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« Le problème c'est la centralisation »

28 October, by François Nonnenmacher[ —]

Aujourd'hui, sur une plateforme centralisée, un tweetclash involontaire entre votre serviteur et Adrienne Charmet (que j'estime beaucoup, vu que j'ai été parmi ceux qui l'ont invité à venir parler à Paris Web, coucou Adrienne ;-) mérite une explication en plus de 140 caractères…

Mon problème est que « la centralisation » est une généralisation et un concept-valise flou pour moi quand on parle de réseaux sociaux. Il existe plusieurs acteurs concurrents, que le capitalisme pousse naturellement à chercher à avoir la plus grande part du gâteau. Et il existe d'autres moyens de publier en ligne que ces acteurs. Le problème pour moi, c'est un manque d'éducation, de connaissance de ces possibilités.

Passons sur le problème habituel de ce genre de discussion en 140 caractères, mon style rugueux et l'emploi de termes comme moutonnier ou naïveté qui rendent mon propos condescendant.

Quand je fais le constat que Facebook et consorts profitent (rappelons que ce sont des sociétés capitalistes, pour qui profiter n'est pas un gros mot) d'un comportement « moutonnier » de la masse, je ne découvre rien. L'instinct grégaire est un fait humain, il n'y a aucune injure là-dedans ni aucun lien avec l'intelligence (ou un supposé manque). Les réseaux sociaux qui trustent l'attention réussissent parce qu'ils sont les meilleurs à comprendre les comportements humains et ses effets de masse.

Quand je dis qu'il faut éduquer les gens à la publication en ligne, pour leur donner les clés qui leur permettront de ne pas se faire piéger comme ceci, ça n'est pas non plus faire insulte à leur intelligence. Car sans intelligence, l'apprentissage n'est pas libératoire. Et La Quadrature du Net joue un rôle dans cette éducation du public.

C'est me faire un bien mauvais procès que de croire que je fais partie de ces « hauts esprits qui - seuls dans leur tour - ont la Vérité ». Et si Adrienne veut bien se mettre à ma place, prétendre que je n'ai jamais discuté avec des gens normaux est un tantinet condescendant aussi car j'en connais plein, et l'immense majorité sait très bien que Facebook est une société privée et pas un service public pour la promotion de la liberté d'expression.

Je réagissais surtout à cette tendance très française à considérer tout selon le prisme état-providence et régulation, et à avoir une lecture purement franco-française, et donc sommaire, de phénomènes mondiaux. Ici par exemple, violer les conditions générales d'un service privé de droit américain est appelé sommairement « censure ». Les américains ont un vrai problème avec le sexe, et les français ont un peu de mal à comprendre que les illustrations de ce genre ne passent pas sur Facebook. C'est connu, c'est culturel, c'est peut-être problématique de notre point de vue français, mais en quoi rappeler que Facebook est une société privée de droit américain avec la conception américaine de la liberté d'expression est-il prendre les gens pour des idiots ? Et en quoi leur rappeler qu'ils ont d'autres moyens pour publier en ligne est-il les culpabiliser ou les priver d'autonomie ?

Je crois, au contraire, que hurler à la censure et appeler à « décentraliser d'urgence » sans plus d'explications, ou faire croire aux gens qu'ils peuvent se passer de lire et comprendre les conditions d'utilisation d'un service privé, c'est à la fois les prendre pour des idiots et les infantiliser.

Je crois que l'éducation est le moyen le plus puissant d'autonomiser les gens. Et, pour être franc, je ne crois pas à la décentralisation quand on parle de réseaux sociaux de masse. Je crois que c'est faire une erreur classique de geek que croire qu'on sait mieux que ces mékeskidis ce qui est bon pour eux. (Et ne parlons pas de la capacité du geek moyen à comprendre la psyché humaine — oui, je trolle chez moi si je veux ;-).

Ceci dit, je suis parfaitement d'accord avec ça :

Bon courage quand même à ceux qui vont continuer à travailler sur ces solutions (parce que ça a déjà été tenté, avec un succès très relatif, cf. par exemple Diaspora). En attendant, on peut déjà et beaucoup plus facilement éduquer les gens à publier chez eux, et pas chez Fessebouc.

Voilà chère Adrienne, en espérant ne pas t'avoir froissée et au plaisir de te revoir à Paris Web, ou sur cet affreux outil capitaliste et centralisé qu'est Twitter !

P.S.

P.S. 2. Et je connais des gens tout à fait intelligents et avec des moyens (dont chacun leur propre site web, essentiel à leur activité ou payé sur deniers publics), qui eux-mêmes ne comprennent pas les conséquences de leur (mauvaise AMA) utilisation des réseaux sociaux. Il suffit d'observer les comptes Twitter du Congrès de Nouvelle-Calédonie ou de NC1ère pour voir régulièrement des tweets qui renvoient vers Facebook (et souvent sur une page d'erreur) plutôt que directement vers leur propre site web. Sans compter que beaucoup de Twittos sont ici précisément parce qu'ils évitent Facebook comme la peste.
Je comprends le calcul qui consiste à aller là où sont les gens, mais il y a une différence entre distribuer ses flyers dans les bars, et déplacer l'intégralité de son spectacle dans un seul et unique bar en croyant 1) que tout le monde va suivre et 2) que c'est durable.


Les mots ont un sens. Aujourd'hui : “hacker”

27 September, by François Nonnenmacher[ —]

Tout à l'heure, sur France Info, une radio que j'apprécie généralement pour sa qualité, j'entends l'accroche suivante qui m'a fait bondir : « Fausse alerte à Paris, la piste des hackers explorée ». Le reportage parle finalement de « pirates », mais l'article en ligne utilise à nouveau ce terme : Fausse alerte à Paris : deux hackers prétendent être à l'origine du canular.

Un “hacker”, en anglais, n'est rien d'autre qu'un bricoleur. Si vous savez changer une bougie dans votre voiture ou, de nos jours, une batterie de smartphone, vous êtes un hacker. Ça n'a strictement rien à voir avec un quelconque piratage. Et les hackers ne sont pas des pirates, c'est un amalgame idiot.

Parler de « piste des hackers » pour un canular de deux jeunes crétins est aussi stupide que qualifier de « piste des bricoleurs » l'exhibition sexuelle de Robert Rochefort chez Castorama. Là où ça devient dangereux, quand on sait que tous les gens un tant soit peu curieux et bricoleurs sont des hackers, c'est qu'il va se trouver des politiciens pour diaboliser « tous ces hackers » tout comme certains font l'amalgame « musulman = terroriste ».

Les mots ont un sens. Vous, journalistes, devriez le savoir mieux que les autres. En ne faisant pas votre travail correctement, vous portez une énorme responsabilité dans la soupe d'amalgames et d'approximations dans laquelle nous nageons actuellement, et qui fait le bonheur des populistes de tout poil.

P.S. BFMTV fait encore pire :


Critiquer la religion

5 September, by François Nonnenmacher[ —]

J'ai l'immense chance de vivre dans un pays laïc où je peux, librement et publiquement, critiquer la religion et blasphémer autant de fois que je veux avant le petit-déjeuner (mais en 140 caractères seulement sur Twitter). La France a beau être en tête du tableau des pays où l'athéisme gagne, il reste toujours des croyants pour réagir de manière pavlovienne à la moindre critique systémique de la religion. Critiquez le système, l'église et sa hiérarchie, son dogme, ses prises de position publiques (et forcément politiques) et ils le prendront automatiquement pour une critique de leur foi personnelle. C'est même une telle constante sur les réseaux sociaux qu'elle me pousse à sortir de ma retraite pour coucher ces réflexions sur ce blog. Histoire de pouvoir faire du page-slapping comme certains manipulent le goupillon.

D'abord, quelques éléments personnels pour me situer sur le sujet. Je suis athée. Je ne l'ai pas toujours été. J'ai été croyant. J'ai reçu une éducation catholique en bonne et due forme. Embrigadé dès ma naissance par mes parents, comme l'immense majorité des croyants, j'ai eu droit à un parcours extensif à faire pâlir d'envie un club Mickey : baptème, catéchisme, confirmation, pèlerinages et retraites (la communauté de Taizé c'est quand même vâââchement plus sympa que Chartres). J'ai joué de la pompe à cantiques tous les dimanches matin pendant un nombre incalculable d'offices et même été enfant de cœur jusqu'à 21 ans. C'est vous dire que j'ai eu la foi et que je sais ce que c'est que de croire. S'il existait un Club Med Catho, j'aurais été G.O. dans un 5✝. La seule chose que j'ai apparemment raté dans cette belle éducation catholique, c'est que je n'ai jamais eu la moindre expérience sexuelle avec un prêtre. Enfin, pour être honnête c'est faux, mais ce que monsieur le curé et moi faisons avec nos culs entre adultes consentants ne regarde que nous (l'idée d'un Club Med Catho interdit aux enfants est à creuser).

Le dernier exemple en date qui m'a poussé à écrire ceci, commence avec mon retweet de ceci :

Ce qui me vaut cette citation, à laquelle je tente d'expliquer qu'il y a une différence entre critiquer l'église et être « anti-catholique primaire » :

Sans succès. Un vieux souvenir de charité chrétienne m'empêche de décortiquer l'ensemble au fer rouge façon inquisition, mais le raisonnement circulaire (l'aspect « céleste » de la sainteté), les incohérences (on n'aurait pas le droit de critiquer « culturellement » une chose qui n'est rien d'autre que de la culture, voire du folklore), la très rigolote invocation de misogynie qu'on croirait copiée/collée du manuel du militant Ségoléniste et, sujet de ce billet, l'incapacité de comprendre une critique du système (la canonisation expresse et en dehors des règles même du système d'un personnage contestable et contesté) autrement que par un « anti-catholicisme primaire » montrent qu'il est tout à fait possible d'être aveugle tout en étant illuminé. Ce qui, et LMPT ne lâche rien pour nous le prouver tous les jours, est le mystère le plus trivial de la foi.

Nous sommes passés de la religion en tant qu'appréhension de la foi et du mystique, choses éminemment humaines et personnelles, à une injonction de croire. Tu ne crois pas, ou tu n'as pas la même interprétation que moi ? Je te somme de croire, ou alors va au diable ! Il est difficile de débattre avec ce genre de croyant (même ceux qui se prétendent "laïque") :

Je voudrais donc dire ceci à tous les croyants qui se sentent attaqués dès qu'on ose émettre une critique sur leur clergé : si vous vous sentez offensés quand on critique ce dernier, c'est que votre foi a le panache et la solidité d'un flamby devant une petite cuillère. J'en veux pour preuve tous mes amis croyants qui sont suffisamment à l'aise avec leur foi (et moi avec la leur) pour être capables, eux-mêmes, de critiquer leur clergé quand celui-ci déconne.

Apprenez qu'on peut être à la fois anti-clérical — ce qui ne veut pas dire anti-catholique — et respecter l'idée de la foi chez les autres. Et ce n'est pas le moindre des mystères de la laïcité. Ou de l'athéisme.

P.S. et je remarque, avec amusement, que je n'ai jamais jamais reçu la moindre injonction de croire de la part d'un musulman. Uniquement de catholiques. Je vous recommande vivement la lecture de cet article et vous laisse comme exercice de voir à quel point ces réflexions s'appliquent tout aussi bien à certains catholiques.


Concours, classement, « grandes écoles » : les ingrédients de la faillite française

2 September, by François Nonnenmacher[ —]

C'est le titre, un peu racoleur, d'une tribune de François Garçon. En tant que pur produit de l'éducation élitiste à la française — j'ai fait deux années de prépa Math Sup / Math Spé P+ suivis de trois ans d'école d'ingénieur après le concours des grandes écoles, un DEA, un Master et un début de thèse au CNRS — elle n'a pas manqué de me faire réagir.

Les classes préparatoires, intraduisibles dans aucune langue tant elles recouvrent une éducation bizarre qui pré-sélectionne les meilleurs lycéens, puis les gave de cours et de colles comme le font avec leurs volatiles les éleveurs d’oies dans le Périgord. Après deux ans de ce traitement opéré dans l’enceinte des lycées, ces jeunes se lancent à l’assaut des concours. Les concours sont la troisième formule gagnante. Ils ont été inventés, nous dit-on, par Vauban en 1697 pour recruter ses ingénieurs [1]. Ceux qui y excellent seraient tout simplement plus intelligents que ceux qui échouent. Les intéressés le croient dur comme fer et, le plus comique, c’est que leurs parents en sont pareillement persuadés.

Si la comparaison avec le gavage des oies en classe préparatoire m'a fait rire (on peut effectivement le ressentir comme ça), je pense que l'auteur jette vite le bébé — les citoyens — avec l'eau du bain — le système éducatif, en particulier celui qui paye son salaire.

Certains parents pensent-ils en effet que leurs enfants sont plus intelligents pour de mauvaises raisons. De mes observations de cette faune étrange que sont les gens avec progéniture, je dirais que c'est vrai de la plupart d'entre eux. Même de ceux dont les enfants ont fait ébénisterie sur contreplaqué. Mes parents, qui n'étaient pas la moitié d'un con, pensaient plus pragmatiquement que dans un pays de diplôme, plus ton PQ est bien vu, plus tu as le choix et les mains libres dans le monde professionnel. Ils ne me pensaient pas plus intelligent pour autant, ils voyaient juste comment fonctionnent les recruteurs et les entreprises. Et c'est très exactement mon expérience, en France.

Les professeurs, dans ce parcours parallèle se déroulant en lycée, eux, corrigent beaucoup de copies, ne publient rien, régurgitent ce que les universitaires dans leurs facultés ont cherché et publié et, pas fous, comptent leurs sous. Avec leurs colles, ces professeurs qui ne publient rien (dans le monde entier, les professeurs au niveau tertiaire cherchent et publient. Ils sont même payés pour ça, et enseignent évidemment), gagnent généralement plus qu’un professeur d’université en fin de carrière qui, lui, publie, fait de la recherche, anime un laboratoire, organise des colloques, relit les travaux de ses pairs, prépare la relève. Cherchez l’erreur.

Ça c'est un problème de gestion interne à l'université, je ne vois pas le rapport avec les concours et les grandes écoles, ni même avec le lycée ! Je ne vois qu'une récrimination salariale et l'habituelle jalousie qui a toujours existé entre l'université et les écoles d'ingénieurs. La preuve de la jalousie par quelqu'un qui fait montre d'une méconnaissance totale de ce sur quoi il crache est dans le « une longue sieste généralement de trois ans au Club Méditerranée » censé représenter le parcours d'un khâgneux après le concours. C'est tellement aux antipodes de la réalité que c'en est risible. Si ça peut vous rassurer, il existe les mêmes préjugés idiots chez certains ingénieurs vis-à-vis de ces clubs de vacances que seraient les universités.

J'ai aussi beaucoup ri de l'attaque sur les concours de la part de quelqu'un qui fait la démonstration que l'université est capable de totalement vider ses examens de leur sens :

Chargé de conférences à l’X pendant vingt ans dans le département Humanités Sciences Sociales, j’ai souvenance d’une circulaire dans les années 1990 nous demandant, à mes collègues et à moi-même, de mettre un point aux étudiants venus à chacun de nos cours. Le semestre s’étendant sur 13 semaines, l’étudiant qui rendait une copie blanche ou l’équivalent, pouvait négliger voire saboter son examen terminal avec la garantie d’un 13 sur 20. Sans commentaires.

Ceci dit, j'agrée avec sa formule sur le degré de conformisme à la machine scolaire française, qui en final résume très exactement ce que ses architectes ont voulu : de braves petits soldats obéissants (Napoléon le premier, littéralement) dans un système fonctionnant quasi exclusivement sur l'argument d'autorité. Et quoi de mieux qu'un joli diplôme avec les bons tampons pour assoir son autorité sans se fatiguer, en France ?

J'ai un diplôme d'ingénieur des industries chimiques doublé d'un DEA en génie des procédés. En d'autres termes, on m'a appris à construire des usines à gaz (des vrais) dans le but que j'aille participer à l'enrichissement en produits divers et variés de la nappe phréatique de la vallée de la chimie à Lyon (Rhône Poulenc trustait les sièges au conseil d'administration de mon école, ce n'est aucunement un hasard). J'avoue, sans aucune honte, que le génie chimique — qui est l'art de touiller et transporter la merde sans en foutre partout — m'a toujours prodigieusement désintéressé, et que j'ai tout fait pour me diriger vers ce qui était une passion depuis mes 14 ans : l'informatique. L'un de mes profs accusait ces « parasites » qui gaspillent l'argent public en n'allant pas travailler dans l'industrie à laquelle ils ont été formés. Lui aussi ne regardait que son petit nombril.

Plus tard, au gré d'un changement professionnel, j'ai eu la possibilité d'aller vers un truc qui me passionnait aussi : internet. Mais le problème, typiquement français, c'est que je n'avais pas les diplômes. J'ai donc passé sept mois à faire un master type DSI (gestion des systèmes d'information/télécommunications/réseaux) dans le seul but de ne pas avoir à me justifier. Je n'y ai strictement rien appris (sauf les délires Minitel sur 20 ans des X de France Telecom, que les clients d'Orange payent encore), mais je suis entré chez Apple, Netscape et CapGemini avec mon diplôme de touilleur de merde génie chimique.

J'ai appris à apprendre, voilà la quintessence de mes études supérieures. Et j'ai pu, avec un diplôme d'ingénieur en poche, faire de multiples boulots complètement différents, entre développer et construire des imprimantes 3D 25 ans avant tout le monde, à organiser une conférence Web, en passant par développer la plateforme de blogs d'un grand journal. Demain, comme je blague souvent (mais à moitié seulement), je vendrai peut-être des t-shirts ou je ferai un site de cul. C'est toute la beauté de l'éducation que j'ai reçue, m'avoir donné les moyens de me démerder aussi bien en France qu'à l'étranger. Peut-être même mieux à l'étranger, où l'on apprécie particulièrement la productivité et la capacité d'analyse des français, ce qui explique probablement pourquoi les français sont recherchés dans des domaines comme l'informatique (ça et la désaffection des dinosaures qui nous gouvernent pour ce genre de domaine technique).

Le vrai problème que je vois ici, c'est cette France bloquée dans les années 70 et sa manie de se regarder le nombril, entre chapelles et villages gaulois. À commencer par cette éternelle guerre entre l'université et les grandes écoles, et ce énième marronnier sur concours vs examens.











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