation des sociétés qui est le degré avec lequel le tout (pour Mussolini, évidemment, la nation, mais disons, la société globale) pénètre les parties et les éléments (disons les groupes et les personnes) pour faire leur substance comportementale, idéologique mais aussi culturelle. La dimension du totalitarisme donne ainsi le degré avec lequel les valeurs, les croyances et exigences cognitives portées par l'état et la société qu'il prône affectent chacun dans ses pensées et son intimité privée. Son contraire serait la diversité, le pluralisme, disons pour faire chic : l'entropie des comportements individuels et des positions privées. Ce concept reste très utile. Mais c'est une tout autre dimension, celle de la distribution ( et de la base) du pouvoir politique, qui permet d'opposer les dictatures et les démocraties. Si le XX°siècle nous a habitué aux dictatures dont la plupart étaient aussi totalitaires, il est probable que le XXI° siècle nous donne à voir bientôt des démocraties qui seront aussi à leur tour totalitaires (Gori et Del Volgo, 2008, parlent de totalitarisme démocratique [14]). Ce concept de totalitarisme tranquille (certains disent doux ou « soft ») des démocraties libérales n'est donc pas une coquetterie personnelle. D'ailleurs, Tocqueville nous avait déjà averti du danger d'un despotisme démocratique. Il n'y a donc là que les apparences d'un oxymoron. Ces concepts affleurent dans la littérature politique depuis plusieurs années (voir notamment Bellon et Robert, 2001 [15]).


[1] 1997, 2005, Paris, Raisons d'Agir

[2] Ce concept n'est évidemment pas absent de la littérature socio-politique. Pour exemples : la revue Études, revue de culture contemporaine, l'utilisait pour titrer un article paru en 2009 de Pierre de Charentenais évoquant les conséquences du « bruit médiatique » sur la décision politique (recul de N. Sarkozy devant le tollé déclanché par sa volonté de placer son fils à la présidence de l'EPAD). Denis Monière a publié aux Presses de l'Université de Montréal en 1999 un ouvrage intitulé Démocratie médiatique et représentation politique qui donne une bonne description comparative de ce que sont et font les chaînes canadiennes, belges, françaises et suisses. Sans oublier que des militants Chrétiens utilisent le concept pour revendiquer plus de démocratie dans les médias. Ce ne sont là que trois exemples : je n'ai pas trouvé d'occurrence du concept associé à une analyse de l'impact de la télévision sur les règles de notre fonctionnement démocratique en tant que tel, ce que je propose ici.

[3] Il est plus tolérant à l'égard des courbes ou diagrammes qui ne sont finalement que des dessins dans lesquels le choix des échelles permet de montrer de jolis effets, même s'ils ne signifient pas grand-chose.

[4] Descriptive (le chômage baisse en Allemagne) ou évaluative (la démocratie est encore le meilleur système de fonctionnement politique). Le simple fait d'attribuer de la valeur à un concept ou à un personnage constitue une proposition (Monsieur P est quelqu'un de particulièrement compétent).

[5] Qu'il y ait un lien quasiment constitutionnel entre la démocratie médiatique et la démocratie d'opinion ne fait pour moi aucun doute. Je pense que les deux seront défendues par les mêmes agents : les mêmes commentateurs politiques, les mêmes experts en « communication politique... ».

[6] Voir notamment Beauvois, J.-L., 2011, Les influences sournoises, Paris, François Bourin.

[7] Nous pouvons sans crainte négliger les campagnes officielles qui arrivent tard alors que les jeux ont été faits avant et ailleurs.

[8] Pourtant, dans les leçons que nous prétendons donner aux gouvernements exotiques, ce critère de l'égalité d'accès à la communication médiatique est souvent avancé comme un critère décisif permettant de juger du caractère démocratique d'une élection.

[9] Certains, peut-être sincères avanceront sans doute que leurs propres opinions n'interviennent pas dans leur travail car ils sont des professionnels et ils savent dissocier la présentation des faits des commentaires personnels. On sait que cette dissociation est quelque peu fantasmatique. Et quand bien même : on se demanderait alors pourquoi, ce qu'on a souvent vu lors de dissociations idéologiques entre les médias et les élites d'une part, le peuple d'autre part, il est si difficile de trouver des journalistes communistes ou frontistes sur les principaux canaux médiatiques. Sont-ils décrétés inaptes à la dissociation des faits et du commentaire ?

[10] Ce que j'ai appelé le Parti Libéral Européen, le parti unique qui domine notre démocratie médiatique et dont la domination ne cessera pas demain (voir J.-L. Beauvois, 2005, Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble).

[11] Appeler « politique spectacle » et « politique spectacle médiatique » sur Google.

[12] Les processus d'influence inconsciente caractéristiques de la propagande glauque (conditionnement évaluatif, effet de simple exposition notamment) sont pour une bonne part responsable de cette évolution vers des « valeurs sans référence ». Voir Beauvois, 2005, 2011, op. cit.

[13] Récemment encore sur I-télé : une charmante journaliste du Point, assez saillante du point de vue médiatique, Sylvie-Pierre Brossolette, disait de façon parfaitement explicite qu'il ne convenait pas aujourd'hui lancer des débats susceptibles de « réveiller la France du NON » alors que l'Europe était en train de progresser (la cour constitutionnelle allemande venait de donner son accord aux stratégies visant à juguler la crise de la dette en zone euro).

[14] Les exilés de l'intime, Paris, Denoël.

[15] Un totalitarisme tranquille. La démocratie confisquée. Paris, Syllepse.


Dernière rencontre à Jérusalem – la naissance conflictuelle du christianisme : un nouveau livre de Jean-Léon Beauvois.

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
Apparemment assez loin de la psychologie sociale, du pouvoir social, de la manipulation, de la soumission et des pratiques évaluatives, J.-L. Beauvois va publier en 2016 un ouvrage sur le conflit qui a opposé, en 57 ap. JC, Jacques le Juste, le frère de Jésus et Paul, cet « aventurier d'origine incertaine » (Hyam Maccoby) mais aussi « le plus grand génie juif de son temps » (Jean Daniélou), lequel s'était autoproclamé l'apôtre de Jésus auprès des gentils. De ce conflit, et de la victoire apostolique de Paul et de son universalisme, naîtra le christianisme appelé à devenir romain et orthodoxe (catholique veut dire : universel).

C.R.- Jean-Léon, tu vas faire paraître au printemps, chez Lemieux-Éditeur, un ouvrage intitulé « Dernière rencontre à Jérusalem ». Ce titre pourrait faire penser à un roman. Mais le sous-titre « La naissance conflictuelle du christianisme » devrait lever toute ambiguïté. C'est bien d'histoire qu'il s'agit, et plus précisément d'histoire des premiers temps du christianisme. Pourquoi ce titre et ce sous-titre ?

J.-L. B.- J'ai effectivement essayé d'adopter une position d'historien pour mettre en scène un moment essentiel de notre histoire et de notre culture dite "judéo-chrétienne", un moment durant lequel Jacques, le frère biologique de Jésus, dit "Jacques le Juste" à Jérusalem, et Paul, l'apôtre autoproclamé du même Jésus, essayèrent, mais furent dans l'impossibilité de se mettre d'accord sur ce que devait être le message chrétien. Tant de cette incapacité à se mettre d'accord, que de la réussite apostolique de Paul est né le christianisme.

C.R.- Il existait donc un conflit ouvert entre Jacques et Paul. D'où le sous-titre : La naissance conflictuelle du christianisme. Maintenant, pourquoi le titre : Dernière rencontre à Jérusalem ?

J.-L. B.- Parce que ce que je mets en scène dans ce livre, c'est très précisément la dernière rencontre entre Jacques et Paul. On peut la situer aux environs de 56-59 après JC (j'ai des raisons pour proposer 57), soit presque trente ans après la crucifixion, et moins de dix ans avant la mort de l'un et de l'autre, le premier (Jacques) très probablement lapidé à Jérusalem, le second (Paul) peut-être décapité à Rome. Cette dernière rencontre à Jérusalem est évoquée dans les Actes des apôtres. Nous pouvons être certains que c'est bien la dernière (ils ne se reverront plus). Maintenant, tous les historiens ne lui attribuent pas la même importance historique. Certains pensent que tout était déjà joué lorsqu'ils se rencontrèrent, d'autres, que je suis plus volontiers, que Jacques et Paul attendaient beaucoup de cette rencontre dont l'échec fut donc décisif.

C.R.- C'est donc là le contexte en quelque sorte événementiel de ce conflit. Peux-tu maintenant en caractériser les termes : qu'est-ce qui faisait conflit entre le frère de Jésus et l'apôtre de Jésus ?

J.-L. B.- C'est évidemment la question essentielle. Elle l'est d'autant plus qu'une représentation commode quoique simplette, qui vient notamment des Actes des apôtres, donne plutôt à voir une assez belle continuité, et une continuité peu problématique, qui irait de Jésus à Jérusalem jusqu'à Pierre (et Paul) à Rome. Cette représentation de continuité, la plupart des historiens la remettent aujourd'hui en cause. Il y eut bien des conflits et des ruptures. Pour mieux répondre à ta question, je dois donc rester encore un moment dans l'événementiel. Il faut en effet se souvenir que Jacques était alors reconnu comme le chef de la communauté chrétienne de Jérusalem (Pierre-Antoine Bernheim dit qu'il fut le « premier pape »), et que cette communauté, même si elle se réclamait de Jésus, restait une secte juive (pour parler un peu grossièrement : la Voie du rabbin Jésus, lequel avait enseigné sur la montagne, certes, mais aussi au Temple et dans les synagogues). Le premier grand discours missionnaire de Pierre fut donné au Temple. Les adeptes de cette communauté se réunissaient dans une synagogue. Ils participaient toujours aux rites du Temple de Jérusalem et enseignaient Jésus à leurs frères juifs.

Certes, très tôt, un apostolat vers les non-juifs s'était fait jour. Déjà une tendance dite helléniste avait commencé à présenter Jésus à ces Juifs étranges qu'étaient les Samaritains et même plus loin, vers l'est, à des Grecs polythéistes, notamment à Antioche, la troisième ville de l'Empire où le terme "chrétien" fut peut-être utilisé pour la première fois. D'autres étaient allés prêcher vers l'ouest, jusqu'à Alexandrie, la deuxième ville de l'Empire. Mais les conversions de païens, il y en avait donc eu, offusquaient de fait les membres de la communauté de Jacques plus qu'elles ne les enthousiasmaient. Pierre avait dû batailler pour que soit acceptée par la communauté la conversion d'un officier Romain [1].

C.R.- Et, dans ce contexte, qui était et que faisait Paul ?

J.-L. B.- On a dit qu'il était l'une des figures chrétiennes les mieux connues de cette époque. C'est au moins exagéré. De Paul en effet, sauf évidemment à prendre pour argent comptant tout ce qu'il en aurait raconté lui-même, nous ignorons quasiment tout de la vie avant sa conversion, ce qui permet tous les romans [2]. La seule chose que nous pouvons affirmer, c'est qu'il ne faisait pas partie de ceux qui avaient été tout de suite des proches de Jésus, à savoir sa famille et ses premiers disciples (dont les douze) lesquels avaient fait démarrer la communauté devant suivre la Voie de Jésus. Paul n'avait sans doute jamais rencontré Jésus. Peut-être même a-t-il été un persécuteur des premiers chrétiens, le terme persécuteur me paraissant malgré tout au moins exagéré. Mais Jésus lui serait apparu sur le chemin de Damas. On connaît cette histoire (« Je suis Jésus le Nazôréen, pourquoi me persécutes-tu ? »). Et le voilà, Paul, après cette véritable illumination, qui se met, sans en référer à quiconque à Jérusalem, à apostoliser vers l'est d'abord des Juifs, mais très vite aussi des païens et qui réussit assez bien dans cet apostolat malgré, ici ou là, quelques troubles. Il crée des communautés chrétiennes mixtes en Asie mineure et en Grèce. Le problème, vivement ressenti à Jérusalem, est qu'il ne demande pas aux convertis de judaïser. Il ne leur demande pas, notamment, de se faire circoncire et de respecter la Loi de Moïse. Il va même, dans ses Epîtres (les premiers textes chrétiens connus, la première datant approximativement de 50), jusqu'à contester l'utilité de cette loi pour les nouveaux chrétiens, y compris les chrétiens juifs. Le Christ les aurait, dit-il, "libérés" de la Loi. Ce rappel était nécessaire pour la compréhension de ce qui va opposer Jacques et Paul.

C.R.- Je crois qu'on voit déjà assez bien se dessiner la base de ce conflit. Il s'agit de la place de la judaïté, n'est-ce pas ?

J.-L. B.- On peut résumer comme ça. Soyons quand même un peu plus précis. Lorsqu'il rencontre Jacques en 57, Paul a déjà acquis la conviction que le message christique peut et doit atteindre tous les hommes et toutes les femmes de la terre. Il envisage d'aller apostoliser l'Ibérie. Il pense que c'est avec la crucifixion et la résurrection du Christ (la théologie de la Croix) que ce message peut trouver cette universalité plus que dans la vie ou dans les propos de Jésus, vie et propos que Paul connaît d'ailleurs mal et qui, en vérité, ne l'intéressent guère. Il le dit lui-même. Dans ce but d'universalité, il convient de dépouiller le message christique et la nouvelle pratique chrétienne de tout ce qu'ils peuvent porter de spécifiquement juif. Et notamment de l'obéissance à la Loi de Moïse.

Jacques, lui, est resté un Juif qui tient Jésus pour un messie ou prophète juif ayant surtout approfondi certains aspects de la Loi de Moïse pour les Juifs. Il est certes prêt à quelques concessions, il en a fait lors d'une rencontre précédente, mais à condition que ces concessions ne soient valables que pour les convertis païens, qu'elles impliquent le maintien de quelques règles essentielles de la loi juive attestant l'unité de l'ensemble des convertis chrétiens dans la matrice juive, et il se refuse de dire que ces concessions garantissent le Royaume de Dieu aux païens convertis, ce Royaume restant une promesse faite par Yaveh aux Juifs. Pour Paul, tous les hommes et femmes de la terre sont des créatures de Dieu, se valent et peuvent constituer une nouvelle nation chrétienne. Pour Jacques, les Juifs et le judaïsme doivent conserver un statut au moins privilégié dans la religion à venir. En clair : il ne veut pas renoncer aux bénéfices de l'Alliance du peuple juif avec le Dieu unique, une alliance très gratifiante pour son peuple dont les signes distinctifs sont la circoncision des mâles et la pratique de la Loi par tous [3]. Accepter que les païens convertis ne soient pas circoncis revenait donc, pour un membre du peuple juif, à refuser à ces païens les bénéfices de l'alliance.

C.R.- En somme, on aurait presque envie de dire que Paul est un progressiste alors que Jacques serait plutôt un conservateur...

J.-L. B.- Comme les choses seraient simples, et même belles, si on pouvait dire cela, si l'universalisme de Paul impliquait effectivement le progressisme, la focalisation relativiste (et même nationaliste) de Jacques sur son peuple impliquant au contraire le conservatisme. Certains l'ont cru, tant cette vue est conforme à la pensée moderne occidentale qui tient à voir le progrès, et même la valeur, dans l'universalité. Malheureusement, ce n'est pas le cas. L'universalisme de Paul s'accompagne de fait dans ses propres prescriptions d'un véritable conservatisme social, dans le temps même où le relativisme de Jacques le ramenait plutôt vers le progressisme du discours sur la montagne et vers des souhaits de libération de son peuple du joug romain. Et c'est pour cela qu'ils ne réussiront pas à se mettre d'accord. C'est en tout cas l'un de mes arguments.

Il ne faut surtout pas oublier que ce conflit se déroule dans une Palestine (Judée et Galilée) alors effervescente, que de nombreuses tendances (ou sectes) du peuple juif (les zélotes, les esséniens, les nazôréens...) se posaient en rébellion physique et/ou théologique contre les "fils de ténèbres", c'est-à-dire l'occupant romain. Ils étaient nombreux à vouloir en découdre. Le climat est un climat de résistance sur fond de pauvreté. L'épouvantable drame de 70 n'est pas loin. J'ai mis du temps à l'accepter moi-même : l'universalisme paulinien n'est pas une garantie de progressisme social ou politique et le relativisme juif de Jacques n'exclut pas des préoccupations de progrès social (Jacques affiche une véritable haine des riches) et de libération politique (certains pensent qu'il était proche des combattants zélotes [4]).

C.R.- L'histoire aurait-elle suivi un autre cours si Jacques et la communauté de Jérusalem l'avaient emporté dans ce conflit ouvert ?

J.-L. B.- Certainement, on peut au moins le supposer, mais l'histoire-fiction (ou conjecturale : que se serait-il passé si l'événement É était advenu...) relève d'un dessein assez dangereux qui conduit souvent à négliger les autres forces qui pèsent ou ont pesé sur le cours des choses. Peut-être, je dis donc : peut-être, notre histoire aurait-elle été moins marquée par l'antisémitisme (qui va bientôt se présenter comme un antijudaïsme chrétien [5]), peut-être l'Église romaine aurait-elle été à travers les siècles moins assujettie aux pouvoirs en place et aux positions dominantes (pour Paul, c'est « faire le bien » que d'obéir aux ministres du pouvoir, déclarés "ministre de Dieu"), peut-être... J'essaye effectivement dans ce livre de mettre cette rencontre en scène en en faisant sentir quelques-unes de ces suites à long terme.

C.R.- Que veux-tu dire par « mettre en scène » ?

J.-L. B.- C'est ce qui fait, je pense, l'originalité de mon livre au plan formel. J'y ai recours à deux types de discours. Le lecteur trouvera dans ce livre une suite de dialogues mettant effectivement "en scène" la rencontre et le conflit entre Jacques et Paul. Ces derniers sont évidemment les deux principaux acteurs de ces dialogues et leurs différends en est l'argument essentiel. J'ai néanmoins tenu à faire intervenir d'autres personnages importants dont, surtout, Pierre qui - on l'a dit - fait figure de pont dans cette histoire entre Jacques et Paul, et Simon, le futur chef de la communauté (il fut élu après la lapidation de Jacques ; peut-être était-il un autre frère de Jésus, comme le pense James Tabor, peut-être était-il son cousin). Sur tous ces aspects-là, je me suis attaché à rester dans le probable historique. D'autres personnages sont au service d'arguments que je dirai plus compréhensifs qu'historiques. Marie de Magdala d'abord. Elle n'était pas à Jérusalem à l'époque de la rencontre et n'avait aucune raison d'y participer. Peut-être même était-elle décédée (en Provence ? à Ephèse ?). J'ai pourtant tenu à faire apparaître la « compagne du Seigneur » (elle est ainsi qualifiée dans certains textes apocryphes) car elle seule pouvait parler de Jésus autrement que les interlocuteurs mâles engagés dans un pesant conflit théologique. Je déploie ensuite une pure hypothèse qui me conduit à faire intervenir un résistant zélote sollicité par Jacques pour ameuter les fidèles du Temple contre Paul. Cette hypothèse n'est pas vraiment arbitraire. On sait par les Actes des apôtres que Paul fut agressé aux abords du Temple et échappa de peu à la foule des fidèles durant la pentecôte qui suivit de très près la rencontre. Les mêmes Actes nous apprennent qu'un groupe d'archontes jérusalémites (prêtres et anciens) avaient ourdi un complot dans lequel il était bel et bien prévu que Paul laisserait sa peau.

C.R.- Je suppose que ces dialogues relèvent du premier type de discours dont tu parlais à l'instant. Quel est le second ?

J.-L. B.- J'ai tenu aussi à présenter au lecteur une sorte de mise au point historique lui permettant, non seulement de mieux comprendre les dialogues, mais encore de saisir les moments où j'abandonne un peu l'histoire dans ces dialogues pour me laisser aller à l'intuition, notamment lorsque Paul et Jacques rencontrent Marie de Magdala pour qu'elle leur parle de Jésus. Cette présentation historique a elle-même des formes diverses : des chapitres, des encadrés, des notes de bas de page et des annexes. Six chapitres concernent l'histoire avant la rencontre, et deux chapitres l'histoire après la rencontre. Dans ces moments que j'ai voulus de pure histoire, j'ai essayé de ne pas m'engager plus que nécessaire. Le lecteur doit en effet savoir qu'en matière d'histoire du christianisme, comme c'est le cas dans toutes les sciences d'ailleurs, notamment « humaines », on est confronté, même lorsqu'on évite les fantaisies ou affabulations, à des positions dominantes et à des positions minoritaires. Tu te doutes, par exemple, que les historiens juifs n'ont pas ou n'ont pas toujours eu les mêmes positions que les historiens luthériens ou catholiques romains. C'est pourquoi j'ai voulu toujours restituer les positions dominantes même lorsque j'ai dû adopter des positions minoritaires.

C.R.- Tu deviens un peu énigmatique. Peux-tu donner un ou deux exemples.

J.-L. B.- Bien volontiers. J'en donnerai deux.

Un : le mariage de Jésus. La position dominante est que Jésus était (on ajoute toujours spontanément : évidemment, comme il se doit, cela va de soi, nécessairement...) célibataire et même chaste. Je rappelle cette position et ses origines même si la mienne est qu'il pouvait être marié, comme l'étaient la plupart des apôtres qui faisaient la route avec lui et qui avaient laissé femme et enfants à la maison pour suivre leur rabbi. Je ne m'inspire pas là des fantaisies du Da Vinci Code ou de L'Énigme sacrée, mais tout simplement des probabilités, le silence absolu des textes sur la question imposant qu'on y ait recours.

Deux : que veut dire précisément Jésus le Nazôréen ? Ce titre est porté par Pilate sur le titulum de la croix et est utilisé par Jésus lui-même lors de son "apparition" à Paul (racontée par les Actes). La position (de moins en moins, me semble-t-il) dominante est que cela veut dire : Jésus de Nazareth, position adoptée très rapidement par l'Église romaine primitive. J'ai des raisons pour ne point y adhérer : les Nazôréens étaient (pour bien d'autres que moi !) une secte, évidemment juive, qui existait au temps de Jésus et à laquelle il a bien dû appartenir, même s'il s'en est (peut-être ?) dégagé durant son ministère (rappelons-nous que nous ne savons strictement rien de la jeunesse de Jésus). Mais j'ai tenu, lorsqu'il m'arrivait de quitter les positions dominantes, assez bien représentées par des ecclésiastiques comme John Meier ou Raymond Brown aux "sommes" desquels j'ai très souvent recours, à ce que le lecteur le sache.

C.R.- Nous voici bien loin de la psychologie sociale...

J.-L. B.- Comme l'histoire du christianisme, la psychologie sociale abrite des positions dominantes et des positions minoritaires. Dans un cas comme dans l'autre, on peut essayer d'être dans son travail théorique tout simplement honnête, ce qui n'exclut jamais l'erreur.

C.R.- Je vais poser ma question autrement. Y a-t-il de la psychologie sociale dans La Rencontre de Jérusalem ?

J.-L. B.- Il y en a, certainement. Mais je ne l'ai pas nécessairement voulu. Je suis entré dans mon sujet et sa matière et j'y suis resté ; et je m'y suis même calfeutré plus d'une dizaine d'années. Les psychologues sociaux retrouveront certainement dans ce livre un peu de mon habitus de psychologue social. On ne se refait pas à mon âge. Un seul exemple. Je conclus l'ouvrage sur l'opposition entre l'universalisme de Paul et le relativisme de Jacques. Cette opposition peut être reprise sous l'éclairage de la psychologie sociale (comment ne pas penser à l'ami Benjamin Matalon ?) et plus particulièrement, mais alors avec précaution, de la distinction entre l'individualisme et le collectivisme qu'aiment tant faire chanter nombre de mes collègues psychologues sociaux. Je dis : avec précaution dans la mesure où, si nous pouvons à juste titre évoquer avec Alain Badiou et d'autres l'universalisme de Paul, ce serait probablement une erreur de parler de son individualisme. Paul est certainement un universaliste, mais il n'a jamais dans ses Epîtres de positions qu'on peut dire individualistes. Il y a là matière à réflexion non seulement pour les psychologues sociaux, mais encore pour ceux, je pense à certains historiens des religions, qui ont quelquefois considéré l'individualisme comme la condition de l'universalisme.

C.R.- Je voudrais, si tu le permets, terminer par une question fort différente des précédentes mais qui me tient personnellement à cœur. Es-tu sûr aujourd'hui que Jésus et même Paul ont vraiment existé ?

J.-L. B. – Oui, j'en suis sûr.

Tu penses je suppose, en posant cette question, à des chercheurs qui, sur des bases assez diverses, contestent l'existence historique de l'homme Jésus, qui donc affirment le caractère vain des recherches sur le « Jésus historique » et de toute tentative d'appréhension historique de son ministère, de sa famille, de son discours... J'évoque certains de ces chercheurs dans mon livre parce qu'ils ne sont ni des imbéciles, ni des crapules, ni des romanciers. Je pense en particulier à Bernard Dubourg qui a argumenté avec compétence l'idée selon laquelle Jésus serait une "invention" des Évangiles, une invention qui n'est pas gratuite ou crapuleuse. Bien au contraire, cette invention relèverait du procédé midrashique (un procédé typiquement juif d'élucidation des Écritures) et de techniques Kabbalistiques propres, elles aussi, à la tradition juive. Ceci apparaîtrait clairement, si l'on en croit Dubourg, si nous disposions des textes originaux écrits en hébreux (raison pour laquelle cet auteur essaye de retrouver par rétroversion le texte juif hypothétique derrière le texte grec). Ce serait également vrai pour ce qui est de Paul et des Epîtres, Paul lui-même pouvant être un personnage non historique d'origine midrashique.

Nous sommes dans un domaine où il est plus facile de pointer l'absence d'information et de malmener notre ignorance que de produire des informations. Je reste pourtant sur la conviction que l'homme Jésus et l'homme Paul (sans oublier l'homme Jacques !) sont bien historiques, même si nous ne savons que fort peu de choses les concernant. Je pense qu'on en sait bien moins que ce que prétendent des exégètes pourtant excellents, comme Ed Sanders ou James Dunn que je cite très souvent et auxquels on doit la "nouvelle perspective sur Paul", mais que l'hypothèse de leur existence est plus éclairante et plus heuristique que l'hypothèse selon laquelle ils n'ont pas existé.

C.R.- Je te remercie. Bonne chance pour ton livre. Il paraît quand ?

J.-L. B. – Au printemps 2016. Chez Lemieux-Editeur (voir sur internet le site de cet éditeur).


[1] Il faut reconnaître que ces conversions étaient quelquefois douteuses. Je pense notamment à la "conversion" de Simon le Magicien connu comme l'un des fondateurs du gnosticisme samaritain.

[2] Paul est un saint. Aussi a-t-on tendance à croire tout ce qu'il nous raconte. Il nous dit qu'il a été à l'école du grand rabbin Gamaliel, il a donc été à l'école de Gamaliel, il serait même "pharisien" ; il nous dit qu'il a été un persécuteur "frénétique", il a donc été un persécuteur ; il nous dit que Jésus lui est apparu sur le chemin de Damas, il a donc vu jésus sur le chemin de Damas... On peut, si la sainteté de Paul ne nous impressionne pas, ne pas accepter les divers éléments de cette autobiographie.

[3] Pour les tenants d'une "nouvelle perspective sur Paul", Paul récriminait contre l'obéissance à la loi en tant que signe de l'appartenance au peuple élu, donc en tant que signe de distinction, et non contre la loi en tant que telle.

[4] Le très minoritaire Robert Eisenman est sans doute l'érudit étant allé le plus loin dans cette théorie qui fait de Jacques un zélote essénien.

[5] Sans entrer dans des querelles exégétiques, on doit se souvenir que les premières affirmations de cet antijudaïsme chrétien se trouvent dans la première épître de Paul, ce qui ne me conduit pas à taxer l'apôtre d'antisémitisme.


Les traits ne sont pas ce que les psychologues disent qu'ils sont

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3 November, by Jean-Léon Beauvois, Nicole Dubois[ —]
Jean-Léon Beauvois et Nicole Dubois publieront bientôt un ouvrage dont l'essentiel peut-être considéré comme une critique de la notion de trait. Cette notion est à la base de la plupart des « grandes » théories de la personnalité, personnalité à laquelle la notion de trait apporte un aspect biologique, objectif, héréditaire... qui fait illusion. Cette critique de la notion de trait est insérée dans un ample propos abordant les questions de jugement social, de valeurs sociales, de rapports sociaux, de pouvoir social. Sylvie Bigot, des Presses Universitaires de Grenoble, a rencontré les auteurs pour une présentation de leur ouvrage.

Sylvie Bigot.- Nicole, Jean-Léon, vous allez publier d'ici quelques mois aux Presses Universitaires de Grenoble, un livre intitulé « Psychologie de la personnalité et évaluation – Les traits de personnalité ne sont pas ce que les psychologues disent qu'ils sont », avec une préface de Jacques Juhel. Pouvez-vous me dire en quelques phrases ce qu'est le thème principal de votre livre ?

Nicole Dubois.- Nous présentons dans ce livre une conception originale de la part qu'a le social dans ce qu'on appelle la personnalité des gens. Il s'agit de la la conception évaluative. Cette conception va à l'encontre des théories dominantes concernant la personnalité, sa structure et sa mesure par des tests et des questionnaires (par exemple, la mesure des cinq grands facteurs de personnalité ou Big Five). Pour faire court, disons que pour les théories dominantes, il s'agit d'étudier la personnalité des individus, ce qu'ils sont en tant que tels. Le concept de trait (timide, honnête...), qu'elles tiennent pour une réalité psychologique individuelle supposée déterminer les comportements, est leur concept fondamental. Dans la conception que nous défendons, le trait de personnalité est supposé dénoter tout autre chose. Il dénote un registre de valeurs sociales que doivent réaliser les gens en situation (sincère) ou un registre de valeurs contraires que les gens doivent éviter dans ces mêmes situations (menteur). Par conséquent, ce que nous étudions, ce n'est pas la personnalité des individus, mais c'est la valeur sociale des agents sociaux, c'est-à-dire ce qu'on peut attendre d'eux ou faire d'eux ou avec eux. Aussi n'hésitons-nous pas à avancer que l'un des intérêts de notre livre est de conduire les lecteurs à s'interroger sur ce qu'est réellement un trait de personnalité, quelle information il transmet et que mesure-t-on avec des questionnaires de personnalité.

S.B.- J'aimerais que vous m'en disiez un peu plus sur ces deux conceptions, la conception dominante et la vôtre.

J.-L. Beauvois.- De très nombreux théoriciens, qu'ils soient psychologues, sociologues ou même psychanalystes, acceptent l'idée – ou plutôt l'intuition – que l'individu n'est pas grand-chose sans le social. Mais une telle intuition peut ouvrir vers des théories ou des conceptions très contrastées, dont une, très fréquente, nous semble dominante en psychologie de la personnalité. Selon cette conception l'individu est d'abord un être humain, c'est-à-dire un exemplaire de l'espèce humaine, un homo sapiens, bref un être naturel. Nous l'appelons pour cette raison la conception naturaliste. Mais cet être naturel acquiert durant sa vie, durant son existence, des idées, des modes de réaction, des façons d'être qui lui sont propres. En somme, il est un homo sapiens (clairement : un individu) que le social nourrit. L'essentiel reste le bagage qu'il a hérité. Sa personnalité est surtout faite de ce bagage. Nous avons là un individu biologique (exemplaire d'une espèce) en quelque sorte « complété », « fini », par le social (souvent réduit à la culture). La conception que nous déployons dans ce livre est très différente de cette conception naturaliste. Nous l'appelons la conception évaluative. Selon cette conception, le social ne nourrit pas l'individu homo sapiens, il ne complète pas le bagage qu'il a hérité. Le social construit les gens. Il leur fournit en effet les valeurs, nécessairement sociales, valeurs que l' « individu » devra faire siennes et qui dirigeront sa conduite. Donc le social détermine, construit la personnalité des gens, lui donne la forme sous laquelle elle apparaît. Comment ? Par l'insertion inévitable et nécessaire de l'être humain dans des rapports sociaux qu'il n'a pas décidés et dans lesquels il a une position d'agent social. Dès sa naissance le petit d'homme a une place précise dans des rapports sociaux, en famille d'abord où il doit se couler dans les valeurs du rapport social d'élevage. Il est alors un enfant plus ou moins bien élevé. A l'école ensuite où il doit se couler dans les valeurs du rapport social d'éducation. Il est alors un élève en cours d'éducation. Si « petit d'homme » reste un concept biologique, enfant et élève sont des concepts sociaux car ils caractérisent la place et les valeurs que doit réaliser le petit d'homme dans des rapports sociaux. Ces concepts ont le même statut épistémique qu'étudiants, ouvriers, retraités... C'est dans de tels rapports sociaux que se construit la « personnalité » de l'enfant et de l'élève, personnalité que nous concevons comme l'ensemble des valeurs et des dévaleurs dont on peut attendre ou craindre la réalisation par une personne donnée.

S.B.- Plus précisément ?

N.D.- Prenons un trait de personnalité comme « honnête ». Pour nombre de nos collègues défendant la conception dominante, un tel trait renseigne sur ce qu'est, d'un point de vue purement psychologique, la personne à laquelle ce trait s'applique et ce qu'on la voit bien faire en tant que personne animée par le trait honnête : elle signale à la caissière qu'elle vient de se tromper à son désavantage ; elle rapporte au commissariat un portefeuille bourré d'argent qu'elle vient de trouver sur le trottoir. Il s'agit là de comportements typiques de la personne dont l'honnêteté fait partie de la structure psychique. Pour nous le trait honnête est surtout une affaire de réputation sociale. Il indique ce qu'on peut attendre d'une personne réputée honnête, ce qu'on peut faire d'elle ou avec elle (on peut lui donner une information confidentielle, on peut lui laisser les clés de l'appartement...). Il s'agit là d'attentes typiques d'un évaluateur potentiel. Nos dossiers de recherches expérimentales montrent :

- d'abord que ce second aspect là du trait honnête (attentes typiques d'un évaluateur potentiel) n'est pas une déduction qu'on ferait sur la base du premier,

- ensuite que c'est ce second aspect qui vient à l'esprit des gens pour les traits les plus fréquemment utilisés dans ce qu'on appelle (à tort) des descriptions psychologiques (intelligent, sociable...). Or, c'est cet aspect qui donne directement (sans inférence) la valeur qu'a la personne réputée honnête dans des situations sociales variées, notamment professionnelles.

J.-L. B.- Prenons un second exemple, celui du trait « loyal » qu'on trouvait et qu'on trouve encore dans des grilles d'évaluation du personnel. Nous avons eu toujours plus de mal à obtenir de travailleurs qu'ils nous disent ce que peuvent être des comportements loyaux typiques (ou comportements typiques de la personne), qu'à obtenir d'eux qu'ils nous disent ce qu'on attend d'une personne loyale. En gros : qu'elle fasse ce qu'on attend d'elle sans mettre des bâtons dans les roues même quand elle le pourrait (« c'est quelqu'un dont on peut être sûr qu'elle ne fera pas de coups fourrés à son chef, attentes typiques d'un évaluateur potentiel ». Dans les grilles d'évaluation du personnel, le trait loyal est clairement en rapport avec la qualité de l'obéissance de la personne évaluée.

N.D.- Ces deux exemples doivent permettre de comprendre pourquoi nous disons que le « trait de personnalité » est un registre de valeurs sociales que doivent réaliser les gens avec plus ou moins de réussite sinon de bonheur.

S.B.- En fait, pour satisfaire les autres...

N.D.- Certainement. Encore que les traits de personnalité peuvent être aussi « négatifs » et traduire des dévaleurs plutôt que des valeurs (menteur, hypocrite opposés à sincère, honnête). Il est symptomatique que les psychologues n'aient pas tiré de façon efficace les leçons de ce constat : la description des personnes avec des traits est la seule description connue, soit disant scientifique, structurée par l'opposition socialement positif /socialement négatif. Ce constat aurait dû conduire à la conclusion que cette description n'en est pas une et qu'elle n'est pas scientifique. Imaginez que les chimistes aient classé les métaux en socialement utiles et socialement inutiles ! Ou les zoologistes en animaux qu'on peut domestiquer et animaux qu'on ne peut pas domestiquer ! Heureusement qu'ils s'y sont pris autrement en adoptant une démarche purement descriptive. Cette opposition positif/négatif signe une démarche purement évaluative plutôt qu'une démarche scientifique ou descriptive. Or, nous défendons dans notre livre l'idée que l'indispensable pratique évaluative, bien faite pour distribuer des récompenses et des punitions sociales, n'est pas faite au plan épistémologique pour mettre en évidence des propriétés descriptives des objets évalués, par exemple des personnes.

S.B.- On les juge toujours sur la base de ce qu'elles font de bien ou de mal...

N.D.- Et c ‘est pour ça que l'univers des traits, même lorsqu'on le traite par de savantes analyses de données, est toujours structuré par une opposition purement évaluative : l'opposition « socialement positif / socialement négatif ». Les « grands » facteurs dits « de la personnalité » ont tous un pôle positif et un pôle négatif.

S.B.- Tout renvoie donc au jugement des autres...

J.-L. B.- Excusez-moi d'être un peu raide sur ce point : les autres, comme on dit, c'est le « social » des midinettes et des chanteurs de variétés. Non seulement l'idée « les autres » n'épuise pas ce qu'il convient d'appeler le social, mais elle peut en détourner, notamment dans les idéologies libérales. Le social va bien au-delà de la vieille et simple idée qu'il nous faut vivre avec les autres. Il organise la vie avec les autres. Les gens (notez que nous ne parlons plus d'individus, concept pour nous purement biologique) les gens donc passent ainsi leur vie dans des organisations, un fait typiquement humain. Ils naissent dans des maternités et meurent dans des « maisons de retraite ». L'adulte humain passe huit heures par jour dans une usine, une association ou une administration. Il faut quand même tenir compte de cette réalité qui est, elle, purement sociale, sauf à accepter de renoncer à la « concrétude » d'un raisonnement scientifique. Pourquoi insistons-nous tant sur les organisations ? Tout simplement parce que c'est dans les organisations que les gens, les agents sociaux donc, sont insérés dans les rapports sociaux (et pas seulement dans des relations interpersonnelles) et sont évalués aux fins d'une distribution des renforcements sociaux (ou sanctions sociales). Et ils y sont évalués dans le cadre de l'exercice du pouvoir social. Tout cela, ce n'est pas l'autre, ou les autres, c'est bel et bien de la structure sociale. L'activité évaluative formelle – les conduites sociales d'évaluation- est toujours liée au pouvoir social.

Attention : on parle ici de ce pouvoir indispensable sans lequel nous serions toujours des chasseurs cueilleurs, évolués, certes, mais toujours chasseurs-cueilleurs. Il ne s'agit donc pas ici de récriminer contre le pouvoir social et l'activité évaluative, mais d'accepter un fait : les agents sociaux ne sont pas des individus. Éventuellement, d'inciter à conquérir ce pouvoir.

S.B.- En somme, vous nous dites que les traits de personnalité sont le langage de l'exercice du pouvoir.

N.D.- Et c'est pour cela qu'il ne suffit pas de montrer qu'on trouve les mêmes traits, par exemple les mêmes Big Five, aux USA, en Hollande et au Japon pour dire que ces traits sont universels et biologiquement inscrits dans la nature humaine. Leur similitude peut parfaitement ne renvoyer qu'au fait que se déploie dans ces pays le pouvoir social à travers un même type d'organisations et un même type de structures de délégation de ce pouvoir.

J.-L.B.- Par exemple la même structure hiérarchique ou l'un ou l'autre des avatars de la structure hiérarchique. Le processus de mondialisation rendra bientôt impossible toute validation de l'idée d'universalité de quelque chose, que ce soit une valeur, une pratique, un trait...

S.B.- Si vous avez raison, on doit conclure que les êtres humains sont tous semblables à leur naissance et qu'ils se construisent par le jeu des circonstances ou mieux : des structures sociales...

N.D.- Nous ne disons pas cela. Absolument pas. Ce que nous montrons, par contre, c'est que la nécessaire démarche évaluative ne permet pas de dégager ce qui serait de vraies différences individuelles entre les exemplaires de notre espèce biologique. Sans doute en existe-t-il, ce serait là un fait d'unicité biologique des individus que nous acceptons volontiers, mais les psychologues n'ont jusqu'à présent, obnubilés qu'ils sont par l'évaluation, rien fait de scientifique pour les connaître. Ils n'ont fait que formaliser les résultats de l'activité évaluative ders agents sociaux impliquées par le pouvoir social. Aucune école de la psychologie ne s'est attaquée à la question d'une connaissance réellement descriptive des « individus ».

J.-L.B.- Une sorte de chimie psychologique descriptive des individus de notre espèce reste donc à réaliser. La psychologie des traits ne lui correspond pas même si elle est utile pour l'évaluation et la gestion des agents sociaux.

N.D.- Et ce qui est vrai pour les traits est aussi vrai pour ce qu'on appelle les « états », notamment ceux que décrivent les psychologies dynamiques (par exemple : un sentiment d'infériorité).

S.B.- Ne pensez-vous pas là à la psychanalyse ?

J.-L.B.- Les psychanalystes ont certes tendance à tenir leur client pour un individu et certainement pas pour un agent social. S'ils ont une conception qui implique le social, ce ne peut être qu'une conception assez faible ne dévoilant que des rapports interpersonnels (y compris avec les parents) et non des rapports sociaux comme ceux dont nous venons de parler. Mais il faut leur rendre cette justice : les traits de personnalité ne sont pas leur tasse de thé. Ils décrivent plus volontiers et surtout des processus. Aussi les critiques que nous faisons dans ce livre à la psychologie des traits ne leur sont pas adressées, sauf lorsque certains psychanalystes glissent vers une pratique vulgarisante et en appellent à des états, comme une « faible identification sexuelle », un « fort sentiment d'infériorité »... Dans ce cas, ce que nous disons des traits est valable pour de tels états.

S.B.- Je vous remercie. Je pense que les personnes qui liront votre livre feront un parcours passionnant. Notamment celles qui s'intéressent à la personnalité.


Jeu télévisé ("Zone Xtreme") : Faire obéir les "participants" avec Milgram

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3 November, by Jean-Léon Beauvois[ —]
Une transposition de la célèbre expérimentation canonique de Stanley Milgram dans le contexte d'un jeu télévisé montre que la télévision sécrète un vrai pouvoir prescriptif au moins aussi fort que celui de la science dans les années 60. On va rappeler les recherches de Milgram, leur contexte, avant d'évoquer la transposition conduite en 2009 pour un projet de documentaire consacré aux dérives télévisuelles (jeux, téléréalité) qui pourraient un jour conduire à faire un spectacle de « la mort en direct ». On trouvera un descriptif "scientifique" de la recherche proprement dite dans Beauvois, J.-L., Courbet, D., Oberlé, D., (2012). The Prescriptive Power of the Television Host. A Transposition of Milgram's Obedience Paradigm to the Context of TV Game Show. Revue européenne de psychologie appliquée / European review of applied psychology, 62, 111-119. doi:10.1016/j.erap.2012.02.001

Cette émission de "téléréalité simulée" sera au programme de la chaine France 2 le 17 mars à 20h 35

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Dès la fin de la seconde guerre mondiale, des psychologues s'essayèrent à répondre aux questions que posaient les atrocités nazies aux chercheurs en sciences humaines. Comment cela a-t-il été possible ? Est-ce que cela pourrait recommencer ? N'importe où ?

Deux tendances des disciplines psychologiques

Les disciplines psychologiques sont depuis plus d'un siècle clivées en deux tendances souvent antagonistes : une tendance clinique visant à interpréter pour comprendre et une tendance expérimentale visant à prédire pour rendre compte. Les interrogations qu'on vient d'évoquer ont donné lieu à des travaux classiques dans les deux tendances.

Une approche clinique. Comme il se doit, les premières conceptions (et les premiers travaux) furent ancrés dans le sens commun. Celui-ci voit la cause d'un acte dans la personne qui a réalisé cet acte (ou, plus souvent, dans la signification que peut avoir l'acte pour cette personne). Il commet, ce faisant, une erreur dite « fondamentale » par les psychologues sociaux [1]. Des psychologues cliniciens conduits par Theodor Adorno [2] ont étudié à l'aide d'entretiens approfondis et de longs questionnaires les fondements psychologiques et éducationnels d'une personnalité susceptible de conduire à des idées racistes ou fascistes et à l'acceptation d'ordres immoraux. Ils ont ainsi décrit ce qu'ils appelèrent la « personnalité autoritaire » et évoqué ses antécédents dans l'éducation familiale. Le terme « autoritaire » n'est pas excellent : il fait penser à une personne qui aime commander et diriger. Or, la personnalité autoritaire est plutôt celle qui est dotée d'un mental prédisposant à l'obéissance. La personne dite « autoritaire », en effet, cherche à se doter d'un système de croyances et de préjugés sans ambiguïtés, où ce qui est « bien » s'oppose clairement et définitivement à ce qui est « mal », dans lequel les déviants et les groupes minoritaires sont stigmatisés, et dans lequel enfin l'analyse psychologique des causes de ce que l'on a fait n'a aucune place [3]. Comme on pouvait le penser, ces personnes ont été dans leur enfance soumise à une éducation à la dure qui ne leur pardonnait rien (cf. le film de Haneke Le ruban Blanc). La personnalité autoritaire correspond à la personnalité de ceux qui ont réussi à sublimer cette éducation dans l'ordre des croyances qu'ils ont sur les gens et sur le monde. Une « échelle » d'attitude célèbre (l'échelle F de Californie), issue de ce travail, a longtemps été utilisée pour apprécier cet aspect de la personnalité.

Une approche expérimentale Guère plus de dix ans plus tard, un jeune psychologue social, Stanley Milgram, tourmenté par les mêmes interrogations, mais aussi désireux d'initier un paradigme expérimental à succès (l'un de ses mentors à l'Université, Solomon Asch, n'avait-il pas inventé, une dizaine d'années auparavant, le très célèbre paradigme expérimental du « conformisme » [4] ?) adoptait le contre-pied des positions cliniques. Plutôt que d'étudier la personnalité des personnes susceptibles d'obéir à des ordres abjects, il voulut savoir s'il n'y avait pas des situations dans lesquelles les gens « normaux », vous et moi, étaient conduits à obéir à de tels ordres. Il faut dire que l'époque commençait qui verrait s'opposer les « personnologistes » qui expliquent ce que font les gens par leur personnalité et leur histoire aux « situationnistes » qui expliquent ce que font les gens par les situations dans lesquelles ils se trouvent et les rôles qu'ils doivent y jouer.

Les cliniciens sont souvent personnologistes (la plupart ne doivent-ils pas s'occuper des personnes sans avoir accès aux situations auxquelles ces personnes sont confrontées ?) alors que les expérimentalistes (qui manipulent des variables, souvent de situation) sont plus volontiers situationnistes.

Les recherches de Milgram

Le paradigme. Milgram concocta un paradigme étonnant qu'il testa au début des années 60 et dont il entreprit les premières explorations [5]. Des américains moyens contactés par annonces dans la presse venaient au laboratoire pour participer à une recherche sur l'apprentissage. Arrivés, ces « sujets expérimentaux » constataient qu'ils étaient deux à avoir été convoqué ensemble. Ils ignoraient que l'autre « sujet » était en fait un comédien, complice de l'expérimentateur. Ils apprenaient que la recherche à laquelle ils allaient participer portait sur les effets des punitions sur la mémoire. L'un d'entre eux devrait apprendre une liste de mots couplés (par ex. ciel-bleu …) et il devrait ensuite, après audition de l'un des deux mots, reconnaître le second présenté avec trois autres mots ayant une fonction de parasites (pour bleu : compteur, ruban, ciel, yeux). Ils apprenaient aussi que chaque erreur entraînerait une punition : un choc électrique, et que les chocs augmenteraient régulièrement, de 15 jusqu'à 450 volts à la trentième erreur. La machine à punir portait des mentions indiquant la gravité des chocs, de « choc léger » à « attention, choc dangereux » pour finir par un énigmatique XXX (pour 435 et 450 volts). Suite à un tirage au sort truqué (les deux cartes à tirer portaient le même mot : professeur), le comédien se voyait attribuer le rôle « d'élève » devant réaliser l'apprentissage dans une pièce annexe tandis que le sujet « naïf » se voyait attribuer le rôle de « professeur » devant lire les mots,recevoir les réponses et donc punir avec des chocs électriques de plus en plus forts en cas d'erreur. Les réponses du complice, qui ne recevait évidemment aucun choc, étaient programmées pour que les (soi-disant) punitions puissent aller jusqu'à 450 volts. La séance commençait. Dans la situation qu'on dira « canonique », l'élève-comédien était dans une autre pièce, séparé du professeur-sujet par une cloison : on ne le voyait donc pas, mais on l'entendait. En effet, les réactions de l'élève (pré-enregistrées) allaient d'un léger gémissement (à 75 volts) à des cris de douleur et de désespoir accompagnés du désir d'arrêter l'expérience. Après 330 volts, il cessait même de répondre et, bientôt, le professeur ne l'entendait plus. On pouvait tout imaginer, notamment en envoyant les chocs XXX. Si le professeur manifestait sa réprobation ou son envie d'arrêter, l'expérimentateur disposait d'une série d'injonctions pour l'amener à obéir et à continuer (« continuez, professeur ; l'expérience exige que vous continuiez »…). Dans cette situation canonique, Milgram observa que plus de 60% des sujets (62,5 % très exactement) allaient jusqu'au bout et envoyaient la décharge de 450 volts. Ils ne le faisaient certainement pas dans la joie. La plupart d'entre eux exprimaient leur souffrance, voire leur désir d'en finir, mais, les injonctions de l'expérimentateur étant ce qu'elles étaient, ils obéissaient [6].

Les variantes. Ce résultat canonique ne suffisait pas à valider la position situationniste de Milgram. On aurait en effet pu mettre les résultats sur le compte d'une supposée « tendance sadique propre à l'homme » qui n'attend qu'une occasion pour s'exprimer, certains l'exprimant plus facilement que d'autres, ce qui serait revenu à nier le poids spécifique de la situation. Il fallait donc encore montrer qu'avec des sujets équivalents (entendre : pris dans une population statistiquement identique), le taux d'obéissance variait jusqu'à tendre vers 0 dans certaines situations. Milgram mit donc en œuvre des variantes donnant lieu, avec des sujets comparables, à moins d'obéissance. Dans la variante7, après avoir donné les directives, l'expérimentateur quittait la salle. Le taux d'obéissance ne fut que de 20%. Dans la variante11, les sujets fixaient eux-mêmes le niveau de choc qui convenait. Aucun n'alla au-delà de 165 volts. Dans la variante13, ce n'était pas un scientifique qui donnait les ordres, mais un individu « ordinaire » : les sujets ne furent que 20% à obéir à cet homme ordinaire. Dans la variante15, les sujets étaient confrontés à deux chercheurs, l'un disant à 150 volts qu'il fallait arrêter, l'autre prétendant aller jusqu'au bout. À 165 volts, tous les sujets avaient désobéi au second. Ceci pour ne citer que quelques variantes. Milgram en décrit une vingtaine dont les résultats permirent d'aboutir à une conclusion essentielle : les sujets de l'expérience canonique n'étaient pas des sadiques, ni à titre individuel, ni à titre de « représentant de l'humanité ». Dans une autre situation, ils se seraient comportés tout autrement. C'était donc bien la situation dans laquelle ils s'étaient trouvés qui les avait conduits à tant d'obéissance. Peut-on caractériser cette situation ? Sans doute : être face à un scientifique représentant une institution valorisée : la science, donc pourvu d'une autorité « légitime », une autorité physiquement présente, consistante (sans aucun doute sur ce qui doit être exigé), au comportement pressant (injonctions) ; une victime qui n'est pas trop proche. Dans cette situation, un individu « standard » (Monsieur tout le monde, homme ou femme, ouvrier ou cadre…), bref vous ou moi, peut être amené à torturer un pair jusqu'à peut-être même le tuer.

Les reproductions et adaptations. Les résultats de Milgram avaient terriblement secoué ses lecteurs et ses collègues. Son succès, tant dans la communauté scientifique que dans le public, fut pourtant immédiat et durable. Ses recherches sont parmi les plus connues, sinon les plus connues de la psychologie expérimentale dans le grand public. Elles restent très recherchées sur internet. Elles furent aussi très souvent reproduites par d'autres scientifiques avec succès, les dernières reproductions datant de 2009. Plus de 3000 personnes de par le monde, dans une douzaine de pays (Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Autriche, Espagne, Israël, Jordanie, USA …), sont passées en tant que sujets par le dispositif qui vient d'être décrit [7]. Les taux d'obéissance furent toujours, dans la condition canonique, très supérieurs aux prédictions du sens commun et des publics consultés par Milgram. Des chercheurs hollandais [8] ont réalisé une judicieuse adaptation au contexte administratif du paradigme de Milgram en demandant à un sujet dont la tâche était de conduire un réel entretien d'embauche de faire au candidat, pour les besoins d'une recherche, des remarques de plus en plus déstabilisantes et donc de mettre gravement en question son recrutement. Les taux d'obéissance tournèrent autour de 90%.

La banalité du mal

En 1960, Adolf Eichmann, l'un des acteurs éminents de la « solution finale », fut jugé en Israël après avoir été enlevé en Argentine par les services secrets israéliens. Hannah Arendt suivit le procès pour un journal américain. C'est à cette occasion qu'elle déploya une thèse aujourd'hui très connue : la thèse dite de la banalité du mal [9]. La philosophe ne voyait pas le prévenu nazi comme un monstre sanguinaire. Il n'était à ses yeux qu'un homme banal ou ordinaire, un fonctionnaire simplement zélé et ambitieux. Ni haine ni idéologie dévastatrice. Elle attribuait ainsi le comportement des allemands engagés dans les actes de barbarie à la culture de l'obéissance impliquant la passivité face à des ordres, quand bien même ces ordres seraient choquants et immoraux. Cette passivité s'accompagnait d'une absence de culpabilité ainsi que d'une impossibilité pour celui qui exécute les ordres de penser en son nom la situation, notamment pour adopter le point de vue d'autrui et juger du bien et du mal. Des prises de position d'Eichmann abondaient dans ce sens. Pouvait-il ressentir de la culpabilité ? Certainement, il se serait senti coupable s'il avait désobéi. Jusqu'où pouvait-il aller dans son obéissance ? Jusqu'à tuer père et mère si les ordres le demandaient. Inutile donc d'aller chercher bien loin, dans les affres d'une psychologie morbide ou même d'une idéologie barbare et haineuse ce que la position de soumission explique parfaitement. On passera ici sur le rôle facilitateur des totalitarismes qu'analyse Arendt.

Les résultats des recherches de Milgram (poids brutal de la situation de soumission ; peu de variabilité due aux personnes donc à la personnalité) allaient incontestablement dans le sens de la thèse de la banalité du mal. Ces recherches montraient que des sujets comme vous et moi peuvent, pour obéir à une autorité légitime, envoyer à un pair des chocs susceptibles de le tuer (pensons aux énigmatiques XXX de la machine à punir). On se prit à voir les bourreaux des camps d'Auschwitz ou de Mauthausen sous les traits de ces braves américains que l'obéissance à l'autorité avait conduit à torturer un pair, possiblement jusqu'à ce que mort s'en suive, et que Milgram avait filmés lors de son expérience canonique pour que leur bonne bouille malheureuse et culpabilisée fasse le tour du monde. Par ailleurs, le concept Milgramien d'état agentique collait bien aux descriptions de Hannah Arendt sur la position de passivité et d'irresponsabilité du bourreau banal [10].

Les faits expérimentaux milgramiens (ainsi que ceux de l'expérience célèbre connue sous le nom de « la prison de Stanford » réalisée en 1971 par Philip Zimbardo [11]) ont été, en quelque sorte, « retrouvés » par un historien ayant eu suffisamment d'archives judiciaires pour suivre par le menu la vie et les violences d'un bataillon de la police allemande. Les ordres étaient notamment de rassembler une partie des Juifs des villages et de les amener, pour qu'ils y soient fusillés, dans des camps dits de travail. Ils finiront par réaliser de véritables massacres collectifs. Ce bataillon (le 101ème) était fait non de militants idéologues, mais de réservistes, d'hommes tout à fait ordinaires, ouvriers et petits bourgeois, bons pères de famille, qui s'étaient transformés dans les terres polonaises en véritables « tueurs professionnels » [12]

Comme on devait s'y attendre, la thèse de la banalité du mal a été critiquée. Qui s'est attaché à montrer que Eichmann n'était pas le fonctionnaire froid et détaché qu'avait cru Hannad Arendt : c'était un antisémite fanatique, parfaitement conscient de ce qu'il perpétrait. Certainement pas un homme banal. Qui encore a analysé la transmission d'ordre à Auschwitz et a pu montrer que ces ordres, en vérité pas si clairs que ça, demandaient à être interprétés par des bourreaux qui traitaient l'information et n'appliquaient pas bêtement des consignes. Certes, ces critiques conduisent à nuancer, peut-être même à réviser, la thèse d'Hannad Arendt. Encore que… Mais elles n'affectent strictement en rien les résultats et la signification des recherches de Milgram ou de celles qu'il a inspirées. Ce qui s'avère problématique, ce ne sont pas les résultats de Milgram : c'est leur extension à des faits (l'obéissance des bourreaux nazis) qui ne relèvent pas de la psychologie sociale expérimentale et des niveaux d'analyse auxquels ses recherches donnent accès.

Il faut en effet tenir compte du fait, pour moi décisif, que le sujet de Milgram est un individu seul face à une autorité pressante, qu'il n'a aucune possibilité de comparaison avec ce que fait ou ferait un individu modal ; il n'est pas venu comme membre d'un collectif ou d'un groupe. Il ne dispose d'aucun support social. Sa désobéissance serait un plongeon dans l'inconnu. On sait [13] que cet individu isolé que rêve, prône et peut-être construit un individualisme frelaté, grain de sable dans un agrégat irréfléchi, cet individu-là, sans le support social, les normes et sans les comparaisons sociales que fournissent les appartenances, est l'être le plus obéissant et le plus manipulable qui soit. Et c'est bien ce que montre les recherches milgramiennes. Que ces recherches ne rendent pas compte des crimes nazis est un tout autre problème [14].

Milgram à la télévision ?

Il aura bientôt quatre ans, Christophe Nick [15] m'appela en me tenant le discours suivant : Aujourd'hui, il existe d'autres pouvoirs que la science et les pouvoirs qui existaient dans les années 60. Il y a notamment la télévision. Et il est très probable qu'elle ait dans les faits plus de pouvoir que la science. Pourquoi ne pas refaire du Milgram dans un contexte de télévision ? La demande était incontestablement alléchante. J'hésitai pourtant pendant deux années.

Quid du pouvoir ? D'une part, l'hypothèse de Christophe Nick manquait à me convaincre. Autant une certaine forme de légitimité sociale, ancrée dans d'importantes valeurs partagées, comme la légitimité qu'on accorde à un scientifique, ou à un militant d'une ONG connue, peut, à mes yeux, compenser l'absence d'un pouvoir formel comme celui qui s'exerce dans les structures organisationnelles de délégation [16], autant je ne voyais pas la télévision comme pouvant apporter une telle légitimité. Je contestais même qu'elle puisse en avoir. De l'influence, certainement, la télévision en a, sur les idées, sur les attitudes, sur les doctrines… Elle peut même modéliser (je ne dis pas : ordonner) des comportements. J'en suis convaincu. Et j'ai même avec Claude Rainaudi proposé le concept de propagande glauque pour dénoter cette influence. Mais l'influence n'est pas le pouvoir. Je me suis toujours élevé contre l'indistinction entre ces deux concepts. Aussi, même si la télévision a de l'influence, de là à ce qu'elle ait un réel pouvoir prescriptif à déléguer à un journaliste, à un animateur… conduisant un individu banal à obéir et réaliser des actes immoraux comme conséquence de sa soumission à cette figure télévisuelle, il y a un pas que je ne franchissais pas. Je ne voyais pas les valeurs sociales partagées susceptibles de fonder la légitimité que je croyais indispensable. Mais Christophe Nick avait raison : seule, une reproduction de Milgram permettrait de trancher. Et il apportait des moyens que, n'étant pas un chantre excité de l'idéologie neuroscientifique, je n'avais jamais eus à l'Université

Et l'éthique ? D'autre part, plus important, j'étais parfaitement conscient des problèmes éthiques que posait une reproduction de la situation canonique de Milgram. Il faut savoir que de telles reproductions sont de fait interdites par les comités d'éthique qui sévissent dans les Universités étasuniennes ou dans les associations étasuniennes de psychologues. Et je ne suis pas insensible à ces problèmes. A-t-on le droit de mettre des « sujets expérimentaux » (les étasuniens et leurs clones diraient des « participants » !) dans un état de stress quelquefois très intense dont on ne contrôlera pas nécessairement les suites et conséquences ? A-t-on le droit de confronter ces sujets à une image d'eux-mêmes qu'ils pourront trouver dégradante et qu'ils peuvent vivre longtemps comme telle par la suite [17] ? Le droit à la connaissance ne justifie pas tout, je n'ai jamais pensé le contraire. J'ai surmonté ces hésitations pour quatre raisons très différentes. Aucune, probablement, n'aurait été,seule, suffisante.

- 1. D'abord la prise en considération du fait que des agents sociaux dans notre société sont payés, et quelquefois terriblement bien payés, pour mettre les gens dans des états de stress au moins comparables [18]. Et je n'ai jamais accepté l'idée que l'éthique puisse interdire à des chercheurs de faire pour leurs recherches ce que d'autres font professionnellement et vont même quelquefois apprendre à faire en formation. C'est là un mode de défense que se donne la société contre la connaissance qu'on peut avoir de son fonctionnement que les chercheurs non conservateurs ne doivent pas accepter, sauf à vouloir satisfaire à tout prix les bons sentiments et les vues soi-disant humanistes de leurs voisins des classes moyennes. Interdisons d'abord dans la société ce que la morale condamne, puis interdisons-le dans les laboratoires de recherche. Les chercheurs devraient-ils être les seuls anges purs de notre univers social ?

- 2. Une deuxième raison a été d'apprendre qu'un chercheur étasunien avait obtenu de pouvoir refaire Milgram avec de « petits » chocs ne dépassant pas 150 volts. Si c'est pas là une politique de faux-culs… Qui peut garantir n'avoir pas ne serait-ce qu'un sujet qui sera à 150 volts aussi déboussolés que d'autres le sont à 300 ou 450 ? Les étasuniens savent-ils combien d'hirondelles maintiennent le printemps ? Comme quoi l'éthique passe malgré tout, même chez nos amis de Santa Clara, après le probable désir de montrer qu'on obéit moins aujourd'hui que dans les années 60, évidemment grâce à la saine évolution de la société libérale [19]. Et enfin, Christophe Nick était d'accord pour qu'on mette en oeuvre un suivi post-expérimental des sujets calqué sur celui réalisé par Milgram ; un long suivi qui coupe court à de nombreuses critiques.

- 3. Je me souvenais de ces nombreux collègues disant à propos des recherches de Milgram : « moi, je ne les aurais jamais faites, ces recherches. Question d'éthique, n'est-ce pas ? Mais bon Dieu ! Comme je suis heureux que Milgram les ait faites, me permettant ainsi de parler de l'obéissance avec des biscuits expérimentaux à mes étudiants ». Vous imaginez ce que pourrait donner une psychologie sociale de l'obéissance sans les apports de Milgram ? Quelque chose comme « ça se discute ».

- 4. Une quatrième (et dernière) raison qui m'a poussé à accepter est l'intégration de la recherche projetée dans un projet de politique télévisuelle plus vaste, donnant lieu à un documentaire sur les dérives de la télévision et les dangers de la téléréalité [20]. Les comités d'éthique feraient mieux de se muer en comités d'évaluation des projets de téléréalité, car là, il y du stress, du danger, de la souffrance, de l'indignité et même de la vraie mort. Le projet de Christophe Nick avait évolué : il ne s'agissait plus de montrer le pouvoir de la télévision (en fait, de ce pouvoir, Christophe Nick était convaincu), mais de dénoncer son usage à des fins délétères avec le développement de certains jeux et de la téléréalité. Montrer que tôt ou tard, si on ne faisait rien du côté des politiques publiques, on assisterait à des meurtres en direct, devant des familles en fin de repas, à l'heure des desserts sucrés, voilà qui me convenait bien davantage qu'une simple transposition de Milgram destiné à montrer que la télévision dotait ses agents d'un pouvoir au moins aussi important que celui des scientifiques des années 60.

J'ai donc fait appel à deux collègues et ami(e)s non retraité(e)s (Dominique Oberlé et Didier Courbet) et, avec Christophe Nick et Thomas Bornot, on a mis en place la fausse émission « Zone Extrême [21] ».

La zone extrême et ce qu'on y a appris

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Une expérimentation dans un studio de télévision. Nous avons reçu 80 sujets [22]. Christophe a bien fait les choses. Nous avons pu disposer pendant deux semaines pour les recevoir d'un vrai studio de télévision, d'un vrai décor de jeu télévisé, d'un vrai « plateau », de vrais techniciens de télévision, d'un vrai réalisateur de jeux pour la télévision (Gilles Amado), d'une vraie animatrice (Tania Young), d'une vraie maquilleuse, d'un vrai comédien, d'un vrai public de télévision [23], etc. À cette ambiante télé près, nous avons collé à Milgram de telle sorte que les deux situations soient structurellement identiques [24], un jeu (appelé « fortune ou châtiment ») se substituant à une recherche sur l'apprentissage, une animatrice à un moniteur, un producteur (du jeu) à un scientifique (directeur de recherche), le but de participer à l'amélioration d'une émission se substituant au but d'aider la science [25], le statut de joueurs se substituant aux statuts d'élève et professeur. La procédure collait à celle de Milgram, la tâche étant de même type (reconnaissance d'un mot parmi quatre), le simulateur de chocs électriques allant de 20 à 460 volts, les manettes se trouvant regroupées par ensembles étiquetés successivement « chocs légers » (20, 40, 60 volts), « chocs modérés » (80, 100, 120), « chocs forts » (140, 160, 180), « chocs très forts » (200, 220, 240), « chocs intenses » (260, 280, 300), « chocs très intenses » (320, 340, 360), « chocs dangereux » (380, 400, 420) et, enfin « XXX » (440, 460). Un tirage au sort truqué avait attribué au sujet le rôle de « questionneur » et au comédien le rôle de « candidat », le questionneur devant punir le candidat pour ses erreurs par des chocs électriques de plus en plus forts. Lorsque le questionneur commencerait à hésiter ou voulait arrêter, l'animatrice intervenait par des injonctions préalablement arrêtées pour l'amener à continuer. Ces injonctions étaient conformes à l'esprit de Milgram pour ce qui est des quatre premières (« continuez questionneur », « continuez, ne vous laissez pas impressionner », « la règle veut que vous continuiez », « continuez, nous prenons l'entière responsabilité »). Seule la cinquième injonction « vous ne pouvez pas le faire perdre, d'ailleurs qu'en pense le public ? » était spécifique à l'habillage télévisuel de la situation, le public, animé par un chauffeur de salle, insistant pour que le jeu continue [26]. Le candidat était placé dans un caisson l'isolant du plateau et du public. Comme dans la situation canonique de Milgram, le joueur ayant le statut de sujet-questionneur ne le voyait pas mais l'entendait. Dès le voltage 80 on percevait ses réactions pré-enregistrées, petites plaintes et petits cris d'abord, puis cris forts accompagnés du refus de continuer, puis hurlements et supplications d'arrêter le jeu. A partir du voltage 380, le candidat disait refuser de poursuivre le jeu. A partir du voltage 420 on ne l'entendait plus.

Le jeu prenait fin soit quand le questionneur (alors « obéissant ») allait au bout des 27 questions prévues (ce qui impliquait 24 erreurs punies, donc deux chocs de 460 volts) soit lorsque, malgré les cinq injonctions de l'animatrice, y compris l'appel au public, il/elle décidait d'arrêter (questionneurs désobéissants).

Dès qu'ils sortaient du plateau, les questionneurs étaient informés du trucage. Puis, dans un lieu calme, ils étaient alors longuement débriefés par deux doctorants de psychologie ou de sciences de l'information et de la communication. Les sujets étaient rappelés quelques jours plus tard au téléphone. Après quatre semaines, on leur adressait un rapport sur la recherche et ses résultats ainsi qu'un questionnaire-bilan. Il est prévu de les contacter à nouveau au bout d'une douzaine de mois.

variantes et résultats. Disons tout de suite que rien ne différencie les jeunes des vieux, les femmes des hommes, les ouvriers et employés des petits bourgeois et cadres. Nous venons de décrire la situation canonique.

Nous attendions, dans cette situation, un maximum d'obéissance puisqu'elle « reproduisait » la fameuse situation dans laquelle Milgram avait obtenu 62,5 % d'obéissance. Et de fait, 81% de nos sujets-questionneurs allèrent jusqu'au bout, envoyant à deux reprises un choc de 460 volts.

Dans une première variante, nous disions aux sujets que le pilote auquel ils apportaient leur concours passerait à la télévision pour essai, même s'il n'y avait pas de gains en jeu. À ceci près, les choses se passaient comme dans la situation canonique. Nous pensions que la diffusion engageant sérieusement l'image des sujets auprès de leurs proches, ils auraient tendance à moins obéir que dans la situation canonique. Ce ne fut pas le cas. 72% des questionneurs allèrent jusqu'au bout.

Dans une deuxième variante, la personne qui avait reçu les sujets et leur avait remis le chèque correspondant à leur défraiement intervenait sur le plateau alors qu'ils en étaient à 150 volts pour s'en prendre à l'animatrice et dire que le jeu dérapait, qu'il devenait dangereux et qu'il fallait arrêter. L'animatrice rabrouait l'intruse et reprenait le jeu sans tenir compte de cette intervention. Nous attendions plus de désobéissance dans cette variante dans la mesure où un membre de l'équipe de production venait apporter un support social à la désobéissance et ainsi casser la consistance de l'autorité. Milgram avait observé, nous l'avons rappelé, qu'un second expérimentateur proposant d'arrêter à 150 volts entraînait la désobéissance des sujets au premier expérimentateur désireux de poursuivre. Nous dûmes observer que, même dans ces conditions, 74% des questionneurs se montrèrent obéissants.

Ce n'est que dans une troisième variante que nous réussîmes à produire une majorité de désobéissants. Après que le jeu ait commencé, l'animatrice rappelait au questionneur qu'il était « maître du jeu » et quittait le plateau. Ainsi livrés à eux-mêmes, les questionneurs furent nettement moins obéissants (28%). Dans une variante semblable (voir ci-dessus), Milgram avait déjà observé une très forte chute de l'obéissance (variante 7 : 20,5%).

Que penser de tout cela ? Nous nous en tiendrons à ces principaux résultats. Pour y réfléchir, il faut savoir que l'analyse statistique nous dit :

- qu'on peut tenir la différence entre les proportions 81% et 62,5 % (zone extrême, Milgram, condition canonique), les effectifs étant ce qu'ils sont, pour n'être pas due au hasard avec une chance sur 10 d'avoir tort en affirmant cela [27].

- que les proportions 81%, 72% et 74% (zone extrême : situation canonique, première et deuxième variantes) doivent être considérées comme équivalentes, les effectifs étant ce qu'ils sont, les différences ayant de grandes chances de relever du seul hasard. On supposera que les trois situations produisent autant d'obéissance les unes que les autres.

- que les proportions 28% (zone extrême, troisième variante) et 20,5 % (Milgram, variante 7) doivent être considérées comme équivalentes pour les mêmes raisons.

- que les proportions 81% et 28% (zone extrême, situation canonique et troisième variante) peuvent être considérées comme différentes, les effectifs étant ce qu'ils sont, avec moins de deux chances sur cent d'avoir tort.

- qui si l'on prend en compte le nombre de chocs moyens envoyés au candidat comme indice d'obéissance (et non le nombre de questionneurs étant allés jusqu'au bout), la troisième variante (retrait de l'animatrice) donne lieu à moins d'obéissance que les trois autres prises ensembles (moins de trois chances sur cent d'avoir tort).

Alors ?

L'emprise. Si nous n'avions que la condition canonique à discuter, je ne prendrais aucun risque et je dirais que nous avons, tout simplement, avec la télévision comme institution de référence, reproduit en 2009 les résultats obtenus par Milgram en 1963 avec la science. Ce serait déjà, en soi, intéressant. Les gens n'ont pas besoin de grandes valeurs, comme la connaissance, la science… pour obéir à une personne qui leur donne des ordres immoraux dans un contexte institutionnel dans lequel ils sont venus pour faire ce qu'on leur demande de faire et, donc, pour mobiliser leur prédisposition à l'obéissance, cette prédisposition à l'obéissance qu'ils doivent à leur éducation et à leur pratique des organisations (écoles, universités, usines, hôpitaux…). J'ai bien travaillé la phrase précédente : elle constitue la conclusion prudente de notre transposition de Milgram à la télévision. Notez bien que tant les sujets de Milgram que les nôtres, ne sont pas institutionnellement soumis à l'expérimentateur ou à l'animatrice, comme un ouvrier est institutionnellement soumis à son contremaître ou un étudiant à son professeur dans une structure de délégation de pouvoir. Ils ne sont que « de passage » dans l'institution qui leur demande de se soumettre et ne sont aucunement des « obligés institutionnels ». D'où vient alors ce « pouvoir » de l'expérimentateur ou de l'animatrice qui ne présuppose ni « grande valeur » (la science avec Milgram, soit, mais la télé ne représente aucune grande valeur), ni obligation institutionnelle ? Il ne peut guère venir que du poids qu'à sur eux, disons : l'emprise qu'a sur eux l'institution dans laquelle ils sont de passage. Ce concept d'emprise qui nous vient de Robert Pagès me semble devoir être surimposé à celui de pouvoir, un concept peut-être plus précis, pour ce qui est de la télévision et peut-être même de la science.

L'illusion de liberté. Mais il y a heureusement plus que la différence entre les deux situations canoniques (81% contre 62,5%), différence qui n'est significative qu'avec dix chances sur cent de ne pas se tromper. Il y a aussi ce fait essentiel que deux situations dans lesquelles nous avions de bonnes raisons d'attendre de la désobéissance (passage à la télévision, support social) ont autant produit d'obéissance que la situation canonique elle-même. Alors, je prendrais le risque d'avancer que plus de pouvoir s'est exercé dans notre zone extrême qu'il ne s'en est exercé en 1963 à l'Université de Yale (Université de Milgram). Et cela s'est déjà observé sans être attendu : dans sa « reproduction » de 2009, Burger constate lui aussi qu'une situation qui aurait dû —ce qui était le cas chez Milgram— produire de la désobéissance (un pair du sujet — ils sont venus par trois, dont deux complices de l'expérimentateur— refuse de continuer) produit plus d'obéissance que la situation de référence de Milgram. Donc, dans deux situations où nous attendions de la désobéissance, nous avons surtout de l'obéissance. Et là oùnous attentions de l'obéissance, nous en avons peut-être un peu plus que nous en attendions.

Alors quoi ? Alors qu'on nous serine, avec de vrais élans propagandistes, que dans nos démocraties « libérales » le pouvoir ne s'exerce plus comme avant et désormais se « négocie », que l'autorité s'effondre en tant que telle [28], que la permissivité galope avec l'individualisme libérateur, qu'il faut prendre de plus en plus de gants pour diriger et animer des équipes ou des classes, bref que l'obéissance n'est plus une valeur, que nous montrent les reprises de Milgram ? Qu'on obéit toujours autant, et peut-être même plus. Cela remet les pendules à l'heure et montre que l'insistance sur la valeur « liberté » [29] a peut-être conduit les gens à s'illusionner sur leur liberté réelle pour rester les braves gens obéissants, les nice guys, dont la société a besoin [30]. Les psychologues sociaux savent parfaitement que si l'illusion de liberté n'induit aucune rébellion, preuve que cette liberté est illusoire, elle est le préalable aux manipulations, à l'internalisation et à la rationalisation des comportements [31]. On obéit autant qu'avant, mais en se donnant de bien meilleures raisons d'obéir, ce qui nous fait finalement oublier qu'on obéit comme on le doit.

Ce n'est pas là qu'une intuition de gauchiste immature et loin des saines réalités. Un collègue de Grenoble, Laurent Bègue, s'est attaché à retrouver nos « questionneurs » pour voir si, des fois, on ne pourrait pas trouver quelques menues différences entre les questionneurs obéissants et les questionneurs désobéissants. Pourquoi pas, après tout… Il a utilisé deux types de mesures : des mesures portant sur la valeur psychologique des personnes (dans mon jargon : la « valeur personnologique » [32], et des mesures en rapport avec les positionnements politiques, voire militants. Quel bonheur de constater que, lorsqu'on trouve quelque différence, elles montrent que les gens biens (« psychologiquement bien » : les consciencieux, les aimables, ceux qui se sentent bien dans leur peau, les "internes"…) ont tendance à davantage obéir que ceux qu'on pourrait tenir pour de « sales bougres », ceux qui sont plutôt mal dans leur peau, qui s'en prennent au monde entier et qui, en outre, se lancent sans réfléchir dans des actions revendicatives quelque peu limites… Bon. Je ne vais pas me mettre à attribuer plus d'importance aux « différences individuelles » que je ne l'ai fait jusqu'à présent. Mais celles qu'a trouvées Laurent Bègue mettent du baume sur le cœur de quelqu'un qui prétend depuis plus de 30 ans [33] que, depuis que le pouvoir social existe, et cela date d'avant le paléolithique, la psychologie de tous les jours (que reprennent si volontiers la psychologie académique de la « personnalité » et la psychométrie) n'est qu'une paraphrase internalisante de l'activité sociale d'évaluation des personnes, paraphrase facilitant grandement la reproduction des choses.

Et la télé ? La télévision a donc un réel pouvoir prescriptif sur les gens [34]. Elle en exerce en tout cas sur ceux qui passent dans ses studios [35] comme Tania Young a exercé du pouvoir sur nos questionneurs. La question immédiate est « que va faire la télévision de ce pouvoir ? » Nous constatons déjà qu'elle peut s'en servir pour amener les gens à donner au téléthon comme elle peut s'en servir pour leur faire manger des araignées ou se mouvoir parmi des rats. Pourrait-elle, surtout lorsqu'elle est publique, mettre ce pouvoir au service d'un vrai projet doté d'une utilité sociale ?

Rappel sur la procédure de recrutement des « questionneurs »

Cette procédure est clairement exposée dans le livre de Christophe Nick et Michel Eltchaninoff : L'expérience extrême (p. 53 sq). Les sujets qui ont été contactés (13000) étaient répertoriés sur des fichiers marketings, en particulier sur un fichiers de potentiels volontaires pour des tests de produit. Ils recevaient un mail leur proposant de « participer à la mise au point d'un jeu de télévision ». On ne leur proposait donc pas de venir jouer. Ont été éliminées de la population toutes les personnes ayant déjà participé à un jeu télévisé ou s'étant porté volontaires pour participer à un jeu. Le taux de réponse à ce mail (environ 2600 personnes) est conforme au taux de réponses obtenues à ce genre d'enquête (pas d'effet « jeu télévisé »). C'est l'application de critères a priori (sexe ; âge ; catégories socio-professionnelle, critères de santé…) qui a encore réduit le nombre de volontaires potentiels pour aboutir à un tirage de 90 personnes (80 sujets convoqués plus 10 sujets convocables en cas de défection). Ce n'est qu'arrivés au studio que les sujets en savaient plus (émission pilote, règles du jeu, pas d'argent à gagner etc…)

Cette procédure permet de penser que le recrutement a été suffisamment large pour éviter un biais d'autosélection des sujets n'ayant amené que des fanatiques de jeux télévisés. La motivation principale fut plutôt de savoir "comment ça se passe à la télé".


[1] Pour la fonction sociale de cette erreur, voir mon livre : Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble.

[2] Adorno, T.W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D.J. & Sanford, R.N. (1950). The authoritarian personality. New York, Harper & Row

[3] Les spécialistes appellent cela l' « anti-intraception ».

[4] Dans les sciences expérimentales, un « paradigme expérimental » est une situation type aisément reproductible, dans laquelle s'observe un « effet » —par exemple l'effet de conformisme : un sujet qui a raison se range à l'avis d'une majorité qui a tort— et dans laquelle on peut manipuler de nombreuses variables susceptibles d'affecter cet effet, par ex. la compétence supposée, faible ou forte, de la majorité.

[5] voir Milgram, S. (1974). Soumission à l'autorité. Paris, Calmann-Lévy

[6] Ces résultats étaient réellement stupéfiants : plusieurs publics variés (dont un de psychiatres et un d'américains des classes moyennes) auxquels on avait demandé de prédire les résultats avaient annoncé une désobéissance précoce (vers 150 volts), aucune des 110 personnes consultées n'ayant prédit que quelqu'un irait au-delà de 300 volts.

[7] Et cette statistique ne compte pas les sujets de Milgram !

[8] voir Meeus, W.H.J., Raaijmakers, Q.A.W. (1995). Obedience in modern society : the Utrecht studies. Journal of Social Issues, 51, 3, 155-175.

[9] voir son livre de 1966, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Paris, Gallimard.

[10] Pour Milgram, l'obéissance est due au fait qu'en situation d'obéissance, l'agent d'exécution entre, précisément, en « état agentique ». Ce concept dénote trois choses : 1. l'obéissance impliquée par la position d'agent (d'exécution), 2. la non responsabilité concernant ce qui peut advenir, 3. l'acceptation de la définition sociocognitive de la situation avancée par l'agent exerçant le pouvoir. Je ne développerai pas ici l'idée que l'état agentique s'oppose à un « état d'autonomie » car je ne crois pas qu'un tel état soit réellement possible dans nos sociétés. Une autonomie relative, éventuellement. Et encore…

[11] Des étudiants jouent les rôles de prisonniers et d'autres de gardiens de prison : Philip Zimbardo, 2007, The Lucifer Effect : Understanding how good people turn evil, Random House

[12] Browning, C., 1996, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Tallandier, 2007.

[13] voir encore mes Illusions libérales

[14] Je ne reprends pas ici les critiques, en vérité assez inefficaces, qui relèvent de l'anti-expérimentalisme primaire et que connurent en leur temps la physique et la physiologie (artificialité de la situation expérimentale qui n'est ni la nature pour la physique, ni la vie pour la physiologie, ni l'existence sociale pour la psychologie etc. et, aujourd'hui, ni le marché pour l'économie expérimentale.

[15] Journaliste et producteur de documentaires pour la télévision : Chroniques de la violence ordinaire ; Résistances ; La mise à mort du travail

[16] voir Beauvois, J.-L., 1983. Structures organisationnelles : hiérarchie et autogestion. Connexions, 39, 47-64

[17] Il faut se souvenir que Milgram avait mis en place un très long suivi de ses sujets expérimentaux pour leur « déniaisement » et pour la restauration de leur image de soi impliquant plusieurs entretiens et questionnaires (y compris un an après la session expérimentale). Un an après, un nombre parfaitement dérisoire de sujets, tant parmi les obéissants que parmi les désobéissants, regrettaient d'avoir participé à l'expérimentation.

[18] La thèse déjà ancienne de Joseph Torrente a remarquablement décrit la « souffrance » dans laquelle peuvent être des salariés auxquels on demande de réaliser des actions contraire à leurs valeurs ou à leurs attitudes. Et ils ne font pas l'objet, eux, d'un suivi !

[19] le titre de l'article auquel cette reproduction de Jerry Burger, de Santa Clara, a donné lieu est, précisément : Would People Still Obey To-day (American Psychologist, 64, 1-11) ? Pas de chance : oui, on obéit toujours, et peut-être même davantage, même dans cette reproduction. J'y reviendrai bientôt.

[20] Ce documentaire sera diffusé sur France 2 vers la mi-mars.

[21] voir Eltchaninoff, M., Nick, C., Beauvois, J.-L., Courbet, D., Oberlé, D., 2010. L'expérience extrême. Paris : Don Quichotte éditions (le Seuil). Voir aussi la présentation de la recherche dans deux revue scientifiques : Beauvois, J.-L., et al., The prescriptive power of the television host. A transposition of Milgram's obedience paradigm to the context of TV game show. Revue Européenne de Psychologie Appliquée (2012), doi:10.1016/j.erap.2012.02.001 et Oberlé, D., Beauvois, J.-L., Courbet, D. (2011). Une transposition du paradigme d'obéissance de Milgram à la television : enjeux, resultats et perspectives. Connexions, 95, 71-88.

[22] Il n'en restera que 76 dans les statistiques, une personne ayant refusé dès son arrivée d'envoyer des chocs électriques, deux autres connaissant la situation de Milgram pour avoir vu I comme Icare, une dernière ayant réalisé que le tirage au sort était truqué.

[23] Comme pour tous les jeux télévisés, un public était présent sur des gradins de part et d'autre du plateau. Ce public avait été recruté par une entreprise à la suite d'une annonce sur Internet.

[24] Ce dont nous nous sommes assurés en comparant ces deux situations sur un ensemble de quinze critères d'analyse d'une situation de pouvoir.

[25] En fait, les sujets apprenaient en arrivant qu'ils allaient participer au test d'un « pilote » et que si le jeu proprement dit impliquait des gains, eux, dans ce « pilote », n'avaient rien à gagner. Ceci nous a permis d'éliminer la motivation économique, les sujets ayant reçu 30 € pour leur défraiement.

[26] En fait, le public n'a pas eu l'influence qu'on pouvait attendre, au moins à ce niveau là.

[27] Si vous lancez dix fois une pièce en l'air, si vous notez le nombre de piles et de faces ; et si vous recommencez cette opération une centaine de fois, vous constaterez que le hasard ne crée pas l'uniformité. Certes, ce que vous observerez le plus souvent, c'est probablement 5 piles et 5 faces, puisque chacun ont une chance sur deux d'apparaître à chaque coup. Mais vous observerez aussi, sans doute moins souvent, 6 piles et 4 faces, et encore moins souvent 7 faces et 3 piles... Le calcul des probabilités permet de savoir qu'elle est la probabilité pour que le seul hasard produise, par exemple, 9 piles et 1 face. Cette probabilité, c'est le nombre de chances que vous avez d'avoir tort en affirmant que cet "état de la nature" (9 piles et 1 face), lorsque vous venez de l'observer une fois, a une détermination autre que le hasard (la pièce est truquée, celui qui la lance a un tour de main...

[28] Sur ses bases ?

[29] Je ne dis pas l'insistance sur le fait de la liberté. Il suffit d'aller dans les usines, dans les hôpitaux ou dans les universités pour constater que la liberté démocratique s'est arrêtée à leurs portes. J'ai appelé cette dissociation entre le politique et le social une « coupure libérale » (voir Les Illusions libérales…).

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